‹ Le Japon pittoresqueChapitre 4 sur 8 · V- 0-Hana I... » lui dit-il avec un accent de repro* che · texte numérisé non relu

V- 0-Hana I... » lui dit-il avec un accent de repro* che

L'enfant était déjà devant nous, rougissante.

Cl La voilà, dit-elle à mon ami en lui présentant Tobjet de sa convoitise ; prenez.

— Combien, ma mignonne ?

— Je n en sais rien ; le prix que vous avez offert à mon père est juste, j'en suis certaine. )>

Marcel hésitait, confus^

a Prenez, insista-t-elle, c'est pour votre sœur, v Le vieillard, voyant notre étonnement, nous dit : u. Le marché est fait, n'ayez pas de honte ; 0-Hana Va voulu : c'est ma fille, Tenfant de ma vieillesse; elle ordonne, j'obéis. »

Quand nous voulûmes remercier laimable fille , ' elle avait disparu.

Au lieu de continuer, comme la veille, sa promenade avec moi, au lieu d'errer de longues heures au milieu de cette foule bigarrée, bavarde et rieuse, qui sillonne les rues à la lueur de mille lanternes de papier et qui donne, le soir, aux villes du Japon un aspect si pittoresque, Marcel me quitta. A minuit, lorsque je rentrai à bord, le hublot de sa chambre était encore flairé ; le sommeil se fit, parait-il, long-

temps attendre chez notre Breton, et lorsqu'il daigna venir clore sa paupière, ce fut accompagné de songea fantastiques, d'images confuses et délicieuses, qui dansèrent devant lui jusqu'au matin. Au milieu du vague, de Pindécis du rêve, il voyait distinctement une adorable tête d'enfant, un doux profil de jeune fille, dont la pensée le poursuivit à son réveil et qu'il rapprocha tout naturellement du souvenir de sa gentille petite marchande. Un mot, que je trouvai sur ma table en me levant, me mit au courant de la situation :

u Je suis à terre , disait en terminant mon ami ; viens me rejoindre. »

Le rejoindre... où? Quelle naïve question!

Prend-il seulement la peine de me le ditre, lui, où je le Retrouverai ? Il sait où il va, sans se Tavouer peut-être ; tout le monde doit le savoir ; les amoureiix sont ainsi.

Je devançai l'heure à laquelle on commence généralement la promenade du Benten ; j'entrai au hasard dans quelques boutiques, demandant le plus petit des AevLX frères japonais ; personne ne Tavait vu ; j'en étais sûr. Je gagnai au plus vite le quartier du vieux tnarchand; en arrivant dans les environs de sa demeure, j'aperçus Marcel.

tt Je t'attendais, me dit-il. »

Nous étions & deux pas de la porte. 0-Hana, coquettement parée, étalait, avec une grâce enfantine, aux

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yeax ébahis de quelques nouveaux débarqués, les trésors de ses vitrines.

tt Père, cria-t-elle an marchand, dès qu'elle nous vit, voici les étrangers d*hier. »

Puis avec un gracieux sourire :

tt Konnitchi-wa Idjinrsan -n (Bonjour, messieurs les étrangers.)

Levieillard, occupé sansdoute à vérifierses comptes de la veille, releva la tête, nous regarda parles* sous ses larges lunettes, nous fit, d'un air maussade, sans se déranger, une légère inclination et reprit son travail sans mot dire. Marcel restait debout, asses embarrassé de sa personne, sentant que si d*un côté il avait une alliée en mademoiselle O^Hana, il avait aussi dans le maître de la maison un irréconciliable ennemi.

0-Hana, pensive et distraite, répondait à peine aux questions des acheteurs ; de petits mouvements nerveux accusaient chez la 'jeune fille une mauvaise humeur croissante ; son œil noir allait anxieusement fiDuiller la physionomie placide du marchand et revenait s'arrêter sur mon ami, légèrement voilé de mélancolie. Tout à coup, sans doute irritée du silence de son père, Tenfant vint précipitamment à nous, et, nous prenant par la main, elle nous conduisit à côté dtl vieillard.

9i Gomen nasaimashi, dit-elle. (Pardonnez -moi, je vous prie.) Asseyez-vous ici; attendes un peu. »

centre de toutes les réformes, de toutes les oréatiotis nouvelles introduites dans le pays par les étrangers et patronnées par le nouveau gouvernement.

La France y est dignement représentée par une mission militaire, composée d'officiersd'élite, chargés de la création d'une armée, de Tinstruction des troupes et de l'organisation militaire.

Le Japonais, heureusement préparé par son éducation nalionale qui est toute chevaleresque, s'est merveilleusement prêté aux nombreuses modifica^tions apportées brusquement dans le métier des armes* Les résultats obtenus jusqu'à ce jour sont surprenants, et ce n'est pas sans orgueil que Ton regarde manœuvrer ces braves petits soldats, qui ont déjà prouvé qu'ils sont dignes de leurs mai* très.

Un de mes bons camarades, Tun des membres les plus anciens de cette tnission, m'offrit l'hospitalité^ en mettant à ma disposition, lavec la plus charmante cordialité, sa personne et sa maison. Nous visitâmes ensemble les curiosités de l'immense cité japonaise, ses temples, sen yasiki\ ses jardina, ses brlUatits magasins de bibelots, ses promenades, ses théâtres, ses mille cases à thé, ses innombrables maisons de joie, véritables volières d*oiseaux caqueteurs, dont rien en France ne peut donner une idée; Nous pas-' sàmes huit jours bien employéis.

1 Mtiioni d'baHitatiofi,

LE JA!»OK t»ItTORÊSQUÉ. Il

Dans la crainte d'ennuyer inon complaisant ami» etl m'arrêtant aux détails, je voulus d'abolrd tout voir rapidemeut, afin de pouvoii* revenir ensuite sur mes pas et étudier, seul, à loisir et avec frUit, cet admirable pays. C'est ainsi que nous vîmes eti courant le ShirOj triple enceinte de granit au centre de laquelle s'élevait le palais des Taikoun, brûlé ûMs ùii des terribles incendies qui dévorent des villes entières en quelques heures et qui sont la seule plàiè du Japoii; puis la Shibaj le tombeau des Shogoun * , de ces héros qui, pendant des siècles, ont tenu le pays sous là domination terrible de leur main de fer; puis le temple A^Asaksa, célèbre parles miracles de ses dieux^ ses myriades de pigeons etlestirs àlarlc qUi Tetitourent; enfin les jardins d'OuénOj où gisent encore pêlemêle, noircis par le feu, criblés de balles et de mitraille, les sombres débris de ce qui fut autrefois le premier sanctuaire de TEmpire, et où se dénoua en 1868 le drame sanglant qui mit fin à l'usurpation des Taikoun, ces nouveaux maires du palais.

Ces lieux conservent un aspect sinistre auquel l'imagination prête des couleurs désolées ; la guerre semble finie d'hier, et Ton croit voir encore, distinct, sur la pierre et le tronc mutilé des grands arbres, le sang des preux, des terribles daïmio^ tombés dans la mêlée où sombra la vieille chevalerie japonaise. Et

1 Le mot shogoun signifia général en chef; c'était l'appellation detTaikonn. avant qu'il* eussent nsorpé le pouvoir.

pourtant, à deux pas, c'est une fête continuelle; si le gouvernement du Mikado, entraîné dans le tourbillon des affaires, n'a point encore effacé partout les traces de Torage, le peuple japonais, le plus grand rieur de la terre, n'a pas longtemps porté ses habits de deuil, et au lendemain de la tempête, sur le sol naguère foulé par les hordes guerrières, on voit s'élever par centaines d'élégantes maisonnettes, où d'agaçantes mous'mé^ appellent les promeneurs désœuvrés et versent nuit et jour à ces grands enfants le thé, leur boisson favorite, en jouant de la prunelle eidncha"

micen *

1 UouB'mi signifie jeane fille.

' Gnitare à trois cordes.

Le Benten. — Les marchands japonais. • — Ifarcel. — O-Hana-san. •- — Un père obéissant — Une aimable famille. -!— Divers achats. ■— Nos nouveaux amis.

Avant de continuer mes excursions et mes études, je dus retourner à Yokohama prendre les ordres de mon commandant et régler, quelques affaires de service. J'appris en arrivant que ma présence serait nécessaire pendant plus d'une semaine, et je profitai de ce contre-temps pour commencer, dans mes moments libres, la visite des magasins de curiosités qui, grâce à Taffluence des étrangers à Yokohama , sont très-nombreux et les mieux fournis du Japon.

Deux grandes rues parallèles appelées, Tune Beur ten-dôri\ Tautre Hontcho-dôri, sont exclusivement habitées par des marchands ; c'est là qu'on trouve à profusion de ces mille riens qui coûtent si cher et qu'on voit plus tard , en France , orgueilleusement s'étaler dans les maisons riches et au milieu de certaines collections.

Le Japonais en général, et le Japonais marchand

1 Ddri]iignifie rae.

son nom, qui en japonais signifie^^zir^ était si doux à prononcer ! Marcel ne résistait pas à ses invitations ; il revenait, revenait chaque jour, puis chaque soir, sans se douter qu'il se créait ainsi une habitude bien douce, mais bien dangereuse pour Tavenir; amoureux, il avait totalement oublié ses projets d'exploration. Quant à moi, n'ayant pas les mêmes raisons de rester à Yokohama, je ne renonçais pas à mes excursions ; mais, ennuyé de la défection de mon compagnon de route, j'en remettais chaque jour l'exécution à une époque indéterminée.

On nous présenta toute la famille : 0-Sada-san, la sœur aînée d'0-Hana,'mariée dernièrement ; Ouyeno, son mari, employé des douanes japonaises, sournoisement surnommé par sa belle-sœur Danna-san (le Monsieur), parce qu'il affectait les manières européennes d'une façon exagérée et risible. On nous fit entièrement visiter la maison et le petit jar-^ dinet intérieur, — grande marque de confiance; — on nous conduisit un dimanche au petit Vasiki du Mississipi ^ Les attentions de cette excellente famille nous allaient au cœur et nous attachaient à elle de plus en plus.

' Vallée oxcenivement fertile des environs de Yokohama, ainsi bapti»ée par les Américains.

Petit voyage à Yeddo. — Revue du Mikado. — Retour à Yokohama. — Leçons de japonais. — Leçons de français. — Mitani-san. — Danna-san. — Conversation sur le vieux Japon.

II fallait pourtant retourner à Yeddo; de nom^ breuses invitations m'y appelaient» ainsi que mon ami. Une grande revue passée par Sa Majesté le Mikado en personne devait avoir lieu quelques jours après et précéder la remise des drapeaux aux régiments de la garde. Cette cérémonie militaire, pleine d'attraits pour des Européens, n'en eut cependant pas assez pour décider Marcel à me suivre ; après avoir vainement tenté de Tentramer, je partis seul.

Lorsque, huit jours après, je revins à Yokohama, je trouvai mon entêté Breton plongé plus que jamais dansTétude du japonais ; 0-Hana était son professeur; il lui apprenait en même temps le* français, et il avait la satisfaction, mêlée de dépit, de voir son élève progresser plus que lui.

L'hiver avançait à grands pas ; les jours devenaient courts, les veillées longues ; il commençait à faire froid ; les marchands ambulants, qui, avec leurs mille

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petites boutiques en plein vent, donnent tant d'animation à la rue pendant les belles nuits d'été, ren- •" ■ ' '^^ traient frileusement chez eux au coucher du soleil ;

les tcha-ya^ installées à faux frais le long des maisons, avaient, Tune après Tautre, emballé leurs théières et leurs tchihatchi; nos interminables promenades du soir perdaient chaque jour de leurs charmes ; nous allions alors finir la soirée chez iios amis du Benten. Souvent, tandis que OrHana copiait, sous Tœil vigilant de son maître, sa page d'écriture, je m'entretenais avec la famille, avec 0-Sada-sàn, qui était aussi devenue notre amie; avec le vieux père, avec la bonne Okka-san, quand les soins du ménage ne l'absorbaient pas trop. Je les interrogeais sur les mœurs de leur pays, je répondais aux nombreuses questions qu'ils m'adressaient sur cette belle France dont ils avaient entendu conter tant de choses merveilleuses ; 0-Hana relevait alors la tête, ne s'occupait plus de son travail que d'une façon distraite, et révélait de temps en temps sa présence par de légères boutades où nos blondes compatriofes n'étaient guère épargnées. Le sujet qui l'avait d'abord tant intéressée semblait maintenant lui porter sur les nerfs et l'agacer horriblement; aussi, par amitié pour elle, Marcel ramenait-il le plus vite possible la conversation sur le terrain japonais, plus intéressant ^ du reste, et plus

1 Maisons de thë.

M»^i'- vis^m^mm

hE JAPON'PITTORBSQUI. 81

instructif pour nous ; il leur faisait raconter les mille détails de leur vie, leurs traditions, leurs coutumes si peu semblables aux nôtres.

Au Japon, à cette époque transitoire, après les terribles révolutions qui ont bouleversé la société comme Un chatnp retourné par le soc de la charrue, il n'est pas rare dé rencontrer des familles déclassées, qui, après avoir occupé les plus brillantes positions, sont aujourd'hui plongées par les événements dans une situation précaire, voisine du dénâment. La fiimille de O-Hanâ, n'étant pas de la classe noble, avait, plus heureuse que d'autres, paré ks coups du sort à Tabri de sa médiocrité et s'était sauvée du naufrage sans se faire aux roches de la côte des blessures inguérissables.

Les anciens nobles, les grands dûtmiOj du temps de leur splendeur, avaient, parmi le nombreux personnel de leur maison, des ouvriers en tout genre, des artistes^ des peintres sur soie, des sculpteurs sur ivoire et sur bois, des dessinateurs, des architectes, qui vivaient dans le yasiki du prince avec toute leur famille, y jouissaient d'une grande considération, et pouvaient économiser totalement les nombreuses gratifications qu'ils tenaient de la générosité de leur seigneur.

Mitani'-san, le père d'O-Hana, était le peintre le plus estimé du prince de Satzouma ; 11 habitait à Yeddo Tun des plus riches yasiki de la capitale taî-

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kounale, et pensait bien terminer ses jours là où il jetait né, là où il avait succédé à son père et à son aïeul, lorsque éclata la guerre, suivie de la révolution.

Le prince de Satzouma, s^étant retiré dans ses terres, emmena une partie de sa suite et congédia Tautre. Mitani devait accompagner son maître; le voyage l'effraya ; il refusa la faveur qui lui était faite et préféra perdre sa position plutôt que d'abandonner son pays natal, pour aller dans les provinces du sud détestées des hommes du nord. Alors, il quitta Yeddo, vint à Yokohama, où, avec le petit pécule provenant de la succession de son père et de ses propres épargnes, il acheta une maison et monta, petit à petit, un magasin de bibelots. Son talent de peintre, son goût très-artistique, son honnêteté devenue proverbiale, firent bientôt de sa maison Tune des mieux achalandées de la ville. Sa clientèle était presque entièrement française; en dehors des trois grandes nations latines, les objets d'art sont mal appréciés ; les marchands japonais le savent si bien, qu'ils ne montrent généralement à nos bons amis d'outre-Manche, ou aux terribles sujets du conquérant germain, que le clinquant des produits de l'industrie moderne, réservant pour de plus fins connaisseurs les trésors de leurs collections.

A l'époque où j'arrivai à Yokohama, la réputation du magasin de Milani allait en décroissant; Tartiste avait vieilli ; ses yeux ne lui permettaient plus d'exer-

cer son art autrement que pour en inculquer les principes à sa plus jeune fille. N'ayant pas de fils, sa fille ainée ayant épousé un employé du nouveau gouvernement, sa fille cadette ne manifestant pas de goût pour le commerce, il devait forcément songer à se retirer pour vivre tranijuillement la fin de ses jours ; aussi avait-il depuis six mois déclaré à ses nombreux clients et amis qu'il cessait de renouveler ses. bibelots, qu'il resterait à la ville quelque temps encore pour écouler ses jolies choses, et qu'alors il ferait, une vente en gros des objets communs, après quoi il irait s^installer avec sa femme et sa fille 0-Hana dans sa petite maison du Missîssipi.

ce II est temps, me disait parfois le bon vieillard, d'aller vivre en paix du fruit des labeurs de trois générations. Ah I nous avons maudit les étrangers, nous les avonapif^udïtsalors que'nous devions les bénir; notre vie d'autrefois; était sans doute plus calme, plus assurée qu'aujourd'hui ;: mais c'était la vie de l'animal domestique qui, certain d'avoir sa pitance quotidienne , s'endort dans le bien-être avilissant d'une servitude dorée. Une ère nouvelle, inaugurée depuis la venue des Européens, a plongé bien des malheureux dans l'abîme de la misère ; mais l'homme libre, avec du cœur et ses deux bras, peut toujours, dans un pays comme le nôtre, se créer sous notre beau ciel une existence honnête et douce.

— Vous parlez comme un fils de la Révolution

$0 LE lAPOIV PITTORESQUE.

française j père Mitani, lui disais-je en riant; irJvé la liberté ! » Mon hilarité semblait l6 choquer.

Quand je plaisantais ainsi , il m^intêrrompait de mauvaise humeur :

(i Je ne comprends rien à ce que vous me ëoiitez ; le Français est comme nos jillés, il rit de tout ; on pt*étend même que les hommes aux chevenx rouges ont battu vos armées à cause de votre coupable légèreté. »

Voyant, à ce souvenir de nos désastres, mon front se rembrunir et mon visage se couvrir de tristesse :

tt Oui, ajoutaitnl; mais je sais aussi ^ moi, que sous votre éternelle gaieté se cachent le plus grand courage, le plus ardent patriotisme, et qii*tiii jour, plus proche qu'on ne croit, vous répreildre^ en Europe le rang que vous occupiez, avant tod pialbeurs, à la tôte des grandes puissances. «

Je serrais alors silencieusement la main d6 mon vieil ami. O-Hana venait, anxieuse et les yeux pleins de larmes, m'offrir uâe tasse de thé, et là soirée s^écOUlait, tantôt en loiigues et sérieuses dissertations sur les andénnes coutumeâ et les derniers événements du Japon, tantôt en légers badinages avec la jeune femme et Tenfant gâtée de la maison.

Bientôt, Danna^san arrivait; Danna-sati, ainsi qu« tous les employés de TÉtat, était vêtu â la mode européenne, et professait la plus médiocre estime, eh général, pour ceux de ses compatriotes moins avAncéâ qtie lui, et en pailiculiët* pbub les parents de sa

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femme. Tout en nous admirant beaucoup, Marcel et moi, tout eu nous singeant quelquefois, il affecfait de nous traiter d'égal à égal avec une admirable désinvolture, ne nous répondait jamais quand nous lui adressions la parole dans sa langue maternelle, et nous mettait à la torture en parlant un anglo-francojaponais horriblement difficile à comprendre.

Danna-san, malgré ce travers bien commun chez les gens de sa classe, était^ au demeurant, un excellent homme, aimant sa femme et la traitant avec tous ies égards désirables; intelligent, instruit trèssuffisamment des choses de son pays et désireux d'apprendre. Je lui dois d'excellents renseignemenls sur le vieux et le nouveau Japon, ainsi que de précieuses données sut* les germes de discorde qui existetit à Tétat latent dans ce pays déjà tant boulevefité pai* Ifds révolutions.

Aprèi mille protestations d'attiitié, on se séparait; O'-Haiift; la dernière, nous adressait, de sa douce voit, le charmant » Au revoir t) japonais : Sùyù^afù iomodatchi (eux revoir, amis).

Puis elle ajoutait de loin :

K Mtonitehil mionitchi! n (A demain ! à dettiaiti !)

Un borne. — * Prières à bon marché. -^ Deux religions en présence.

. Abandon du culte. — Indifférence religieuse. -— Pauvreté des ministres. — Un dieu guérisseur. — Quelques coutumes religieuses. — Les naissances. — Les funérailles. — La crémation. — L'opinion de Milani. — Le renard et les filles du Japon* — Tendres aveux.

Un soir, Marcel m'avait précédé d'ane demi-heure ; lorsque j'arrivai au magasin, j'entendis un bourdonnement nasillard qui me surprit. La famille était réunie comme de coutume ; 0-Hana seule manquait à rappel. Le bruit venant de sa chambre, allait tantôt croissant , tantôt diminuant jusqu'à un simple murmure. Mon étonnement, que je ne pus dissimuler, fit sourire mes hôtes ; 0-Sada, se levant, me prit par la main, et, mettant le doigt sur ses lèvres, avec le geste de la slatue du silence, me conduisit jusqu'au panneau de papier qui formait la séparation des appartements de sa sœur; un accroc dans cette mince tenture permettait à Tœil indiscret de plonger dans le modeste réduit de la jeune fille. 0-Sada,

m'indiquant cette déchirure, m'engagea, par un signe, à satisfaire ma curiosité.

Devant une espèce de petite chapelle, illuminée par de nombreuses et minces bougies, un bonze, vêtu de ses ornements sacerdotaux, se tenait accroupi ; il avait devant les yeux presque fermés un livre de prières et produisait, en marmottant, sans reprendre haleine, d'innombrables versets, le bruit singulier qui m^avait surpris en arrivant; k deux pas, derrière le prêtre, 0-Hana, plongée dans une profonde méditation, se tenait dans une humble posture.

tt Combien de temps, dis-je à 0-Sada, ce moulin à prières va-t-il faire tourner sa meule?

— Je ne sais pas, me répondit-elle ; 0-Hana est très-pieuse depuis quelque temps ; elle est très-généreuse avec les prêtres, et nous en avons pour longtemps encore, deux heures au moins, si malheureusement elle a donné un bou ^ à celui-ci.

— Quoil lui dis-je, pour un boUj plus de deux heures de litanies! quelle marchandise peu coii- ; teusel T>

La rieuse jeune femme me serra le bras d'un air mutin, et nous rejoignîmes les autres membres de la famille.

Le Japonais n'est généralement pas religieux; il

> Un franc vingt-cinq centimes.

est indifférent ; à de rares exceptions près , les hommes sont positivistes , et les femmes simplement superstitieuses*

Deux religions sont en présence : le shintoîsme, ancienne religion du Japon, la religion autochthobe par excellence, et le bouddhisme, religion importée de rinde, après avoir traversé les immenses contrées soumises à Tempire chinois.

Je ne parle pas du christianisme, qui» de Taveii même des missionnaires, est peut-être la religion de l'avenir , mais qui^ pour le moment, ne fait pas de nouveaux adeptes et ne compte qu'un nombre excessivement restreint de fidèles, — descendant, la plupart, des convertis de saint François, — quMlest âifficile de maintenir dans les voies* de TÉvangile.

Le shintoïsme et le bouddhisme, religions longtemps ennemies Tunô de TaUtre, fovorisées à tour de rôle par les gouvernants,' semblent, en ces der^ niers temps, se confondre et s'unir pour supporter la défaveur et l'espèce d'ostracisme dont elles sont Tune et l'autre frappées.

Les temples sont de plus en plus délaissés ; le trésor des prêtres, vidé par les révolutions, ne s^emplit guère que de menue monnaie arrachée à la superstition, etquin'est pas toujours debonaloi, témotnles marchands qui encombrent le seuil de certains sanctuaires et qui vendent sans vergogne aux pèlerins, pour les aumônes et offrandes qu'il est d'usage

de faire aux dieux, de vieilles pièces démonétisées.

Les cérémonies extérieures du culte, autrefois très -brillantes dans la religion bouddhiste , ont beaucoup d'analogie avec celles de la religion catholique ; les prêtres , vêtus d'ornements sacerdotaux à peu près semblables à ceux de nosprêtres, ont, dans leur maintien, quelque chose de grave, d'onctueux, de compassé, qui les ferait aisément confondre avec les religieux de certains ordres c^itboliques rasés et déchaussés.

Aujourd'hui, la misère du ministre rejaillit presque partout sur la manifestation du culte; la plupart des temples, si Ton en, excepte quelques-uns, très-rares, plus lavorisés, sont de véritables lieux de refuge pour les prêtres chassés de leurs bonzeries, et présentent un singulier aspect.

Cet amalgame de débris provenant de deux reli* gions ennemies, rapprochées par la force des événements, produit Teffet le plus triste et le plus discordant.

Les rares pèlerins qui viennent en récitant des patenôtres s^agenouillent indifféremment devant Shinto ou Bouddha » • et si vous leur demandiez quelle religion ils professent, ils riraient certaine-^ ment de votre naïve question, car ils ne savent probablement pas eux-mêmes quel dieu Us adorent» Lun a mal à la téte^ Tautre» mal au pied; un dieu

: f .. guérisseur se prélasse dans un coin, sous une couche

graisseuse, produit des attouchements de dix générations; le premier malade, après avoir caressé la face patibulaire du poussa, se frotte la tète avec componction, jette deux djovrmon-sen ' faux dans

^ ^ le tronc béant devant Tautel, et s'en va satisfait. Le

second souffreteux se livre au même exercice, avec cette différence qu'il s'adresse au pied, et non à la tête du dieu. Puis c'est une femme qui désire avoir un enfant mâle, une jeune vierge qui veut un mari selon ses rêves, 'un être rachitique qu'il s'agit de faire grandir. Le dieu, sans s'émouvoir, se prête

^. .. • aux plus désopilantes caresses, aux attouchements

les plus excentriques. Est-ce un saint de Bouddha? un des glorieux compagnons de Shinto ? Il est rare de rencontrer un Japonais du peuple capable de répondre à cette question.

Dans les familles, il existe pourtant certaines règles d'après lesquelles on s'adresse tantôt au ministre de Bouddha, tantôt au prêtre de Shinto.

ce Ainsi , me disait Mitani , lorsqu'il nait un enfant, c'est à Shinto qu'on le consacre; s'il s'agît d'un mort, c'est le ministre de Bouddha qui est chargé de l'accompagner à sa.dernière demeure. Le prêtre, après avoir récité sur le corps et sur le terrain qui doit recevoir la dépouille mortelle les prières

' Petite m'ounaie de coivro ronde, percëe d'an trou carré, valant'Oioins d'un ' centime.

d'usage, se retire avec les assistants; ]a famille seule reste et accomplit» dans le recueillement^ les dernières cérémonies, soit qu'elle enterre simplement, soit qu'elle livre ces restes aux flammes, ce qu'il est convenable de faire lorsqu'on professe la religion jshintoïste et qu'on a les moyens d'acheter les essences et les bois employés dans cette opération.

u Depuis un récent décret de l'empereur, la crémation est, sinon interdite, du moins soumise à certaines lois d'ordre public. Des locaux spéciaux où l'on peut, sans crainte d'offenser l'odorat des populations, réduire son mort en cendres, sont affectés, hors des villes, à ce genre de cérémonie.

« Une remarque assez curieuse que vous ferez lorsque vous serez assez fort en japonais et que l'occasion s'en présentera, c'est que la liste des personnes assistant aux funérailles n'est pas écrite de droite à gauche, mais de gauche à droite comme dans les livres européens. Si vous m'en demandiez la raison, ajouta l'intelligent marchand, je serais bien embarrassé pour vous la donner.

tt Une autre coutume singulière, mais très-respectable à mon sens, est celle qui consiste à donner au défunt un nouveau nom , Okouri-na, celui qu'il portera éternellement dans la vie où il vient d'entrer : ce nom est inscrit sur des tablettes suspendues dans la maison de la famille, dans l'endroit

consacré à la divinité et devant lequel on fait, à certains jours, fumer des parfums et brûler de petites bougies.

— Vous croyez donc à une vie nouvelle au delà de la tombe?» dis-je à notre hôte en rinterrompant.

Le i/ieillard, probablement étonné de cette question, se recueillit un instant , puis d'un accent profond :

a Que sais-je? me dit-il ; on nous enseigne, quand nous sommes enfants, une quantité de choses qui, plus tard, nous paraissent absurdes et bonnes tout au plus pour les femmes. Voyez-vous, moi, je ne crois rien, parce que Ton ne m'a rien appris de croyable ; mais je me suis dit quelquefois : L'homme, d^où vient-il ? où va-t-il ? Le corps meurt, mais l'esprit ? Je ne sais si vous me comprenez bien ? J'ai pensé qu'il y avait un grand Kami^ très-puissant, maître de tout, et que, peut-être, notre esprit, qui vient de lui, retourne à lui...

— C'est, en deux mois, lui répliquai-je, la foi du monde entier, la foi dégagée des mille pratiques inutiles ou ridicules dont Tentourent les différentes religions qui se partagent le globe. Ce Kami, nous chrétiens, nous l'appelons Dieu ; Fespilt, c'est ce que nous appelons Tàme, Tàme immortelle. »

^ DMO-génie.

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Cette affirmation produisit un effet surprenant sur le vieillard; c'était peut-être la première fois qu'il se rendait clairement compte de ses propres sentiments que je venais d'analyser pour lui en quelques mots.

tt J'avais toujours pensé, s'écria-t-il, lorsque je comparais les cérémonies de votre religion à celles de nos bonzes, j'avais toujours pensé que votre religion et les nôtres n'étaient pas loin de s'entendre.

— Non, lui dis-je, les religions ne s'entendront jamais; mais un jour viendra, dans bien des siècles peut-être, où les hommes, unis dans une même foi commune, formeront un seul grand peuple de frères que rien ne pourra diviser \ »

Pendant cette longue dissertation, le bonze avait enfijQ terminé ses oraisons ; 0-Hana était venue discrètement et sans bruit s'asseoir derrière nous.

tt Que demandais-tu aux Kami ? dit Marcel à son amie.

*— Je leur demandais des grâces, î) répondit l'enfant.

Comme nous la pressions de questions pour savoir quelles grâces elle demandait avec tant d'instances au ciel, la jeune fille fondit en larmes. Marcel lui

1 Jonrnal ^fjtekl du 19 mars 181 1. — Extrait do Poil Uall. — Le principal ^vénemant da mois a ëtë la visite de l'empereur k Kiyoto, l'ancienne ca-< pitale, dana le but de combiner des cérémonies orBcielles suivant les rites do l'aaciep at dn moderne Japon.

prit les mains, la caressa comme on caresse une enfant malade, lui dît les mots les plus tendres, la pria de lui ouvrir son cœur; elle essuya ses larmes, lui sourit tendrement, mais elle garda son secret.

(( Elle a peur du renard, dit 0-Sada en riant.

— Quel renard? î» demandai-je.

Tout le monde éclata de rire.

« C'est une vieille histoire, une légende trés-répandue parmi les naïfis habitants de nos campagnes, répondit Danna-san, qui venait d'entrer; mais, j'en suis persuadé, cette petite sotte a mieux profité de mes leçons et âe croit plus aux ridicules et extravagants récits de vieilles femmes destinés à effrayer les enfants capricieux.

— Je suis avide, dis-je au mari d'O-Sada, de connaître tout ce qui se rapporte au Japon d'autrefois ; racontez-nous donc, mon cher Ouyeno, la légende du renard. »

Donna-san, sans faire plus de façons, se mit à notre disposition.

a Le renard, dit l'employé, est un être mystérieux^ une personnification de la ruse, de la finesse et de la fourberie, un compagnon avec lequel on peut avoir de bonnes relations, mais dont il faut se défier continuellement, tout en ménageant sa susceptibilité. 11 n'est guère de légendes dans le pays où il ne joue un rôle quelconque, et vous rencontrerez

rtyj.

partout daùs la campagne, au milieu des bois touffus et des hautes herbes, de petits temples auxquels on arrive par des sentiers furtifs : ce sont les temples du renard. La légende à laquelle 0-Sada vient de faire- allusion en plaisantant sa sœur raconte qii'un jour une belle et spirituelle jeune fille étant parvenue à jouer une bonne farce au rusé compère, celui-ci, furieux de sa déconvenue, jura^^^'^* de se venger d'une façon éclatante, non-seulement 1/ de son ennemie, mais d'étendre sa vengeance à toutes les filles du Nippon. La légende rapporte alors mille traits bizarres du fantasque hôte de nos forêts : tantôt il s'est introduit dans le ventre d'une jeune fille, et lui a causé mille et un désagréments ; tantôt, piar suite de ses machinations, une voyageuse a tourné pendant neuf jours et neuf nuits dans un cercle fatal, sans arriver au terme de son voyage. Aussi, pour endormir Téternelle rancune de ce génie malfaisant, n'est-il pas d'hypocrites gracieusetés qu'on ne lui fasse, et desofirandes de tout genre affluent à ses temples, offrandes perdues, me direz-vous sans doute ; mais ce qui ne profite pas au renard profite, croyez-m'en, à plus madré que lui. y)

Sur ce bon mot, Danna-san, enchanté de lui-même, nous souhaita le bonsoir et partit en emmenant sa femme.

Au moment où nous allions nous retirer, 0-Hana, se penchant à l'oreille de mon ami, lui dit à voix

basse avec une volubilité qui ne lui était pas habituelle :

(i Si je ne t'avouais pas le but de mes prières, tu pourrais me croire hacca^\ je n'ajoute pas plus foi que lui au conte extravagant que vient de vous faire

Ouyeno Ne me gronde pas... je voulais te le

cacher, mais tu Taurais bientôt appris, car tu lis au fond de mon coeur, à travers mes yeux Oh! pardonne-moi ; mais je sens que si tu pars, Ce sera pour moi un coup terrible,... et je prie les Kami de te retenir toujours, toujours ici. w

L'enfant, après cette confidence faite avec une sorte d'emportement fébrile, s'échappa comme un oiseau. Marcel comprit qu'en cet instant, le mieux était d'épargner sa pudeur et de ne pas chercher à la suivre.

La mère sommeillait à demi, accroupie sur ses talons à la façon japonaise ; Mitani fermait les volet& du magasin. Tandis que, sur le pas de la porte, j'allumais un cigare, Marcel resta quelques secondes sous le coup d'une violente émotion ; la rentrée du père le rappela à la réalité.

tt Vous rêvez au renard , lui dit le bon vieillard ; soyez sans inquiétude ; c'est un coquin, il ne s'adresse généralement qu'aux jeunes filles. )}

1 Imbécile, folle.

LE JAPON PITTORSSQUE. *:i

iDdécision. — Vie heureuse. — Le théâtre. — Les actrices. — Un mot en passant sar la femme an Japon. — Rectification d*nne idée fausse. — Deux représentations. — Théâtre d'hommes, théâtre de femmes. — Un drame émonvant, wi vandaville an gros sel.

Le trouble causé par la douce confidence d'O-Hana int Marcel éveillé jusqu'au matin ; il roula dans son cerveau surexcité mille projets contradictoires ; tantôt considérant cet aveu comme une boutade d'enfant, il voulait ne pas s'y arrêter et, par son silence indifférent, laisser croire à la jeune fille qu'il ne Tavait pas comprise ; tantôt réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir cet amour si, au lieu de r arracher avant qu'il eût poussé de plus profondes racines, il le laissait croître à la vivifiante chaleur de leurs rapports journaliers, il songeait à rompre sans garder de ménagements.

Les longues heures d'une nuit d'insomnie s'écoulèrent sans fixer en son esprit une résolution.

Il revit donc 0-Hana ; un regard plus tendre, une

pression de main plus prolongée, lui dirent suffisamment que la chaste rosée de son cœur n'était pas tombée sur une terre ingrate.

L'enfant, la poitrine soulagée par la confession de ce secret qui lui bourrelait Tàme et lui brûlait les lèvres, retrouva sa gaieté habituelle; quelques jours suffirent à sa douce nature pour reprendre son calme un instant troublé par la première brise des passions.

La vie s'écoulait doucement pour les amoureux, sans plaisirs bruyants, mais aussi sans, chagrin, dans cette quiétude qui doit être un avant-goût du bonheur du ciel et qui précède souvent, dans la vie de rhomme, les grandes secousses; comme si Dieu, dans sa prévoyance, laissait à la créature le temps d'amasser en elle des trésors de courage et d'énergie, avant de livrer les grands combats auxquels fatalement elle est condamnée sur cette terre.

Quelquefois nous allions au théâtre ; les Japonais, comme tous les peuples de Textrême Orient, sont passionnés pour ce genre de récréation. La moindre ville japonaise possède une troupe ; Yokohama est riche de plusieurs scènes, sans compter les innombrables maisons de thé, où chaque soir se donnent rendez -vous les acrobates et les déclamateurs.

Les théâtres sont de grandes constructions en bois, un peu plus longues que larges; la scène occupe

Tun des bouts, et, comme en France, les loges et les chambres des acteurs sont placées derrière, audessus des trucs /près des appareils et des décors. Le rideau est ouvert et fermé par un mécanisme très-simple, au lieu de se relever, comme dans nos ibéâtres. Au milieu de la scène se trouve une plateforme tournante au moyen de laquelle se font, d'une façon ingénieuse et rapide, les changements de décors à vue.

Dans ce pays où Tégalité est encore un vain mot, il semble étonnant de ne pas trouver dans les théâtres de places réellement confortables ; on se rend pourtant compte de cette anomalie, en réfléchissant que les théâtres étaient des lieux exclusivement réservés au peuple, tandis que chaque seigneur pouvait, à son gré, avoir chez lui une troupe à sa solde, ou réquisitionner celles de la ville, pour ses plaisirs et ceux des gens de sa maison.

Tout le parterre est divisé en petits carrés pouvant contenir trois ou quatre Japonais accroupis. Les côtés latéraux ont deux rangées de galeries superposées, et le côté faisant &ce à la scène, une tribune en gradins. Les galeries et les gradins sont divisés en stalles semblables à celles du parterre.

Les acteurs font leurs entrées et leurs sorties, soit par les coulisses-, soit en suivant une longue passerelle élevée de vingt à trente centimètres au-dessus du sol,, et qui traverse le parterre, d'un bout k

Tautre, sur la gauche des spectateurs. L'acteur arrîrant par cette passerelle est presque toujours suivi d*un enfant qui est censé Téclaîrer avec une lanterne suspendue au bout d'une gaule flexible.

Le souffleur s'installe naïvement derrière le personnage, et rorchestre, composé plutôt de choristes que de musiciens, s'étage à gauche dés acleurg, soit dans une loge grillée, soit simplement sur la scène.

Malgré tout ce que peut avoir de défectueux cette organisation scénique. Faction est toujours conduite avec entrain et naturel ; les scènes, cotitràirement à ce q^iii se passe sur les théâtres chinois, sont entremêlées de péripéties inattendues et intéressantes ; les actes sont sagement mesurés , et les pièces coupées par de nombreux entr'actes, durant lesquels de petits marchands vendent les nouvelles du jout, et font circuler sur de jolis plateaux de laque des rafraîchissements variés , des bonbonneries excellentes et jusqu'à de petits soupers coquettement préparés et fort appétissants.

Les troupes sont composées soit entièremèiit d'hommes, soit entièrement de femmes. Dans lès troupes d'hommes, de même qu'à bord, de jeunes garçons imberbes remplissent les rôles féminins, et dans les troupes de femmes, leâ plus grandes, celles dont la voix a le timbre le plus mâle, Remplissent les rôles d'hoiiime. La plastique des Japonaises,

en général, leur permet de porter merveilleusement le travesti.

' Il est fort curieux y dans les théâtres de femmes, de visiter les coulisses et d'entrer dans les loges; ces dames vous reçoivent avec la meilleure, grâce, croquent, en montrant leurs dents blanches, les bonbons que vous leur apportez, sans s'arrêter dans leur toilette, souvent excessivement décolletée, sans manifester la moindre crainte, mais aussi sans accorder la plus petite de ces faveurs qu'on recherche et qu'on trouve presque toujours , en France , en pareils lieux.

tt Pourquoi s'adresser à nous ? disait un jour, rouge de colère, Tune de ces gracieuses artistes, après avoir fait expulser honteusement un intrus qui avait osé porter une maip trop hardie sur sa mignonne personne ; ce n'est pas notre jnétier d'agacer les hommes. Le Vankiro^ est assez habité : allez-y, messieurs ; vous serez certainement les bienvenus ; mais puisque nous avons l'amabilité de vous recevoir ici, sachez nous respecter. »

Je crois, à ce propos, qu'il n'est pas inopportun de rectifier l'opinion qu'on se fait généralement en Europe, et surtout en France, des femmes du Japon. Cette opinion, basée sur les récits de quelquesvoyageurs qui ont mal vu, ou qui ont peut-être simplement généralisé un fait mal observé, est entachée

' Quartier des prostitnëes,

d'une erreur blessante pour le Japon et qui soulève rindignation des Japonais assez instruits pour lire nos livres, ou qui, venant en France, nous entendent parler à tort et à travers de leur curieux pays.

Quand je. partis, chacun de me dire : Combien vous êtes heureux d'aller au Japon I C'est un Eldorado, le séjour des printemps éternels, des fleurs merveilleuses et des femmes qui ne savent pas dire non. Imbu de cette idée puisée un peu partout, j'arrivai, je vis et, comme mes devanciers, je vis mal. Pourquoi? parce que Tesprit humain est ainsi fait qu'il se laisse influencer dès l'abord par le dire des autres; parce qu'il est porté à trouver excentrique ou ridicule ce qu'il ne comprend pas ; parce que — et c^est là certainement la principale raison, — parce que l'Européen, en abordant le territoire japonais, n'est mis en contact qu'avec une classe inférieure mal élevée, déjà gâtée par ce qu'il y a de malsain dans la civilisation européenne, et que l'on ne peut raisonnablement pas prendre comme modèle et comme type.

Après quelques mois de séjour, après un examen plus approfondi et plus sérieux, j'en suis arrivé aux conclusions suivantes : il existe un fait indéniable qui, sans doute, a conduit à une généralisation aussi fausse qu'injuste ; ce fait, c'est qu'en cas de détresse absolue, une jeune fille peut se vendre sans être aussi entièrement déshonorée qu'en France; la gêné-

ralisation, c'est que les parents vendent assez volonliers leurs filles, dont la conduite avant le mariage est considérée comme sans importance et n'empêche nullement leur établissement futur. Ceci est au moins une exagération, caries mésalliances, c'est*à-dire les mariages entre samouraV et djoro*^ entre hommes comme il faut et filles perdues, sont beaucoup plus rares qu'en France. Les Japonais, du reste, tout autant que nous , sont soucieux de leur honneur.

Dans les classes nobles et la haute bourgeoisie, qui commencent à se poser sur un pied d'égalité, les filles sont élevées dans un rigorisme laissant loin derrière lui la pruderie de nos jeunes Françaises ; et si j'étais appelé à établir un parallèle entre le mode d'éducation en usage au Japon et celui qui est adopté dans les pays occidentaux, je ne serais pas loin d'ac« corder la préférence au premier.

Chez nous, tout est de convention.

Au Japon, franchise et droiture; pas de fauxfuyants, pas d'ambages. Dans les hautes classes, où sont conservés intacts les principes des preux qui ont illustré la chevalerie, les filles sont élevées sévèrement, et le poignard dont elles ornent leur ceinture n'est pas un vain hochet, mais bien une arme dont elles n'hésiteraient pas à se servir pour défendre leui: vertu en danger; on cite môme l'exemple d'une

1 IlommM de guerre»

' PrMtitaéei.

jeune fille qui, poursuivie de déclarations trop brûlantes, se retourna et, plus logique que Lucrèce, plongea son arme dans le cœur du téméraire, au moment où il osait porter sur elle une main libertine.

Dans la classe moyenne et le bas peuple, on rencontre moins de dignité et moins de contrainte ; mais on n'y voit, et il n'y a réellement aucun danger. Les écarts du beau sexe ne sont pas plus communs qu'en Europe, et lorsqu'une fille se livre, c'est moins par entraînement que par nécessité ; aussi peut*on dire avec Musset :

. "(Pauvreté, pauvreté, c'est toi la eonrtisane.

La plupart des touristes amateurs qui, dans leurs voyages, font escale au Japon, ne vont guère au delà des ports ouverts aux Européens, et jugent la femme d'après celles qu'ils rencontrent dans ces villes, au sein de quartiers spéciaux qu'ils ne manquent pas de visiter tout particulièrement.

L'une des premières promenades qu'un cicérone ou un ami complaisant fasse faire au nouveau débarqué à Yokohama est celle du Yankiro ; je ne parlerai pas de ce lieu de plaisir ; la description en a déjà été trop bien faite, par une plume jeune, enthousiaste et élégante*, à laquelle je rends hommage, pour que j'essaye de la refaire aujourd'hui.

1 M. le comte de Beauvoir,

LE JAPON PITTOI^ESQUE. ftl

Les habitantes de cet Immense caravansérail sont, il est vrai, excessivement nombreuses ; à Yeddo, à Kiyoto.Osaka^Kobé, Nagasaki, semblables quartiers recèlent une véritable fourmilière de petites grignoteuses de sucreries. Joignez à tout ce petit monde la caste également très-nombreuse des actrices et Aes guécha\ dont la mise et les allures peuvent les faire confondre, à tort, avec les djoro*. Il est dès lors facile de le comprendre : c*est diaprés ce bataillon imposant des prétresses de la Vénus japonaise que les voyageurs ont jugé tontes les femmes du Japon.

Hais que dirait-on d'un Japonais qui, après avoir visité les quais de Marseille et ses vieux quartiers, compté les maisons du Chapeau rouge à Toulon, arpenté les boulevards de dix heures du soir à une heure du matin, erré dans les environs de la Sorbonne, de rOdéon, ou du côté de Noire-Dame de Lorette, retournerait dans son pays et raconterait à ses compatriotes que toutes les Françaises sont des dévergondées? On dirait certainement que ce Japonais est un impertinent, un mystificateur de mauvais goût. £t pourtant, belles dames de France, dont j'honore et respecte la vertu, il semble que vous preniez un malin plaisir à lés copier dans leur mise, ces pécheresses réprouvées ; il semble parfois que, répu-

* Cbanteoief.

' FrostitD^M.

diant la simplicité, seul luxe permis à la femme de foyer, tous veuillez surpasser en excentricité la femme de rue que vous méprisez tant.

Le Japonais, en portant sur les femmes de France, sur ces êtres vénérés et chéris qui sont nos mères, nos sœurs et nos épouses, ce jugement mensonger, serait donc encore moins coupable que le voyageur français ; car, au Japon, pas de confusion possible; la djoro, la guécha et la femme honnête sont aisément reconnaissables ; leurs mises sont complètement distinctes : tandis que la fille de joie s'habille de couleurs voyantes, s'affuble d'épingles en écaille, de colifichets brillants et tapageurs, la mère de &mille> la jeune fille chaste, afiectent une mise simple et mourraient plutôt que de porter la couronne de honte des filles vendues qui peuplent les yochiwara} .

Une coutume qui a sans doute aussi contribué à faire mal penser des mœurs japonaises, est celle des bains chauds; j'avoue, pour mon compte, avoir trouvé bien étranges, dans le principe, ces grenouillères humaines où chacun, sans distinction de sexe, vient, avec un sans gêne incroyable, exhiber ses formes publiquement et en commun. Mais dans ce cas encore, nécessité fait loi ; la propreté est un besoin chez le Japonais; le bain où il vient chaque jour faire ses ablutions est aussi nécessaire^ son existence que le

Maiwns publiques.

riz qu'il mange ; s'il est assez riche pour avoir une piscine dans son yasiki, il ne fréquente pas les youya \ L'homme du peuple, le pauvre, sont donc les seuls clients de ces établissements qyi suffoquent certains esprits étroits.*

Il serait peut-être plus convenable d*établir des séparations, d'étendre des rideaux faciles à trouer, d'installer des portes disjointes, des cabines à planches percées, d'où l'œil impudique du vieillard libertin ou du gamin curieux pourrait, comme dans nos établissements de bains, clandestinement surprendre la femme sans méfiance ; allons donc ! foin de rhypocrisie I et d'ailleurs, honni soit qui mal y pense ! C'est un des traits les plus caractéristiques des mœurs du Japon auxquelles les Européens ont quelque peine à s'habituer. Comment facilement admettre, en effet, lorsqu'on a été élevé en France, et surtout en Angleterre, qu'une femme qui, sans rougir, s'est montrée dans le plus simple appareil, au bain ou dans une loge u'actrice, puisse repousser des tentatives de séduction ? Et pourtant, ce qui semble inadmissible à l'Européen voulant absolument tout comparer à ses coutumes est une vérité iucontesr table au Japon.

La pudeur est une vertu relative, un simple produit de l'éducation. Lorsqu'on a passé quelque temps

* Maisons de bAjns.

54 LE JAPON PITTORBSQIIE.

au Japon, lorsqu'on a visité ses établissements de bains, fouillé ses théâtres, vécu de sa vie, et qu'on a pu après cela juger de la naïveté de ses mœurs, on ne peut s'empêcher de sourire en pensant au récit de la Genèse sur nos premiers parents, qui tout à coup, après avoir mangé le fruit de Tarbre de la science, deviennent honteux de leur nudité, et vont demander aux feuilles des arbres un vêtement peu élégant à coup sûr, mais que par compensation la température rend gênant et inutile.

Nous voici loin de nos jolies actrices et du théâtre qui ont motivé cette large parenthèse; j'y reviens.

0-Hana adorait le théâtre ; ses vieux parents l'y conduisaient deux ou trois fois l'an ; mais, fatigués de bonne heure, ils ne restaient jamais jusqu'à la fin, au grand désespoir de la jeune fille. Ouyeno ne compromettait pas sa dignité d'employé en fréquentant les théâtres japonais ; en sorte que les deux sœurs étaient quasi privées de cette jouissance tant appréciée des femmes de tout pays.

La première fois que nous offrîmes de leur servir de mentor, ce fut une véritable joie ; Ouyeno, sans doute flatté de se faire voir dans la société d'officiers français, promit de bonne grâce de nous accompagner, alla même dans la journée retenir des places, et fit installer pour les deux idjin-san des petits sièges, afin d'épargner à leurs jambes roides le supplice de cinq heures d'accroupissement^

Le spectacle, comme toujours, était composé de deux pièces : un drame et une comédie-vaudeville. Je ne sais pourquoi nous avions choisi le théâtre des hommes, dont les troupes m'ont toujours semblé partout, au Japon, bien inférieures aux troupes de femmes. Ne comprenant presque rien au langage poétique, ennuyé d'un autre côté par les .soins empressés et les filandreuses explications de notre compagnon, je n'éprouvai qu'un très-médiocre plaisir, et je sortis d'assez mauvaise humeur à une heure très* avancée de la nuit, me promettant de renouveler le moins souvent possible cette fatigante distraction.

A quelques jours de là, 0-Hana me dit :

tt Ce soir, on joue une pièce nouvelle au théâtre des femmes. »

Ses yeux brillaient de désir.

« Demande, lui dis-je, à Okka-san l'autorisation d'y aller ; ta sœur nous accompagnera. Ouyeno nous la confiera, je pense, volontiers. «

L'enfant, ravie de ce projet, entama une négociation et la mena rapidement à bonne fin.

U fut arrêté que nous viendrions à huit heures, Marcel et moi, chercher les deux jeunes femmes.

Avant l'ouverture du rideau, nous étions commodément assis entre nos deux amies chaudement emmitouflées dans leur mante de soie ouatée ; rien ne manquait à notre installation, ni le tchibatchi où bouillottait Teau du thé, ni les coussins rembourrés

qui remplacent Tindustrie du petit banc, ni le plateau de laque chargé de sucreries. 0-Sada semblait joyeuse d'échapper pour un soir à la contemplation de la figure patibulaire de son majestueux époux ; 0-Hana rayonnait.

ce Je suis heureuse, nous dit-elle, je suis heureuse comme je ne Fai jamais été. »

C'était, en effet, une première représentation, ou peut-être simplement une reprise. Au Japon, comme ailleurs, les premières attirent du monde ; la salle regorgeait, et notre petit carré de quatre places était à chaque instant menacé d'invasion.

La première pièce était un long drame rempli d'émouvantes péripéties.

L'une des favorites d'un grand daïmio met au monde un fils ; cet enfant dès son bas âge réunit toutes les qualités physiques et morales ; aussi est-il adoré du prince. Sa mère, comblée de faveurs, répand autour d'elle de nombreux bienfaits, et se crée de la sorte une petite cour de gens dévoués.

La femme légitime du daïmio s'émeut, et, redoutant pour sa lignée de trop grands désavantages, jure de se débarrasser du fils de sa rivale. Pour arriver à faire disparaître Tenfant chéri, la marâtre s'ingénie; après avoir manqué plusieurs mauvais coups inhabilement ourdis, elle s'adresse à une bande de brigands qui, moyennant salaire, consentent à enlever l'enfant et à le faire périr.

Au moment où le crime va se perpétrer, à Tinstant où Tinfortunée mère se tord les bras de désespoir, un aigle immense arrive à tire-d'aile de rhorizôn, fond sur les ravisseurs, saisit Tenfant dans ses serres puissantes et disparaît dans les nues avec son précieux fardeau.

La mère, dans sa douleur, se précipite la face contre terre ; mais elle remercie les Kami ; car, en lui prenant son fils, ils lui laissent Tespoir de le retrouva un jour.

Les années se passent; chassée du palais, la favorite traîne une vie malheureuse ; elle végète , et pleure sans cesse celui dont le souvenir est gravé dans son cœur; mais une voix secrète lui dit d'espérer.

Dans ce temps-là, un jeune guerrier venant de très-loin remplissait le pays de ses exploits ; il marchait, disait-on, k\ec quelques partisans, à la conquête d'un royaume promis par les dieux.

Un jour, la pauvre femme promène dans un bois son étemelle tristesse ; tout à coup des malfaiteurs se précipitent sur elle, la poussent, la brutalisent ; ils vont la terrasser et sans doute attenter à ses jours, lorsque apparaît un beau jeune homme recouvert d'armes étincelantes ; de vaillants compagnons se pressent à ses côtés ; l'aspect formidable de cette bande armée fait fuir les voleurs ; leur victime tombe évanouie ; le jeune guerrier va la secourir ;

mais, comme frappé d'un lointain souvenir ou d*une illumination subite, il s'arrête et contemple avec respect des traits qui ne lui sont pas inconnus...

«Ma mère!.*. » s'écrie-t-il. — « Mon fils!... »

D^uis quinze années longues et cruelles, le fils et la mère ont été séparés ; mais la voix du sang a parlé ; sans hésiter, ils se reconnaissent.

Après une scène touchante, après des explications |>eut-étre un peu trop longues et dans un style trop imagé, le fils entraîne sa mère avec la fougue* qui caractérise les héros et se précipite vers le yasiki de son père barbare. A sa vue, le terrible daïmio s'émeut ; c'est la volonté des dieux ; le repentir entre soudain dans son cœur; alors, inconsolable ^e s'être si long-^ temps séparé de ce glorieux enfant, il lui donne sa bénédiction, le comble de richesses, etséanee tenante, — chose fort désagréable à voir, tant la fiction est parfaite, — il s'ouvre le ventre et expire en public, dans les convulsions les plus atroces.

Ce drame, assez simple de conception, fut conduit avec entrain ; les tirades pathétiques, débitées avec l'emphase classique, étaient empreintes d'une ar-» dente et vraie poésie ; les rares scènes comiques, placées à temps pour rompre la monotonie du tra* gique, furent enlevées avec une verve presque gauloise. Bref, à mon grand étonnement, et grâce peut-» être aux spirituelles explications de mescompagneS| je me surpris plusieurs fois en flagrant délit d'atten-

drissement, comme aux plus beaux jours de ma jeunesse, alors que nous allions, étudiants au cœur tendre, nous enivrer des créations de nos poètes et mêler nos larmes vraies aux larmes factices de leurs personnages.

Comme je désirais visiter les coulisses et les loges des actrices, durant Tentr'acte un peu long qui sépare les deux pièces, sous un prétexte plausible, je sortis.

C'était pour la première fois que je voyais de près ce singulier petit monde. La plupart des actrices sont de très-jeunes filles de quatorze à dix-sept ans, parfois même des enfants de dix à douze ans ; quelques-unes ont leur mère; d'autres, une sœur aînée qui les surveille et s'occupe de leur vie matérielle. Chacune a sa petite chambre qui lui sert non-seulement de loge où elle prépare son rouge et son blanc, où elle se grime et se costume, mais aussi de chambre à coucher, de cuisine et de salle à manger. L'administration du théâjre a, de cette façon, sa troupe sous la main ; mais on se demande comment les pauvres filles peuvent vivre aussi nombreuses dans un espace aussi restreint.

Tout m'étonna dans cette visite domiciliaire; mais ce qui me surprit le plus, je dois l'avouer, ce fut le naif sans gêne de ces jeunes et chastes artistes.

lia seconde pièce était une sorte de vaudeville un peu leste , je pense , car plusieurs fois nos amies

rougirent jusqu'au blanc des yeux et se refusèrent obstinément à nous donner des explications. Un rire ^^>i)ruyant ne cessa de dèsopiler la rate du public, jusqu'au moment où le rideau fut tiré, et longtemps encore après la sortie du théâtre, nous entendîmes, de la maison de Mitani, des bandes joyeuses rentrant au logis faire allusion à cette farce au gros sel. La famille avait veillé et nous attendait pour terminer la fête : c'était une surprise à la japonaise ; le couvert était mis.

Ouyeno, fort maussade d'avoir passé une partie de la nuit à attendre sa femme, se consola en absorbant quantité de petits fours ; Marcel, déjà très-habile avec les baguettes, fit honneur à l'ambigu de nos hôtes ; quant à moi, je regardai passer les nombreux plats minuscules qui sont le luxe des tables japonaises, me contentant de boire quelques douzaines de tasses microscopiques d'un thé délicieux ; puis on causa longuement, on fuma mille pipettes parfumées, et trois heures sonnaient à Thorloge du Benten lorsque nous rentrions à bord .

LIS JAPON PITTORKSQDK. 61

Le chamicen. — Concerts nocturnes. — Amour 1 amour! — La fleur du Benten. — Un portrait de Japonaise. — La coiffure des femmes. — Bouderies. — Explications.

Les horribles et suprêmes grimaces du pauvre daïmio papillotèrent pendant cinq minutes devant mes yeux; mais bientôt, bercé par les lointains accords de quelques chamicen attardés, je m'endormis profondément.

Le chamicen est une sorte de gui tare à trois cordes^ dont on pince avec une palette d*ivoire ou de bois dur terminée par un petit crochet. Le son de cet instrument un peu criard lorsqu'on attaque les notes hautes, ne manque pas d'une certaine douceur dans les notes du médium et lorsqu'il sert d'accompagnement à des chants. Les femmes seules en jouent.

Dans les soirées d'hiver, il n'est pas rare de voir six ou huit jeunes filles se réunir chez l'une d'elles autour du tchibatchi. Alors, tandis que la mère s'occupe des soins du ménage, tandis que le vieux père

fume d'iiinomHrables petites pipes , tandis que la tasse de thé traditionnelle circule indéfiniment à la ronde, le chamicen se fait entendre jusque bien avant dans la nuit. Tantôt ce sont des chants plaintifs et lents, tantôt le rhythme de plus en plus précipité arrive à une sorte de furie, puis tout à coup s'éteint dans une longue note cadencée.

Cette musique, où le mode mineur domine, produit à première audition un efiet difficile à analyser ; l'impression est presque pénible, mais on y trouve à la longue un attrait incontestable.

Dans les belles nuits d'été, dans les nuits d automne si brillantes, si délicieusement poétiques, ces concerts domestiques se donnent en plein air, sur le seuil des portes, dans les rues, au bord de la mer, dans les lilliputiens jardinets tant aimés des Japonais; alors c'est une sorte de bourdonnement, un son confus, dont la brise vous apporte, de temps à autre, des notes plus distinctes et plus claires, avec Técho Jointain du rire perlé des jolies fées de- cet invisible orchestre.

Que de belles nuits se sont ainsi passées pour nous, à écouter ces suaves accords qui résonnent toujours dans mon cœur !

0-Hana, la tête appuyée sur Tépaule de mon ami, une main pendante et' retenant à peine, de Tautre, son chamicen abandonné sur ses «genoux, semblait absorbée par la contemplation d'un objet invisible.

a Que regardes-tu ainsi , chère petite fleur ? — J'écoule , lui disait-eHe, j'écoute, mon bien-aimé, la voix du ciel qui chante en moi. » Et Okka-san, nous appelant de Tîntérieur de la maison, nous disait : a Rentrez, enfants : il est tard; je dors depuis au moins deux heures. » La jeune fille répondait : a Mère, encore quelques instants. » Puis, faisant un gros mensonge : tt II est à peine huit heures, « ajoutait-elle. Okka-san refermait les yeux, mais nous rappelait bientôt; minuit nous surprenait ainsi.

Ces rapports intimes entre une fillette de seize ans et un jeune homme de vingt-deux, qui sembleraient, en France, au moins dangereux, pour ne pas dire inconvenants, sont tout naturels au Japon. Les parents les plus honnêtes, les plus jaloux de la vertu de leur fille, ne penseraient jamais qu'elle pût courir quelque danger; en efiet, les filles sont si nombreuses, dans ce pays où la prostitution n'est pas un état complètement déshonorant ; le mariage est au surplus si facile à faire, je puis dire si facile à défaire, — ce qui ne rend pas les divorces plus fréquents — qu'il n'est pas commun, qu'il est jnème presque inouï, de voir des jeunes gens porter le trouble dans les familles.

Le sentiment qu'éprouvait le jeune Breton pour sa confiante amie était certes fort tendre; il aimait cette douce et vive enfant. Pourtant, jamais l'idée d'en faire sa femme, suivant la loi du Japon, ne lui

était venue ; car, en réalité, la femme, daûs ces conditions, n'est, pour un Européen, qu'une servante maîtresse; il éprouvait, à vivre près d'elle, un bonheur qu'il ne voulait pas approfondir, mais il sentait que ce bonheur ne survivrait pas au respect; il ne voulait point toucher à cette tendre fleur, craignant de la flétrir et de boire, dans un seul baiser d'amant, tout ce parfum de jeunesse, d'amour et de bonté.

0-Hana était réellement adorable. Contrairement à l'opinion répandue en Europe, la Japonaise, tant qu'elle est jeune, n'a pas le teint jaune ; dans le nord surtout, il n'est pas rare de rencontrer des fillettes roses et blanches qui n'ont rien à envier, comme mignardise, à nos pimpantes Parisiennes. La partie supérieure du buste, laissée à découvert par le costume national, est presque toujours parfaite; le galbe du cou, les attaches des épaules et la naissance de la poitrine sont délicieux; malheureusement , les formes , à partir des hanches , conservent des proportions par trop juvéniles qui ne sont point toujours en harmonie avec l'ampleur et le modelé du torse.

Notre amie réunissait toutes les qualités physiques de ses compatriotes, tandis que les défauts inhérents à sa race étaient en elle singulièrement amoindris ; sous le coquet costume des filles du Japon , on devinait de gracieux contours s'accentuant chaque jour

davantage; sa taille se développait aussi, et dans ce pays, où la race est petite, 0-Hana, la fleur du Benten, était relativement grande et dépassait de la moitié de la tête la plus élancée de ses compagnes. Un sang vif et généreux, affluant au visage dans la moindre émotion, illuminait joyeusement cette douce physionomie.

Chez les peuples de Textrême Orient, la couleur des yeux et des cheveux est uniformément noire ; il existe pourtant quelques individus de couleur moins foncée; ce lait, qui en Cochinchine est considéré comme une monstrucMttté, en Chine comme trèsrare, n'est, au Japon, qu'un fait peu commun. Ces nuances sont-elles le simple résultat du hasard ou a conséquence de certains croisements remontant à une date plus ou moins reculée? Je ne me prononcerai pas sur cette grave question ; pourtant, sans vouloir faire adopter ma manière dé voir, je dirai que, pour le Japon surtout , de fortes présomptions me font pencher du côté de la deuxième hypothèse.

0-Hana, pour une Japonaise, était blonde, mais une blonde aux yeux noirs; ses cheveux, réellement châtain' foncé, avaient, sous certains aspects, des nuances chaudes, de ces reflets éclatants, tant aimés des peintres de Técole hollandaise.

Nous aimions à lui faire dénouer ses admirables cheveux qui lui tombaient presque jusqu^aux pieds.

66 LE JAPON PITTORËSOlJK.

Les femmes, au Japon, ont une coiffure qui nécessite un travail long et minutieux ; elles ne peuvent se coiffer elles-mêmes et recourent presque toutes à Tart de la coiffeuse.

Désirant pénétrer certains mystères de Téchafaudage qui se dresse victorieusement sut* la tête des élégantes, j'avais plusieurs fois prié, sans succès, 0-Hana de me laisser assister à une séance de sa coiffeuse; soit coquetterie de femme, soit pudeur, elle n'avait jamais répondu à cette demande indiscrète.

Un jour, en revenant d'une promenade matinale avec la compagnie de débarquement, nous arrivâmes, sans préméditation, à une heure où Ton n'avait pas riiabitude de nous voir. Le magasin était à peine ouvert; la mère était sortie, le père occupé au jardin; 0-Sada gardait la maison.

(( Marcel-san n*est pas ici, me dit précipitamment la femme d'Ouyeno; 0-Hana non plus; Okkasan Ta emmenée pour Faider à faire ses emplettes de la journée. »

Marcel, qui, resté un peu en arrière, entf ait en ce moment, n'étant pas convaincu par cette affirmation, car il savait qu'0-Hana sbrtaifrarement le matin, affecta de parler haut pour se faire reconnaître. En entendant sa voix, Tenfant ne put y tenir; un frais éclat de rire partit de la chambre voisine ; un panneau glissa sur sa coulisse et laissa passer une tête mutine.

ic Venez! nous crîa-t-elle, venez, curieux! venez voir les cheveux de votre amîe. w

Ce disant, la jeune fille secouait sa tête mignonne et laissait rouler à flots, sur ses épaules, des masses ondoyantes aux fauves refleis.

« Ils sont bien à moi, nous dit-elle en riant; sont-ils moins beaux que ceux achetés à prix d'or par les femmes de votre pays, dites? w

L'heureux Breton ne pouvait se lasser de contem^ pler cette ravissante créature ; ses cheveux en désordre s'étaient séparés par le milieu et lui donnaient une physionomie plus féminine et plus douce.

La coiffure japonaise, tout en étant fort élégante, manque de souplesse et de moelleux ; les coiffeuses, véritables artistes, emploient, pour confectionner leur œuvre, les ingrédients et les objets les plus variés ; la coiffure se termine par une petite mèche relevée aii milieu du front entre deux gros bandeaux bouffants et attachée sur le sommet de la tôte par une belle épingle d'argent, sur un nœud de crépon rose ou vert tendre. La raie du milieu, si jolie dans la coiffure des femmes d'Europe, est ainsi supprimée.

Nous assistâmes d'un bout à l'autre au travail du Figaro japonais. Après avoir jeté un derhier regard à son grand miroir de métal, 0-Hana se retourna de notre côté, a Suis-je bien ainsi ? y» sembla nous dire son œil impatient.

« Fleur tu te nommes, répondit Marcel, et jamais femme ne fut mieux non\mée ; mais je te préférais cent fois avant qu'on t ait fabriqué ce sublime chignon pommadé, huilé, collé, -et cette conquérante petite huppe qui se dresse si gaillardement comme une belle crête de coq au-dessus 4o ton front. »

L'enfant fit une moue de désappointement et sortit sans ajouter un mot.

Lorsque nous revînmes, le soir, je crus remarquer qu'elle avait pleuré ; la pauvre petite avait un air langoureux et triste qui me rappela la scène du matin; sa coiffure semblait avoir assisté à la plus terrible mêlée : plus la moindre symétrie, plus d'épingle d'argent, plus de crépons aux couleurs éclatantes.

Le père semblait soucieux.

« 0-Hana devient trop capricieuse , dit-il à mon compatriote; grondez-la : peut-être vous écouterat-elle mieux que moi, vous par qui elle jure.

— Enfant, lui dit mon ami, je n'ai voulu que rire; si je t'aime sans parure, c'est que c'est toi que j'aime, et non les colifichets qui ne peuvent rien ajouter à ta beauté.

— Oh ! est-ce vrai ? interrompit la pauvrette en se penchant à Toreille de son ami ; n'est-ce point pour te rappeler les femmes de ton pays que tu veux me voir avec les cheveux tombants ?

— Je t'aime, répéta Marcel, et ne pense pas aux femmes de mon pays. »

Son regard rayonna; je vis son sein palpiter; puis, se précipitant vers son père :

« Je serai sage maintenant, « s'écria-t-elle. Et, Fe jetant au cou du vieillard, elle Tembrassa passionnément.

Attendri, désarmé par cette ardente caresse qui ne lui était peut-être pas entièrement destinée, le père essuya une larme de joie et d'orgueil en regardant sa fille.

Le lendemain, nous trouvâmes 0-Hana transfigurée; sans changer ses vêtements nationaux, elle s^était fait, avec un goût exquis de simplicité, une coifiure européenne pleine de coquetterie.

La chère petite, ne sachant quel efiet produirait sur les Français ce que son père appelait une mascarade, n*osait lever les yeux et attendait anxieusement Tavis de celui que son cœur s'était, en secret, donné pour maître.

Marcel alla vers elle, lui prit la main; elle tremblait.

a Merci, lui dit-il, merci à la fleur d'Orient qui a bien voulu se métamorphoser, pour moi, en fleur d'Occident ; merci à la plus belle, à la meilleure des filles du Japon. »

A dater de ce jour, 0-Hana conserva cette mode et la fit adopter à plusieurs de ses amies.

Invitation à nne noce. — Les nouvelles lois ; paroles oisêoses ; de l'adoption et du mariage; du divorce au Japon. — Une bonne histoire. — Mitani n'est pas content. — Nous irons à la noce.

A quelque temps de là, une voisine vint annoncer son mariage et inviter la famille à assister aux fêtes motivées dans les classes riches par cet acte solennel.

La jeune fiancée avait souvent rencontré chez Mitani les « frères japonais )) ; nous étions déjà de vieilles connaissances ; aussi fûmes-nous compris dans son invitation.

a Venez ! nous dit-elle, mes parents seront heureux et honorés de vous recevoir. »

Nous désirions vivement voir de près ces cérémonies dont, peut-être, il. ne restera plus, dans quelques années, que le souvenir; sans nous engager formellement, nous remerciâmes Taimabte fille en lui promettant de faire notre possible pour nous rendre à sa gracieuse invitation. Ouycno venait d'arri-

LS JAPON t>ITTOllEâQlJ£. Il

ver; je connaissais son faible pour les innovations; c'était une bonne occasion de mettre à profit sa verve souvent ennuyeuse, mais toujours instructive.

« Pensez-vous, lui dis-je, que Ton accepte faciuient, ici, les modifications qui, prochainement, seront apportées à la loi civile ? »

A mon grand é^onuement, l'employé re^ muet, semblant, comme le sage de TÉcriture, tourner sept fois la langue avant de répondre.

Le marchand hocha la tête; puis, prenant la parole, comme si la question lui avait été adressée :

u Les deux Français appelés par Tempereur pour nous faire des lois y travaillent dans ce moment, prétend-on; je ne prévois pas ce qu'il en résultera. Mon gendre sait, ajouta-t-il en regardant remployé, que je ne suis pas opposé au> gouvernement... Pourtant..., t Et il se tut.

J'avais soulevé une question brûlante, je le compris trop tard ; une question qui sans doute avait été Tobjet, plus d'une fois, de bouillantes discussions entre le champion des idées nouvelles et le représentant des vieilles institutions, entre le gendre et le beau-pére.

Deux jurisconsultes français, appelés par Sa Majesté le Mikado pour fabriquer à son bon peuple un code à Tinstar du code Napoléon, s'occupaient efiectivement de la confection des lois nouvelles; mais ces lois étaient loin d'être promulguées, et

certains esprits inquiets allaient jusqu'à formuler des doutes sur Topportunité de ce grand et dispendieux travail.

L'état civil, la pierre angulaire, le fondement de tout édifice social, n'était point alors et n'est pas encore maintenant installé d'une façon uniforme : au lieu d'être placé sous la sauvegarde de la loi, il ne réside que dans la famille, et par suite n'a qu'une certitude relative.

C'est une question grave et difficile à résoudre, étant- donné certaines mœurs qui ne peuvent se modifier qu'avec le temps. En efiet, si nous nous arrêtons au premier des actes <le l'état civil, à l'acte de naissance, nous rencontrons d'abord une complication résultant de l'adoption.

Au Japon, il n'existe guère de famille sans enfant adoptif ; deux maisons voisines s'adoptent mutuellement un enfant; c'est un échange tout naturel qui n'est entravé par aucune restriction, qui n'est soumis à aucune condition d'âge ou autres, comme en France ; c'est le moyen le plus ordinaire d'élever un mari pour sa fille ; c'est souvent pour se créer un entourage; parfois, simplement pour satisfaire une fantaisie ou pour suivre une coutume très en honneur et fortement enracinée dans le pays.

En laissant subsister l'adoption sur une aussi vaste échelle, l'acte de naissance^ qui scelle en quelque sorte à la famille naturelle, ne serait, pour une

LE JAPOS PITTOIESQUI. 13

bonne moitié de la popolation, qo^on premier degré destiné à être franchi bientôt pour entrer dans one faimille sociale.

De là complications sérieuses q ai , de Faiis des gens compétents, seraient peut-être longtemps la cause d^erreurs inouïes et de confusions regrettables.

Nos jurisconsultes troureront assurément un moyen terme pouvant s^adapter à ces mœurs d^ailleurs fort respectables ; mais, en attendant, lancien régime 'est le seul en vigueur, régime patriarcal par excellence, sous lequel le père de famille est maître souverain et juge sans appel de toute cause ressortissant du tribunal du foyer.

Si nous passons à celui des actes de frétât civil qui, grâce à ses conséquences sociales, est un des plus importants , je veux parler du mariage , nous nous trouvons en présence de difBcultés d^un autre genre; nous allons à rencontre de mœurs en plein désaccord avec nos lois.

Ici la difficulté est encore plus complexe : de ce qu'en fait, au Japon, la polygamie soit défendue et les divorces rares; de ce que les classes qui sont le plus à portée de notre observation soient- peu enclines au changement de femme, il n'est pas moins vrai qu'en droit le divorce est autorisé, et qu'un concubinage semi-officiel est parfaitement admis sous le toit conjugal. •

Supprimer le divorce serait illogique, alors que certains esprits élevés reconnaissent la nécessité de le faire. décréter dans les pays où il n'existe pas. Défendre le concubinage dans le sanctuaire de la famille est suffisant, et là n'est point la difficulté.

Au Japon, le mariage n'a ni sanction ni protection légales ; Tamour ou parfois les convenances le font, les enfants le cimentent, Famitié , Testime et souvent Thabitude et l'intérêt le continuent.

Dans Tunion de l'homme et de la femme, il n'intervient ni représentant de la loi humaine, ni ministre de la loi divine. 4Jn jeune homme désire-t-il épouser une jeune fille, il la -demande ou la fait demander par un intermédiaire à ses parents ; si la demande est agréée, le futur fait des cadeaux, après lesquels, suivant Tusage, les deux parties se considèrent comme liées. Les cadeaux du fiancé consistent en vêtements et en parures dont la richesse est en rapport avec sa fortune; ce sont généralement une robe de soie blanche, une pièce de soie de même couleur et une ceinture brodée d'or, pour la jeune fille. La belle-mère reçoit également une robe de soie blancha, ei le beau-père, un sabre de luxe. Les robes ne. doivent pas être pliées.

Le beau-père fait à son futur gendre des cadeaux d'égale valeur, s'il en a les moyens, mais, dans tous les cas, il ne donne pas de dot à sa fille, qui apporte pour tout bien à la communauté : deux robes de soie

cousues ensemble d'une façon particulière, deux ceintures, un costume complet d'apparat, un éventail, cinq ou sept livres de poche et le petit sabre destiné à défendre son honneur s'il est attaqué.

On convient du jour où doit se consommer le mariage; les parents, les amis, les voisins sont convoqués pour ce jour à un grand repas ; le jeune homme leur présente la femme qu'il s'est choisie pour épouse légitime, et tout est dit.

A dater de ce moment, cette femme est sienne, elle s'assied au foyer et y prend la première place. S'il convient au mari de se donner une compagne illégitime, une mékaké, il le peut sans avoir divorcé avec la légitime ; il peut même, si sa fortune le lui permet, se créer un vrai harem ; chaque nouvelle arrivée prend silencieusement dans la maison le rang que lui assigne la date de son entrée; elle est la seconde, la troisièihe ou la dixième, mais n'est jamais soumise aux volontés et capricejs'de ses devancières.

Quant aux enfants, ils sont tous légitimes ; quel que soit le numéro d'ordre de leur mère, leurs droits sont les mêmes, et ils restent, quoi qu'il advienne par la suite, la propriété exclusive du père.

Pour se défaire d'une femme légitime, il n'est pas besoin de recourir aux tribunaux; un simple petit billet suffit : le mikoudari-han, mot à mot, trois lignes et demie. « Je constate, écrit le mari, que la

nommée a une telle y» , qui a été mon épouse, ne Test plus à dater d'aujourd'hui, et qu'elle est complètement libre de se remarier ou de faire ce que bon lui semblera. >)

C'est court, mais c^est bon.

Munie de ce certificat, la femme prend ses bardes, les menus objets qui lui appartiennent, et, laissant ses enfants au père qui doit se charger de leur éducation, elle va chercher ailleurs un sort plus fortuné.

Devant un pareil état de choses, les moralistes, se voilant la face, crient à l'iniquité.

Inique, si Ton veut, mais moins inique que la séparation de corps, moins inique que cette loi sourde et aveugle qui met un honnête homme, dont le nom est souillé par une coquine, dans la terrible alterna* tive, ou de sacrifier son honneur et sa vie entière, ou de tuer la misérable; moins inique que cette ridicule convention sociale forçant une mère de famille à vivre sous le toit d'un débauché et quelquefois d'un criminel. Et dans ce pays où Ton peut, du jour au lendemain, répudier une femme dont on est simple^ ment dégoûté , le nombre des divorces est loin d'égaler annuellement celui des séparations judiciaires, en France, pendant un seul trimestre.

Est-il après cela besoin de parler de Tusage qui permet de recevoir des concubines dans le domicile conjugal? Chacun le sait ; ce sont des mœurs incon-^

naes dans les classes moyennes et pauvres, et sous Tinfluence des Européens elles tendent chaque jour davantage à disparaître des classes nobles, qui seu* les pouvaient se permettre ce luxe dispendieux.

Pourquoi s'inquiéter alors de la réussite ? dira-t-on . Pourquoi douter delà popularité des projets récemment élaborés ? Dans une société où, avec des lois quasi orientales, les choses se passent, de fait, à peu près comme chez nous, par la seule volonté individuelle, il suffirait de sanctionner les coutumes de la majorité en les rendant obligatoires pour tous; en un mot, il faudrait réglementer le mariage et le rendre sacré, en le plaçant sous la sauvegarde de la loi.

Voilà Terreur ! Il est dans la nature humaine de convoiter le fruit défendu, — fait connu depuis la pomme; — Tattrait du mal est incontestable, — M. Prud'homme a dû le dire. — En outre, le Japonais, qui se conforme facilement à des coutumes dont l'observation est toute volontaire, s'insurgera contre la même tradition rendue obligatoire par un texte de loi et compliquée de formalités très-utiles sans doute, mais dont la nécessité et le sens ne lui sont pas bien nettement démontrés.

En parlant de formalités, je me souviens d'une anecdote qui m'a été racontée par quelqu'un la tenant, disait-il, d'un des professeurs de droit chargés de la rédaction du Code à Yeddo; cette anecdote,

dont je laisse toute la responsabilité à son auteur, prouverait amplement combien le Japonais , même le Japonais instruit, est peu disposé à saisir Timportance de ces détails, qui entourent, en France, Tacte légal et le plus ordinaire comme d'un réseau inextricable.

Dans un cours fait aux principaux magistrats de Yeddo sur les actes de Fétat civil en général et sur le mariage en particulier, ce professeur avait dit que les publications se faisaient par voie d'affiches aux portes des mairies. Incidemment, il avait ajouté que pour mettre ces affiches à Tabri des intempéries de Tair et hors de portée des déprédations des gamins, on les enfermait dans des cadres de bois recouverts d'un petit grillage en fil de fer.

A la fin du cours, suivant sa coutume, le doyen des magistrats-élèves vint trouver le professeur pour lui faire part des points de sa leçon demeurés obscurs pour ses collègues et pour lui, et qui nécessiteraient de plus amples explications.

tt Nous avons parfaitement compris, lui dit- il, tout ce que vous avez pris 1^ peine de nous apprendre aujourd'hui; pourtant, une chose nous inquiète : de quelle forme et dequel bois est ce cadre dont vous nous avez parlé ? w

Cette question, qui semblerait provenir d'un esprit plutôt facétieux que naïf, est l'expression sincère du sentiment japonais. Pleins de bonne volonté, ils sont

LL JAPOX PITTORESQUE. 19

à cent lieues de saisir rimportance de précautions et de restrictions dont nous sommes si prodigues en France ; et comme ils sont persuadés, d'autre part, de TexceUence de nos enseignements, ils y cherchent la a petite bête )) et y trouvent quelque chose qui nous semble, à nous, bouffon, mais qui ne leur pa* raîtpas plus extraordinaire que le reste.

Les braves gens! Leur empereur veut en faire des Européens ; ils sont soumis jusqu'à Texcès aux volontés de ce demi-dieu ; mais encore ne faudrait-il pas brusquement bouleverser leurs coutumes de fond en comble et vouloir du jour au lendemain changer des mœurs nationales et bien des fois séculaires que seul le temps saurait modifier.

tt Savez-vous, s'écria Mitani, qui depuis quelques instants semblait ronger son frein, savez-vous où nous conduiront toutes vos nouveautés? Aussi bien, je ne dissimulerai pas ma façon de penser devant mon gendre, pour qui je suis déjà un réactionnaire; elles nous conduiront fatalement, un jour, à la confusion, au désordre, à la révolte contre la loi, contre l'autorité, et peut-être au retour à la barbarie. — Il est évident, continua le vieux marchand, que nous avions besoin de certaines réformes pour tenir notre rang et nous défendre à l'occasion contre des voisins malintentionnés. Il nous fallait des armes perfectionnées, des soldats dressés à ces armes : la France nous a fourni les instruments et les instructeurs. Il

80 LE JAPOX PITTORESQUE.

nous fallait une flotte : les Français nous apprennent à construire des machines de guerre, les Anglais nous forment des marins. Nous étions arriérés en connaissances scientifiques : les peuples de l'Europe se dis* putent à qui nous fournira des professeurs et des spécialistes en tout genre. Nous progressons en profitant de vos connaissances, nous nous formons a\^ec une rapidité inouïe. A quoi cela tient-il? A une certaine facilité que Ton se plait à nous reconnaître, à une grande envie d'apprendre et de nous élever, mais aussi, mais surtout à Tobéissance passive, au respect sans bornes que nous avons voué à noire souverain.

«Mais rhomme est changeant, il se lassé de tout; déjà le Mikado n'excite plus cette crainte superstitieuse qu'inspirait le fils du ciel; il est descendu de son nuage, il s'est montré au peuple comme un simple mortel ; le peuple, étonné de cette condescendance ii)usilée, d'abord incrédule, a dit: Ce n'est pas lui ; puis il a cru et s'est habitué à regarder en face cette majesté qui n'a rien de terrible.

tt Aujourd'hui le chef immortel de l'Empire du tt Soleil levant w est un homme respecté, obéi; mais ce n'est déjà plus un dieu adoré. Vienne le jour où cet homme dépassera cette chose limitée que l'on appelle ses droits ; vienne le jour où son bon peuple s'apercevra qu'il peut, sans être foudroyé, refuser <ï'o^^é*r Alors, ce sera terrible; j^aurai assez

vécu, je ne veux pas être témoin de -ce qni se passera.

a Pardonnez -moi mon emportement, messieurs les Français ; Ouyeno ne dit rien et semble me désapprouver ; puisse-t-il ne jamais être forcé de reconnaître la vérité de mes paroles ! »

Nous ne trouvâmes rien à répondre ; nous étions frappés du bon sens de cet homme simple; mais, tout en partageant peut-être son opinion, nous ne pouvions, en notre qualité d'Européens, abonder publiquement dans son sens. Ouyeno, ne voulant pas aigrir la discussion, et sans doute aussi convaincu dans son for intérieur que son beau-père, paraissait embarrassé comme nous.

0-Hana,^ar son babil d'enfant terrible, nous tira de cette gênante situation.

ce II faut, dit«elle à mon ami, que vous veniez à la noce d'0-Tchika-san * vous n'avez rien à alléguer pour refuser; la cérémonie aura lieu à Yokohama ou dans le voisinage ; vous n'aurez même pas besoin d'une permission spéciale de votre commandant. »

La vallée da Mississipi japonais. — Un mariage suivant les anciens rites.

Le désir exprimé par mademoiselle 0-Hana était un ordre pour notre amoureux; il s'engagea, je promis de raccompagner.

Les parents du fiancé, riches marchands de soie de Yokohama, possédaient à une demi-heure de la ville, non loin de la maisonnette de Mitani, dans la vallée charmante du Mississipi, une délicieuse villa japonaise.

C'est là que devaient se célébrer les fêtes du mariage de leur fils, suivant les anciens usages du pays.

Au jour dit, nous arrivions au lieu indiqué.

C'était par une belle matinée du mois d'avril ; la nature, au réveil du printemps, était pleine de sourires; de loin, au milieu d'un bouquet d'arbres, nous apercevions mille folles bannières flotter au gré de la brise ; déjà les gais accents du chamicen se faisaient entendre. Bientôt, au détour du chemin, le petit yasilii pavoisé nous apparaît daps un nuage de pa-

villons, de bannières, de lanternes et de guirlandes.

Lorsque nous mettons pied à terre sur les blancs tatami pldicès devant la maison, la plupart des assistants arrivés avant nous occupent déjà leur place dans la grande salle décorée pour la cérémonie. 0-Hana nous envoie son plus gracieux sourire.

Deux amis du promis, délégués par lui, sont allés en grande pompe chercher la promise chez ses parents; on n'attend plus qu'elle; mais voilà qu'un betto envoyé en éclaireur arrive tout haletant ; c'est elle, voici la reine du jour qui s'avance.

Tandis qu'à Tintérieur on prend les dernières dispositions pour recevoir dignement l'épousée, deux kozukaî\ un homme et une femme, munis chacun d'une torche allumée et d'un mortier à broyer le riz, vont se placer en vedette de chaque côté de la porte d'entrée.

Au moment où la jeune fille franchit le seuil de sa nouvelle demeure, le riz des deux mortiers, image de la vie matérielle et du travail, est mélangé dans un récipient unique, et les torches, symbolisant l'ardent amour, sont réunies pour ne former plus qu'une seule flamme.

Ces emblèmes de l'union mystique qui va s'accomplir sont d'une simplicité touchante ; malheureusement, et je ne puis m'en expliquer le motif, les

' Domestiques

torches sont éteintes aussitôt après avoir été réunies. Serait-ce un enseignement ironique sur la durée éphémère de Tamour conjugal? C'est possible; les Japonais sont assez observateurs et réalistes pour pousser jusqu'à ce point la minutie du détail.

Je préférerais plus de poésie idéale; pourquoi, par exemple, ne pas laisser les torches brûler ensemble jusqu'au bout et se consumer ainsi dans une étroite union? Mensonge inutile peut-être; mais il me semble cruel d'assombrir de Toniibre du doute le mot flamboyant d'amour qui, dans toutes les langues et sous tous les climats, doit être accompagné de la douce illusion du toujours et du jamais.

Enfin, passons.

La jeune fille, parée comme une châsse, la tête couverte d'un long voile de soie blanche, est introduite toute frémissante dans la pièce où Tattendent les invités. Le père du marié conduit galamment la pauvrette vers le siège d'honneur qu'elle doit occuper pendant la cérémonie, tandis que le jeune homme s'assied discrètement sur un siège plus bas, en tenant humblement les yeux baissés.

Sur la partie exhaussée du plancher de la salle sont disposés plusieurs plateaux ; Tun supporte une cage contenant deux bergeronnettes, image de la candeur et de la fidélité; les autres, de la volaille, du poisson, des gâteaux de toute espèce, deux fioles

de sahé, trois tasses superposées, et enfin une bouilloire destinée à faire chaufier le saké.

Pendant que les jeunes filles arrangent symétriquement ces victuailles emblématiques, les femmes s'emparent de la future et Tentrainent dans un cabinet réservé pour mettre la dernière main à sa toilette et lui donner, sans doute, des conseils bien sentis sur la façon de se conduire avec un mari.

Cette importante opération terminée, on rentre dans la salle commune; deux matrones prennent les fioles de saké, surmontées chacune d'un papillon en papier. Ces insectes sont, naturellement, des deux sexes, — les Japonais n'oublient jamais cette distinction, même dans leurs poupées en carton. — Le papillon femelle est déposé à terre couché sur le dos ; son camarade est placé sur lui.

Une fois les deux fioles débouchées, la plus âgée des matrones en saisit une de chaque main; Fautre femme s'arme de la bouilloire ; les saké sont mélangés et portés avec mille précautions sur un tchibatchi ardent; dès que le liquide est en ébuUition, celle des dames qui a vidé les fioles dans la bouilloire prend le plateau portant les trois fasses superposées, fait remplir la première et la présente au marié. Alors commencent des libations interminables ; le marié et la mariée boivent chacun neuf tasses de ^ûAe qu'ils absorbent alternativement, trois par trois, d'abord en se servant de la première lasse, puis de

la seconde, enfin de la troisième. C'est au point que Marcel et moi nous nous demandons avec effroi si les nouveaux mariés ne seront pas complètement gris avant la fin de la cérémonie ; 0-Hana nous rassure en nous apprenant que si, d'après le rituel, il faut boire un nombre déterminé de tasses, on n'est point forcé de les remplir, et qu'en somme les mariés n^ont point avalé plus d'un demi-flacon de saké.

Le saké, du reste, est une liqueur à peu près inoffensive. Sorte d'eau -de- vie extrêmement légère fabriquée avec du riz et fortement allongée d'eau, il faut en prendre une très-grande quantité pour arriver à l'ivresse, et il est rare de voir un Japonais réellement ivre ; quand parfois, pourtant, il est ce que nous appelons « un peu lancé » , c'est généralement en conservant un décorum relatif qui ferait honte aux ivrognes de nos pays, si l'ivresse était susceptible de pudeur.

Cependant il faut croire que cette réserve et cette sobriété n'auraient pas été de tous les temps au Japon. On prétend même qu'autrefois, — mais ce n'est là, je suppose, qu'une légende, — la vigne y aurait été cultivée sur une vaste échelle, et le jus divin de la treille — boudo-no-saké. — tant et si bien fêté qu'un Taïkoun rigide, effrayé des progrès fatals de l'ivrognerie, publia un édit ordonnant d'arracher les vignes dans tout l'Empire et n'accordant que la faculté d'en conserver un seul plant par maison.

Cet édil, tout raisonnable qu'il eût été, me semblerait d'autant plus fâcheux que le vin n'a jamais été une cause de décadence des peuples, et qu'à en juger par le raisin que Ton mange au Japon, son produit doit être délicieux.

Aujourd'hui , le gouvernement libéral et intelligent de Sa Majesté le Mikado est entré dans une véritable voie de progrès ; il patronne spécialement l'agriculture, et a donné Tordre de planter de la vigne partout où elle a chance de prospérer ; aussi auronsnous, j'espère, d'ici à peu d'années, le plaisir de goûter à ce nectar, qui, si Ton en croit la légende, faillit, il y a cinq ou six siècles, entraîner le Japon à sa perte.

Quoi qu'il en soit, la première partie de la cérémonie du mariage était achevée ; en attendant le second acte, tandis que chacun cause avec son voisin en grignotant des petits fours, pour s'entretenir l'appétit, le véritable repas de noce est préparé, et le couvert est dressé dans la même salle.

Le repas est composé de trois services : le premier comporte sept plats ; le deuxième, cinq ; enfin le troisième est de trois plats.

Quelle joie pour le dieu, si, comme celui du poète, il se réjouit du nombre impair* ! car il est à remarquer que tous les faits principaux et caractéristiques

' Sumuro deut impart gaudet...

de la cérémonie ont été répétés trois, cinq, sept ou neuf fois.

• Ce menu pantagruélique, qui a pour base principale le poisson accommodé de manières différenies* nous conduit jusqu'à trois -Iieures de Taprès-midi ; une gaieté contenue et de bon ton ne cesse de régner dans l'assistance, malgré de nombreuses libations.

Après plusieurs discours appropriés à la circon* stance, des chanteuses et des danseuses sont introduites ; la fête prend alors un caractère plus animé, tout en restant dans les bornes de la plus stricte décence; les chants sont des louanges adressées aux nouveaux époux, des prédictions de prospérité, de fécondité et d'amour sans nuages ; tes danses, plus expressives pour nous que la musique, à laquelle nous ne comprenons pas grand 'chose, reproduisent dans une mimique très -exacte les différentes périodes de la vie conjugale.

Le temps s'écoule ainsi très-vite ; il est Jéjà tard ; mais rheure à laquelle il sera permis aux mariés de se retirer dans la chambre nuptiale n'a point encore sonné. Nous n'en jugeons pas moins à propos de lever la séance, et, après avoir remercié nos hôtes de leur aimable et courtoise hospitalité, nous reprenons, vers cinq heures du soir, le chemin de Yokohama, enchantés de notre journée et charmés d'avoir pu assister à cette curieuse et patriarcale cérémonie.

LE JxlPON PITTORESQUE. 89

PromeDade imprévae. — Aperçu historique. — Départ pour Nikko. — Kauda-bachi-outchi. — Des moyens de transport au Japon autrefois et maintenant. — Sengakoudji. — Histoire à faire dresser les cheveux sur la tête. — Le harakirt.

En rentrant à bord, nous trouvons une partie organisée ; un de nos amis de Yeddo, arrivé pendant notre absence, vient nous offrir une promenade à Nikko ; le commandant donne quatre permissions d'absence ; le médecin et Tingénieur, pleins d'enthousiasme, sont décidés à partir ; on n'attend plus que Tadbésion des a frères japonais » pour faire la demande des passe-ports.

Nikko est le lieu où dort du sommeil éternel le grand lyeyas, premier taïkoun de la dynastie des Tokoungawa, qui fut la plus glorieuse et la plus prospère.

Pendant très-longtemps, le Mikado envoya chaque année une députation de hauts personnages, accompagnés d'une suite nombreuse de samouraï, rendre hommage au tombeau du divin lyeyas et porter des

présents à son temple. Aujourd'hui, je crois, ce pieux usage est tombé en désuétude ; ce temple, sans être complètement abandonné, a subi le contre-coup de l'indifférence religieuse; il n'en est pas moins remarquable, tant pour la richesse de son ornementation que pour les souvenirs historiques qu'il rappelle.

La. réputation de sainteté du sanctuaire remonte à une époque bien antérieure à lyeyas ; ce fut un prêtre bouddhiste, nommé Chodo-chonin, qui, en venant y faire un pèlerinage vers l'an 767 de notre ère, commença sa vogue.

Les montagnes de Nikko, situées à 36 1/2 re' de Yeddo, sur les confins N. E. de la province de Chimotzuké, dans la circonscription de Tsouga, se nommaient autrefois u monts des deux tempêtes » , à cause des ouragans qui viennent périodiquement deux fois Tan, au printemps et à l'automne, ravager le pays ; ce fut en l'an 820 que le prêtre Koukaî donna à ces montagnes le nom qu'elles portent aujourd'hui, et qui signifie ce monts de la clarté du soleil w .

En 1616, à l'époque où le grand prêtre Teukaî, qui fut par la suite mis au nombre des saints de Bouddha, dirigeait la communauté des prêtres de Nikko, le taïkoun Hidétada, successeur du glorieux

> Le ri Mt de 3,123 mètret.

lyeyas, expédia deux dignitaires de sa cour à la recherche d*un lieu digne de recevoir la dépouille sacrée de son illustre prédécesseur.

Les envoyés du prince, après de longues promenades, de minutieuses investigations, fixèrent leur choix sur la partie sud de la colline de Hotokè-iwa.

Le vingt et unième jour du neuvième mois, ils revinrent à Yeddo, où les attendaient les félicitations de leur maître, avec de nouvelles dignités et des récompenses princières.

Les travaux du mausolée, immédiatement commencés, furent terminés en trois mois ; le corps de lyeyas, transporté à sa dernière demeure avec une pompe dont on ne peut se faire une idée, fut déifié quelques jours après par décret du Mikado.

Cette déification fut l'occasion de fêles religieuses restées légendaires, présidées par un prêtre de la famille impériale, et auxquelles assistèrent les plus nobles de Tempire.

Le décret portant déification du très-saint et frèsvénérè taïkoun fut lu dix mille fois en deux jours au peuple, par une quantité considérable de prêtres réunis à cet effet.

Tenkaï mourut en 1644 et eut pour successeur Mouzaki. L* année suivante, en souvenir de la gloire que lyeyas s'était acquise par ses succès militaires dans les provinces de TEst qu'il pacifia, Tempereur fit donner au temple le nom de G(hto-sho — ^palais de

l'Est. — L'administration de Mouzaki ne dura qu'une dizaine d'années, après lesquelles il revînt à Kiyoto. Ce fut un cinquième fils du Mikado qui lui succéda, et à dater de cette époque, jusqu'à la révolution de 1868, labonzerie de Nikkone cessa d'avoir pour chef un prêtre de sang impériaj ; ce prince résidait à la cour taïkounale à Yeddo, et ne venait à Nikko que trois fois dans l'année : le premier jour de Tan, puis dans le courant du quatrième mois, et enfin dans le neuvième.

En 1868, le prince-prêtre de Nikko devint le jouet de la révolution ; porté sur le pavojs par les partisans du taïkoun régnant, il fut proclamé mikado ; mais cette royauté éphémère ne dura qu'un temps bien court. Le gouvernement légitime, en prenant le dessus, usa de longanimité ; TinoSensif usurpateur eut la vie sauve ; l'administration jugea pourtant prudent de le faire changer d'air et de lui délivrer une feuille de route pour l'une des universités d'Allema^e, où, depuis lors, il médite à son aise sur les vicissitudes de la vie humaine et sur l'inconstance ridicule du sort, qui vient vous offrir une couronne pour avoir la maligne satisfaction de vous la reprendre à bref délai.

Cet engageant aperçu historique, tracé à grands traits par notre ami, me déciderait à faire la promenade si je n'y étais déjà tout disposé. Marcel, à mon grand étonnement, accepte, lui aussi, sans tergiversa-

tion. C'est donc avec enthousiasme que les préparatifs de départ sont faits ; une simple valise contiendra des rechanges suffisants pour nous deux ; la permission du commandant est obtenue ; les passeports envoyés au gouvernement japonais de Yokohama sont revenus revêtus de son visa; un billet annonçant une absence de quelques jours est expédié au magasin de Mitani, et, à huit heures, la petite bande embarque dans le dernier train partant de Yokohama.

Le trajet de Yokohama à Yeddo n'est pas long : une heure ; le temps passe en joyeux propos, rapide comme la vapeur qui nous entraîne, et bientôt nous arrivons à la charmante habitation de notre ami, à Kanda-bachi-outchi, où nous trouvons un fin souper préparé à notre intention et des lits douillets qui nous attendent.

A minuit, chacun s'endort.

C*est en djin-riki-cha que nous devons eflFectuer notre voyage. Autrefois les moyens de transport, usités au Japon étaient tous à peu près aussi désagréables les uns que les autres : c'était d'abord le char à bœufs, dont on voit encore de rares spécimens passés à Tétat de curiosités, dont Tusage était. réservé aux grands seigneurs ; puis le koci, sorti3 de chaise à porteurs, en laque, munie de deux brancards ; enfin le norimono, autre chaise portée par Une seule traverse passée en biais dans un anneau

placé au sommet du toit. Ces véhicules, fort incommodes pour les Européens à cause de la position accroupie que Ton est obligé d'y prendre, sont de confortables coupés à côté du hango. Cet instrument, qui remplaçait au Japon le vulgaire fiacre de Paris, est assez difficile à décrire : c'est une espèce de panier en lanières de bambou tressées, de soixante-dix centimètres de haut sur soixante de long et quarante de large, complètement ouvert d'un côté, et garni d'un petit matelas de coton. Le côté ouvert peut se fermer par un rideau en papier huilé ; le côté plein est muni d'un grillage en minces lamelles de bambou, à travers lesquelles on peut voir de Tintérieur sans être reconnu des gens du dehors. On se demande, en voyant l'exiguïté de la place réservée au voyageur, comment il est possible de s'y installer sans se pelotonner comme un chat sur un coussin.

On pouvait encore voyager à cheval ou en bateau ; mais il est à peu près inutile de parler de ces deux genres de locomotion , le premier étant presque exclusivement réservé aux guerriers, et le second n'étant praticable que dans une minime partie du pays.

La voiture, telle que nous la comprenons en Europe, était donc totalement inconnue ; du reste, je ne sais jusqu'à quel point la chaussure de paille dont on garnissait le sabot non ferré des chevaux

leur eût permis de trotter d'une façon régulière et de fournir une course un peu longue.

Aujourd'hui l'on voyage au Japon comme partout; deux tronçons de ligne de chemin de fer sont exploités depuis plusieurs années : de Kobé à Osaka et de Yokohama à Yeddo, et je viens d'apprendre qu'une troisième ligne, celle d'Osaka à Kiyoto, a été inaugurée tout dernièrement. Lorsque la situation financière du pays le permettra, en reliant Kobé à Simonoseki et Kiyoto à Yokohama , on pourra traverser d^un] bout à l'autre la grande île du Nippon sans changer de wagon, et accomplir ce trajet, naguère semé de mille difficultés, aussi facilement que celui de Marseille à Paris.

Les voitures sont toujours fort rares; les chevaux ne sont point encore assez nombreux pour les employer à ce service; il n'y a jusqu'ici que les gens très-riches qui se permettent ce luxe. Quelques omnibus ont bien fait leur apparition à Yeddo, mais ils ne suffisent pas à la dix-millième partie de la population ; le hoci et le norimono ont entièrement disparu de la circulation; le kango n'existe plus que dans les pays perdus et montagneux ; quel est donc le véhicule ordinaire, celui que peuvent aborder toutes les bourses ? la djin-riki-cha.

Qu'est-ce que la djin-riki-cha ? Mot à mot, djinriki-cha signifie voiture à traction humaine. C'est une sorte de petit cabriolet dont on a pu voir les

premiers modèles à TExpositiori de Paris en 1867 ; depuis lors, il s'est répandu par centaines de mille dans une partie de Textrême Orient, où il a remplacé très -avantageusement, en Chine, la brouette, et au Japon, le kango. Cette voiture, où Ton peut tenir quelquefois .deux, en se serrant, est traînée généralement par un seul homme. Dans les grandes villes comme Yeddo, où les courses sont longues, et lorsqu'il s'agit de faire une promenade de plusieurs jours, le brancardier s'adjoint un aide qui, suivant les circonstances, s'attelle en flèche ou se poste à l'arrière, soit pour pousser dans les grandes montées, soit pour retenir dans les descentes rapides.

Ce véhicule, tout primitif qu'il puisse paraître à première vue, n'est pourtant pas d'un usage trop désagréable; c'est dans cet équipage -que j'ai fait toutes mes courses à travers le Japon, le jour, la nuit, par tous les temps ; la pluie, le soleil, le froid, ne m'ont jamais arrêté ; avec un grand parapluie japonais et un renfort de couvertures et de rideaux en papier huilé, on peut tout braver.

La marche moyenne des coureurs est de cinq kilomètres à l'heure; dans les chemins secs etplats, ces infatigables pauvres diables, nommés djin-ri'ki * , ont la vitesse d'un bon cheval arabe; mais aux montées et dans les chemins détrempés, ils perdent ce

1 Pour tradaire exaciement les aignes^^de l'écritare, il faudrait écrire « djinri-Jct-Ai-ki . ; mais les deux syllabes soulignées s'élident.

qu'ils ont gagné en plaine. Somfrie toute, ce moyen de transport est assez rapide et offre un confort trèssuffisant pour des gens comme nous, avides de voir du pays, et qui dès longtemps ont appris à se contenter de peu.

Les prix varient suivant les pays et aussi suivant les circonstances, mais ils ne dépassent guère un bou par rij et dans bien des cas j'ai conclu marché à cinq cents * par ri et par homme.

De même qu'en France il y a des fiacres libres et des compagnies de petites voitures , de même au Japon il existe des djin-ri'hi avec lesquels on peut convenir d*un prix à forfait, et d'autres qu'il faut <^ ^^'^ payer d'après un tarif officiel.

Il m'est arrivé quelquefois d'avoir recours à ces derniers, mais Texpérience m'a démontré qu'il valait mieux, autant que possible, ne pas traiter avec les compagnies, qui, prélevant une part considérable sur le prix de location, ne peuvent employer que des hommes déjà usés par la fatigue et se contentant, faute de mieux, d'un salaire réduit. Aussi notre hôte, au fait de tous ces petits détails, s^est-il bien gardé de traiter avec la Compagnie générale de djin-rikicha de Yeddo; ce sont des irréguliers solidement | charpentés qui doivent nous conduire jusqu'à Nikko et qui, grâce à des relais organisés depuis la veille,

* Le eenU la centième partie da rio» vaut environ cinq centimes.

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