r^Aji
nons feront gagner 4ine journée sur les coureurs de la Compagnie.
Le lendemain, dès six heures, branle-bas, déjeu- '^^^'j^ ^yj^u. ner succinct et départ.
.Notre caravane est d'un imposant effet : huit djin" riki-cha traînées chacune par deux hommes, cinq pour nous, trois pour les bagages et les provisions.
La veille, quelqu'un a parlé de « s'ouvrir le ventre d plutôt que de renoncer à faire la partie projetée ; cette plaisanterie nous a rappelé le souvenir des (|uarante-sept ronin d'Asano-takoumi-nokami, dont les corps reposent à Sengakoudji. Ce temple, devenu célèbre à la suite de Thécatombe dont il a été le théâtre, mérite une mention toute particulière ; nous Tavons oublié dans nos premières excursions à Yeddo, il a donc été convenu qu avant de nous mettre en route pour IVikko, nous irions y faire un pèlerinage.
tt Vous connaissez sans doute, nous dit notre amphitryon en pénétrant dans Sengakoudji, Thistoire des quarante-sept héros qui sont venus ici mettre fin à leurs jours ; mais vous n'en savez probablement pas tous les émouvants détails que je vais vous donner.
ce Sengakoudji rappelle un des traits les plus carac^ téristiques de l'histoire chevaleresque du Japon ; ce trait nous montre jusqu'à quelle sublime exagération était poussé le point d'honneur, dans celte société essentiellement guerrière issue des dieux.
a Voyez-vous cette longue file de mausolées qui donnent à ce temple Taspect d'un vaste et riche caveau funéraire ? Ce sont les tombeaux des quarantesept ronin d'Asano-takoumi-no-kami.
ce Le mot ronin est dans son étymologie plein d'une expressive poésie : il signiGe V a homme onde » , rhomme dont la vie livrée aux caprices du sort est agitée comme Tonde soulevée par le souffle des tempêtes.
u On appelait ronin les nobles guerriers qui, séparés de leur suzerain» par une catastrophe quelconque, vivaient en chevaliers errants, riches pour tout bien de leur courage et de leur épée.
ttAsano-takoumi-no-kami, daïmio d'une des plus nobles maisons du Japon, ayant été insulté par un autre daïmio nommé Kotsuké-no-suké , ne put supporter Tinjure, et, dans Temportement de sa colère, lança son poignard à la face de Tinsulteur. Le coup mal assuré ne fit qu'une égratignure; mais Kotsuké-no-suké, investi d'une charge officielle à la cour ta'ikounale, fit saisir Asano par ses gens, et, usant lâchement de son crédit, obtint contre lui une condamnation à la peine de mort par le harakiri * .
a Asano se donna bravement la mort suivant les règles de la chevalerie japonaise ; en conséquence,
1 Suicide officiel et solennel des iamwrax.
ses biens furent confisqués, sa famille ruinée dut aller au loin cacher sa misère, et sa maison militaire fut dissoute.
tt Dès lors, ses féaux et fidèles, dispersés, deviennent ronin.
tt C'est ici qu'apparaît Tun des types les plus purs de ces personnages fantastiques, dont on admire tant, au Japon, les sauvages et héroïques vertus ; une de ces grandes figures si souve;it représentées sur la scène ; personnification complète de Taveugle dévotion du vassal, du devoir, et de Tabnégation poussée au delà des limites du vraisemblable.
ce Kouranosouké, premier officier du noble Asano, son confident intime, son respectueux ami, après avoir assisté son seigneur bien-aimé dans Thorrible besogne du harakiri^ jure, sur sa tête vénérée, une haine implacable à Kotsuké et à sa race; puis, lorsqu'il a rendu les derniers devoirs au cadavre mutilé, la poitrine oppressée de regrets, le cœur gonflé de rage, il sort du yasiki.
c( Quarante-cinq des plus nobles et des plus braves parmi les samouraï d'Asano le suivent, et, confiants dans sa bravoure à toute épreuve, dans sou adresse et sa sagacité, ils s'enrôlent sous sa banni re pour travailler en commun à venger T honneur tle leur maison déchue.
« Désormais ces quarante-six hommes ne poursuivent qu'un but, ne caressent qu'une idée : s'em-
parer de Kotsuké, lui trancher la tête et Toffrir en holocauste aux mânes de leur maître.
tt La tâche est difficile ; Kotsuké, aussi puissant que lâche, fait doubler les gardes de sou yasiki, s'entoure de tant de précautions qu'il est impossible au plus audacieux d'arriver jusqu'à lui.
a Kouranosouké -comprend que le moment n'est point propice, qu'il faut attendre et user de ruse.
tt Après avoir donné un mot d'ordre à ses compagnons, il leur conseille de se disperser dans Tempire, mais de se tenir prêts à se réunir au premier signe de ralliement ; il abandonne luimême Yeddor, il part avec sa famille, emporte ses objets les plus précieux, et va loin du théâtre où doit se dénouer plus tard le drame dont il sera le principal acteur.
ce C'est à Kiyoto qu'il transporte ses pénates ; là, du moins, on l'oubliera ; petit à petit le souvenir du meurtre d'Asano s'effacera des esprits, et le meurtrier, enhardi par l'inaction des ronin de sa victime, s'endormira dans une quiétude fatale.
(i Mais bientôt Kouranosouké, semblant avoir oublié ses projets de vengeance, se livre à une débauche effrénée ; il passe sa vie dans les mauvais lieux, roule ivre-mort dans les ruisseaux et scandalise tout Kiyoto par le spectacle de ses déportements ; en vain ses amis et compagnons d'armes lui font-ils de sages remontrances; en vain sa fidèle épouse, la mère dé-
102 LE JAPOX PITTORESQUE.
vouée de ses enfants, lui adresse-t-elle de tendres reproches ; le guerrier déchu demeure insensible. Un jour, dans un moment d'emportement, il met à la porte toute sa famille et ne conserve avec lui que son fils aîné, le jeune 0-Ichi-tchikara ; alors rien ne met un frein à ses entraînements ; il tombe de chute en chute à un degré d'abrutissement tel que tout sentiment d'honneur s'efiace en son cœur ; les insultes les plus graves, les affronts les plus sanglants lui sont prodigués ; un samouraï lui crache au visage, le foule aux pieds, l'abreuve de mépris, l'apostrophe des épilhètes les plus grossières. Kouranosouké reste impassible i on le regarde avec pitié ; ce n'est plus un homme, c'est un animal dégrade que chacun peut pousser du pied sans même craindre de le voir montrer les dents.
ce Kotsuké, pendant de longs mois, s'est tenu sur la défensive ; enfin, fatigué de rester indéfiniment sur un pied de guerre que rien ne semble justifier, honteux peut-être d'avoir manifesté des craintes aussi mal fondées, il se décide à reprendre le cours de sa vie ordinaire et congédie le surcroît de gardes dont il s'est trop longtemps entouré.
« C'était l'heure attendue par Kouranosouké , l'heure de la vengeance tant désirée; l'ivrogne, le libertin, l'être dégradé qui se laisse cracher au visage sans relever l'insulte, disparaît un jour de Kiyoto ; personne ne s'inquiète de son absence ; sans doute,
bête malpropre, il a fini sur un fumier sa crapuleusee xistence.
ce Mais depuis huit jours le jeune 0-Ichi-tchikara est en campagne, porteur du mot de ralliement; îl a su réunir les anciens compagnons de son père, et à rheure contenue avec son fils, Kouranosouké , le vaillant guerrier d'autrefois, rejoint les conjures sous les murs de Yeddo.
tt Les quarante-six ronin se reconnaissent, 0-Ichitchikara fait le quarante-septième ; ils échangent de nouveau leurs serments, adressent aux dieux une courte prière, puis, sans perdre une minute, s'élancent avec des précautions infinies vers le yasiki de Kotsuké.
tt C'est pendant une sombre nuit d'hiver; un vent furieux entraîne avec de lugubres sifflements des tourbillons de neige ; l'horreur des ténèbres est augmentée des mille bruits de la tempête.
«Lorsqu'un éclair, déchirant la nue, vient jeter au loin sa lueur blafarde, on voit rampant le long des murs, se dissimulant derrière les arbres de la route, des hommes aux allures tortueuses.
« Bientôt de grands cris s'élèvent , des cliquetis d'armes se font entendre, la garde de Kotsuké, surprise à l'improviste, soutient contre les ronin d'Asano un combat désespéré; rien ne peut résister à cette attaque imprévue, à l'impétueuse bravoure de Kouranosouké et de ses compagnons.
104 LE JitPON PITTORESQUE.
(c VaÎDCus, désarmés, anéantis, les gardes laissent le champ libre.
ccKotsuké, réveillé en sursaut par ce vacarme, fou de terreur, cherche à s'échapper ; mais au moment où il va franchir une porte dérobée, une main de fer tombe sur son épaule, le cloue sur place, puis Fentraîne vers les appartements d'apparat.
tt Me reconnaissez-vous, prince? lui dille chef des ce ronin. Je suis Kouranosouké; c'est moi qui ai reçu K dans mes bras la tète chérie de Tillustre Asanoce takoumi-no-kami ; c'est moi qui ai juré, sur les ce restes palpitants de ce grand homme, de venger tt sa mort et d'offrir à ses mânes la tête de Votre Seitt gneurie. «
tt En prononçant ces paroles, le terrible samouraï présentait à son ennemi un poignard, et le priait très-respectueusement de vouloir bien exécuter sur lui-même le harakirij séance tenante. Kotsuké prend d'une main tremblante l'instrument de supplice, le regarde d'un œil agrandi par l'effroi et semble ne point comprendre la sentence sommaire qui vient de lui être signifiée.
tt Tandis qu'il hésite, Kouranosouké, impatient d'arriver au but qu'il a poursuivi avec tant de grandeur d'âme et de persévérance , brandit son sabre et tranche d'un seul coup la tête du lâche incapable de se donner la mort des soldats.
ttCette opération terminée, les quarante-sept romu^
tous blessés plus ou moins grièvement, abandonnent le yasiki dévasté en emportant seulement la tête du daîmio.
ce Au point du jour, lorsque les bonzes de Sengja* l^oudji viennent ouvrir les portes du temple, ils trouvent les quarante-sept guerriers prosternés sur les marches extérieures du sanctuaire.
, ce L'aspect de ces hommes couverts de sang et de poussière est terrible et imposant; Tun d'eux, le jeune 0-Ichi-tchikara, n'a pas encore seize ans; sa figure imberbe contraste avec les faces austères de ses hardis compagnons ; une horrible blessure lui sillonne la poitrine ; fier et indomptable, il supporte avec orgueil ses glorieuses soufirances; ses traits charmants, pâlis parla perte de sang, ont une exquise expression de courageuse résignation.
« Frères , dit le chef de la bande aux prêtres ce efirayés, en leur jetant quelques poignées d'or, tt acceptez ces richesses, c'est tout ce que nous poscc sédons, et ouvrez aux compagnons du divin Asano ce la porte de leur dernière demeure.
ce Les prêtres consternés ouvrirent et s'éloignèrent ; lorsqu'ils revinrent, quarante-sept cadavres gisaient sanglants sur le plancher du temple ; les quarante sept ronin s'étaient donné la mort après avoir été saluer le tombeau de leur maître.
ce Rapide comme la foudre, la nouvelle de ce carnage épique se répand dans tout l'empire ; Kourano-
souké, dont la conduite excentrique s'explique alors, réhabilité par son trépas héroïque, devient un demidieu, et ses quarante-six compagnons des saints trèsvénérés.
tt Les tombes des héros sont bientôt Tobjet d'un culte particulier ; tout le pays veut rendre hommage aux guerriers courageux qui n ont pas craint de sacrifier leur vie avec la plus touchante abnégation, pour venger Thonneurde leur suzerain.
tt Les pèlerins accourent des provinces les plus reculées. Un jour, un samouraï de Satzouma arrive tout poudreux ; il a fait la route à pied ; sans prendre un instant de repos, il pénètre dans le temple de Sengakoudji ; après avoir fait ses dévotions devant la statue de Bouddha, après avoir vidé sa bourse sur les marches de Tautel, il va s'agenouiller sur la tombe du fidèle Kouranosouké, et, s'adressant à Firnage du héros : « Noble ami, lui dit-il, pardonne tt à un misérable d'avoir méconnu ta grande âme, tt et reçois sa vie en expiation de Finsulte imméritée tt qu'il a eu la bassesse de f adresser. )) En achevant ces mots, le soldat repentant s'ouvrait le ventre et rendait le dernier soupir en vomissant un flot de sang noirâtre.
ce Ce samouraï était celui qui un jour, à Kiyoto, avait craché au visage de Kouranosouké. Il est enterré à côté des quarante-sept ronin. Sa tombe fait Tétonnément des visiteurs qui connaissent This-
LE JAPOX PITTOBESQUE. 107
toire d'une manière imparfaite, et comptent quarante-huit pierres sépulcrales là où ils croient en trouver seulement quarante-sept.
a Après le drame, ajouta notre ami, avant de passer à de plus riants tableaux et de nous mettre en route, il convient, je crois, de vous dire en quoi consistait le terrible harakiri, dont il a été question dans le cours de ce récit lugubre.
tt Le harakiri, appelé aussi seppoukou, était le mode de suicide adopté par les gens d'épée qui avaient volontairement résolu de mettre fin à leurs jours, ou avaient été condamnés à mort pour une faute n'ayant pas le caractère infamant et n'entraînant ni la perte du rang ni la dégradation militaire.
a II existait, en outre, deux manières d'appliquer la peine capitale ; je veux parler de la strangulation et de la décollation ordinaire ; mais ces deux genres de supplice empreints d'infamie n'étaient jamais infligés à un samouraï, à moins qu'il n'eût forfait à Thonneur tel que l'entendent les Japonais.
uLe harakiri était donc, dans l'ancienne société japonaise, une institution relativement morale, puisqu'on enlevant la vie il ne tuait pas l'honneur et n'avait même pas le caractère du suicide dans nos pays d'Europe.
tt Ce duel de l'homme avec lui-même ne peut non plus être comparé à notre duel, bien qu'il existe
entre ces deux actes, essentiellement différents, une sorte d'affinité morale.
ce En France, dans une certaine classe delà société, le duel est, il est vrai, le dernier mot de rhonneur outragé ; mais, sur ce point, Topinion est divisée ; tel détourne la tète ou hausse les épaules en passant à côté d'un homme qui est allé sur le terrain ; tel autre, au contraire, lui serre la main avec un certain sentiment d'admiration ; il y a dissentiment. Au Japon, rien de semblable; sous Tancien régime, tout Japonais se respectant devait être prêt, à chaque instant de son existence, à se retrancher du nombre des humains, ou à servir de second à un ami.
ce Le harahiri faisait en quelque sorte partie de réducation de la classe militaire ; et si de nos jours il est tombé en désuétude, 'grâce à la rapide modification des mœurs, sous Finfluence de l'invasion européenae, les gens qui se sont ainsi donné la mort n'en demeurent pas moins des saints ; je suis même persuadé qu'un fanatique attentant de la sorte à ses jours, après avoir commis quelque crime de droit commun entraînant, d'après le nouveau code, les travaux forcés à perpétuité, trouverait encore, à celle époque, de nombreux admirateurs et d'autres fanatiques pour en faire un demi-dieu.
ce Dans le harahiri, les seconds avaient un rôle autrement important que^n'est celui des témoins dans le duel européen ; leur charge était un véritable sa-
cerdoce» qu'il fallait remplir avec courage, dextérité et dévouement.
te D'après les règles de la chevalerie japonaise, chaque datmio devait avoir, parmi ses fidèles, au moins un homme capable de lui servir convenablement de second, et l'attacher spéciale»^ ent à sa personne.
ce Les cérémonies du harahiri étaient empreintes d^une solennité imposante, destinée sans doute à masquer sous un air de fête Thorreur et la brutalité du fait.
Cl Je ne parle pas ici du harahiri volontaire, qui s'exécutait n'importe où et sans préliminaires, avec ou sans l'assistance d'un second, mais bien du harahiri prononcé, à la suite d'une faute, par une sorte de cour martiale.
a Dans ce cas, le condamné était confié à la garde d'un daîmio qui, tout en le gardant prisonnier dans son yasihi, l'entourait de tous les égards dus à son rang.
u Anciennement, les exécutions avaient toujours lieu dans les tçmples ; plus tard, et jusque dans les derniers temps, elles se firent, suivant le grade du patient, soit dans l'une des salles du yasihi du prince geôlier, soit dans le parc.
Cl Si Ton consulte les difi'érentes relations qui ont été faites de ces scènes de tuerie, on constate qu'elles se sont passées à peu près dans les mêmes condi-
lions, et les variantes sont si peu prononcées qu^il suffira d'en raconter une seule pour les connaître toutes.
a Sans avoir assisté à un drame de ce genre, — ce dont je me félicite, — j'en ai vu mainte fois au théâtre la reproduction exacte , avec des détails d'une navrante précision.
ce II s'agit d'un harakiri qui aura son dénoûment au dehoxs ; c'est un officier de second ordre qui doit faire les frais de la. fête sanglante.
ce Dès la veille, une enceinte de quatre mètres carrés, ouverte au nord et au sud, a été formée dans le parc avec des rideaux de soie blanche; aux quatre coins flottent de longs pavillons couverts de citations tirées des livres sacrés. Un portail en bois, également garni de soie blanche, se dresse devant chaque entrée^ à terre, au centre, deux nattes neuves bordées de blanc sont placées perpendiculairement l'une à l'autre.
ce Les témoins appelés censeurs, nommés par le gouvernement, sont arrivés ; le daïmio est allé en grande pompe les recevoir à la porte du yasiki; deux flambeaux destinés à éclairer la scène de leur vacillante et pâle lumière, se dressent de chaque côté des nattes.
ce Les préparatifs sont terminés.
ce Tandis que le patient, revêtu d'habits aux riantes couleurs , fait son entrée par la porte du
LE JAPON PITTORBSQIE. iil
nord, les censeurs, les seconds et les spectateurs arrivent par la porte du sud. Chacun prend la place que lui assigne Tétiquetle; le condamné, sur la natte orientée nord et sud, s'assied en faisant face au nord; les censeurs s'accommodent sur la nalte juxtaposée à celle-ci, et les seconds, pour lesquels le moment d'agir n'est point encore venu, font cercle avec les spectateurs.
(c Le premier censeur procède alors à la lecture de la sentence d'exécution :
ce Samouraï^ vous avez commis une faute dont a vous ne pouvez vous laver ; vous n'êtes plus digne a d'appartenir à la noble caste de la chevalerie japoa naise ; par rjBspect pour le caractère dont vous êtes a revêtu, vous ne serez point dégradé, votre nom a ne sera pas souillé ; mais vous êtes condamné à a vous donner i^ous-mêmela mort, suivant les règles a prescrites par l'usage et les rites usités en pareil a c;as. »
tt A ces mots, le censeur se retire et quitte définitivement le yasiki.
a Le patient, qui vient d'écouter la tirade d'un air flegmatique, se lève et sort pour aller procéder à une dernière et solennelle toilette ; quelques minutes après, paré de ses vêtements de gala, il rentre et reprend sa place sur la natte qu'il occupait naguère. <t Alors le daîmio maître du yasiki se lève, et s^adressant à son hôte :
ce Avez-vous, lui dit-il, quelque communication à ce me faire ?
te — Je n'ai rien à dire, répond le malheureux; ce pourtant, puisque vous avez la bonté de vous intéte resser à mon sort, permettez à celui qui va mourir ce de vous remercier de§ bons procédés que vous ce avez eus pour lui. «
ce Telle est la réponse consacrée, la réponse classi-. que. La seule modification qa'il soit décent d'y apporter est la suivante : «... et je vous prie très-humee blement de transmettre mes dernières volontés et à un tel. w
ee Le condamné remet alors un pli cacheté au daïmio; à ce moment, tandis que le deuxième second présente au patient un poignard appelé kou-soun-gobou^ le premier second lui découvre Tépaule droite, dégaine son sabre dont il laisse tomber le fourreau à terre, se recule d'un pas en arrière sur la gauche et rassemble ses forces ; le condamné, assis sur ses talons à la japonaise, saisit le poignard de la main droite, et sans hésitation se le plonge dans le ventre ^ . D'une main sûre il promène lentement la lame effilée de gauche à droite et de haut en bas ; un flot, de sang jaillit en avant sur la natte; le héros, sans pousser un soupir, sort Tarme sanglante, étend le bras du côté des censeurs : c'est le signal du terrible
' La lame n'entre guère qae de denx ou trois centimètre!.
LE JAfON PITTORÊSQtE. 113
dénoùment; le premier second brandit son sabre, la tête alourdie se penche légèrement en avant, un éclair brille, la tête tranchée d'un seul coup bondit grimaçante, et roule jusqu'aux pieds des assistants : rhonneur est satisfait.
ce Lorsque le rang du condamné nécessite, suivant Fétiquette, l'installation de la cérémonie dans Tintérieur du yasikij les cboses se passent à peu près de la même façon qu'au dehors. Au lieu des nattes destinées à recevoir les acteurs de Thorrible drame, ce sont des f Ion ^ cousus ensemble et recouverts de coton que Ton installe sur les iatamij pour les préserver des souillures du sang. Les simples flambeaux sont remplacés quelquefois par des torches plus étincelantes ; mais il est de bon goût, parait-il, de laisser l'appartement dans un demi-jour permettant au condamné d'escamoter les préludes du dénoùment, si le cœur lui manque à Tinstant fatal ; dans ce cas, le principal second, qui même, dit-on, peut être prévenu à l'avance, n'attend point pour accomplir son œuvré sanglante que le patient se soit porté le premier coup, et lui tranche la tête dès qu'il la voit s'incliner en avant*. »
Tandis que nous écoutons, bouche béante, dans un religieux silence, cette dramatique histoire, des bonzes d'un rang inférieur, habitués sans doute aux
' Le fton est ane sorte de matelag rembourre de coton. * C'était, parait-il, la façon la plas ordinaire de procéder.
114 LE JAPON PITTOI^ESQUE.
libéralités des touristes , nous entourent et nous pressent de très-près ; quelques 6ot« généreusement distribués à la ronde nous valent à peine un remerciment.
Au Japon, comme en d'autres pays, il est difficile d'entrer dans la maison de Dieu sans verser son obole ; là on dépose une -offrande dans le tronc des pauvres, ou dans le plat d argent de la fabrique ; ici la charité est plus directe; c'est au ministre même qu'elle est faite, au prêtre qui, presque toujours, vit maigrement de ces libéralités, arrachées, soit à la superstition, soit à la condescendance des visiteurs.
En route. — Nikko. — Les liU an Japon. •— Excursion an lac Tchouzenji. — Touchante histoire; naïveté, fidélité. — Un pont fantastique. — Le temple de lyeyas. — L*£xposition. >-« Le . tombeau du grand homme.
Il est huit heures et demie lorsque nous remontons dans nos véhicules ; il nous faut traverser d'un bout à Fautre Timmense capitale , pour aller chercher le grand chemin d'Ochiou-kaîdo qui conduit à Nikko.
De Yeddo à Kourihachi, la route traverse une plaine d'un aspect monotone ; des rizières de plusieurs lieues alternent avec des champs cultivés en légumes divers , et Toeil, fatigué par cet horizon verdâtre, désire ardemment des effets plus accidentés.
A Kourihachi, la scène change : après avoir traversé en bac la rivière de Tone-gavïra, large d'environ deux cents mètres, et rejoint le village de JVakada, c'est entre une double rangée de pins et de mélèzes séculaires que l'on arrive à Koga, terme de notre première étape, et où nous passons la nuit.
Le leudemain, au point du jour, en voiture.
Au sortir de Koga, nouveau décor : dans un lointain encore lague, une chaîne de montagnes bleues court de Touest au nord ; ce sont les monts de la Clarté du soleil, c'est Nikko. A Test-nord-est se dresse le pic Tsoukouba. Une route plate et ombragée d'arbres majestueux nous conduit jusqu'à Outsounomya ; là, le chemin devient montueux, les arbres, de plus en plus grands» atteignent au moins trente mètres de hauteur et bordent une allée admirable qui va rejoindre le Reihechi-kaïdo.
La jonction de ces deux routes forme un carrefour, au centre duquel s'éparpillent coquettement les deux ou trois douzaines de maisons qui composent le village d'Imaïtchi. -
Un quart d'heure d'arrêt dans cet Ëden, cinq ou six tasses de thé offertes par les ne-san * d'une proprette tcha-ya* reposent nos djin-ri'ki et les mettent en belle humeur ; aussi repartons-nous avec une vitesse de trois lieues à l'heure, et bientôt nous arrivons à Nikko.
Avant de visiter les temples et les divers objets curieux de IVikko, il est décidé que nous ferons une excursion dans les environs de Tchouzenji, et comme les chemins dans ces jcontrées montagneuses ne permettent pas d'employer la djin-riki-cha, c'est
frivsrki. - Maison de tb^.
à pied, avec un guide, qu'il faudra parcourir le pays, si nous ne voulons pas nous astreindre au supplice de la locomotion en kango. Pour moi, chasseur infatigable, marcher est un véritable plaisir ; c'est le moyen que je voudrais employer à Texclusion de tout autre, pour mes promenades, si le temps me le permettait. Mais la plupart de mes compagnons, redoutant une journée de fatigue, veulent s'y préparer par une nuit de repos aussi complète que possible.
Aussitôt donc le dîner desservi, ordre est donné à la maîtresse de Thôtel de préparer nos lits.
Un lit, au Japon, lorsqu'il &it froid, est composé de deux ou trois matelas de coton, piqués, appelés J^ton, superposés par terre sur les tatami; d'un niakoura ( oreiller ), sorte de petite boîte en laque sur laquelle repose un traversin de poupée pour appuyer le cou et non la tète ; enfin, d'une ou plusieurs mosen ( couvertures ) dont le dormeur se couvre, en sus d'une immense et monumentale robe de chambre ouatée, endossée préalablement. Quant aux draps, ils sont inconnus ; pour en trouver, il faut aller dans les hôtels fréquentés journellement par des Européens, où l'on a l'avantage d'être beaucoup plus mal pour beaucoup plus d'argent.
Dans cet équipage est-on bien, est-on mal? Pour mon compte, je m'y suis toujours trouvé très-bien, en substituant au makoura une couverture roulée ; grâce à ce léger perfectionnement, la dure couche
118 LE JAPOK PITTORESQUE.
japonaise m'a toujours paru suffisamment confortable. Mais c'est une affaire d'appréciation, et j'ai souvent entendu mes compagnons se plaindre amèrement au réveil ; — qui donc a le réveil agréable ? — L'un se prétendait gelé par les vents coulis ; l'autre avait, soi-disant, le cou et les reins brisés ; bref, je ne me prononce pas. Dans la yado-ya * de Nikko, chacun n'en dormit pas moins à poings fermés jusqu'au grand jour, à telle enseigne qu'avant d'avoir chaussé nos bottes, dévoré notre déjeuner et préparé nos cartons à dessin, il était bien près de dix heures.
Nous passâmes successivement, sans daigner nous arrêter, à Chitchikentcho, Haramatchi, JVonobikinotaki; nous visitâmes rapidement le petit temple de Kiotake-Kwannon et arrivâmes vers midi et demi à Mumagaïchi. A partir de là jusqu'au lac, la route n'est qu'un enchantement ; c'est dans le lit du Daiya-gawa que nous cheminons; le torrent, singulièrement amoindri à cette époque de l'année, circule en zigzag avec un certain fracas, dans un chenal capricieux, et nous force, en nous acculant contre ses rives escarpées, à 1q traverser huit fois sur ses ponts aux courbes gracieuses, avant d'arriver à Kingaminé.
Kingaminé est un point culminant d'où l'on découvre à perte de vue sur la droite une vallée délicieuse dans laquelle les cascades d'Hannia-daki et
1 Hôtel.
d'Hotono-taki déversent leurs eaux limpides et murmurantes.
La route Jusqu'Ici simplement montue use, devient un véritable escalier, puis tout à coup redescend et s'aplanit complètement jusqu'au village de Tchouzenji, bâti sur les bords du lac de ce nom, et qui doit éfre le but extrême de notre excursion. Avant d'y arriver, on rencontre, en s'écartant légèrement du droit chemin, une autre chute d'eau plus grandiose que les précédentes : c'est la cascade de Kegonnotaki, dont la hauteur, d'après notre estime, doit être réellement de cent vingt mètres, tandis que les Japonais lui assignent près de deux tcho^, .soit environ cent mètres de plus. Le coup d'œil est admirable; il est impossible d'imaginer rien de plus gracieux , de plus coquet, de plus pittoresque ; il semble qu'une intelligence ait présidé à l'édification de ces merveilles de la nature, et qu'une main habile se soit plu à les embellir de tous les raffineinents de son art. C'est, du reste, le défaut des paysages du Japon, d'être si jolis qu'ils ne semblent pas naturels, et qu'à chaque instant, pour peu qu'on laisse errer la folle du logis, on peut se croire transporté aux avant -scènes de rOpéra-Comique .
Peu d'instant saprès, nous arrivons au lac ; de nombreuses cases à thé s'élèvent sur ses rives ; c'est lin
I Le tcho vaot 1 14 mètres 54 centimètres.
120 l'E JAPON PITTORESQUE.
lieu de plaisance pour les Japonais, sorte de Monte- Carlo où ils viennent pendant Tété se reposer du brait de la i/ille et jouir en paix des félicités champêtres en aspirant à longs traits les brises embaumées de la montagne.
Tandis que notre guide nous fait préparer à dîner dans une jolie tcha-ya, nous parcourons le village, visitons le temple de F'taracha , et faisons quelques achats.
Emporter un souvenir de tous les lieux que je visite est pour moi presque un devoir; ici, ce sont des petits plateaux en (souta, qui servent à présenter les tasses de thé; ailleurs, ce sera une boite de denx iempo^^ un éventail en papier, une maisonnette en terre cuite, un sabre, un jouet d'enfant, une image ou un bibelot insignifiant, un rien ; je désire avoir plus lard une preuve palpable de mes voyages; je ne veux pas, en quittant ce charmant pays, me séparer entièrement de lui. Qui sait le monde de pensées que réveilleront en mon esprit ces mille brimborions ?
Le tsouta est une grosse liane, sorte de lierre géant dont le tronc atteint jusqu'à dix ou douze centimètres de-diamètre et qui, scié en tranches minces, forme des rondelles dont on fait des soucoupes originales.
1 Le temfo est une monnaie de coivro, percée d'on iroa carré, valant environ cinq centimei.
Le lac, encaissé dans les montagnes, manque naturellement d'horizon. Pour s'orienter dans ce pays perdu, il faudrait monter au sommet des monts qui nous surplombent ; mais Tascension devant donner . une peine dont on serait peut-être insuffisamment récompensé^ nous nous contenions d'interroger un indigène ; le brave homme répond à nos questions sans hésiter et nous indique Nikko à Test, Fousi-yama au sud-ouest et Yeddo au sud. Ces renseignements sont-Us exacts? Je n'en réponds pas; mais, faute de mieux, il faut s'en contenter^
Après un repas, paresseusement prolongé, sur une galerie dominant le lac; après une promenade en bateau d'une demi-heure sur ses eaux vertes, nous reprenons la route de Nikko, où nous arrivons vers huit heures du soir, fatigués, mais enchantés de notre journée.
C'est ici la place d'un touchant épisode qui montre une fois de plus toute la candeur du caractère des Japonais du peuple, et qui donne un exemple de la fidèle tendresse des filles, que j'ai bien souvent entendu, à tort, mettre en doute.
Vers huit heures du matin, comme nous venions de nous lever, pour commencer la tournée à travers les splendeurs de IVikko, une voyageuse arrivée dés le matin à l'hôtel demande à nous parler ; notre curiosité vivement piquée nous fait nous hâter. Marcel, premier prêt, se présente.
a Vous êtes Français ? lui dit la jeune fille annoncée.
— Oui, mous*mé-8an.
— Alors vous connaissez Davîd-san ?
— Je ne crois pas ; où demeure-t-il ?
— En France, à Paris.
— C'est un peu vague; où Tavez-vous connu, cbarmante enfant, cet heureux David ?
— A Yokohama, autrefois (sendaUé) ; je Taimais, lui aussi m'aimait; en partant Tannée dernière, il m*a promis de m'écrire, il m'a fait promettre de lui répondre à Paris ; je n'ai point encore reçu de lettre, mais la France est si loin ! Quand j'ai su qu'il y avait ici des Français, j'ai été bien joyeuse ; ils connaissent David-san, me suis-je dit, et me donneront de ses nouvelles. Oh! vous devez le connaître; c'est un Français comme il n'y en a plus. »
Est-il possible de trouver une confiance plus candidement absolue? L'ombre du doute n'entre pas une minute dans cette âme aimante et franche; David, l'élu, le choisi de son cœur, est un Français, l'homm^ unique qui doit se reconnaître du premier coup entre mille et plus, a Je Taimais w , dit l'enfant. Cela est certain. Mais lui, l'aimait-il ? Vous croyez qu'elle doute un instant d'être payée de retour? Non. « Il m'aimait, lui aussi, ajoute-t-elle. Je n'ai pas encore reçu de ses nouvelles; mais j'en recevrai : il a promis. La France est si loin, il faut peut-être plus d'une année pour
venir de France au Japon. » £t la tendre créature tire de son sein une lettre.
a Tenez, dit-elle à notre ami, voici pour lui; vous la lui remettrez lorsque vous retournerez dans votre pays, n
Marcel est ému jusqu'aux larmes; peut-être trouve-t-il certaine analogie entre la situation de son cœur et celle de sa charmante, interlocutrice ; pourquoi, du reste, détromper cette pauvre fille ? pourquoi lui enlever brutalement une innocente illusion ? Aussi , se ravisant :
a David-san, dit- il en ayant l'air de se rappeler un lointain souvenir, mais oui, je le connais, je Tai vu tout dernièrement en France ; il m'a parlé de sa chère...
— 0-Hana, monsieur.
— Oui, justement, de sa chère 0-Hana-san. — Décidément, c'est un liom prédestiné. »
Nous entrions sur ces entrefaites; mis en deux mots au courant de la situation, nous jurâmes tous que nous connaissions Theureux gredin qui avait su fixer un cœur si tendre.
Innocent mensonge, subterfuge pardonnable ! Va, mignonne, puisses-tu rester toujours dans ta douce illusion ! puisse notre tromperie te bercer longtemps dans des rêves enchantés I
Tandis que ton amant t'a sans doute oubliée, tandis qu'il égrène peut-être les plus belles années de
124 LE JAPON PITTORESQLE.
sa vie aux quatre vents des brûlantes passions parisiennes, toi, tu demeures fidèle et tu attends.
Reviendra-t-il ? Hélas !... Enfin tout en ce monde est possible; Marcel gardera pieusement ta lettre; le basard capricieux mettra peut-être un jour ces deux hommes en présence ; le cruel sera touché de tant d'amour; et puis le Japon est un aimant pour le Français; peut-il jamais oublier son beau ciel, son coquet paysage, ses chasses miraculeuses, ses belles et rieuses filles, et ses hôtes aimables ? Non ; espère donc.
Après mille compliments de part et d'autre, après mille souhaits de bon voyage, nous nous séparons.
Le moment est solennel; dans un instant nous allons commencer Tune des plus curieuses et des plus instructives études que Ton puisse faire sur le peuple japonais, en parcourant les temples de Niki(0.
L'architecture d'un peuple révèle son génie et apprend son histoire ; elle reproduit parfois jusqu'à ses imperfections physiques ; ainsi dans les toits chinois la ligne courbe légèrement relevée des deux bouts rappelle la ligne des yeux des races jaunes, allant obliquement de la naissance du nez au sommet de Toreille. Chez les Japonais, où Tœil tend à reprendre la ligne horizontale des races blanches, Farète des toits, toujours légèrement arquée, se rapproche néanmoins beaucoup plus de la ligne droite que chez leurs voisins; mais, si ce n'est pas là comme en
Chine le trait caractéristique de Tarcbitecture, le toit n'en est pas moins la pièce capitale de leurs monuments ; c'est bien encore une knage agrandie de la tente des peuples nomades, bergers ou guerriers, dont il rappelle la forme.
On rechercherai l donc en vain dans l'architecture japonaise les éléments de la beauté classique du grec el du gothique, mais on ne peut nier une grandeur particulière qui nous plonge dans Tétonnement el force notre admiration.
Au Japon, les matériaux de toute espèce abondent; aussi esUce exclusivement au climat qu'il faut s'en prendre, ou plutôt à la nature même du pays, si Ton ne rencontre sur ceUe terre artistique au suprême degré que des constructions en bois. Sur un sol miné par les volcans, où les tremblements de terre sont aussi fréquents que les tourmentes de mistral dans les plaines de Provence, les constructions en pierre sont devenues impossibles.
Chez nous, la construction en bois sent le provisoire ^ et rappelle vaguement l'échafaudage, la bâtisse du chantier ou les baraquements de la foire et du camp, l Avec ridée que Ion se fait en France de lart architectural, il est difficile de se figurer un monument durable, comme un temple ou un palais, construit en bois. 11 semble toujours, derrière les planches, entendre le chant des maçons, le boniment d'un paillasse ou le cliquetis des sabres-baïonnettes.
Pour perdre cette opinion et se convaincre que la majesté dans Tarchitecture ne tient pas absolument à la matière, mais aussi beaucoup à la forme, il faut aller au Japon.
En architecture, il y a trois genres de grandeur : la largeur, la profondeur, la hauteur; et le sublime dans Tart tient à trois conditions essentielles : la grandeur des dimensions, la simplicité des surfaces et la continuité des lignes.
Dans larchitecture japonaise, pas une de ces qualités n'est bien caractérisée. On ne trouve dans ces agglomérations de bâtiments qui constituent tin /^i»/?/^^ ni les profondeurs vagues du panthéisme mystique des Indiens, ni la largeur et la solidité des Égyptiens, ni les aspirations idéales du catholicisme, personnifiées dans ses cathédrales gothiques aux flèches élancées; mais à travers la minutie des détails, la richesse sobre de Tornementation , la simplicité princière et la légèreté du style, on lit à livre ouvert dans le caractère de ces hommes, indéfinissable mélange de légèreté et d'entêtement, de barbarie et de civilisation, d'indifierence religieuse et de fanatisme ; on reconnaît cet amour du brillant, ce besoin de luxe avec absence du confortable, cet héroïsme poussé au delà des limites du vraisemblable, cette religion du point d'honneur qui, tout bien considéré, est la seule religion de ce peuple de héros et de demidieux.
Avant d'arriver au temple de lyeyas qui doit prendre une grande partie de notre journée, nous nous arrêtons à Kon-gosa; ce temple, occupé par des divinités boudd'histes et stinhoîstes qui y vivent côte à côte en fort bonne intelligence, n'offre pas d'autre trait curieux ; aussi nous empressons-nous de le quitter.
En sortant, ou traverse le fleuve du Daïya-gawa sur un pont peint en rouge d'un aspect assez extraordinaire, et auquel la légende assigne une origine curieuse. A une époque sans doute fort éloignée, un saint personnage, nommé Chôdo-chônin, voyageant par le pays, arriva un beau matin sur les bords du Daïya-gava, dont les ondes tourbillonnantes roulaient avec un imposant fracas. Notre homme n'était rien moins que brave ; traverser le torrent sur une simple passerelle lui parut trop périlleux ; il préféra se
prosterner le front dans la poussière et invoquer Boudd'ha.
Touché par la prière de son serviteur, le dieu était accouru ; debout sur l'autre rive, il tenait à la main deux serpents, l'un rouge et l'autre vert ; Chôdo-chônin, à sa vue, s'étant prosterné de nouveau, Boudd'ha lança tout à coup dans l'abîme les serpents, qui se transformèrent subitement en un pont r.ouge couvert de gazon verdoyant.
A quelques minutes de la rivière, on entre dans les dépendances de Tochognoum ou temple de lyeyas ;
ce temple ressemble beaucoup par sa forme et ses détails à celuj de la Chiba de Yeddo ; il est certainement le plus beau que j'aie visité au Japon, et je le crois réellement le plus admirable de Tempire à tous égards. Architecture shintoïste du style le plus pur, conservation par&ite, souvenirs du plus haut intérêt historique, nombreux bibelots, la plupart de proi^enance princière, tout est réuni dans cette enceinte pour attirer Tatlention des voyageurs.
En nous rendant au temple proprement dit, nous parcourons les cours et les bâtiments qui le précèdent et l'entourent; nous visitons en détail les magasins où Ton serre les ornements sacerdotaux, les livres sacrés, les koci de cérémonie, dans lesquels sont portés, les jours de fête, les images des dieux et la statue de lyeyas ; nous entrons dans une grande pièce où les bonzes exécutaient autrefois une danse religieuse connue sous le nom degakondOj et dont ils ont fait aujourd'hui une salle de travail.
En sortant, notre guide nous fait admirer une charmante fontaine de pierre, don de Nabésima, prince de Hizen; cette fontaine, d'une grande simplicité, est d'un effet très-gracieux ; elle se compose d'un bassin recouvert d'un toitquadrangulaire supporté par quatre élégants piliers. Puis nous passons en revue une foule d'objets de provenances diverses, dus presque tous à la libéralité d'un souverain ami ou d'un peuple vassal. Là, c'est une cloche de bronze et un
chandelier de même métal renfermés dans une espèce de cage, présents des Coréens; ici, un autre chandelier offert aux dieux parle prince de Satzouma, au nom des îles Liou-kiou; puis un kiosque élégant sous lequel repose un troisième chandelier provenant des Hollandais; enfin, quantité de bibelots dont 1 enumération manquerait probablement d'intérêt.
Nous donnons un coup d'oeil en passant à Técurie du cheval de bataille qui conduisit mainte fois le grand taïkoun à la victoire, et nous franchissons la grande porte couverte, en bois sculpté, précédant le sanctuaire.
Ici la description devient très-difficile, si Ton veut entrer dans les détails nécessaires pour donner une idée exacte du monument.
Le plan ci-après, relevé au pas par Tun de nos chers compagnons, officier du génie maritime, fixera d'une façon suffisamment approximative sur la forme et les dimensions du bâtiment.
Le toit', d'une remarquable élégance, se dresse sur une forte charpente reposant elle-même sur un lîiagniûque dallage en pierre. Le temple se compose de deux grands bâtiments reliés entre eux par une salle basse dont le sol est, dit-on, formé d'une seule pierre mesurant dix mètres de long sur quatre de large, et qui, pour ce fait, est nommée salle de pierre. Les bonzes arrivent dans cette salle (A) par une allée«cou-
verte (F) qui traverse le mur d'enceinte; de là ils pénètrent, suivant les circonstances, soit dans la salle de droite (C), toujours fermée à Tœil indiscret des
Mur de clôture
tM fItchM danslw (•«•»e«U«rs indtqiMndt.1* •«M de la mentM-
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Temple de lyeyas, premier taïkoun.
profanes par les cloisons (cd) formées de panneaux d'une seule pièce de bois sculpté provenant de Chine; soit dans la salle de gauche (B), qui est la
plus grande et, je crois, la principale. C'est par cette partie du temple que nous commençons notre visite.
Au sommet de Tescalier (Ë), nous pénétrons sous une vaste galerie entourée d'une balustrade et abritée par un toit débordant. Les montants, auxquels se fixent les panneaux, en bois de Chine, sculptés et agrémentés de peintures délicates, constituent des objets d'art d'un grand prix.
Le plafond de la salle principale est composé de petits caissons en bois sculpté d'un travail merveilleux ; tout ce que contient cette pièce est dans un état de conservation très-rare chez les Orientaux ; le luxe de l'ameublement est inoui. A chaque extrémité il a été réservé un petit appartement, l'un affecté au mikado ou à ses envoyés, l'autre au taïkoun. La chambre de l'empereur est d'une simplicité relative que l'on s'explique difficilement, quand on la compare à celle du taïkoun ; cette dernière resplendit de laque d'or, de peintures et de bois sculpté ; son (plafond est formé de deux caissons seulement d'environ cinq mètres carrés, en bois précieux et artistement fouillé; les panneaux servant de cloison, également en bois sculpté, sont de dimensions aussi colosi^ales; les tatami d'une finesse extraordinaire , les ustentiles divers épars çà et là en laque d'or d'un goût exquis et d'une valeur considérable; tout, en un mot, y rap^ pelle son orgueilleux propriétaire, et l'on sent, en pénétrant dans ce réduit, comme un arrière-goût de
ce faste si raffiné dont surent s'entourer les usurpateurs du pouvoir temporel, faste qui ne dut pas- être un des agents les moins puissants de leur prestige et de la complète autorité qu'ils retinrent jusqu'à la révolution de 1868.
Nons regrettons de ne pouvoir pénétrer dans le bâtiment fermé, et nous essayons de corrompre le bonze qui nous accompagne ; mais, soit que de puissants motifs s'opposent à la violation de la consigne, soit que le saint homme ait réellement de l'honnêteté et du désintéressement, ce qui n'est pas impossible, il répond à nos instances par un refus formel et digne, après lequel nous devons nous tenir pour battus.
En sortant, nous parcourons une exposition installée dans les galeries qui entourent le temple et dans ses dépendances. Cette exposition, inaugurée à Afikko depuis quelques années, n'ouvre pas. à époque bien fixe ; elle commence généralement à la belle saison et dure cent jours.
Entre un nombre considérable d'objets, rangés an peu au hasard, quelques-uns attirent plus particulièrement noire attention ; au milieu de vêtements brodés, de fleurs de bronze, de miroirs métalliques, de masques de bois, sabres, chapeaux de prêtres, faucons en bois, lanternes de perles, lances, fusils à mèche, peaux de tigre en soie à tête de bois, armures nombreuses, boîtes admirables en laque d'or ; nous remarquons plus spécialement d'abord deux
sabres ayant appartenue lyeyas; l'un deux, perdu un jour par le g^rand taïkoun sur le bord de la mer, lui a été rapporté longtemps après dans un état facile à
comprendre, et il faut aujourd'hui l'afErmatioa de notre guide, pour que nous reconnaissions le glaive
du terrible guerrier dans deux morceaux de fer horriblement rouilles et couverts de cristallisations.
Cette relique est loin d'être belle; mais, comme relique, elle a droit à tout notre respect.
L'attention est ensuite attirée par une nombreuse collection de pavillons aux ornements variés, dont notre prévoyant ingénieur prend en courant quelques dessins. Les deux spécimens ci-joints sont de