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Ficj. A.
la famille des Tokougawa; le rond numéroté (2) ressemble à s'y méprendre à ceux qui agrémentent Tétendard impérial; mais la chrysanthème, au Ueu d'avoir seize pélales, n'en a que douze.
Nous admirons une série d'ustensiles divers et d'habillements qui ont servi à la princesse femme d'Hidetada, successeur de lyeyas ; ce sont des ciseaux d'argent, un rouet, des culottes de soie brodée, des pantoufles (coutsou) et une quantité de menus objets à l'usage des femmes.
Nous frappons, en passant, surles clochettes d'un
petit carillon (figure A), dont les sons, à notre grand étonnement, sont aux intervalles de la gamme européenne ' ; et nous arrivons enfin au norimono de lyeyas; cette chaise, trouée par une balle qui Ta traversée de baut en bas, rappelle un épisode de la vie de rhomme dont le génie sut donner un nouvel éclat à cette royauté militaire des taïkoun, plus paissante que la royauté légitime.
Un jour, tandis qu'il se promenait dans les environs d'Osaka, son eimemi Sanada, posté sur les hauteurs dominant la route, avec une bande de partisans, assaillit le noble guerrier d'une grêle de projectiles ; un seul vint frapper la boite laquée et la traversa de part en part sans toucher le grand homme.
Cette aventure où lyeyas devait perdre la vie, mais dont il sortit sain et sauf, augmenta d'autant son prestige parmi les populations, qui virent dans cet heureux hasard une protection toute spéciale du ciel.
Tel est , au point de vue historique , le plus remarquable bibelot de l'exposition ; aussi est-ce le bouquet réservé par notre guide, avant de nous con- ou duire an tombeau du chef Je la dernière dynastie des taïkoun, pieux pèlerinage qui ^ vu Theure avancée, devra clore cette journée.
lyeyas, après sa mort, contrairement à la coutume
' La dernière clochette a M dénog^e et mal replacée.
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de cette époque, ne fut pas livré aux flammes du bûcher ; son corps, après avoir subi certaines préparations destinées à le préserver de la décomposition, fut couché dans une boîte de bois précieux et transporté dans un monument édiGé à son intention par ordre du mikado.
Le monument, situé dans le nord du temple, est construit sur un monticule au sommet duquel on * arrive par un escalier excessivement pittoresque. Ce mausolée a servi de modèle aux tombeaux de la Chiba et leur est en tout semblable ; il se compose d'un socle massif de granit, sur lequel reposent divers objets en bronze : un cylindre vertical de trente à trente-cinq centimètres de diamètre, muni d'une porte ; un chien, une grue perchée sur une tortue et un bouquet de fleurs.
Le cylindre ne doit pas avoir à Nikko de destination importante, le corps étant enterré ; mais à la Chiba, où la plupart des taïkoun sont brûlés, il doit certainement receler Turne funéraire dans laquelle dormiront, jusqu'à la résurrection promise par les dieux, les cendres des illustres personnages.
Quant aux autres ornements, ils personnifient sans doute une idée mystique, dont j'ai cherché en vain à me procurer une explication.
La vue de toutes ces célèbres antiquités nous a plongés dans une sorte de rêverie épique dont personne ne peut se défendre; un silence inusité dans
notre bande, ordinairement si loquace, a remplacé la gaieté un 'peu folâtre et trop souvent dénigrante qui caractérise le Français à l'étranger.
Il semble, que TesprU des héros dont les restes sommeillent sous cette poussière sacrée s'est emparé de nous ; transportés à trois siècles en arrière, nous naviguons à pleines voiles au sein de cette société extraordinaire, dont les intrépides représentants, champions infatigables du point d'honneur, vivront éternellement dans l'histoire, pour rappeler ce précepte de Confucius : te Tu ne vivras pas sous le même ciel que le meurtrier de ton père » , précepte qui ne fut jamais mieux appliqué qu'au pays des daïmio, et qui est la base de la chevalerie japonaise , le pivot sur lequel tourna cette singulière civilisation, mélange de barbarie raffinée et d'exquises délicatesses.
Lorsque, rappelés à la réalité par notre guide, moins sensible à ces impressions qu'à celles de son estomac, nous reprenons le chemin de l'hôtel, le jour est à son déclin; et quand nous arrivons, il est nuit close.
Réveil en sanaat. — Un Iremblement de terre. — La plaie du Japon. — Comment on combat les incendies. — Visite à dilTéreots temples. — Monaments funéraires. — L'échiquier japonais; comparaison hasardée; devine, devinaille. —Le tombeau d*un cheval célèbre. — Adieu Nikko.
Le souper terminé, chacun, peu disposé à la conv(N*satioD, Ta se glisser dans ses J' ton. II y a deux heures à peine que nous ronflons comme des gens qui ont la conscience tranquille et les jambes fatiguées, quand tout à coup une secousse terrible se fait sentir; je roule sur mon voisin , qui , trop bien élevé pour me dire des choses désagréables, se contente de m*appeler mauvais farceur; mais à ce moment une secousse en sens contraire le réveille complètement et le rejette sur moi. A n'en pas douter,, c^est un tremblement de terre ; en moins de temps quMI n'en faut pour Técrire, tout le monde est debout, ses chausses en main, et se précipite vers les 6 -"- huis qui craquent. Nos hôtes, plus habitués que nous à ces sortes d^'événements, sont déjà dans le jardin ; les filles à moitié endormies rajustent tant bien que
mal le désordre de leur toilette nocturne ; les hommes y pour ne pas perdre un temps précieux, bourrent leur petite pipe et attendent que le phénomène ait cessé de se produire.
Lorsque nous rejoignons le gros de la bande, tout danger a disparu. C'était la première fois que je subissais un tremblement de terre pendant la nuit ; et pourtant, au Japon, ce n'est pas un événement rare. Il ne se passe guère de semaine sans qu'on éprouve une secousse plus ou moins forte. J'ai vu chaque fois les choses se passer de la même façon : à la première secousse, on hésite; si c'est le jour, on s'interroge, on se regarde; si c'est de nuit, on écoute; à la seconde convulsion, on se précipite dehors. Lorsqu'on arrive en lieu sûr, il n'est plus temps, le cajme est fait ; ce n'était pas la peine de fuir. Je crois, du reste, que si la maison doit s'écrouler, on n'a pas le temps de l'éviter; mieux vaudrait donc rester en place ; on se le dit, on ne le fait pas.
Les maisons, au Japon, sont construites en vue des tremblements de terre ; légères comme des paniers d'osier, elles tremblent, oscillent, mais ne s'écroulent pas souvent. Le vrai danger est dans l'incendie ; une lampe, renversée, un tchibatchi bousculé, et le feu est à la maison ; la maison flambe comme une allumette et enflamme sa voisine : c'est une traînée de poudre. Un village brûle en un rien de temps ; c'est superbe à voir.
Le mois dernier, tandis que nous étions adîner, un timonier vient nous prévenir qu'une lueur alarmante s'élève d^Hommura; Hommura est un quartier de Yokohama dont les premières maisons touchent à nos possessions de la u montagne ?' ; vite, un canot à la mer, une corvée d'hommes avec les pompes, et à terre !
Nous arrivons; Hommura était en feu, un feu terrible , une fournaise ; nous oflrons notre secours.
tt Que venez-vous faire? nous. dit-on. Eteindre le feu ? C'est une plaisanterie ; sa part est faite ; il faut la lui laisser, t) Et chacun de se croiser les bras, regardant d'un œil calme le fléau avancer.
Ici, point de ces clameurs sinistres, pas de cris déchirants, pas de familles eflarées courant à moitié nues, sous les jels de la pompe impuissante.
Chacun procède avec calme à son déménagement; l'opération est bientôt faite ; point de meubles gênants et difficiles à transporter, pas de luxe inutile; les tatami, les kimono * , quelques instruments de musique, des ustensiles de ménage, et voilà tout. Ce peuple de Tâge d'or ne se tourmente pas pour si peu ; aujourd'hui sans asile, il sait que demain §a maison sera reconstruite; un voisin, un ami, lui prêtera pour quelques heures l'abri de son toit, le feu de
1 Vétemenfi.
son tchihatchi^ Teau de sa bouilloire, et tout sera (lit ; c'est à charge de revanche.
Hommura brûla sur une longueur de trois cents mètres et une largeur de cent cinquante ; le lendemain, c'était un amas de cendres ; quel bon nettoyage, quel coup de balai à la vermine ! Dès le matin, chacun reconnaît la place de sa maison, et déjà les ouvriers sont à la besogne ; trois fois vingt-quatre heures, et il n'y paraîtra plus. C'est charmant. Les gens qui ne possèdent rien — et ils sont nombreux — doivent désirer de temps en temps un petit accident semblable; eicellent moyen pour expulser de leur domicile certains hôtes importuns. Quant aux marchands, dont la fortune réside entièrement dans les bibelots de leurs vitrines, ils ont du feu une frayeur atroce; aussi possèdent-ils des magasins qui ne craignent ni le feu, ni les tremblements de terre ; ce sont des bâtiments construits entièrement en pierre, sans un atome de bois, très-bas et solidement établis sur de larges assises ; chaque maison commerciale un peu importante a son magasin incombustible, et les petits brocanteurs se réunissent et se cotisent pour en louer un, où, quand vient le soir, sont transportés tous les objets précieux.
Le tremblement de terre qui nous surprit à Nikko n'eut dans le pays aucune suite fâcheuse ; au bout d'un quart d'heure, nous reprenions chacun notre oreiller et repartions pour le pays des rêves.
Après cette nuit accidentée, mais, malgré tout, réconfortante, à huit heures on est prêt à partir. Ces! la dernière journée qu'il nous est loisible de rester en ces lieux illustrés par tant de glorieux souvenirs, et* nous avons encore au moins une demi-douzaine de temples à visiter.
Le temple de lokodo est le premier sur notre route ; ce temple, qui se nomme aussi Yoritomo-do ou F*tats-do, sert de caveau funéraire au taïkoun Yoritomo, dont les cendres sont placées dans un vase posé sur Tun des autels du sanctuaire; un voile recouvre Furne; mais, pour quelque menue monnaie, un bonze préposé à la garde de ce trésor, tire le rideau, et Pœil indiscret du vulgaire visiteur vient à chaque instant troubler dans le repos étemel les restes du premier successeur de lyeyas.
Cette profanation de reliques, qui, dès l'abord, senible sacrilège, parait toute naturelle cependant, quand on se reporte aux usages de certaines autres religions.
Le temple de Yoritomo est entièrement boudd'histe; les seuls vestiges de shintoïsme que Ton y rencontre sont quelques miroirs de métal accrochés cà et là.
Parmi les dieux fantastiques alignés le long des murs avec des airs rébarbatifs, deux me frappent plus particulièrement : c'est d'abord une sorte de saint Michel terrassant un esprit infernal, puis le
dieu dît ce aux mille bras ) ; cet être extraordinaire se contente d'en avoir une trentaine, et c'est bien suffisant pour ce qu'il en fait.
Toutes ces figures grimaçantes n'ont pas le don de nous retenir. En sortant, nous tombons sur un deuxième temple boudd'histe où s'arrêtent les koci^ les jours de procession ; puis sur un troisième, le temple de Hokké-do ; ces deux monuments n'ofirant rien de particulièrement attrayant, nous nous acheminons vers le temple de lyemits'. 11 faut d'abord franchir une première porte flanquée de ses quatre gardiens de bois peint, venus en ligne directe de la Chine ; visiter les magasins des costumes et des ornements des prêtres, puis enfin traverser une grande cour. En passant, nous remarquons une fontaine dans le genre de celle du temple de lyeyas, également due à la générosité du prince de Hizen , et de fort jolies lanternes en bronze d'un style excessivement coquet.
Au sortir de la cour, on arrive à une deuxième porte, gardée comme la première par quatre bonshommes de bois, d'un aspect épouvantable; deux représentent le dieu du vent et les deux autres le dieu du tonnerre; ils ont tous des cornes de cerf; les premiers, peints en vert, ont à chaque main un pouce et trois doigts, et à chaque pied deux doigts seulement. Les dieux du tonnerre sont badigeonnés de rougé ; leurs mains ont un pouce et deux doigts;
leurs pieds, un pouce et un doigt. Pour arriver à cette porte appelée lyachamon, il faut gravir un escalier du haut duquel la vue est remarquable.
(V) Colomwwpforunt' r«xtpèmiti 4* l»toitiir»
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Fig. B. — Temple de Yemits*, troisième taïkoan.
Avant de franchir le seuil du temple de Iyeinits\ nous nous arrêtons là, pour reprendre baleine et contempler le panorama qui s'étend au delà du
tombeau de lyeyas et va se perdre dans le bleu de rimmensité.
Le temple élevé en Thonneur de lyemits', troisième taïkoun de la dynastie, plus petit que celui de lyeyas, a pourtant avec ce dernier beaucoup d'analogie. (Voir plan B.) Excessivement riche en ornementations, en dorures, en laques et en tableaux, il contient toutefois moins de bibelots antiques et curieux que celui du grand taïkoun.
La première salle (A) et le couloir (A') sont ouverts au public, mais la salle D, qui contienf, diton, le portrait de lyemits', est fermée. Ici comme dans le temple de lyeyas se dresse une barrière infranchissable. Un bonze, sentinelle habituée sans doute à voir les Européens tenter de forcer la consigne, s'apprête à répondre vertement à nos tentap tives de séduction ; mais le digne homme en est pour ses frais de vertu, car nous n'avons pas la moindre envie de nous faire donner, comme la veille, une Jeçon de convenance. Qui sait pourtant... mais le doute vaut mieux, teuons-nous-y.
Notre guide nous entraine rapidement. Au sortir du temple, nous passons successivement devant le tombeau de lyemits', qui est loin de valoir celui de lyeyas, et devant un certain nombre de monuments funéraires recouvrant les restes des prêtres de la famille impériale qui se sont succédé à Nikko pendant des siècles.
14fr LE JAPON PITTORESQUE.
Ces monuments, très-simples (l'architecture, sont tous semblables aux deux spécimens M et M'.
Après ces tombeaiis, nous visitons successiieiueiit le joli temple de F'iaracha, voué au culte shiatoiste, un immense temple bouddhiste qui n'est remarquable que par ses dimensions , une pierre dont la vertu guérit Indistinctement toutes les maladies , une antre pierre entourée de sculptures assez grossières représentant des petits enlanls, et où les femmes stériles vont porter des offrandes pour devenir mères; enfin un temple destiné à recevoir les actions de grâces, les dons et les ex-voto de ces mêmes femmes, quand elles, ont été exaucées. Ces dons, destinés à obtenir du ciel une heureuse délivrance, sont des plus bizarres; ils consistent en petits nior-
ceaux de bois représentant les pièces de Téchiquier japonais.
Expliquer quelle corrélation existe entre une heureuse délivrance et le jeu d'échecs, n*est point chose facile ; c'est un sphinx, une sorte de charade dont on ne saisit pas le mot, et dont la solution est légèrement scabreuse ; oyez plutôt.
L'échiquier est, paraît-il, au Japon Temblème de la rectitude. La ligne droite, on le sait, est le plus 'court chemin d'un pointa un autre, — les mathématiciens Tout inventé depuis longtemps ; — mais les Japonaises qui vont donner un héritier à leur époux en ont conclu qu'elle est toujours la voie la plus facile :
tt Massou ngounihaîttahara, disent les matrones avisées, massou ngouni dénakéréha naranaî. »
Ho! ho! mesdames^ c'est un peu cru; aussi, traduira qui le ifoudra, ou qui le pourra; quant à moi, je serais plutôt tenté de faire un pâté d'encre, comme Courier sur la pastorale de Longus, et je me bornerai à dire que le temple est littéralement encombré de petits bouts de bois tailladés; ce qui peut donner une haute idée de la fécondité des indigènes, de la bienveillance de la Lucine orientale, et démontrer en même temps l'inutilité des sages-femmes au pays des daïmio, grâce à la divine intervention du dieu amateur du jeu d'échecs.
Nous sortons, enchantés de cette découverte et
Ii8 LE JAPON PITTORESQUE.
des explications imagées de notre naïf cicérone ; c^est un souvenir qui réjouira plus d'une de nos soirées de bord, une note gaie au milieu du solennel dont nous sommes saturés depuis trois jours.
A deux pas, se dresse une troisième pierre au milieu d'un fourré : nous ménage-t-elle encore une surprise? C'est probable, car notre guide nous y entraîne. c( Venez, nous dit-il; c'est la dernière curiosité que vous avez à voir à Nikko. » Qu'a-t-elle donc de si remarquable ? Messieurs , chapeaux bas, rendons hommage à toutes les gloires : c'est ici que repose le cheval de bataille du grand lyeyas, et le nobJe coursier a bien droit à quelques bribes de la gloire de son maître.
Est-ce bien fini? avons-nous bien tout vu, tout admiré, tout palpé ? Oui ; alors en route.
Les djin-riki'Cha commandées pour le retour nous attendent à la porte de l'hôtel; la note de M. Soudzouki; notre hôte, est réglée à la satisfaction générale; les remercîments et salutations d'usage sont terminés ; adieu, Nikko.
LE JAPON PITTOKBSQCK. 149
Retour. — Les Etta. — Guenzaburo. — L'Otokodaté. — Journée de cahots. — Nuit en barque japonaise. -— Une visiteuse importune. — Retour à Yeddo. — Rentrée à Yokohama.
Un trot régulier de trois heures et demie nous conduit à Osawa; ce pays n'est pas signalé comme très-curieux; du reste, Theure avancée du jour ne nous permet de rien entreprendre ; il est huit heures ; demain la journée sera rude ; il faudra gagner Koga et de là trouver un moyen rapide de rentrer à Yeddo et Yokohama, car notre permission expire le surlendemain soir.
Au moment où nous commençons à dîner, un mendiant se présente ; au lieu de le recevoir avec compassion, comme c*est la coutume au Japon ; au lieu de le faire asseoir, de lui offrir du thé, du riz et tout ce qui constitue un repas japonais, les movrs'mé se sauvent devant le malheureux ; le chien de la maison grogne sourdement, se hérisse et montre les dents ; le pauvre diable se tient humblement au milieu de la route et de là implore la pitié.
Un kozukaV lui fait signe de s'éloigner, puis dépose sur le chemin une boite pleine de riz ; le mendiant revient alors, prend le riz et disparaît.
Pourquoi toutes ces précautions? pourquoi ces marquea de crainte et surtout de dégoût? £'//û^ nous répond-on; qu'est-ce qu'un etta? Notre ami de Yeddo, 1res au courant des mœurs japonaises, s'empresse de satisfaire notre curiosité.
— Les etta, nous dit-il, n'existent plus au Japon qu'en très-petit nombre ; j'en avais souvent entendu parler, mais c'est la première fois que je me trouve en face d'un de ces réprouvés.
Les etta sont de véritables parias, une race méprisée et condamnée aux travaux dégradants qu'un honnête homme ne v^oudrait jamais faire ; assister et servir les criminels dans leur prison, tuer les bêtes, tanner leur cuir : telles sont les corvées qu'ils doivent accomplir pour gagner leur misérable vie.
Leur origine est discutée; selon les patriotes, ennemis de tout ce qui n'est pas japonais pur sang, les etta seraient les descendants des envahisseurs mongols abandonnés par Koublaï-Khan. D'autres, plus logiques, à mon avis, pensent que ces infortunés sont issus des anciens bourreaux, dont la profession héréditaire fut maudite lors de l'introduction de la
1 Domestique.
religion bouddhiste, dont le dogme blâme énergi- •quement la peine capitale.
De fait, et quelle que soit, d'ailleurs, la provenance de ces pauvres gens, ils sont, vous Favez vu, un objet de crainte et d'horreur que rien ne semble miotiver chez un peuple aussi hospitalier et de mœurs aussi douces que le peuple japonais*
On raconte au sujet des etta un certain nombre d'histoires qui corroborent ce que je viens de vous dire. Un certain Guenzaburo, noble de la caste des Hatamoto, s'éprit un jour de la fille d'un etta, adorablement jolie, paraît-il. Le soldat fit des eflbrts inouïs pour étoufier son amour, demanda à son maître la permission de s'absenter pendant quelques mois pour tâcher d'oublier; mais le cœur l'emportant sur le préjugé, Guenzaburo revint une belle nuit clandestinement et enleva sa maîtresse.
De tout temps, au Japon, la police a été faite avec beaucoup de soin, d'abord parles policemen proprement dits, puis par TOtokodaté, dont je vous parlerai tout à l'heure. Bientôt donc le gouvernement fut instruit de cet enlèvement monstrueux ; le pauvre amoureux, saisi, emprisonné, dégradé, dépouillé de ses biens, dut aller cacher sa honte dans l'exil, et, suivant les lois très-rigoureuses de Pépoque, sa famille fut englobée dans cette terrible condamnation.
Ce trait vous démontre une fois de plus combien ies Japonais étaient chatouilleux sur le point d'hon-
neur et combien ils tenaient à conserver intact et par Téclat de leur noblesse.
L'Otokodaté, dont j*ai prononcé le nom il n*y a qu'un instant, est une des choses curieuses de Tancienne organisation de ce pays extraordinaire. Ce nom appartenait à une association d'hommes dont la mission particulière était de défendre volontairement le faible contre les attaques du fort et de Toppresseur. Les membres de FOtokodaté s'engageaient par serment solennel à ne pas faillir à leur promesse : Cl Plutôt mourir, disaient-ils, que d'abandonner jamais la sainte cause de l'opprimé. y>
Le chef de l'association prenait le nom de père de rOtokodalé; les membres étaient ses apprentis. Cette société entièrement démocratique avait pourtant d'habitude un rontn pour chef. Dans les temps de trouble, TOtokodaté secondait la police urbaine et ne craignait pas de se mesurer avec les samouraï, peu scrupuleux de la tranquillité publique; aussi ces hommes étaient-ils adorés du peuple, qui voyait en eux leurs protecteurs les plus sûrs et les plus dévoués ; quant au père, rien ne peut donner une idée de la vénération dont il était l'objet.
Cette association s'est fondue , anéantie dans Je creuset de la révolution, et, comme tant d'autres institutions qui faisaient honneur à l'empire des taîkoun, elle a totalement disparu.
Les institutions nouvelles remplaceront-elles avan-
fageusement les anciennes? C'est une grosse question sur laquelle il serait imprudent de se prononcer ; je n'aime pas la critique, et, d'ailleurs, ainsi vont partout les choses, aussi bien dans le monde matériel que dans le monde moral, aussi bien en France qu'au Japon; c'est la grande transformation continuelle, c'est le progrès; attendons ses résultats. Et là-dessus, bonne nuit.
La journée du lendemain n'est qu'une suite non interrompue de cahots et de soubresauts; nous nous arrêtons juste le temps, nécessaire pour changer de coureurs et déjeuner ; aussi, grâce à cette rapidité, il n'est pas encore sept heures lorsque Koga est signalé.
Renseignements pris, le moyen le plus sûr et le plus économique d'arriver de bonne heure à Yeddo est de prendre le chemin de là rivière. IVous dînerons donc tranquillement; pendant ce temps-là nos hôtes, mis en campagne, arrêteront un bateau.
A peine sommes-nous sortis de table que les sèndo ^ avertis accourent de toutes parts ; c'est de bon augure, la concurrence fera tomber les prix ; en effet, Toffre dépassant la demande, la marchandise est dépréciée ; nous avons l'embarras du choix ; l'un de nous, détaché en fourrier, va sur le bord de la rivière et termine le marché.
> Bateliers.
1S6 LE JAPO\ PITTORESQUE.
Une journée chei Mitani« — Le jeune couple. — Mauvaise plaisaaterie, explications. — Coutumes diverses; éducation des enfants, opinion de Danna-san. — Collection de sabres ; quelques prix. — Les fabricants d'armes au Japon. — Un sabre historique. — Les Hatamoto, — Projet de promenade à Kamakoura.
Le lendemain, notre preniiëre visite fut pour le magasin de Mitani. 0-Hana boudeuse s'enfuit en nous voyant entrer ; Marcel allait se précipiter à sa suite dans les appartements du fond : je le retins par la manche et parvins, malgré son impatience, en le faisant rester près de moi, à lui donner Tair indifférent.
0-Hana, ne se voyant pas suivie comme elle y comptait certainement, reparut bientôt ; j'eus pîliè de son chagrin ; elle avait Pair si consterné, la pauvre petite ! Je poussai son ami vers elle et ne m*occupai plus d'eux. •
La paix fut, parait-il, bientôt faite; un frais édat de rire de la jeune fille me Tapprit. Au même instant entrait un jeune couple que je ne reconnus pas d'abord.
tt Mon Dieu ! m'écriai-je en reconnaissant 0-Tchika-san, la nouvelle mariée, que vous est-il donc arrivé? vous êtes toute changée et, me disais-je à part moi, considérablement enlaidie.
— Vous ne voyez pas, dit en riant 0-Hana, qu'elle s^est rasé les sourcils et laqué les dents.
— petite malheureuse, pourquoi cette mutilation sacrilège ?
— Comment, mutilation? C'est la mode; toute femme qui se respecte doit en faire autant.
— Pour moi, je ne me respecterai jamais de la sorte TU , répliqua O-Hana-san.
Je connaissais cette coutume barbare, — permettez-moi l'expression, mes bons amis. — Je savais qu'autrefois l'Empereur et l'Impératrice en donnaient l'exemple ; il était même convenable qu'une jeune fille, en se mariant, fit ainsi à son époux le sacrifice de sa beauté; bien plus, quelquefois, dans les familles de mœurs rigides, l'opération était faite longtemps avant le mariage ; mais je croyais cette désagréable coutume à peu près abandonnée depuis quelque temps.
Le majestueux Danna-san, qui jusqu'ici n'avait cessé de fumer pipes sur pipes, trouva l'occasion favorable pour déverser sa faconde en détails, fort intéressants, du reste, sur certaines particularités de la vie conjugale et de famille au Japon.
ce A quand la cérémonie de la ceinture? dit-il à la nouvelle épouse.
— Vous êtes bien pressé et bien impertinent, monsieur Ouyeno » , répondit 0-Tchika d'un ton un peu
piqué.
Le douanier rit d'un gros rire.
« Parions, s'écria-t-il en s'adressant à moi, que le Français meurt d'envie de connaître la cérémonie de la ceinture. »
Je l'avouai.
Cl Eh bien, écoutez; mais que d'abord 0-Tchikasan me pardonne une mauvaise plaisanterie. îj
La jeune femme accepta en signe de réconciliation la tasse de thé que lui offrait l'employé ; celui-ci secoua sa dernière pipe en la frappant sur le rebord du tchihatchi, et commença en ces termes ;
ce Au Japon, nous avons l'habitude de procéder à des cérémonies de famille qui marquent comme d'un jalon certaines phases de Texistence. La cérémonie de la ceinture, dont je viens de parler, marque le cinquième mois de la grossesse des femmes ; vous comprenez maintenant l'indignation de la sévère 0-Tchika-san. A cette époque, l'heureux époux, certain d'être bientôt un heureux père, offre à sa compagne une ceinture de soie, mi-partie rouge et blanche. Le jour où le cadeau est fait doit être un jour faste. Le même jour, une matrone choisie dans la famille ou parmi les intimes apporte à la jeune
mère une ceinture qui lui ac été donnée par son mari dans les mêmes circonstances et que Ton coud à la ceinture neuve.
a Cette cérémonie donne lieu à des échanges de cadeau^ et à des fêtes, auxquelles sont conviés les parents, les amis et les voisins ; la matrone contracte ainsi avec Tenfant qui est encore à naître une sorte d'alliance et prend le titre de marraine à la ceinture.
a Lorsque le nouveau citoyen fait son entrée dans le monde, son premier vêtement est confectionné avec la partie blanche de la ceinture neuve que Ton a préalablement fait teindre en bleu.
a Quant à la partie rouge, elle est soigneusement mise de côté et servira plus tard à une amie qui la coudra à sa ceinture.
ce Puisque nous sommes sur ce chapitre, continua Ouyeno, je vais vous donner quelques renseignements au sujet de la naissance et de l'éducation des enfants.
« Lorsque les. femmes arrivent à leur terme, c'est à genoux, le dos appuyé contre un support, qu'elles attendent Tinstant de la délivrance ; une fois la corvée terminée, elles conservent la même posture pendant vingt et un jours.
tt Depuis que nous avons des médecins instruits en Europe ou dans nos nouvelles écoles, je les ai bien souvent entendus se moquer du préjugé qui fait croire, au Japon, cette position fatigante indispen-
sable pour prévenir les coups de sang ; mais le préjugé est resté le pli^s fort, et les femmes ennemies du médecin, même dans les cas graves, se conforment encore rigoureusement aux vieilles coûtâmes de leurs grand'mères.
Soixante-quinze jours après sa naissance, le bébé quitte ses langes; quarante-cinq jours plus tard, il est sevré. Ces deux actes sont encore prétexte à festin ; la cérémonie du sevrage — okoui zomé — est le plus souvent fictive, car il n'est pas rare de voir des mous^ko de trois ans teter encore leur trop tendre mère. Quoi qu'il en soit, la cérémonie a lieu. Suivant le sexe de Tenfant, c'est une femme ou un homme appelés marraine ou parrain sevreurs qui dirige le cérémonial de la fête.
u Le marmot, placé sur le genou gauche du parrain ou de la marraine, fait un repas imaginaire, dans lequel il est sensé boire et mangerbeaucoup.de choses : riz, poissons, gâteaux, thé, saké; tous les mets possibles passent devant sa petite bouche et sont réellement absorbés par le parrain ou la marraine ; enfin la cérémonie se termine encore par des échanges de cadeaux entre le filleul et son nouveau parent.
a Dans ce repas, comme dans celui du mariage, vous pourriez remarquer que le nombre impair semble aussi fort en honneur; les trois coupes repar raissent, et la plupart des mouvements sont répétés par trois fois.
«Jusqu'à trois ans onze mois et quinze jours, filles et garçons portent la tête rasée; quelques jours avant la date où ils atteindront cet âge, on laisse repousser leurs cheveux ; puis, au jour fixé, les parents, les amis, les voisins sont réunis comme précédemment ; il est fait choix d'un nouveau parrain ou d'une nouvelle .marraine, et avant de commencer le repas qui accompagne, suit ou précède toute cérémonie japonaise, on procède avec une certaine pompe à la coiffure de Theureux bambin^ Le parrain ou la marraine, après lui avoir donné trois coups d^ ciseaux sur le sommet de la tête, trois coups à la tempe droite et trois coups à la tempe gauche, le coi£fent d'une perruque installée suivant Fancienne mode japonaise avec une mèche du derrière de la tête, liée d'un cor- .donnet et ramenée sur le sommet rasé.
a Ces simulacres ne sont pas les derniers : lorsque l'enfant, si c'est un garçon, sera sur le point de finir sa cinquième année, on lui donnera un quatrième parrain, qui sera chargé de l'investiture Axkhakama, sorte de pantalon flottant semblable à ceux des samouraï. L'enfant reçoit à cette occasion de son parrain trois cadeaux emblématiques : un faux sabre, un poignard en bois et un vêtement d'apparat ; ce vêtement est enrichi de broderies représentant des cigognes, des tortues, des branches de sapin, des tiges de bambou et des fleurs de cerisier. Les cigognes et les tortues, signes de longévité, présagent au nouvel
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investi une vie longue et sans nuages ; les branches de sapin représentent la fidélité aux bons principes ; les tiges de bambou sont Temblème du jugement droit, du cœur noble et des sentiments élevés qui seront Tapanage du petit homme, et les fleurs de cerisier, par leur odeur fine et discrète, symbolisent le parfum de la bonne éducation.
(( Enfin la plus importante de toutes ces cérémonies et la dernière est celle dans laquelle le jeune garçon quitte ses vêtements à larges manches de forme féminine, pour endosser Thabit masculin ; elle a lieu vers sa quinzième année, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant qu'il est plus ou moins fort et développé. Comme dans toutes les cérémonies précédentes, il faut un parrain, et cette fois le choix de ce personnage n'est pas indifférent, car il doit donner Tun de ses noms à son filleul, qui le portera toute son existence uni à celui de sa famille. Le jour désigné pour cette fête doit.être un jour faste, dont l'influence se fera sentir durant la vie entière du jeune garçon. Cette cérémonie prend le nom de cérémonie du bonnet, parce que autrefois, dans les familles nobles, le parrain coupait à son filleul la mèche du sommet de la tête, pour qu'il pût faire usage d'une coiffure que vous avez sans doute remarquée au théâtre et sur nos gravures. C'est une espèce de toque particulière aux gens de cour, posée sur la tête et y tenant assez difficilement à cause de sa forme excentrique.
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a La mèche ainsi coupée est renfermée dans du papier; c'est un souvenir de la première jeunesse, une relique sacrée, que Ton doit conserver pieusement et emporter avec soi dans la tombe.
a Voilà, ajouta le bavard douanier, quelques-unes de nos anciennes coutumes, dont je vous sais trèsfriand; vous ferez bien d'en prendre note, car elles tendent à tomber petit à petit en désuétude, et j'espère les voir, d'ici à peu de temps, complètement laissées de côté comme surannées et ridicules.
— Pourquoi, mon cher Ouyeno, dis-je à notre iniéressant conteur, dénigrer ainsi les mœurs de votre pays ? Croyez-vous l'Europe exempte de pratiques absurdes ? Du reste, dans tout ce que vous venez de nous mettre sous les yeux, je ne trouve rien qui mérite à ce point votre mépris ; je trouve au contraire ces cérémonies de famille remplies d'une simplicité, d'une candeur touchantes, et empreintes d'un cachet patriarcal qui me plaît au suprême degré, w
Mon opinion ne parut pas modifier celle du terrible innovateur; mais je lus dans les yeux du père Mitani que j'avais sa pleine approbation.
Tandis que Ouyeno se livrait à cette diatribe sur les anciennes mœurs et coutumes de son pays, Mitani, sans doute pour éviter une discussion aigre-douce avec son gendre, s'était levé et fouillait dans les profondeurs d'un placard, tout en ne perdant pas un mot de la conversation.
tt Tenez, nous dit-il en déposant à nos pieds un paquet de sabres, voici ce que j'ai déterré pour vous, un peu partout, pendant votre absence ; il y en a pour tous les goûts; je. n'ai malheureusement pas trouvé ce que j'aurais désiré vous offrir. Les armes de valeur deviennent de plus en plus rares dans le commerce ; les Européens, très-amateurs decuriosités, dévalisent nos boutiques, et depuis quelque temps les Japonais eux-mêmes rachètent, lorsqu'ils en trouvent l'occasion, les objets vendus dans un moment de gêne. Vous pouvez choisir dans le tas, peut-être trouverezvous encore quelques bonnes lames que nous appareillerons le mieux possible à une garde et à un fourreau.»
Le sabre japonais est une arme terrible, à côté de laquelle le « coupe-choux w et la ce latte » de cavalerie adoptés par la nouvelle armée sont des jouets d'enfants.
Les Japonais attachaient autrefois tant d'importance à la qualité et à la perfection de cette arme que leur considération pour l'œuvre rejaillissait entièrement sur l'ouvrier. L'armurier n'était pas classé dans la catégorie méprisée des artisans et des marchands; les fabricants de sabres surtout jouissaient d'une estime particulière ; il n'était même pas rare devoir des nobles embrasser ce métier élevé au rang des professions libérales. Lorsque arrivait le moment décisif où le forgeron devait souder le fil de l'acier à la
lame, l'ouvrier, Tartiste, revêtu de Thabit des kougé * , procédait -en plein air à cette dernière opération, en présence des nombreux invités et avec un cérémonial de circonstance.
Le prix des sabres varie beaucoup ; aujourd'hui on peut encore s'en procurer de très-passables à des prix peu élevés, relativement à ce qu'ils coûtaient autrefois; mais il faut encore dépenser trois à quatre cents francs pour avoir une arme sérieuse et suffi* samment ornementée.
Les orgueilleux . représentants de la féodalité japonaise n'hésitaient pas à payer un sabre mille
no*
Cette somme nous paraît fabuleuse', mais elle n'est pas la plus élevée que puissent atteindre ces terribles engins. Le dernier taïkoun, celui avec lequel les Européens et les Américains traitèrent en arrivant au Japon, offrit à notre ministre plénipotentiaire une lame logée dans un simple fourreau de bois blanc, estimée 1,500 Ho, dit-on, par un marchand de Yokohama.
Ce prix semble exagéré à première vue ; il s'explique pourtant, lorsqu'on peut admirer une lame de premier ordre et quand on apprend que pour arriver à cette perfection il fallait de longs mois d'un travail
1 Nobles de la coor da Mikado.
* Le Ho vant environ 5 francs 20 centimes.
assidu et minutieux dont la réussite était fort incertaine.
Un sabre bien trempé devait pouvoir trancher d'un seul coup trois tètes d'hommes ; les samouraï, avant de conclure un marché, essayaient Tarme sur des chiens, et aussi quelquefois, prétend-on, sur les mendiants qu'ils rencontraient le long des routes. Mais je ne veux pas ajouter foi à cette dernière assertion, en complet désaccord avec les préceptes de la religion de Bouddha, conseillant de ne jamais donner la mort inutilement, même à des animaux.
Il est pourtant certain que les sabres du taîioun étaient essayés sur des condamnés à mort, exécutés .préalablement par strangulation.
Des armes de cette valeur, considérées comme un vrai patrimoine, étaient entretenues avec soin et se transmettaient scrupuleusement de générations en générations.
Les sabres de Mitani ne valaient ni 1 , 500, m 1 , 000, ni même 100 rio. Le plus merveilleux n'atteignait pas le modeste prix de cinquante francs. Je fis un lot composé d'un certain nombre de lames; Mitani, me traitant en ami, se contenta d'un mince bénéfice, et je pus, sans me ruinex, emporter quelques jolis spécimens de ces glaives fantastiques, qui ont joué longtemps un si grand rôle dans les récits plus ou moins pittoresques des voyageurs sur le Japon.
Voulant assigner un âge à tous ces morceaux de
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vénérable ferraille, nous avions démonté les poignées et les gardes afin de pouvoir trouver la date de fabrication portée à côté de la signature de Touvrier, quand Parme en vaut la peine, sur la partie cachée par les enjolivures de la poignée. Nos recherches n'étant point couronnéies d'un succès satisfaisant, nous allions abandonner ce travail, lorsqu'une exclamation de Ouyeno attira notre attention.
L'employé frottait avec obstination du bout du doigt la soie * d'une des lames couverte d'une légère couche de rouille.
a Voici, dit-il) un sabre âgé de près de cent ans, qui raconte ses hauts faits aussi clairement qu'une page d'histoire. Cette lame, capable de couper du fer, a fait rouler dans la poussière plus d'une tête humaine; c'est une précieuse relique, une œuvre d'art dont la découverte fait honneur au flair de Mitani-san.
c Ah ! ah ! dit le marchand, M. Ouyeno veut bien accorder à son père quelque connaissance en matière artistique; j'accepte le compliment d'autant plus volontiers que mon gendre n'en est pas prodigue à mon égard ; j'avais en effet reconnu la valeur de cette lame, et je suis heureux, me dit-il, de vous l'offrir comme sindjïo* et comme souvenir. «
* Partie de la lame qni entre dam la poignée. Terme d'armorier. ' Le mot sindjio aigaifie cadeau respectueux.
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Je remerciai chaleureasemeut le père de 0-Hana.
tt Savez-vouB, lui dis-je, quel a été ou quels onl élè le» propriétaires de cette arme remarquable?
A. S»br«i»ponMi d«in — B. Girde de tsbrt bon. pelil poignard ■ leHarakirL — C'.Fe
)n roumia. — A'. Sibn lorU da roarn — B". Paignjs ds t»bre. — C. Kon-Snoi-I K lequel \m Jiponsii l'aucrent le «ni" d rresn du Kou-SoDD-Gobaii. — D. Poigaéi
— Non, me répondit-il; mais, à la fière devise qu'il porte, il est aisé de reconnaître une illustre
origine ; il n'est point assez beau pour un datmiOj mais il a certainement appartenu à un ha^amoto. »
J'allais questionner Ouyeno sur le sens de ce nom; Danna-^ans en train de causer, ne me laissa pas le tennps de Tinterroger.
« Encore un reste de notre ancienne civilisation yy , dit-il. .
Puis, voulant sans doute se faire pardonner par son beau-père sa dernière boutade :
tt Un souvenir de nos gloires chevaleresques », ajoiita-t-il.
tt Hatamoto signifie sous la bannière. Le nombre de gens d'armes se ralliant sous la bannière du shogoun^ était d'environ quatre-vingt mille. Lorsque lyeyas, nommé à la dignité de shogoun j quitta la province de Mikawa, une grande partie de ces guer* riers, fascinés par l'éclat de sa gloire, suivirent le héros. Ces féaux reçurent pour récompense de leurs services et de leur fidélité des dons en terres représentant un revenu annuel de 10,000 kokou* de riz, et furent anoblis sous le titre de hatamoto.
a En dessous des Jbndaï ou daîmiOj grands vassaux du taîkoun, les hatamoto devinrent bientôt une caste puissante formant, en temps de guerre, avec
1 Général en chef.
' Le hohou vant 174 Ktre*.
leurs propres vassaux, le gros de Tarmée ; et occupant, en temps de paix, tous les emplois secondaires du gouvernement.
(c Cette caste, la plus brave, la plus audacieuse et la plus pure de notre vieille société, fut en rivalité continuelle avec les grands daïmio feudataires du mikado, rivalité qur se traduisait souvent par des luttes sanglantes, où la victoire restait ordinairement à leurs vaillantes armes.
((Jusqu'à la révolution de 1868, les hatamotofur rentles plus fidèles soutiens du taïkounat, auquel ils fournissaient en tout temps subsides en hommes et subsides en argent. Quelques-uns, plus particulièrement attachés à leur suzerain, Pont suivi dans Vexil; mais la fortune dji prince de Tokougavtra, singulièrement amoindrie depuis sa retraite, ne lui permet pas d'entretenir une armée bien considérable.
(( La chute du taïkoun entraîna donc la ruine de cette grande famille, dont les membres, éparpillés par le souffle de l'adversité , sont allés un peu partout cacher la honte de leur défaite et vivre ignorés loin du nouveau gouvernement. »
Mitani, peu habitué à entendre son gendre faire Fapologie de l'ancien régime, et se méfiant, non sans quelque raison, de la sincérité de ses paroles, écoulait d'un air froid, sans se mêler à la conversation. L'employé, vexé de cette indifférence, et regrettant peutêtre d'avoir fait des frais inutiles, se leva brusque-
ment et partit sans même répondre à sa femme, qui le priait de l'attendre.
Le jeune couple, sans doute pressé de se trouver en tête-à-tête, prit aussi congé de nous.
tt Danna-san est furieux, dit 0-Hana; mais ce n'est pas grave. 0-Sada-san n'a qu'à rester ici; avant un quart d'heure il viendra chercher sa petite femme chérie et faire la paix avec son père, i?
L'enfant avait raison : bientôt Ouyeno reparut; son air contrit, sa figure piteuse attendrirent le vieillard; O-Hana, moins charitable, partit d'un éclat de rire au nez de son beau-frère, qui ne s'en formalisa pas davantage ; quant à Marcel et à moi, nous jugeâmes prudent de sortir pour donner un libre cours à notre hilarité.
Nous allions franchir le seuil ; O-Hana arrêta Marcel par le bras.
u Je ne veux plus, lui dit- elle, que tu partes encore sans m'avertir à l'avance; j'ai été trop malheureuse pendant ces quatre jours; je croyais ne jamais te revoir; je me forgeais mille chimères... »
Puis, craignant probablement de par trop contrarier notre humeur vagabonde :
— Vous ne connaissez pas Kamakoura, se hâ(at-elle d'ajouter; pendant votre absence j'ai arrêté un plan de campagne ; nous irons quand vous voudrez rendre hommage) à la statue du Daiboust% fort curieuse pour des Européens et très-vénérée par les
Japonais. Ma sœur O^Sada, Ouyeno, O-Tchîka-san et son mari seront des nôtres.
— Ton plan est adopté, mignonne, dis-je àTamie de Marcel ; nous irons tous ensemble présenter nos hommages à monseigneur le Daihousf, dès que notre service nous permettra de nous absenter de nouveau. Demain probablement nous pourrons fixer un jour. îî
C'est généralement vers le milieu d'octobre que les graineurs* s'embarquent pour retourner en Europe; divers intérêts les poussent à ne pas retarder, autant que possible, leur départ au delà de cette époque. Forts de la connaissance de cette habitude, que font les producteurs? Ils retiennent leurs produits à l'intérieur et n'arrivent sur la place qu'à la fin de la saison, quelques jours seulement avant le départ du paquebot ; les graineurs, pressés de partir, concluront, se disent-ils, marché à tout prix et sans discussion.
Le calcul ne manquait pas d'un certain machiavélisme ; malheureusement pour les Japonais, la mèche un peu grossière fut éventée, les graineurs attendirent patiemment, et, un beau matin, le marché, naguère entièrement dépourvu , fut littéralement encombré de cartons*.
Au lieu de* se précipiter et de se compromettre par des demandes inconsidérées, les Européens ne bougeaient pas ; les uns employaient leur temps à faire une pacotille en bibelots ; les autres, moins pratiques, demandaient au gouvernement des permissions pour voyagera Tintérieur; la vente chômait plus que jamais, l'oflfre restait sans écho.
' Les graineon sont des commis voyagea» envoyés d'Earope pour acheter des eaiioDs de vers & soie.
* Daos les premiers joars d'octobre 1874, 2,470,000 cartons arrivèrent sor le marché de Yokohama.
Un jour enfin les graineurs se décidèrent : a Nous voulons bien acheter, dirent-ils aux marchands japonais, mais nous achèterons bon marché.
En présence de cette grève d*acheteurs, le camp japonais est pris d'une sorte de panique ; pendant deux jours les marchés les plus extraordinaires sont conclus ; ce qui Tannée précédente s'est vendu deux piastres ^ est livré pour quarante cents '.
La situation est désespérée ; le grand commerce s'émeut ; il faut frapper un grand coup, ou l'industrie de la soie est à jamais ruinée dans l'empire du Mikado. Puisque les prix baissent en raison de l'abondance de la marchandise, on détruira une partie de la marchandise ; les banquiers indigènes se réunissent et décident qu'ils se cotiseront pour indemniser autant que possible les producteurs, et qu'on brûlera un certain nombre de cartons'. Cette opération relève les prix pour quelques jours, mais bientôt avec de nouveaux arrivages de l'intérieur ils retombent plus bas encore.
En résumé, le commerce de la soie et des graines de vers à soie est dans le marasme le plus complet ; quel coup de fouet faudrait-il pour le réveiller de sa torpeur, pour lui redonner un peu de vie ? C'est
' La piastre mexicaine vaot aa Japon en moyenne 5 fr. 25. 3 Le cent est la centième partie de la piastre.
' Du 9 aa 24 octobre 1874, 400.000 cartons ont éU bràlés^ les proprié> tairos ont reçu de 15 à 25 cents d'indemnité par carton.
Le commerce au Japon : importations, exportations. — La soie; déplorable calcal. — Les laques; l'amour du lucre tue l'art. — A quelle époque remonte l'art de laquer? — Culture de l'arbre à laque; les pays où il prospère. -— De la fabrication des laques. — Essor donné à l'agricniture.
Avant de nous remettre en campagne, nous jugeâmes qu'il serait convenable de rester huit ou dix jours à bord.
Pour employer utilement ce temps de repos forcé, je me mis en quête de renseignements sur la situation commerciale du pays, renseignements fort intéressants, dont je m'étais occupé trop peu jusqu'ici.
Par r intermédiaire de quelques négociants français de nos amis, et grâce à la complaisance du consulat, je pus me convaincre des faits suivants :
Les importations et les exportations vont en dimi* nuant à peu près également depuis quelque temps \
1 Da 1873 à 1874, le cbirTre total des diminatioas a été de 5,336,105 piastrt s, loit «nviroD 28 miUioos de franeu
Le facile écoulement des premières importations ayant fait croire à l'existence d'un débouché sérieux, lesexpéditions se sont multipliées d'une façon ridicule; l'industrie européenne, dont l'exubérance de production toujours croissante n'est pas en rapport avec les besoins du reste de l'univers, déversa durant plusieurs années ses produits à flots sur le marché japonais. La conséquence fatale de ces envois inconsidérés fut Tencombrement, et le résultat logique, un ralentissement notable dans les importations.
Quant aux exportations, leur diminution tient à des causes complexes assez difficiles à expliquer; il sera plus court de citer des faits. Si nous nous occupons de la soie, qui constitue le principal commerce du Japon avec les pays d'Europe, nous apprenons que les soies japonaises entrent de moins en moins dans la consommation européenne. Pourquoi ? Piarce que, d'une part, les soies d'Italie sont meilleur marché et mieux nettoyées, et que, d'autre part, Jes sows de Oshiou, Hamatsuki et Etchizen, recherchées autrefois par le commerce européen , pour leur qualité moyenne, manquent aujourd'hui sur la place, par suite de l'augmentation de la consommation indigène.
Le commerce des cartons de vers à soie a subi aussi une grande dépréciation, et cela par la faute même des éleveurs, qui, dans le but de gagner davantage, ont fait un déplorable calcul, dont ils payent aujourd'hui les conséquences.
une question importante sur laquelle doit se porter l'attention de nos gouvernants.
Le commerce des objets laqués a été jusqu'ici, après celui de la soie, le plus important du Japon. Le nombre des boites, coffrets, tables et bibelots laqués en tout genre, déversés chaque année par le Japon dans les divers pays d'Europe ou d'Amé^ rique, est inouï.
Malheureusement la quantité exclut partout la qualité ; le commerce tue Tart, et lorsque, après s'être pâmé devant les merveilles artistiques du vieux Japon, on entre par hasard, en France ou ailleurs, dans un de ces magasins qui se piquent d'offrir à leurs clients du pur, du vrai, du fin, du superfin, on est liltéralement navré devant ces grossières imitations stupidement présentées par de soi-disant connaisseurs comme le nec plus ultra du beau.
Pauvre Japon, que tu es calomnié I Aussi c'est un peu par ta faute. Pourquoi te laisser entraîner par Tappât du gain ? Pourquoi sortir de tes traditions artistiques? Encore un calcul insensé I
Aujourd'hui le bibelot japonais, comme frappé de déconsidération, commence à tomber en France au dernier degré de l'échelle, dans la nomenclature commerciale ; il figure piteusement à côté des articles de Paris, entre la boite « carton gaufré » , les fleurs artificielles , les porte-monnaie en pseudo-cuir, les peignes.de corne et les bretelles en caoutchouc.
tt QuVst-ce que cela ? dit le douanier français, en regardant d'un œil paterne des boîtes en laque d W, vrais bijoux achetés à Osaka; des laques... Bien! mercerie fine : dix francs les cent kilos...
— Que dites-vous? De la mercerie!
— Oui, monsieur! »
De la mercerie, mes boîtes en laque d'or, mes jolies petites boîtes que j'ai payées si cher; de la mercerie! Quelle injure! Mais chut! profitons au moins de T ignorance de cet homme, et pardonnons Terreur en considération de l'économie qui en résulte.
L'art de laquer remonterait au Japon, d après la tradition, au milieu du huitième siècle; maïs les Japonais qui ont fait des recherches à ce sujet assignent comme date, de nai^ance à cette invention la fin du neuvième siècle. Quatre cents ans plus tard, cet art avait acquis une certaine perfection, car on a conservé la mémoire d'un peinlre célèbre sur laque, jouissant dès cette époque d'une grande réputation et créant déjà des nouvelles méthodes.
La matière fondamentale pour la fabrication des laques est la sève d'un arbre appelé ouroushi. L'ouroushij outre le laque, donne un fruit d'où l'on tire la cire végétale.
Les Japonais distinguent l'arbre mâle et l'arbre femelle; ce dernier seul donne des fruits. Lorsqu'on le cultive pour la cire, on le laisse croître librement.
et il atteint des dimensions considérables. Si Ton veut, au contraire, en tirer du laque, on Télague chaque année, de façon à donner de la force au tronc; puis, lorsqu'il est sufSsamment vigoureux, c'est-à-dire vers sa cinquième année, on commence à Tinciser pour Textraction de la sève.
Les incisions se font horizontalement, en partant du pied; la sève s'écoule le long du tronc, et chaque matin elle est soigneusement recueillie avec des spatules et déposée dans des vases en bois.
Après quatre ou cinq ans de ce régime débilitant, Tarbre ne produit plus rien; on l'abat alors, et son bois excellent sert à Confectionner quantité d'objets d'espèces différentes.
Vouroushi s'obtient soit par boutures, soit par semis; ce dernier moyen est considéré comme bien préférable au premier, mais il demande des soins et des précautions infinis. Il faut d'abord broyer les fruits dans un mortier pour séparer les graines de la pulpe; les graines lavées, séchées au soleil et choisies, sont mélangées à de la cendre de bois et placées dans des sacs de paille que l'on arrose pendant quelques jours avec de l'engrais liquide.
Une fois cette opération terminée, les sacs, sont plongés dans l'eau, où on les laisse jusqu'à la fin de Thiver.
Un peu avant le commencement du printemps, à un jour marqué au calendrier du Bon Jardinier ja-
ponais, les sacs sont retirés de l'eau, et les graines semées à la volée sont recouvertes d'une légère couche de bonne terre.
La quantité de sève que peut donner un ouroushi dépend naturellement de sa vigueur et de la qualité du sol ; son tronc atteint, dans de bonnes conditions, à cinq ans, de six à sept pouces de diamètre. L'écorce des arbres de grande taille est tellement épaisse qu'il faut souvent l'enlever avant de faire l'incision ordinaire.
C'est naturellement au printemps et- en été que Ton procède à ces opérations ; on continue quelquefois jusqu'en automne, mais il est reconnu que la sève descendante est de mauvaise qualité; la plus estimée dans le commerce est celle du milieu de Tété.
Les prix varient suivant les pays et suivant l'abondance de la récolte ; la moyenne est d'environ cent nolepicule*, soit environ 8 fr. 70 le kilogramme.
A côté de V ouroushi cultivé, il existe un arbre appelé yama-ouroushij et une sorte de lierre , le tsuta-ouroushij qui produisent tous deux de la sève, maïs en très-petite quantité et de qualité trèsmédiocre.
Le yama-ouroushi, qui pullule, ressemble beaucoup à V ouroushi cultivé ; mais les Japonais savent
* L« picole vaut 60 kilogrammflfi'
bien Je reconnaître et l'expulsent avec soin des plantations.
Le véritable arbre à laque n'est commun que dans la partie orientale du Japon; la province de Ëtshizen, Yoshino dans la province de Yamato, Saïgo et Yamagata dans la province cle Dewa, Nambou et Foukouoka dans la province d'Oshiou, sont les pays qui fournissent le plus de i^ernis de laque.
Les laques supérieures viennent de Yoshino; mais les laques de qualité courante dans le commerce sont tirées de la province d'Efshizen; c'est aussi dans cette province que l'on va chercher les ouvriers et les peintres sur laque, les plus habiles et les plus renommés du Japon.
Les Japonais fabriquent, pour leur usage personnel et quotidien, une infinité d'objets laquée unis et sans ornements : ce sont presque tous les ustensiles de ménage, depuis la boite à riz jusqu'à la cuvette de toilette. Ces objets très-joliment travaillés ne demandent pourtant pas un grand talent de la part de l'ouvrier ; mais les laques fines enrichies de dessins, celles que les Japonais appellent maki-é et dans la préparation desquelles entre l'or en poudre, sont fabriquées par de véritables artistes.
Je suis entré bien des foisi dans les ateliers de Tama-ya ou de Sôôdjiro, les deux grands fabricants de Vokohama, et j'en suis sorti émerveillé de l'adresse et de la légèreté de main des ouvriers
employés dans ces maisons de premier ordre.
Les objets destinés à être laqués sont fabriqués en bois blanc excessivement mince et ajustés avec une perfection inouïe, dont les Japonais, les meilleurs ébénistes du monde, ont seuls le secret.
Le laque est d^abord appliqué au pinceau par couches successives plus ou moins nombreuses, qu*il faut laisser sécher plus ou moins longtemps, suivant le degré de température.
Lorsqu'on arrive à Tomementation, les dessins préalablement faits sur du papier de soie sont enduits de vernis de laque et appliqués rapidement et avec force sur Tobjet, qui en garde une empreinte humide. C'est alors qu'apparaît l'artiste véritable; avec un fin pinceau trempé dans la poudre d'or impalpable, il repasse tous les traits fraîchement imbibés de vernis. Ce travail fait, il faut laisser sécher au moins vingt-quatre heures, puis recommencer de la sorte jusqu'à ce qu'on ait obtenu l'épaisseur désirée. Le peintre aura plus tard à parachever son œuvre ; mais en attendant, il la remet provisoirement entre les mains du polisseur.
C'est d'abord avec de la poussière de charbon de bois à'ouroushi que le polissage se fait, puis avec une poudre blanche dont je ne connais pas la composition. Quand toutes les parties sont bien unies^ le peintre retouche une dernière fois les dessins, pose les ornementations finales et passe l'objet à un
B lJ-.l^ M -iJ LJ ^-.C.
ouvrier chargé de le terminer par un coup de vernis an tampon.
Un travail aussi minutieux demande beaucoup de peine et passablement de temps ; il est aisé de le comprendre, et les prix exorbitants des belles laques s'expliquent facilement.
Tama-ya, homme fort aimable et, je crois, trèsconsciencieux, me disait, quand il me voyait m*extasier sur la beauté de ses produits : a Je voudrais ne pas laisser péricliter Tart de laquer; aussi fais-je en sorte de fabriquer dans les meilleures conditions. Je vends cher, et vous ne m'achetez rien, préférant de vieilles laques aux miennes; vous avez raison, rien ne vaut les vieilles laques ; mais si je voulais fabriquer comme autrefois, je serais forcé de quadrupler mes prix, et je ne vendrais pas. J'ai ici une quantité de confrères dont la concurrence est d'autant plus déloyale qu'ils déconsidèrent notre industrie aux yeux des Européens. Il n'y a rien à faire pour arrêter le mal, et si la monomanie de l'exportation dure encore quelques années, d'ici à peu nous en arriverons, comme les Chinois, à ne plus façonner, au lieu de boites laquées, que des boites en carton peint. »
Tandis que le commerce de la soie et l'industrie des laques vont en mourant, la culture du thé se développe ; l'exportation de la feuille parfumée augmente considérablement chaque année et commence
à lutter avantageusement avec le thé du Yang-tse- Klang.
L'agriculture en général progresse rapidement; les cultures se multiplient, des fermes modèles s'élèvent sur plusieurs points, le gouvernement les patronne et les soutient par des subventions.
Déjà les prairies artificielles, trèfle, luzerne, etc., qui réussissent à merveille, peuvent nourrir pJus de trente mille tètes de bétail, et je ne doute pas que d'ici à peu de temps le Japon ne devienne, sinon la Normandie de l'extrême Orient, — ce ^ue ne permettra jamais la nature de son sol, — du moins une contrée suffisamment fertile, où l'Européen trouvera facilement à garnir sa table sans trop avoir recours à la boîte de fer-blanc ' .
1 Conserrei alimenfairei.
LE JAPO\ PITTOBESQUE. 185
Kamakoura. — Pas un mot du Daibouts. — Les lutleurs. — Une lutte mémorable. — Promenade sentimentale. — De pieuses pèlerines. — Le cbemin de croix japonais. — Dîner charmant. — Départ imprévu.
Mes occupations du bord et mes recherches à terre ne me laissant guère de temps libre, je ne fis pendant ces quelques jours que de rares et courtes visites à la famille Mitani; c'est à peine si je vis 0-Hana. Quant à Marcel, il ne perdait pas une occasion d'aller prendre une leçon de japonais, et chaque soir il me disait en rentrant : a Quand irons-nous à Kamakoura? La fille de Mitani en rêve. — Nous partirons après-demain, lui dis-je enfin ; préviens demain ton amie, et retiens des djïn-riki-cha. d
Un beau matin nous partîmes; la bande joyeuse se composait du jeune ménage, d'Ouyeno, de sa femme, d'0-Hana-san et des ce frères japonais » . Les femmes, vêtues de fraicbes toilettes, étaient charmantes ; 0-Hana n'avait jamais été si jolie ; ses
f \*,VVv J ^f.
grands yeux veloutés, voilés d'une teinte de mélancolie, avaient une expression indéfinissable.
Sept djin-riki-cha bien traînées et bien poussées par des hommes choisis nous transportèrent en moins de cinq heures au village de Kamakoura.
Je n'entreprendrai pas la description d'idoles et de temples qui ont élé déjà bien des fois décrits; la pierre d'Omanko-sama est du reste par trop pittoresque pour en essayer le moindre croquis. Quant au Daibouts' et aux divers temples de ce pays, tous les lecteurs qui s'intéressent au Japon les connaissent aussi bien que moi.
C'était par hasard un jour de fête ; les voyageurs arrivaient en foule, moins pour faire leurs dévotions en ces lieux consacrés que pour assister' à des luttes annoncées , paraît-il, depuis plusieurs semaines.
Les Japonais sont très-amateurs de ce genre de spectacle. Autrefois les lutteurs étaient gens très-considérés, et plus d'une fois ils jouèrent dans le* pays un rôle important.
C'est ainsi qu'en l'an 705 *, ils décidèrent en quelque sorte des destinées de l'empire ; voici de quelle façon : De même qu'en France, on disait autrefois : Le roi est mort, vive le roi I au Japon, la succession au trône des Mikado avait ordinairement
1 Vingt-trois au avant J. G.
lieu sans trouble, sans bruit et sans contestation. Pourtant il advint qu'à la mort du mikado Souining-tenno, ses deux fils, sans doute jumeaux, -entrèrent en compétition.
Il fallait ou se partager le gouvernement, et aller ainsi à rencontre des traditions, ou s''en remettre à - «-"^ > vvv\. une décision suprême : les lutteurs furent chargés de faire connaître le jugement de Dieu.
Chaque prétendant choisit un champion ^ , et après une lutte aussi mémorable dans les fastes japonais que le combat des Horaces et des Curiaces à Rome, le frère vaincu dans la personne de son représentant se soumit et abandonna loyalement à son frère vainqueur sa part de rhéritage paternel.
Plus tard, un certain Kiyobayashi fut proclamé arbitre général des lutteurs du Japon et prince des Lions ; il fit un code des coups licites et reconnut quarante-huit chutes comme valables. Les luttes-'^-' faisaient alors partie des fêtes religieuses d'automne qui avaient lieu chaque année, après la moisson, à Nara, Tancienne capitale. A partir de 1606, ces jeux commencèrent à devenir moins en honneur; puis, petit à petit, ils arrivèrent à cesser d'être obligatoires dans les cérémonies du culte.
Les Japonais n'en continuèrent pas moins à être
1 Temano-Koo^haya et Nomino Soukonnë. Ce dernier fat vidoriein «t reçut, entre antres rtfcompeniei, les biens de son adversaire.
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fanatiques admirateurs des champions invincibles, et la lutte, pour n'être plus un exercice patroné officiellementy n'en demeura pas moins, comme je Taî déjà dit, fort estimée jusqu'à nos jours.
Kamakouraest, entre beaucoup d'autres pays, Tun des points de rendez-vous des lutteurs, dont les jeux ne manquent jamais d'attirer un nombreux public.
Le lutteur japonais est un type curieux qui n'a aucune ressemblance avec nos lutteurs et gymnasiarques européens ; rien de ce que nous avons vu dans les cirques ou les arènes ne peut nous donner ^ une idée de ces mastodontes humains, dont la masse 1 * seule fait la valeur. Tandis que nos acrobates brillent par leur souplesse et leur agilité, qui les servent souvent plus que la force physique, le lutteur japonais, exclusivement dressé pour la lutte à bras le corps, ne compte que sur son poids, cause unique de sa stabilité.
11 faut voir ces monstrueux amas de chaic se mouvoir lentement dans la carrière ; le corps nu jusqu'à la ceinture, les jambes et les pieds également nus, ils procèdent avec une solennelle lenteur aux divers préparatifs de l'action -
Enfin, chacun, assis carrément sur ses énormes
^ bases, se met en position, et attend l'attaque; les
deux champions s'eutre-regardent pendant plusieurs
minutes, se guettent mutuellement; on ne sait
lequel des deux se décidera à donner le premier Tassaut; tout à coup, Tune des masses s'ébranle, se -'Vo^., meut lourdement en arriére pour prendre du champ et s'élance en avant. D'abord le mouvement est lent et pénible, puis bientôt, sous Faction de la pesanteur, -^>>^-'-^' la vitesse s accélère, et, semblable à une boule immense lancée sur un plan incliné, l'assaillant roule avec une indescriptible impétuosité sur son adversaire. Si le choc a lieu, il est terrible ; ces deux corps, en se rencontrant, produisent un son flasque, désa- ~ r^'j^x gréable à Toreille. Quelquefois un simple mouvement de côté fait par Tassailli le sauve de la bousculade, et l'autre , ne pouvant arrêter à son gré l'impulsion donnée à sa personne rebondie, va lour — dément frapper du flanc dans les cordes de Ten- -^--'•^ ' ceinte.
Mais ce n'est là qu'une entrée en matière destinée à égayer le public ; bientôt les deux adversaires s' étreignent, se pressent, s'étoufient pour ainsi dire; -4'^.* la sueur ruisselle, les respirations sont haletantes ; -ovj. , enfin, au bout d'un temps plus ou moins long, l'un des colosses oscille sur sa base et tombe lourdement, entraînant dans sa chute son vainqueur énervé. "^^ '^ - '■' '- ^
Il y a quelque chose de répugnant dans cette exhibition, et je n'ai point trouvé à ce spectacle l'attrait et le plaisir que je m'y promettais, d'après les récits enthousiastes de mes compagnons japonais.
L'affluence des curieux était extraordinaire; à
chaque instant on voyait arriver de nouvelles bandes dans le costume pittoresque des voyageurs, le kimono relevé au-dessus du genou, le petit sabre à la ceinture et le bâton à la main.
Les temples regorgeaient de visiteurs, et les yadoya étaient prises d'assaut. Des amis de la famille Mitani nous offrirent une gracieuse hospitalité, ce qui nous évita Tennui et la peine de chercher un gîte difficile à trouver.
Afin d'arriver plus facilement à l'arène, dont les abords étaient encombrés , nous avions laissé ces dames, enchantées, du reste, d'aller de leur côté faire leurs dévotions aux divers temples du pays.
0-Hana tenait particulièrement à se prosterner devant un saint en qui, parait-il, elle avait une confiance toute spéciale.
La lutte ne nous charmait qu'à moitié ; — Talmosphère des foules n'a jamais été de mon goût; — Marcel, partageant mon avis, me proposa de laisser là nos bons amis et d'aller chercher quelque site champêtre où nous passerions tranquillement la journée, le crayon à la main.
Après quelques minutes de marche, nous arrivions à un ravissant petit temple perché au sommet d'un monticule et ombragé d'arbres majestueux, ce Quelle charmante Chartreuse où l'on passerait doucement la fin de ses jours ! me dit Marcel ; arrêtons-nous ici.^
Tandis que nous avisons un coin où nous pour-
irons nous installer commodément pour causer et dessiner, s'il y a lieu, voici venir de pieuses pèlerines qui gravissent la montée par une longue suite ;J^ de degrés pratiqués dans le roc, du côté opposé à celui que nous avons pris pour arriver.
Marcel, qui, par une bonne raison sans doute, a aleviné quelles sont les promeneuses, rit sournoise- 2>U ment dans sa barbe.
ce Mais c'est un rendez-vous ! lui dis-je en reconnaissant tout à coup nos amies.
— Non, je t'assure...
— Alors cacbons-nous pour les épier et voir ce qu'elles vont faire. »
Un épais rideau de tamariniers nous servit d'abri . 0-Hana montait la première en courant, un gros paquet de feuilles vertes à la main; ses yeux, en arrivant sur la plate-forme, firent le tour du demicercle dans lequel s'élevait le temple ; elle parut étonnée de ne voir personne, et son front s'assombrit visiblement. Je pinçai le bras de mon voisin.
tt Ah ! mon gaillard, c'était, il me semble, un coup — monté, et tandis que, dans le simple but d'admirer la belle nature, tu m'entraînes ici, bon apôtre, la petite mijaurée, sous prétexte de pèlerinage, conduit ses compagnes à un rendez-vous amoureux. Tu ne bougeras pas d'ici ; ce sera ta punition. »
'Les trois femmes, pendant ces pourparlers, avaient commencé leurs dévotions ; chacune à son tour
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tV.olN^ *^'-'«-
allait déposer une feuille verte sur Fautel du dieu, sonnait la cloche du temple, jetait un djou-mon-sen ' dans le tronc, se prosternait par trois fois, puis redescendait au bas des degrés pour remonter en s'agenouillant à chaque palier et refaire encore les mêmes génuflexions.
A la première descente, Marcel, croyant à un départ définitif, s'élança hors de sa retraite; je le retins heureusement, car à ce moment même 0-Hana se retournait pour continuer son espèce de chemin de croix.
Les paquets de feuilles étaient gros ; pour les épuisef , il eût fallu, Dieu sait, combien de temps; au bout d'un quart d'heure, fatigués de notre rôle d'observateurs, nous allâmes, quand les trois femmes tournaient le dos, nous asseoir sur les marches du temple; 0-Hana nous aperçut la première, mais elle affecta de ne rien remarquer et arriva jusqu'à nos pieds, les yeux baissés ; quant à sa sœur et à leur amie, elles furent un peu décontenancées; prises à Timproviste, elles éprouvèrent une fausse honte, et hésitèrent pendant une seconde à continuer leur pieuse et fatigante promenade; sur nos instances pourtant, elles se remirent en besogne et achevèrent tranquillement et avec une bonne foi admirable l'exécution de leur vœu!
\ Petite monnaie de cuivre^
Lorsque toutes les feuilles furent déposées une à une sur l'autel du dieu, il était tard, etTheure de rentrer avait sonné depuis longtemps.
Le dîner, préparé avec un soin particulier en notre honneur, fut charmant et d'une gaieté folle; on chanta, on raconta des histoires; Ouyeno, légèrement gris, ne parlait de rien moins que d'accompa- gner les Français dans leur pays, avec sa femme et sa belle-sœur. Une heure du matin nous surprit au milieu des tasses de thé et des fioles de saké.
Merci , ô mes hôtes de Kamakoura , merci de votre accueil fraternel et plein de bonhomie; si jamais une fantaisie voyageuse ou quelque intérêt vous poussait à traverser les mers pour aborder notre continent, pensez à vos amis d'un jour; venez dans mon yasikij à Tombre des verdoyants coteaux de la Bourgogne, venez ! Vous m'avez comblé de soins et de prévenances, vous m'avez grisé de votre ~ blanc saké; je veux vous offrir l'hospitalité française, je veux vous enivrer de mon vieux vin vermeil.
La nuit fut courte; au premier chant des coqs, Marcel était debout.
tt Alerte! » me criait-il.
D'un bond je fus sur pieds.
tt Le feu est-il à la maison ? lui dis- je en me frottant les yeux .
— Il s'agit bien de feu, nous partons.
'.L«^ \^ - — Au diable soit le noctambule!
— En route, te dis-je !
— Quelle mouche te pique?
— Il n'y a pas plus de mouche que de feu, il y a mes chronomètres...
— Eh bien, tes chronomètres ne peuvent-ils pas vivre sans toi?
~ — Hélas ! en ce moment ils agonisent; les petites bêtes sont à bout de force; quelques heures encore,
et tout sera fini.?)
En d'autres termes, M. Tofficierxhargé des montres a oublié en partant de charger un camarade de -j-^ j^ ^ - remonter ses « patraques », et voilà, pour cette .^ * belle étourderie, une partie avortée... tête de Ji-
notte...
Tout en maucrréant, je m'habillais à la hâte; le cas, sans être absolument grave, méritait, pour le principe, qu'on essayât d'y remédier.
ic Espères-tu arriver à temps?
— Oui, il est cinq heures ; si je puis être à bord vers dix heures et demie, l'honneur est sauf.
— Partons donc, v
Déjà nous étions prêts, mais il fallait prendre
congé de nos hôtes et prévenir nos compagnons ; la
difficulté était de leur faire saisir la situation ; les
braves gens ne comprenaient absolument rien à
'^^'/: -^ notre boutade. 0-Hana vint à notre aide :
" IVe voyez-vous pas, dit-elle à ses compatriotes,
avec le ton d'autorité qu'elle^ savait si bien prendre à Foccasion , que vous retardez les idjin-san , par toutes vos sottes questions? S'ils veulent rentrer sans plus attendre à Yokohama, c'est qu'ils ont, sans doute, une bonne raison pour cela ; vous n'y com- •prenez rien. »
Puis, se tournant de notre côté :
« Nous partirons quand il vous plaira. «
La bande docile obéit. Les paquets sont faits en un clin d'œil, les adieux sont précipités. On mange s^'^^-*^v1sur le pouce les reliefs de la veille, et à six heures un quart nous roulons à toute vitesse dans la direction de Yokohama.
Nos traîneurs, affriolés par la promesse d'un pour- - Ci^Cc^ boire itchiban a de première classe » , brûlent la -^K^/ route quand ils sont en plaine ; malheureusement de fréquentes montées viennent à chaque instant arrêter leur élan ; Marcel tire fiévreusement sa montre dix fois par minute; plus qu'une heure, plus qu'une demi-heure ; enfin nous arrivons à Vat^ toha^ française. Sans prendre le temps de payer nos véhicules, nous sautons dans un^un^ '. — Sendo, en avant; au bateau de guerre français; aîakoul aîakou! vite! vite! Et le sendo de s'escrimer. Au mo- - i ment où l'officier de quart, étonné du prompt retour
1 La cale française.
^ Batean.
^-ixV vv»">-
. ../ TcA.-* des voyageurs, nous reçoit à la coupée, onze heures piquent * .
«Trop tard ! s'écrie le Breton avec désespoir; puis, sans s'arrêter une seconde, sans serrer la main que lui tendent des camarades , comme un homme saisi d'une colique terrible et subite, il se précipite verssa chambre. Mais une exclamation joyeuse arrive clairement jusque sur le pont, et bientôt MarceLreparait, le teint allumé, la tète ébouriffée : * ' ' ' a Ils marchent, crie-t-il, ils marchent encore 1 »
Le quartier-maître de timonerie Kerlaradec, gravement occupé à nettoyer les lampes à la porte du carré, regardait celte scène, énigmatique pour tout le monde, d'un œil demi souriant; sa bonne et franche figure s'épanouissait d'une joie secrète.
a Tiens, dis-je à Marcel en lui montrant Vexcellent garçon, voiôi la fée qui a sauvé tes petites bêtes. L'officier des montres se frappa le front.
tt C'est vrai , dil-il , je n'avais pas pensé à ICerJaradec ; une autre fois je dormirai sur mes deux oreilles. Ah ! si j'étais ministre de la marine, Kerlaradec serait... mais je ne suis pas ministre de la marine... C'est égal, au prochain conseil d'avance- ., ..^ ^ ^ ment, je lui revaudrai cela. »
' Eipreuion maritime.
LE JAPON PITTOnESQDE. lOI
Rappel en Chine. — Séparation. — Lettre d'O-Hana. — Kobé. — Osaka. — Soirée dans une yadoya. — Divin chambertin! — Les Guècba. — Une chibaî-ya, — Bain en nombreuse société. — D'Osaka à Foushimi en bateau â vapeur. — Traversée accidentée. ^ Conversations diverses. — Flegme japonais. — Arrivée i Kiyoto. — Ifarouyama.
Le moment OÙ nous allions être rappelés en Chine, pour de là , peut-être, rentrer en France , était proche. Notre commandant, sous le coup d'une dépêche télégraphique lui ordonnant d'appareiller dans les vingt-quatre heures, n accordait déjà plus à ses officiers la permission de s'absenter de Yokohama.
0-Hana, à qui Marcel n'avait jamais répondu catégoriquement sur Féventualité d'un départ plus ou moins rapproché , semblait pressentir un grand chagrin; son exquise sensibilité féminine ne lui permettait pas de se tromper.
Depuis quelques jours je remarquais chez notre douce amie une sorte d'inquiétude qu'elle ne pou-
Tait dissimuler; son grand œil noir légèrement voilé de larmes nous interrogeait anxieusement; elle brûlait de faire des questions et tremblait d'apprendre une mauvaise nouvelle. Souvent, à Theure de notre visite quotidienne, je la voyais de loin, épiant notre arrivée ; mais lorsque nous entrions, elle avait disparu. Je découvris bientôt le pieux manège de Fenfant; dès qu'elle apercevait son ami, confiante en la puissance des Kami, elle allait, dans sa naïve candeur, se précipiter aux pieds de la petite idole de sa chambre, la supplier d'empêcher ou de retarder au moins le coup fatal.
Cl Que feras-tu, quand il faudra partir? disais- je à Marcel. Auras-tu la force d'aller porter cette nouvelle à la tendre fillette?
— Oui, me disait-il, ce sera pour moi une amère jouissance; et puis ne lui dois-je pas celte dernière satisfaction? pourquoi briser ce cœur d'enfant en jouant Tindifférence? Pourtant.. % ne lui ai-je pas assez fait de mal déjà, en laissant se développer cette affection sans issue et sans espoir? Au lieu d'attiser encore cet amour par les épanchements des adieux, ne vaudrait-il pas mieux passer pour un ingrat ? »
Le lendemain de cette conversation, un soir des derniers jours d'avril, l'ordre de départ arriva.
Je l'appris à Marcel, a II fallait s'y attendrez , me répondit-il tranquillement d'abord; puis, à Tidée de se séparer d'O-Hana, il sentit son courage &iblir; il
redoutait les larmes de son amie et n'osait affronter ce naïf désespoir.
Quel parti prendre? Je l'engageai à rester à bord et descendis seul à mon heure habituelle; je pris machinalement la route du Benten, et me livrant au hasard, espérant peut-être trouver dans Tinspiration du moment les moyens d'annoncer à nos bons amis que nous ne les verrions plus, j'allai comme de coutume frapper au magasin.
J'affectai une gaieté peut-être exagérée ; pour moi, du reste, la satisfaction n'était pas feinte ; la perspective de rentrer en France dans quelques mois, après plus de deux ans d'absence, me remplissait d'une douce allégresse.
O-Hanane s'y méprit pas; son cœur se serra; elle fondit en larmes et ne me dit pas un mot de Marcel. Je la quittai néanmoins sans explications.
Nous devions partir vers dix heures du matin ; à neuf heures et demie nnjbuné accosta à bâbord ; le sendo remit à l'un des timoniers de quart un pli à l'adresse de mon ami, et poussa du bord sans attendre de réponse.
Marcel déroula en tremblant le soyeux papier japonais : c'était une lettre d'O-Hana ; voici sa traduction littérale :
a C'est en vain que tu as voulu me le cacher, lui disait-elle ; c'est en vain que j'ai imploré les Kami; tu pars, je le sais; le coup que j'ai ressenti au cœur,
en te voyant hier matin pour la dernière fois, m'a révélé que Fheure par moi si redoutée allait bientôt sonner.
ce seigneui* de mon âme, as-tu i^ompris tout mon amour? Tu pars, et tu laisses ta <( petite fleur » que tu chérissais tant ; tu vas vers les lointains rivages de ta belle patrie.
tt Pourquoi ne pas me permettre de t'accompagner? Je serais ton amie, ta servante fidèle, ton esclave soumise. Pauvre créature, je m'étais fait de trop douces illusions, j'avais pensé, folle, toujours te conserver.
a Adieu donc, toi que rien ne peut retenir, toi qui seras mon unique pensée; sois heureux; que les Kami et Hotoké te protègent sur la mer perfide. Mais, je t'en conjure, au milieu des femmes de ta race, n'oublje pas la fille du Benten qui t'a donné sa vie et qui regrette de n'avoir pu te prouver sa tendresse. ))
Nous partîmes ; les trois cent soixante milles qui séparent Yokohama de Kobé furent vite parcourus ; le temps nous favorisa; trente-deux heures après notre départ, nous laissions tomber l'ancre dans le joli petit port de Hiogo.
Depuis longtemps j'avais formé le projet, avec quelques-uns de mes camarades, de saisir la pre-mière occasion favorable pour aller visiter la grande ville d'Osaka. Nous avions demandé à l'autorité
japonaise Tautorisation de pousser notre excursion au delà des limites du territoire ouvert aux Européens, et d'aller jusqu'à Kiyoto, la ville sainte.
Outre les curiosités ordinaires de cette vieille cité, un intérêt tout nouveau attirait alors une affluence considérable' de voyageurs dans ses murs. Une exposition universelle, organisée, disait-on, avec beaucoup dégoût, et installée dans le Goshio*, abandonné depuis 1870 par le Mikado, offrait pour la première fois un ensemble très-complet des innombrables produits de Tindustrie et de lart japonais.
Marcel, mon inséparable compagnon de promenade, regrettait encore trop Yokohama ; il était trop plein de ses chers souvenirs pour penser à prendre des distractions ; il ne pouvait songer sans une tendre mélancolie à sa jolie fleur du Benten, sa rieuse compagne, son joyeux petit professeur de japonais; ses larmes l'avaient plus violemment impressionné qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même ; il trouvait le deuil de la séparation encore trop récent pour se mêler déjà aux plaisirs de ses ardents et trop évaporés -- 5^^*. compatriotes.
Après une journée d'hésitation, certain, d'ailleurs, de ne pas retrouver plus tard une aussi bonne occasion de visiter cette province importante du Japon, il céda à nos pressantes sollicitations et se laissa entraîner.
> Paldf habité par la Mikado joiqa'en 1870.
Osaka est une des plus grandes villes de Tempire; placée au fond du golfe formé par rextrémîté est de la mer intérieure, elle est dans une situation remarquable à tous les points de vue. Reliée depuis déjà longtemps à Kobé par une voie ferrée de quarante kilomètres, elle vient de l'être tout dernièrement à Kiyoto par un chemin de fer qui se prolongera plus tard jusqu'à Yokohama et rejoindra la ville de Yeddo.
Notre relâche à Kobé devant être de douze jours, liberté de manœuvre est accordée à Tétat-major pour faire le voyage de Kiyoto, à la condition, toutefois, que le service n'en souffre pas. Pour cela il suffit de s'entendre : on peut se diviser en deux bor-
- dées; puis, ceux des officiers qui, d'humeur plus sédentaire, ne tiennent pas à se promener, offrent
- gracieusement de remplacer les vagabonds, à charge de revanche, bien entendu. Bref, tout s'arrange pour le mieux ; notre bande se compose du docteur, de Sylvain, jeune enseigne de vaisseau, enfin- des deux u frères japonais w .
Partis de Kobé vers midi, par un soleil radieux, nous débarquons une heure après à Osaka, sous une pluie battante ; c'est de mauvais augure, mais il n'est plus temps de rétrograder.
Les Djin-^ri'ki nous entourent :
(nldjin-san, idjin-san^ nous crient-ils de toute part.
— Combien pour nous tramer jusqu'à Kiyoto?
— Cinq rio par djin-^ihi-cha, un rio pour chaque iraineur supplémentaire.
— C*est irop cher.
— Nous n'irons pas pour moins. Il pleut; les chemins sont mauvais ; c'est une course très-pénible. Non, nous n'irons pas.
— Cela nous procurera le plaisir d'attendre ici le retour du beau temps, y»
Tandis que le docteur et Sylvain, dont les heures sont comptées, discutent et consentent enfin à payer le prix demandé, deux fois trop élevé, les a frères japonais » filent, non sans avoir souhaité à leurs com- l^^^.^ pagnons pressés les plus heureuses chances. otsy^^c^u.-
Bientôt nous faisons notre entrée en ville, triomphalement, sac au dos et parapluies déployés.
Osaka, qui se nomme aussi Naniwa, — fleur des vagues — n'est point une ville très-curieuse ; à cheval sur Kamo^gawa, fleuve immense, ses grandes rues courent parallèlement à perte de vue en se coupant à angle droit, avec une désespérante régularité.
De loin en loin des canaux non moins droits et non moins parallèles ; quelques beaux magasins de bibelots, où les Eu.ropéens de Kohé viennent faire leurs achats; des temples comme partout, une assez ' belle citadelle sur une élévation ; enfin l'hôtel de la monnaie. Outre cela, rien que nous n'eussions déjà vu cent fois et que je n'aie décrit ailleurs. Je né m'arrê-
terai donc pas à en faire Tobjet d'un chapitre spécial.
L'état du ciel ne nous permettant guère de monter à la citadelle ou d'aller voir frapper des riOj à moins de nous déguiser en canards mandarins , nous résolûmes d'employer la soirée à continuer nos études de mœurs, après nous être, toutefois, enquis des moyens économiques et commodes de gagner Kiyoto le lendemain matin.
Nous traversions un pont ; un écriteau indioateur se dressait de l'autre côté ; deux ou trois founé k vapeur se préparaient à démarrer.
« Capitaine, où vont ces « vaisseaux » ?
— A Foushimi.
— Quand partent-ils ?
— Tada-ima, à l'instant même.
— C'est trop tôt; demain, à quelle heure?
— Neuf heures, midi, trois heures.
— /orocAe,.bien, c'est parfait. — Sayonara, au revoir. »
Nous voilà renseignés ; de Foushimi à Kiyoto, la route est courte; il s'agit maintenant de trouver un gîte pour la nuit dans une maison honnête et confortable.
Combien la pluie est désobligeante! Les indigènes me font l'effet d'être moins polis, moins aimables qu'en d'autres lieux. D'où viennent cet air contraint? ce regard oblique? Serions-nous en pays ennemi? Non, ce sont bien encore nos bons Japonais.
Mais de sombres souvenirs me reviennent en tête : c'est ici le théâtre du dernier des drames sanglants qui ont altristé les premiers temps de notre séjour au Japon ; c'est ici, ou dans les environs, qu'en 1868, une chaloupe de guerre française a eu son équipage presque entièrement massacré. Ce triste fait serait-il encore présent à la mémoire de ces braves gens? Se tiendraient-ils toujours sur la défensive, craignant des représailles? C'est un enfantillage, et tout bien considéré, notre mauvaise humeur seule nous fait voir sous de vilains aspects les choses et les gens.
Tout en devisant, tout en demandant aux passants qui nous semblent de bonne composition l'adresse d'une yadoya ci comme il faut » , nous arrivons à un hôtel européen, dont un gros Anglais, — le propriétaire, sans doute, — veut absolument nous faire les honneurs. Mais ce n'est point notre but ; boire du wiskey dans des verres à patte, manger du ros- -^'.o.^ /v^^. bif avec des fourchettes de ruolz, n'est pas du tout ce que nous avons rêvé.
Nous voulons déguster le thé jaune dans des tasses minuscules, et nous enivrer de saké blanc; nous voulons avant tout manger le riz japonais avec les baguettes gastronomiques; nous voulons, en un mot, vivre au Japon de la vie japonaise.
L'homme aux cheveux de filasse, stupéfait, scan* '-^cKyir\^ dalisé de l'indifférence avec laquelle ses offres sont
is
écoutées, ne cherche même pas à nous retenir, et
c\ ,^^ GAiJB. -. regarde d'un œil ahuri les deux insensés qui, méprisant la science de sa cuisine, sont déjà repartis à la recherche d'un gâte-sauce indigène.
Mais voici un vaste établissement; c'est évidemment celui que nous cherchons ; large devanture, petits tas de sel à la porte, immense chambre d'entrée
.!, V - " où se prélassent, assises, couchées, msmgeant, causant, fumant, buvant, dormant, plus de cinquante personnes de tout âge et de tout sexe ; nombreuses né-san au visage mutin, trottinant dans ce pêle-mêle; fourneaux dans le fond; pâtisseries et boudins en
^^ ... - v-~ montre; oui, c'est bien là certainement le grand hôtel du lieu.
^. ; . , i- ~ Entrer, dégoiser notre répertoire japonais, demander le manger, le coucher et le reste ; faire notre prix, en caressant le menton des servantes, est l'afiaire d'un instant.
Tout est pour le mieux ; un détail pourtant préoccupe notre hôtesse : — Idjinsan anata-gatani ii mahoura wa arimasen, dit-elle avec insistance — Qu'est-ce? des oreillers.
11 y a six mois — rohka^etsou mat — un étatmajor américain s'est abattu dans sa yadoya; les Danna-san étaient enchantés, tout était délicieux-, le riz succulent, le poisson cuit à point, le thé parfumé, le saké délectable ; ces seigneurs avaient apporté du houdo'chû — vin — qui partait comme des pé-
tards*. Après avoir beaucoup chanté, après avoir trinqué à tous les États de TUnion, Theure du coucher arrive.
<i Je veux un oreiller, dit Tun; nous voulons des oreillers, répondent les autres en chœur.
— Mais, mes seigneurs, vous en avez !
— Qu*appelez-vous des oreillers?
— Ces makoura laqués , tout brillants et tout neufs !
— Vous plaisantez. «
Et en moins de cinq minutes, voilà la maison sens dessus dessous - les honorables gentlemen veulent des oreillers; que faire? Il ny en a pas. Le vacarme réveille les voyageurs, les voisins accourent; le charivari va dégénérer en émeute, quand une servante avise une botte de paille de riz, Tenroule dans un vieux kimono et la présente aux citoyens du nouveau monde. Cet expédient calme les entêtés; chacun, muni de sa botte de paille, rentre derrière son paravent et s'endori à la satisfaction générale. Mais Témotion a été grande ; on a craint un conflit sérieux, et la digne oba-san ne voudrait pas voir aujourd'hui se renouveler cette scène.
ce Tranquillisez-vous, la bonne mère, lui dit Marcel, en lui montrant nos couvertures de voyage soigneusement roulées ; voici nos oreillers ; si vous n'avez
' Du cbampagM.
rien de mieux à ilous offrir, nous nous en contenterons ; en attendant, servez-nous à manger, n
Au Japon, la table est vite dressée, pour une bonne raison, car la plupart du temps il n'y en a pas, et le souper s'installe par terre, sur les nattes blancbes du plancher.
Bientôt ces messieurs sontservis; une petit baquet rond, en bois, bien propre, contient le riz dont nous
- mangerons de pleines écuelles en guise de pain. Les différents mets de notre « Balthazar » : poisson cuit, poisson cru, volaille coupée en menus morceaux, gâteaux de mille espèces et de mille couleurs, fruits et friandises en tout genre, sont placés dans des plats grands comme nos soucoupes de France.
Deux jeunes mous'mé préposées à notre service nous présentent de petites assiettes pleines de riz, de gentilles baguettes bien propres, et nous engagent à nous asseoir.
Alors c'est une comédie ; Marcel, plus souple, s'assied gravement sur ses talons ; quant à moi, après des efforts inouïs pour arriver à prendre une posîtiou
-^ empreinte de couleur locale, je réussis à tomber lourdement sur la partie postérieure de mon individu, en projetant les deux jambes au milieu de la
~ symétrie du couvert.
Ma chute allume chez nos jolies servantes un rire bruyant; elles se tiennent les côtes et vont peut-être, dans cet accès d'hilarité, se roulerpar terre, quand
Oba-san compatissante vient mettre un terme à leur -fvv^ joie irrévérencieuse , en m'apportant un taïkOj sorte de tambourin en bois laqué, haut de 25 à 30 -ij-«A/ centimètres, sur lequel je m'arrange démon mieux.
Une fois commodément installés, nous faisons honneur à la cuisine du cordon bleu de Tendroit et |v<---*^'. ^'' lui envoyons de temps en temps nos compliments. Mesdemoiselles Karou et 0-Tchi-o, nos femmes de chambre, s'acquittent en conscience de leurs devoirs, tout en riant sous cape de la façon gauche dont les hommes deTOccident se servent des baguettes qu'elles savent si bien manier.
Au bout d^une heure d'activé mastication, nous nous déclarons satisfaits; pourtant il nous manque quelque chose ; quoi ? Marcel se tâte les côtes et se -?• frappe le front; pendant ce temps-là, mon sac est débouclé, et j'en tire, ô surprise !... une bouteille de chamberlin. Marcel se prosterne.
O vin béni de mon pays , roi des tables royales, * à quatre mille lieues de la terre natale, que tu nous parus délicieux ! Après avoir traversé les mers, passé par le climat terrible de la basse Cochinchine et du Tong-kin, après avoir souffert sous ces zones torrides, ton riche tempérament t'a permis de rependre toute ta vigueur, et sous le ciel clément du Japon tu es redevenu ce que tu étais autrefois, le vrai nectar des humains.
Pendant que nous vidons cette excellente bou- -
teille en racontant des farces à nos rieuses servantes, la nuit s'est faite et la pluie continue. Que faire afin de passer la soirée ? Nous serions heureux de trouver un complaisant causeur pour nous donner quelques détails sur Osaka, son origine, son histoire, sa situation actuelle, et nous conter les vieilles légendes du pays.
Malheureusement nos folâtres né-san sont peu lettrées, et nos questions n'obtiennent pour toute réponse que des rires bruyants et peu motivés. Décidément la gent mous'mé du Japon ne brille pas plus que celle de nos te maritornes » d'auberge par rérudition et les bonnes manières.
Il faut donc se résigner à les prendre telles qu'elles sont et chercher à tirer de leur société toute la somme de distraction qu'elles sont capables de nous procurer.
Le mot de chibaï-ya est prononcé, à la grande joie des donzelles, dont l'essaim babillard s'est empresse d'abandonner les autres voyageurs, pour entourer curieusement les Européens. Nous envoyons quérir les guécha, sans lesquelles une chibaî^ya n'aurait pas plus de mérite qu'un quadrille sans violons.
Chibaï-ya vient de chibaV — « théâtre » — et de ya — « maison ». — Ce mot, employé improprement
' Lo ehibai ëUit aatrefois la place rëservëa devant les temples pour reprt- »ent«r de» scènes religieuses et des danses mystiques»
par les Européens, est néanmoins compris des gens du pays.
Une chibaï-ya est constituée par une série de pantomimes, de scènes plus ou moins caractéristiques jouées par des femmes, et par une sorte de jeu chanté, nommé tchion-kina ' , dans lequel on donne des gages pris successivement parmi les différentes parties deThabillement. Dans ce jeu, les danseuses, divisées en deux camps, font des gestes qui ont tous une signification conventionnelle.'
En voici quelques-uns pris au hasard :
Le poing fermé représente une pierre.
La main ouverte, étendue horizontalement, indique une feuille de papier.
L'index et le médium ouverts en forme de V, tandis que les autres doigts restent repliés sous la main, sont ri mage d'une paire de ciseaux.
Attaka-san présente-t-elle le poing fermé à son amie Kinougasa-san, au moment où celle-ci lui offre les ciseaux j la pierre étant de nature à hriser les ciseaux, Kinougasa-san donne un gage.
Si, au lieu du poing fermé, Attaka-san présente la main ouverte, emblème de Ibl feuille de papier, elle est battue par la fille aux ciseaux, parce que les ciseaux coupent le papier.
' J« croîs avoir note asseï exaclement le thème de la tchion-kina.
^\)i:\ii}ur\.^AiUi\in\\yhi\i^i
«WâkBbiaaM Yoiln^tona 9»crmU fUIsJbii (M
Enfin la pierre et le papier sont-ils mis en présence, la victoire reste au papier qui peut envelopper la pierre.
Il existe une série indéfinie de signes se combattant ainsi les uns les autres, et le grand mérite des danseuses est de savoir en inventer d'inédits; la plupart du temps, ils sont d'un goût douteux; aussi excitent-ils au plus haut point l'intérêt des spectateurs indigènes, dont la joie arrive enfin à son paroxysme lorsque , 'par suite des nombreux gages donnés, toutes les actrices, moins une seule proclamée ce victorieuse v , se trouvent débarrassées du dernier et du plus mince de leurs voiles. Alors commence la chiri-fouri^ , danse fort indécente, qui généralement termine les chibaî-ya.
Les guécha sont des artistes, des musiciennes de profession, quf jouent du chamicen et chantent pour accompagner les danseuses. Généralement plus chastes, les guécha se retirent pudiquement derrière un paravent, vers la tin des chibaï-ya qu'on laisse arriver jusqu'à leur épilogue. Vêtues de costumes brillants et coquets, elles exécutent aussi des pas, tout en chantant, et prennent des poses pleines de grâce, mille fois préférables au dévergondage des petites demoiselles de la çhihm-ya.
< Ckiri signifie « danse > , et fouri, la partie dn corps sor laquelle le genre hninain s'assied.
Lorsque nos musiciennes sont introduites, nous aurons déjà revêtu la tenue de nuit japonaise com- posée, pendant rhiver, d'une grande robe de chambre en cotonnade bleue à grandes raies, ouatée et épaisse de cinq ou six centimètres. Sous ce costume, nous avons Tair vraiment très-japonais, et nous recevons ces dames avec les égards dus à leur talent.
Les saints et compliments d'usage une fois terminés, la fête commence ; d'abord un calme et un comme il faut relatif régnent dans la troupe joyeuse ; chacune vient à son tour débiter un couplet en exéeu tant quelques entrechats. Petit à petit, les scènes se - "^l succèdent plus animées et plus piquantes; puis saké et tabac aidant, Tivresse gagne les plus calmes, et, sorte de bacchantes sans vergogne, les voilà qui se livrent à toute espèce de mouvements hétéroclites -S^-^-indescriptibles : ce sont des entrées, des sorties coutinuelles, des éclats de rire, des lazzi incroyables, des trépignements frénétiques, des soubresauts; déjà les jupes tombent, les fichus se détachent, et nous ne sommes pas encore, paraît-il, au milieu de l'action Mais nos bonnes montres marquent minuit;
nous voulons dès le lendemain matin prendre le bateau à vapeur pour Foushimiei Kiyoto; il est temps de sonner le couvre-feu, au grand déplaisir des artistes, qui continueraient volontiers jusqu'au bout cet exercice dont elles sont fanatiques.
Oba-san met les holà ; dix minutes après, chau-
b vv ^^
tu LE JAPON PITTORESQUE.
dément enveloppées dans leur mante de soie, le ckatnicen sous le bras gauche, les mains rentrées dans les manches, nos guécha congédiées trottinent vers leurs chambrettes, tandis que les danseuses, redevenues servantes, installent sur la place même du bal les lits destinés à avoir Thonneur de recevoir nos augustes personnes.
Lorsque Marcel vient le lendemain matin*me prévenir qu'il est grand temps de se lever, je suis pris de Tenvie de Tenvoyer au diable; j'étais si bieudans ce nid à^fton! Pourquoi ne prendrions-nous pas le bateau de midi ? Réveillé complètement par les justes observations de mon ami, je me tire non sans peine du monceau de mo^en accumulées sous lequel je suis enfoui, et pendant que Marcel se gèle dans la cour en faisant sa toilette dans le bassin à poissons rouges, je m'insînue dans une grande barrique de bois blanc placée debout sur un trépied, où je soupçonne, à juste titre, trouver de Teau encore tiède.
En ce moment la maison s'éveille ; de chaque coin surgit une des abeilles de cette véritable ruche humaine ; je reconnais de ci de là une de nos danseuses de la veille ; chacune m'envoie, avec son plus gracieux sourire, le gai bonjour du matin, le agood morning » des Anglais, O-haîo danna-san.
Marcel, aussi rouge que les poissons dont il vient de troubler la demeure, rentre et part d'un immense éclat de rire en voyant ma tête émerger de
ma singulière baignoire; il se demande si je ne sut» pas fou. L'air calme des gens de la maison le ras* sure ; l'attitude d'une des né-san accroupie au pleil de ma barrique et rallumant le feu dessous, lui démontre clairement qu'il a eu tort d'aller se mor- — c^'^^:<^ effondre avec les poissons à grosse tète, et que j'ai bien trouvé le bon endroit ; il se dispose même à recommencer ses ablutions, quand un coup de sifflet vient nous rappeler le courrier de Kiyoto ; c'est à nenf beures qu'il démarre : il faut se dépécher.
Alors se présente une difficulté : quand je suis entré dans mon bain, tout le monde dormait ; n'ayant pas à craindre de regards indiscrets, j^ai adopté la tenue, fort commode du reste, dont Musset pare, je ne sais trop pourquoi, son héros Hassan-; mais depuis cinq minutes la scène a changé, nue vingtaine de paires d'yeux circulent dans la salle ; il faut guetter le moment favorable pour exécuter sff sortie de Ja façon la moins incorrecte. L'opération me semble tellement scabreuse que, répudiant toute dignité, je vais m'élancer résolument hors de mon tonneau, quand je vois accourir dans la tenue ci-» dessus décrite un brave Japonais qui vient, avec un flegme désopilant, prendre place dans le récipient voisin du mien. Ce Japonais est suivi de près par ui» autre, puis par une famille composée du père, delà mère et des deux filles; puis par une deuxième famille; enfin la maisonnée complète, dans le co»-
SM LB lAFOV FITTORBSQCB.
tome de nos premiers parents avant la pomme, "^ grooille bientôt dans les huit ou dix barriques alignées le long des mnrs. .
Enhardi par l'exemple, ne voulant pas, d*autre part, me trouver dans la société par trop intime de trois on quatre compagnons de baignoire des deux " sexes, je me bâte de déguerpir et d'aller m'habiller. Lorsque, le sac en bandoulière et le parapluie à la main, nous redescendons pour régler nos dépenses et prendre congé de nos aimables hôtesses, nous trouvons Oba-san et ses jeunes acolytes en train de verser le coup de Tétrier. L'addition est payée sans contestation, chacun est satisfait; nous distribuons quelques pourboires et nous nous disposons à prendre le chemin des quais ; mais le cérémonial japonais veut que maîtres et serviteurs viennent remercier les voyageurs qui ont honoré la maison de leur présence, et se prosterner à leurs pieds, en murmurant des Oki-arignatosarij « grand.merci » , sans fin.
Voilà donc tout le personnel féminin en mouvement, les unes ajustant d'une main maladroite la ceinture de leur kimono, d'autres enfilant une -~ manche ou retenant à peine le petit tablier rouge qui leur sert de pantalon. Nous battons en retraite devant cette avalanche de salamalecs interminables, et après avoir franchi le seuil, nous voyons encore de loin en nous retournant une nuée de petites
a Vénus sortant de Tonde » qui se précipitent de leurs tonneaux pour nous souhaiter un bon voyage et d'heureuses chances.
Nous sautons dans un djin-riki-cha; un temps de galop de nos rapides djin-rfki nous conduit à Tembarcadère ; il était temps : à peine sommes-nous à bord que a Patouillard n ^ — c'est le nom dont nous avons gratifié notre steam-boat — démarre et s'élance à toute vapeur, aidé du courant, vers les rivages de Foushimi. La course est vertigineuse; ses roues ont beau tourner avec fracas, il file trois milles -à rheure; que serait-ce si nous avions le courant contraire ? Enfin rien ne presse absolument ; il s'agit de s'installer le plus commodément possible et d'agrémenter cette traversée peu attrayante, vu les - ;. circonstances.
S'il était possible de se tenir sur le pont mais
il n'y a pas de pont sur cette espèce de bateau-omnibus couvert d'un toit, et pour comble de malheur, le vent qui a succédé à la pluie d'hier souffle aigrement du nord et brûle la figure. Force est donc de rester dans les bas et de se caser pour le mieux dans Fespace restreint dévolu aux passagers.
La chambre des premières, située sur Tavant du navire, longue de trois mètrçs sur un mètre cinquante centimètres de large, est totalement dépourvue de sièges. Sur les tatami, vingt à vingt-cinq Japonais ou Japonaises accroupis sur leurs talons
"^\Ma, -j
218 LE JAPOM PITTORËSQl'E.
semblent à Taise et vaquent à leurs occupations les plus habituelles : la confection du thé, le bourrage et rallumage de leur pipe microscopique. Il faut être véritablement de la famille des harengs poar avoir la faculté de se tasser de la sorte, sans éprouver des crampes atroces et des fourmillements insupportables dans tous les membres.
La place d'honneur, c'est-à-dire Tavant de la chambre, est réservée aux étrangers; sur mes instances et à la grande satisfaction des mes articulations, unpetit escabeau m'est apporté ; Marcel s'accommode comme il peut dans un coin.
Déjà les conversations vont leur train, une franche gaieté règne dans rassemblée ; chaque petit groupe s'entretient de ses affaires personnelles, des événements du jour; l'exposition de Kiyoto, objet du voyage de la majorité des passagers, est le thème le plus commun. De temps en temps la conversation devient générale entre les divers groupes, et chose remarquable, il ne cesse de régner chez ces gens, la plupart du peuple ou de la classe ^^s petits marchands, la plus cordiale entente et le meilleur ton^
Un officier de l'infanterie de la giarde, accroupi dans nos parages, nous interpelle ; nous lions conversation ; il sait aussi mal le français que nous savons mal le japonais; pourtani, avec de la bonne volonté de part et d'autre, nous parvenons à nous fntendre passablement.
Mais quel est ce bruit infernal ? Notre navire va-t-il se casser en deux? C'est un accident de machine ; personne ne s'émeut; la chose est, paraît-il, tellement fréquente qu'on a perdu l'habitude de s'inquiéter. Notre nouvel ami nous met au courant avec le plus grand sang-froid; il n'est pas rare, nous ditil, de voir sauter des bateaux semblables à celui-ci, car ils ont des machines à haute pression, très-mauvaises, conduites par des mécaniciens plus mauvais encore.
Ce renseignement peu rassurant nous fait regretter de n'avoir pas employé, comme Sylvain et le docteur, la voie de terre. Nous voudrions aller voir ce qui se passe; mais personne ne bouge, et une sorte de respect humain nou^cloue sur place.
£nfîn, après avoir fait beaucoup de bruit, après avoir donné des secousses épouvantables, la machine se remet en route ; cette fois encore, heureusement, nous n'irons pas servir de pâture aux poissons du fleuve.
Pendant tout ce brouhaha, j'ai observé nos compagnons de route, j'ai surtout regardé le visage des femmes et des jeunes filles; pas un muscle n'a bronché ; pas un de ces cris aigus particuliers à nos femmes de France, si désagréables dans le moindre danger, imaginaire ou réel, et souvent si pernicieux, ne s'est échappé de toutes ces petites bouches. C'est, du reste, un des traits caractérisliques du Japonais,
de ne s'éinouvoir de rien, en apparence du moins, et de supporter la souffrance avec un stoïcisme digne des temps héroïques.
A ce propos, je veux citer un fait tout à Thonneur des femmes du Japon :
Pendant mon séjour à Yokohama, ayant été invité à Yeddo par un haut fonctionnaire du gouvernement, je passai la nuit dans son yasiki. Ma chambre était contiguê à Tappartement de sa femme; mon lit était placé contre la tendue de papier séparant les deux pièces ; une bonne aiguille de voilier eût facilement traversé l'obstacle qui s'élevait entre le gynécée de la dame de céans et ma chambre à coucher.
Cette nuit-là, je dormis peu; pour la première fois je m'étendais sur \eJ*ton; un froid vif pénétrait par les ouvertures mal closes; j'entendis distinctement, vers une heure du matin, marcher et causer plusieurs personnes chez ma voisine. Je crus la maîtresse du logis prise d'insomnie. Pensant qu'elle offrait à ses femmes, peut-être à d'autres, un ambigu nociurue et clandestin, je me retournai sur Tautre oreille et restai jusqu'au matin sans fermer Tœil.
Quand je descendis, mon hôte, venant à moi, m'annonça, avec une évidente satisfaction, que, pendant la nuit, sa femme l'avait rendu père d'un gros garçon.
Où l'événement s*est-il passé î lui dis-je. « Hier,
en me faisant vîsiler votre yasiki, vous m'avez montré Tappartement de madame, et si je m'oriente bien, j'ai dû coucher dans son voisinage.
— Oui, juste à côté, et vous avez sans doute été dérangé par les allées et venues des servantes.
— J'ai entendu, il est vrai, marcher et causer à mi-voix, mais je n'ai pas saisi la moindre plainte. »
Et le lendemain, comme je félicitais l'heureuse mère et lui témoignais toute mon admiration pour son courage :
Cl Les femmes qui crient en pareille circonstance, me répondit-elle, sont baca. »
Baca est un terme de mépris qui signifie a béte » , ce faible » , « imbécile » .
A quoi attribuer ce courage extraordinaire , cetle dureté à la souffrance ? Est-ce à la nature même des individus dont le système nerveux serait moins développé que chez les races de l'Occident? Serait-ce une conséquence de l'éducation ?
Lorsqu'on a vu à l'œuvre les agiles bettOj pouvant fournir, sans repos et sans fatigue, des courses au trot et au galop de plusieurs heures; lorsqu'on a admiré les intrépides et nerveux acrobates si communs au Japon, il est difficile de mettre le flegme japonais sur le compte d'un tempérament lymphatique.
Je crois donc l'éducation chevaleresque où le point d'honneur est développé au plus haut degré, jointe
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à ridée de fatalisme, la principale cause de cette incroyable force d'inertie dont nous nous sentons à peu près incapables.
Depuis Taccident, le mouvement semble s'être accéléré ; les rives défilent plus rapidement ; seraitce Tefiet du courant qui augmente? Non, car'U a sans doute, au contraire, diminué ; mais Tfaonneur du capitaine est en jeu ; une u concurrence » nous suit ; au risque de crever ses chaudières, elle chauffe à blanc pour nous devancer ; il s'agit simplement de ne pas se laisser dépasser.
Cette course au clocher, si elle ne nous précipite pas au fond de Teau, a le mérite de nous faire gagner une heure peut-être. Réjouissons-nous, car le soleil commence à baisser, le souper d'hier est loin, et nous avons, comme on dit vulgairement, u l'estomac dans les talons ^^ .
Le marchand du bord vend d'excellents gâteaux en farine de riz ; nous en absorbons en grande quantité, mais ce n'est pas suffisant pour des gens habitués à une nourriture plus azotée ; et malgré l'amabilité et la courtoisie de nos voisins, qui nous offrent une part de leurs friandises, nous appelons de tous nos vœux le moment où nous pourrons savourer les mérites de la table de M. IVakamoura à Kiyoto, dont la maison nous a été très-vivement , recommandée.
Enfin Foushimi est signalé; chacun pousse un
LE JAPON PITTORESQL'E. 2^3
soupir de soulagement, rassemble ses bibelots épars, étend un bras, s'étire les jambes, et bientôt saute à terre, joyeux d'être arrivé. Trouver deux djin-rikicha bien trainéçs et partir comme un trait poar Kiyoto, c'est Taffaire d'un instant. Le vent redowble,'"nos pauvres kourouma-hiki * se fatiguent, c'est pitié; pourtant il faut arriver avant la nuit; en trois quarts d'heure, grâce à la promesse d'un bon pourboire, ils nous conduisent à la porte de Nakamourahôtel.
Sylvain et le docteur, arrivés depuis le matin, après avoir visité en courant les principales curiosités- dte la ville, finissent la journée en face d'une dinde rôtie des plus appétissantes.
Nous nous précipitons.
tt Ah ! vous voilà enfin ! D'où venez-vous si tard ? Bonsoir, comment ca va-t-il ?... «
Mais, sans attendre de plus amples explications^ sans écouter les questions qu'on nous adresse, nous tombons sur la dinde rôtie ; ô l'excellente dinde î
Tout se calme, même la faim des gens condamnés depuis vingt-quatre heures au régime des petits fours. Alors nous daignons écouter le récit des péripéties du voyage nocturne de nos amis ; noms apprenons comment, durant toute une nuit, ils ont été cahotés dans des chemins raboteux et détrempé»,
' Trainean des djin-riki-cha. .
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SOUS une pluie diluvienne ; comment, renfermés dans des rideaux de papier huilé , ils n'ont eu d'autre perspective que le croupion sautillant de leurs traîneurs ; comment enfin ils sont arrivés rompus, mouillés, crottés, mais toujours pleins d'ardeur. Nous nous faisons raconter ce qu'ils ont vu dans leur rapide promenade à travers la cité impériale, et tout en prenant un avant-goût des jouissances qui nous attendent pour les jours suivants, nous arrivons tout doucement à Theure oii, après une journée de fatigue couronnée par un bon repas, les yeux se ferment d'eux-mêmes, et où Ton s'endort de ce profond sommeil, l'une des plus grandes douceurs dont la nature prévoyante ait gratifié Fhomme condamné au travail perpétuel.
Comparés à ceux d'Osaka, les lits sont ici confortables ; on sent l'influence du touriste ; le f'ton subsiste, mais le makoura est remplacé par un vrai traversin, et de grandes serviettes simulent les draps ; ces morceaux de calicot, trop courfs et trop étroits pour envelopper la couche et former le ce portefeuille » , seront sans doute beaucoup plus gênants qu'utiles ; mais pour ne pas blesser l'amourpropre du maître d'hôtel, nous nous extasions sur cette importation européenne, et bientôt, sans le secours des pavots du vieux Morphée, nous partons pour le pays enchanté des rêves.
LE JAPON PITTORESQUE. iS5
Première journée. — Kiyoto à vol d*oiseau. — Nos hommes-chevaux. — Yas. — Procession japonaise. — Visite à Texposition. — Le Goshio. — Laques admirables, vieilleries célestes, péché d*envie. — Rude assaut à ma bourse. — Un poisson monstre; puissance de Tor. — Déjeuner à la japonaise. — Ginkakoudji. — Quelques temples. — Tchi-on-in. ^- Une cloche gigantesque. — La tour de Yasaka. — Kiomidiou. — Yas raconte une histoire. — Higachi-olani.' — Coucher de soleil. — Rentrée à l'hôtel. — Heureuse rencontre.
Après une promenade dévergondée dans le paradis ^ de Bouddha et de Shinto, je suis en train de chevaucher gravement au travers de pays fantastiques, à califourchon sur un hippogriffe, quand des coups vigoureusement appliqués contre ma porte viennent mettre un terme aux excentricités de mon imagination, en m^éveillant brusquement.
Ce sont nos amis qui, forcés d'être à bord le surlendemain matin, viennent nous faire leurs adieux.
Le jour commence à peine à poindre, un épais brouillard enveloppe encore de ses voiles la vieille capitale endormie. Nous nous habillons à la hâte, et tandis que ces messieurs, avant de s'embarquer dans
iTTroc'v-*.
leurs légers véhicules , prennent un expéditif et frugal repas, du jardin de notre yadoya, placée sur Tun des points les plus culminants de la i/ille, j*essa)^ de démêler quelque chose dans cet inextricable fouillis de temples, de monuments religieux et profanes qui émergent des masses d'arbres fruitiers aux milles fleurs , sous les reflets irisés d'un soleil rougeâfre, sortant à Thorizon d'une immeusilé vaporeuse.
Kiyoto, dont les innombrables magnificences s'étagent à mes pieds, Kiyoto, que je vais tout à Theure parcourir dans tous les sens au grand trot de nos traîneurs, est Tune des plus anciennes villes du Japon ; sa fondation remonte à la fin du huitième siècle; ce fut un mikado nommé Kwan-ou, régnant Fan 794 de notre ère, qui en fit la capitale du IVippon, sous le nom de Heïan.
Heïan était, dès cette époque, une cité importante, et n'a même sans doute guère progressé; condamnée à Tavance, comme toutes les villes des peuples de l'extrême Orient, à une stagnation désespérante , nous la retrouvons aujourd'hui à peu près telle qu'elle était il y a dix siècles, malgré les nombreuses batailles dont elle a été le théâtre pendant les guerres féodales et les guerres civiles, si fréquentes dans ce pays.
C'est la ville la plus riche en curiosités de tout genre ; temples et sanctuaires renommés, idoles puissantes, palais célèbres, jardins délicieux, sites^
remarquables, tout abonde dans cette métropole on habitèrent jusqu'en 1870 les fils du » soleil levant » .
L'industrie et le commerce y sont extrêmement développés ; c'est là que se fabriquent ces admirables tissus de soie et d'or, si souvent l'objet de notée admiration chez le père Mitani ; c'est là que se font les faïences si délicates et si recherchées par le commerce européen, classées immédiatement après lie Satzouma dans la nomenclature des porcelaines du Japon.
Au moment où nos deux amis, entraînés par le galop de leurs traîneurs, nous font en tournant un signe amical d'adieu, les àexix djin-riki-cha coatmandées depuis la veille, exactes au rendez-voo», débouchent à l'autre coin. Vite un brin de toilette, et sans perdre une minute, en route!
ti Dokoë oide masha idjin-san? Où voulez-vous aller, messieurs les étrangers ?
— Peu importe, où vous voudrez, mes amis; aujourd'hui pas de plan arrêté, à tout hasard ; c'est le vrai moyen de visiter un pays sur lequel on n'a que des données incertaines, n
Enchantés de cette liberté d'action, nos hommes partent comme des traits; où vont-ils ? Bientôt nous le saurons. L'agilité, l'adresse et la bonne volonté de ces pauvres gens sont inouïes; il faut voir avec quelle dextérité ils savent éviter un obstacle imprévu \ tourner brusquement un angle, s'arrêter, repartir,
au milieu de la foule aCTairée. Jamais un accident, un accroc, une simple poussée ; pas de mots grossiers, pas d'injures, toujours le sourire aux lèvres ; quand ils s'arrêtent inondés de sueur, c'est en riant qa^ils s'essuient avec le petit mouchoir de coton blanc et bleu dont ils se servent pour attacher leurs cheveux.
Après une course endiablée, force est de ralentir Tallure et bientôt de stopper complètement; le terrain monte, et la rue est littéralement obstruée par une cohue bigarrée, costumée, peinturlurée, aui allures carnavalesques. C'est une mascarade ou quelque chose d'équivalent; une procession semireligieuse, semi-profane, en Thonneur d'un dieu dont j'ai oublié le nom.
Si Ton se reporte en pensée aux terribles histoires des hommes à sabres, l'aspect de cette foule donne le frisson. Un grand nombre de ces féroces guerriers, dont j'ai tant recherché les défroques grimaçantes chez les revendeurs de Yokohama, s'avancent armés de pied en cap en avant de la colonne.
Nous nous rangeons tranquillement le long des magasins; la (ourbe passe, et pendant plus de trois quarts d'heure défile, à notre grande satisfaction, une série interminable de corporations, d'hommes, de femmes, d'enfants revêtus des costumes les plus bizarres.
A peine le chemin est-il redevenu libre, nous reprenons notre course, mais cette fois ce n'est pas
pour longtemps. C'est vers Texposition que M. Vas, la plus forte tête de nos Kourouma-hiki^ a jugé bon de nous conduire. Vas a eu certainement raison ; l'exposition étant le but principal de notre voyage, il était juste et naturel de commencer par là.
L'exposition est installée dans le Goshio, ancienne résidence impériale et siège du gouvernement légitime, avant la chute des Taïkoun, alors que les Mikado, enfermés et cachés aux yeux de leurs sujets, ne régnaient pas beaucoup plus qu'ils ne gouvernaient.
Le Goshio, jusqu'à cette année, était resté fermé aux profanes; et du temps où Tempereur Thabitait, les Kou-géj grands dignitaires de la couronne, avaient seuls accès dans son enceinte sacrée. Aussi est-ce encore avec une sorte de respect mêlé de crainte, et en se prosternant le front dans la poussière, que les purs, parmi les Japonais, franchissent le seuil de ce palais, berceau et tombeau de leurs princes héréditaires.
C'est assurément le plus beau yasiki à visiter en ce moment.
Le Shiro , Tancienne demeure des Taïkoun , à Yeddo, devait sans doute renfermer plus de magnificences du temps de leur splendeur; mais ce n'est actuellement qu'une ruine dévastée par Tincendie et difficile à remettre dans un état digne de Sa'Majeslé le Mikado.
Le Goshio est donc la seule résidence princiërc qui puisse, de nos jours, donner une véritable idée de ce luxe si vanté des cours orientales.
Le palais proprement dit, appelé Chichinden^ se trouve, avec ses dépendances, au milieu d'une double enceinte de murailles percées de neuf portes, d'une architecture très-remarquable appelles Kioumon. En arrière, dans la première enceinte, s'élèvent une quantité considérable de bâtiments autrefois destinés au logement des princes et des grands seigneurs de la maison impériale. Cette partie du Goshio est désignée sous le nom de Cheiroden.
Les objets livrés à la curiosité du public sont étalés avec beaucoup de goût dans la partie appelée Chichenden.
Comme il serait difficile pour des étrangers de ne point s'égarer au milieu de ce labyrinthe de cours, de jardins, de hangars,- de salles et de corridors, les organisateurs de Texposition ont installé, à partir de la porte d'entrée jusqu'à la porte de sortie, des parallèles en bambou, entre lesquelles on circule librement, avec des flèches indiquant la direction à suivre pour arriver au bout de l'exposition ; de cette façon, il est impossible de se perdre.
L'exposition se divise en trois sections : section des antiquités, comprenant les vieilles laques, les armes, les armures, les tissus, les porcelaines; sec-
tien moderne, comprenant tous les produits actuels de Tart, de Tindustrie et du commerce japonais ; enfin, section européenne, où sont réunis les objets les plus disparates, dans un naïf pêle-mêle.
Amateur forcené de toutes les vieilleries japonaises, je tombe dans une muette admiration devant ces richesses accumulées, pour la plupart, propriété particulière du Mikado. Je ne puis m'arracher à la contemplation de ces laques merveilleuses, dont Téclat métallique est encore rehaussé par des milliers de pierres précieuses. Je commets à chaque minute un péché d'envie, et lorsque, tout à coup, je me trouve en présence d'une cuirasse de fer forgé niellée d'or et d'argent, ou devant un vase d vieux Satzouma w , je ne puis retenir un cri d'admiration.
Marcel, qui, plus que moi, a le sentiment du temps écoulé, et dont Testomac plus actif marque rheure d'une façon désespérante, m'entraîne, crai-^ gnant de me voir prendre racine dans cette mine inépuisable de célestes bibelots.
Après avoir lestement traversé l'exposition européenne, sans attrait pour nous, tout à coup nous tombons dans les faïences et les porcelaines modernes. Ici le danger est plus grand pour la bourse .des amateurs; là-bas on peut caresser de l'œil, toucher un peu du doigt, en cachette du gardien ; mais voilà tout; pas de prix marqué; au surplus.
rien n*est à vendre; ici, les exposants sont des marchands, les prix sont affichés ; lorsqu'on a quel* ques rio dans sa poche, quelle terrible tentation! Voici des Satzouma avec leurs bouquets printaniers, puis des Kanga aux riches couleurs de pourpre et d*or, des Kiyoto, dont la teinte jaunâtre fait si bien ressortir les admirables dessins ; voici des Hizeîij enfin toute la série des porcelaines tant estimées dn Japon.
Je ne sais où tourner la tète, je ne puis fixer un choix au milieu de cet amas de choses divines. Enfin, deux jolis petits vases de Kanga et un service à thé. complet en faïence de Kiyoto me frappent d'une façon particulière, et malgré les sages observations de mon ami, je me laisse entraîner; mon gousset, déjà assez mal garni, sera mis à sec; mais je pense que deux ou trois mois de séjout à Shanghaï me feront faire des économies, et je demeure enchanté de mes acquisitions, qui peut-être un jour, plus tard, en Finance, me rappelleront quelques-uns des plus beaux moments de mon existence.
En quittant les porcelaines pour se rendre aux ateliers des machines, il faut traverser une petite cour; au centre s'élève, sur un piédestal de pierre, un monstre, un poisson fantastique en métal jaune.
« Du cuivre, dit dédaigneusement Marcel en passant.
— De Tor » , répond comme un écho une voix derrière lui.
C'est notre officier de la garde, notre compagnon de bateau entre Osaka et Foushimi. Devant Taffirmation du Japonais , notre dédain se change en un profond respect pour la masse imposante de métal précieux ; la naïveté de Tœuvre emprunte au prîi de la matière une majesté incontestable.
Cette rencontre nous procure l'avantage de poursuivre la visite de Texposition avec un aimable interj^rète, un cicérone agréable, dont le grade et la qualité nous sont, en maintes occasions, d'un heureux et puissant secours.
Après avoir parcouru dans tous les sens ces Tuileries japonaises, après avoir fouillé les jardins, visité les anciens appartements particuliers de Leurs Majestés, pénétré dans les lieux les plus secrets, nous arrivons enfin à Textrémité des parallèles de bambou. Là, notre conducteur galonné, appelé sans doute ailleurs par des affaires personnelles, nous quitte sans vouloir accepter notre invitation à dîner. Mille remerciments et compliments sont échangés, et nous nous séparons enchantés de nos procédés réciproques.
Confiants dans la sagacité de Vas, nous partons sans lui donner de consigne; aura-t-il Pesprit de nous mener déjeuner? Ce doute est une injure, car,-ar.. dix minutes plus tard, Tintelligent djinri'ki s'arrête tout fumant en face d'une Yadoya de bonne apparence, dont la porte est flanquée des trois classiques
petits tas de sel, indice d'une large et fraternelle hospitalité.
Certains de trouver le soir, à la table semi-européenne de M. Nakamoura, un dîner plus confortable, nous prenons en double un repas à la japoponaise, et sans même accorder le quart d'heure de politesse à la dame du lieu, nous reprenons notre course. Cette fois, c'est au pas et à grand renfort de chants cadencés que les dociles centaures entraînent nos seigneuries, convenablement lestées de boulettes de riz et abreuvées d'infusions de .thé.
Le chemin où nous nous sommes engagés rappelle vaguement celui du coche de la Fontaine , « montant , sablonneux , malaisé » ; c'était pitié de s'y faire hisser par des animaux de notre espèce, à dix sous l'heure.
tt Un bon mouvement, me dit Marcel; grimpons à pied. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Cet accès de philanthropie nous procure la double satisfaction d'épargner ia peine de nos hommes et de jouir plus à l'aise de l'aspect pittoresque de la route.
Voilà Kourodani, fondé par Yenkodaichi, l'un des apôtres célèbres de la religion de Bouddha; voici le temple de Yosida, l'un des plus fameux de la religion de Shinto ; puis celui de Chu-gno-do, renommé par ses jardins merveilleux et ses fleurs rares entretenues à grands frais. Nous nous arrête-
rions partout ; mais Yas, investi de notre confiance, s'oppose à cette flânerie.
a Vous n avez pas le temps, nous dit-il; bien d*autres curiosités plus remarquables vous attendent. »
Après le Goshio, Ginkakoudji doit marquer notre deuxième étape à travers la ville des Fils du soleil.
Ginkakoudji (palais d'argent) est un petit pavillon construit par le Taïkoun Achikaga-Yochimara, en l'an 14:00. Ce fastueux maire du palais, devant en faire sa résidence d'été, peut-être une sorte de Parc-aux-Cerfs, y avait déployé une magnificence invraisemblable : les plafonds, revêtus d'une épaisse couche d'argent, métal, dit-on, plus rare que Tor, à cette époque, au Japon, représentaient des valeurs immenses; les boiseries délicieusement sculptées, les tentures de soie et d'or, les meubles laqués, faisaient de cette habitation un véritable joyau.
Un jour, la' guerre a passé par là; des bandes victorieuses ont enlevé ce riche butin ; mais la main rapace des pillards n'a pu tout efiacer ; les traces de. l'argent sont encore visibles, et il en reste suffisamment pour plonger dans l'étonnement les visiteurs, en présence de ces précieuses reliques d'un temps à tout jamais mémorable.
Le jardin au milieu duquel s'élève Ginkakoudji est un des plus ravissants du pays, où l'art de Lenôtre est poussé jusqu'aux dernières limites du
gout. Ce ne sont que coqaeltes pièces d'eau, petits ponts, bosquets et labyrinthes, allées tortueuses aboutissant à de mystérieux salons, à des temples en miniature ; arbres de diverses essences greffés sur un même tronc ; roches dont chaque trou contient une fleur aux couleurs artistement mariées à celles de sa voisine.
Nous nous arrachons à grand'peîne de cet EdeD, où, en évoquant les souvenirs du passé, nous croyons à chaque instant voir apparaître Achikaga en personne, entouré de ses femmes et de tout l'appareil de son faste.
Yas, blasé sur ces magnificences, nous entraîne. Sur cette terre artistique et chevaleresque, les temples, les palais se pressent les uns contre les autres.* A peine sortis des jardins de Gi^kakoudji, nous tombons sur Yeïkando; ce temple, construit par ordre du Tenno Boutokou, vers l'an 854, et dédié à Boutsdo, contient un grand nombre de statues encore très-vénérées par le peuple.
A côté, c'est Niakoudji, bâti par Gochîrakawa-teï, pour servir de temple aux bouddhistes, dans les dernières années du treizième siècle. Un peu plus tard, apparaît Nan-zen-dji, ancien palais du Tenno Kameyama (1260), où Ton admire une fort belle lanterne de pierre appelée TorOj assez semblable, en plus grand, aux lanternes de bronze qui ornent, à la Shiba de Yeddo, les tombeaux des Taîkoun.
Yas, feDant à honneur de satisfaire àesdanna-san aussi distingués, a fait un plan pour la fin de la journée. Le soleil, déjà bas surThorizon, nous promet à peine encore trois heures de jour ; ces trois heures seront employées à visiter le célèbre temple de Tehi-on-in, celui de Gui-op, la tour de Yasaka; enfin notre promenade stéréoscopique doit se terminer, avant de rentrer à layadoya de Marouyama, par un pèlerinage aux temples de Kiomidzou et de Higachi-otani.
Le plan de Yas est adopté à l'unanimité de nos deux voix, et tandis que nous le félicitons sur la manière intelligente dont il comprend son métier de cicérone, nous arrivons à Tchi-on-in.
Tchi-on-in date de Tépoque où le bouddhisme commença à se répandre au Japon ; ce fut un* prêtre de cette religion, nommé Genkouwou, qui le fit construire dès le commencement du treizième siècle.
Ce temple, enrichi par la piété généreuse des nouveaux adeptes, longtemps Tobjet d'une vénération particulière, n'a pas échappé à Findifierence générale de Tépoque. Pillé à difiîèrentes reprises, dévasté pendant Tune des dernières guerres, il a été restauré par le célèbre architecte Hidari-djin-goro, ei son vaste local a pu servir à l'installation de la précédente ei première exposition.
A quelques centaines de mètres dans le sud-est, au sommet d'une colline dominant Fédifice, se
trouve une cloche assez curieuse, d'une taille gigantesque. Marcel, habitué aux calculs approximatifs, estime sa hauteur à environ six mètres. Vas, homme de ressources, ne peut pourtant pas nous renseigner sur ce point, car il ne connaît pas le mètre, et nous ne comprenons pas ses explications; mais il a dans sa manche un paquet de ficelle de papier destiné à raccommoder son véhicule eu cas de bris : dérouler sa ficelle, attacher une petite pierre à Tune des extrémités, renvoyer adroitement à travers Vanse, par-dessus le monstre d'airain, faire glisser la pierre jusqu'à terre de l'autre côté, et voilà la difficulté vaincue.
tt Tenez, nous dit-il en coupant la ficelle exactement au ras* du sol de son côté, voici le moyen de connaître ce que vous semblez désirer. ))
Marcel ne s'était point trompé, la ficelle pliée en deux avait efiectivement six mètres.
Vas, étonné de l'intérêt que nous prenions à la hauteur de la cloche de Tchi-on-in, ne dissimule pas son impatience':
Cl Pourquoi s'attarder ainsi-^? dit-il. Je veux vous faire voir le temple de Kiomidzou, et nous ne pouvons laisser décote celui de Gui-on. »
De Tavis général, ce sanctuaire est le plus soigné et peut-être le plus beau de la capitale, malgré ses petites dimensions. Fondé par le Mikado Sei-Wa, vers l'année 859 (apr. J.-C.) , il est construit sur les
plans de Chichinden et offre en miniature une reproduction exacte de ce palais. Les péripéties par lesquelles a passé ce monument sont extraordinaires; brûlé, pillé, reconstruit, puis démoli entièrement par un tremblement de terre, il a été complètement réédifié sur les plans primitifs, il y a relativement peu de temps.
En se rendant de Gui-on à la tour de Yasaka, on passe devant un torige^ en pierres de forme et de taille extraordinaires : il serait bon de s'arrêter une minute ; mais Yas, craignant sans doute d'avoir à renouveler la facétie du mesurage par la ficelle,- ne nous laisse pas moisir sur place. Un prêtre.du temple de Gui-OD, qui, après nous avoir piloté dans le domaine sacré, a cru devoir nous faire un bout de conduite, refuse toute rémunération. Ce fait est assez rare pour Tenregistrer, et me réconcilie un instant avec la gent bonzière.
La tour de Yasaka, œuvre du grand prêtre Cbiotakou, livrée aux ministres de Bouddha, renversée plus tard comme tant d^autres bâtiments, puis reconstruite par rillustre Taïkoun Yoritomo , ne mérite, à mon avis, aucnn éloge particulier.
A partir de là, un quart d'heure de pénible as-
1 Portes qui précèdent les avenues conduisant aux temples shintoïstes; ces portes en bois on en pierre, le plus souvent eu bois, sont composées de deux montants verticaux et d'une traverse horisontale légèrement relevée des deux bouts.
cension entre deux rangées d'étalages de faïences nous conduit à la porte de Kiomidzou, dont nous apercevons depuis quelques minutes la vaste toiture à travers un nuage de fleurs de cerisiers.
Kiomidzou est le temple le mieux situé de Kiyoto. Construit en Thonneur des Daîrhi ^ par le prêtre Tamouramaro, sous le règne de Kwanou, il fut, pendant dé longues années, Tobjet d'une grande vénération de la part des sujets de T empire. Aujourd'hui, malgré Tincrédulité et Tindiffèrence religieuse des Japonais, une affluence de pèlerins encore assez considérable vient journellement y accomplir des vœux et y demander des grâces.
Elevé sur une immense charpente surplombant un précipice, il est littéralement suspendu dans le vide. Tandis que avancés sur le bord extrême de la charpente, nous contemplons un admirable panorama, Yas, après avoir dit ses patenôtres et s'être inspiré de Tesprit du dieu, s'approche et nous fait leraeon^ tar suivant :
tt Autrefois, dit-il, et il y a peu d'années encore, lorsque la foi florissait dans ces contrées, les héros, avant de tenter une aventure, venaient ici s'agenouiller devant Tautel^ ils priaient longtemps, soupiraient très-fort pour attendrir le ciel, offraient au prêtre un homotsou* important, puis se jetaient
I Leg Daîrhi lont Its empereari morts, qoi lo'nt (oui diviniMn ' Cadeaa.
LE JAPON PITTORESQUE. Ul
résolument par-dessus la balustrade sur laquelle vous vous appuyez en ce moment, et allaient tomber dans le petit cbemin, là, tout en bas. Les survivants, et ils étaient rares, ajoute naïvement notre conteur, réussissaient sûrement dans leurs entreprises; les autres... devenaient des saints vénérés, des demidieux, dont vous pouvez admirer les statues derrière les grilles du parvis. »
Tout en écoutant l'histoire de'Yas, nous jetons sur les marches de Tautel quelques menues monnaies , immédiatement empochées par les bonzes agenouillés là sous prétexte d'une adoration perpétuelle quelconque ; et, n'ayant pas de sérieuses entreprises en perspective, nous nous hâtons de détaler, remettant à une autre époque Texpérience du saut préconisé par notre conteur.
Au fond du précipice, où Ton peut descendre du temple par un escalier de meunier de cent cinquante degrés, jaillit encore une jolie source, dont la murmurante cascatelle devait autrefois singulièrement contraster avec la terrible solennité du lieu, et où les preux assez favorisés pour ne pas se broyer dans cette gigantesque culbute allaient probablement laver et rafraîchir leurs glorieuses contusions.
Mis en bonne humeur par ce conte épico-drôlatique, nous faisons résonner les échos sacrés du sanctuaire de nos propos joyeux, et les notes sonores de nos bruyants éclats de rire- vont troubler
dans lears repaires les bandes d'oiseaux de nuit domiciliés sous Timmense charpente de Kiomidzou. Vas, scandalisé, ne saisit pas bien le sens de la joie qui dilate notre bouche, mais soupçonne, àTinspection de nos physionomies, son histoire capable de de ne pas y être étrangère.
Durant ce badinage, Theure vole et la nuit tombe. Pour parfaire le programme de ce qui doit plus tard, dans la bibliothèque de nos souvenirs, êt(e désigné sous la rubrique « Première journée à Kiyoto )> , il faut se résigner à voir encore un temple.
(( Trop de temples pour le même jour, me dit Marcel ; nous en aurons sûrement une indigestion ; heureusement, voici le dernier, et qui sait, du reste, si réloquent Vas ne réserve pas, dans le fond de son sac, une bonne histoire du genre de celle de Kiomidzou? )>
Cet espoir rend quelque force à nos jambes fatiguées, et lorsque nous arrivons à Higachi-otani, nos efforts sont récompensés par un coup d'oeil féerique.
Higachi-otani est le plus moderne des temples de Kiyoto. Construit en 1690 pour recevoir la statue de Midabouts', alors en grande vénération parmi le peuple, d'une architecture et d'un aspect imposant, il est précédé d'une belle porte appelée Karamon et d'une longue et large allée d'arbres touffus dont l'ombre et la- fraîcheur doivent être inappréciables
pendant Tété. Du haut de la colline où il s'élève, on découvre toute la ville ; en xîe moment, on y jouit <a/w U ov d'un effet magique. La nuit n'est pas encore assez noire pour que tout se confonde en une teinte uniforme dans cette immensité. Ce matin, des hauteurs de Marouyama, nous avons assisté au lever de la grande cité sortant des brouillards bleus de Taurore ; maintenant nous la voyons faire sa toilette de nuit.
C'est rheure où le soleil, qui éclaire déjà un autre monde, lance à celui-ci, par réfraction, ses derniers rayons fauves; une lueur rougeâlre court à Thorison; de grandes taches noires s'étendent sur certaines parties de la plaine, tandis que d'autres, éclairées de lueurs indécises, sortent un instant du vague général pour s*y replonger bientôt. Le voile s'épaissit de plus en plus; à peine, maintenant, si Ton distingue au loin les toits aux arêtes aiguës d'un temple ou d'un yasiki pâlissant une seconde sous un blafard reflet.
Tout à coup, au milieu de cette nuit, surgit une étoile, puis dix, puis cent ; ce sont les lanternes aux mille couleurs, poétiques réverbères du Japon, que n'a point encore détrônés, dans la ville du ce Fils du soleil » , le bec de gaz révolutionnaire.
Bientôt la ville est en feu; une grande lueur s'élève et plane au loin, tandis que le chamicen, à la voix tantôt lente et monotone, tantôt précipitée
en un rhythme fébrile, mêle sa note plaintive au calme de la nuit.
Marcel a perdu sa gaieté ; ces mille bruits de la nuit» cette voix si connue du chamicen le reportent au delà des monts, à quelque centaines de kilomètres au nord du Nippon.
a Que fait en ce moment ma pauvre fleur abandonnée ? pense-t-il.
— Elle chante, lui dis-je, et prie les Kami pour le bien-aimé de son cœur. Viens, grand enfant, tu la reverras un jour, ta fleur du henten, plus fraîche, plus épanouie que jamais. En attendant, allons dîner, et tâchons de terminer notre soirée aussi agréablement que nous Tavons commencée. i)
Vas, froissé sans doute, par nos légères moqueries, dans son amour-propre de conteur et de Japonais, reste muet comme un poisson.
Un froid pénétrant a subitement succède à la *douce température du jour; nos traineurs renfilent leur culotte collante, serrent à la taille leur Mesie flottante aux lai*ges manches et partent comme des traits. Le chemin est long, bien qu'à vol d'oiseau , un kilomètre à peine nous sépare de notre hôtel; mais les routes ne communiquent pas ; il faut revenir sur nos pas jusqu'au temple de Gui-on et reparcourir en sens inverse à peu près la même distance.
Enfin, lorsque sept heures sonnent à toutes les pendules européennes de M. Nakamoura, nous sau-
tons à ferre à la porte de son hôtel et nous tombons dans les bras de deux Européens, deux Français, anciennes connaissances de Yeddo, aussi heureux de nous voir arriver que' nous sommes satisfaits de les rencontrer.
Rien n'est bon comme de se trouver en pays de connaissance sur une terre étrangère, au moment où Ton ne s'y altend pas. Voir un Français aux antipodes, c'est presque revoir la France. Les poignées de main les plus cordiales, les compliments les plus sincères sont échangés de part et d'autre, et, séance tenante, l'emploi de la soirée est discuté.
tt Soupons d'abord, dit quelqu'un; souper porte conseil ».
La motion est adoptée.
Riies inextinguibles. — Théâtre de mimes. — Promenade dans le»
conlisses.
Pendant que M. Nakamoura exhibe ses plus vieilles bouteilles de houdo-chu^, pendant que mesdemoiselles Kinougasa et Attaka dressent la table, — car ici nous avons une vraie table, — Marcel, en se lavant les mains, juge à propos de raconter quelques joyeusetés à nos femmes de chambre.
Les filles écoutent d'abord sans mot dire , — il est si drôle, ce bon Marcel, avec son « japonais de cuisine » , — puis elles se regardent étonnées, semblent se consulter, et tout à coup partent d'un homérique fou rire.
Qu'ont-elles compris? On n'a jamais pu le savoir-
En ce moment paraît un nouveau personnage; c^est la duègne chargée du lavage de la vaisselle qui» porteuse d'une respectable soupière, demande cu~
» Vin.
rîeusement à ses jeunes collègues la 'cause de leur hilarité.
Tant bien que mal, on met la mégère au cou- ^'\'^ rant; sa figure rechignée se ride, s'il se peut, en- ^V" core davantage ; sa lèvre se retrousse désagréablement, ses petits yeux clignotent, puis, au risque de briser le précieux récipient confié à ses soins par M. Nakamoura, elle se jette en arrière et laisse échapper en cascade, de son gosier enroué, des sons rauques imitant assez exactement le glousse- ' ment du dindon ; c'est l'expression la jplus pure de son immense gaieté.
La soupière, Tespoir de notre souper, entre les mains de la^miUe afiblée, court les plus grands dan- -^ "^ gers; Marcel heureusement s'en saisit.
Les né-san, à peine revenues d'une première surprise, repartent de plus belle à la vue de la matrone pâmée ; ce n'est plus de la gaieté, c'est -- " du délire, de la frénésie voisine des convulsions.
A ce vacarme, le maître de la maison accourt, nos compatriotes le suivent, nous leur dépeignons la situation, et, pendant ce temps-là, progressivement le calme se fait. Confuse? de cet accès, les yeux rouges de larmes , le visage tuméfié , les trois femmes se sauvent; mais nous entendons encore de loin les éclats contenus et intermittents de ce rire inextinguible qui, chez certaines natures, devient presque une soufirance.
M. Nakamoura n*y comprend absolument rien et semble un peu hébété ; mais, en homme comme il faut, il rit de confiance et nous engage vivement à ne pas laisser plus longtemps refroidir un potage préparé par lui-même , nous dit-il, et à notre in- ^^. l.»v^.'•' ^ tention.
Parmi les curiosités de Kiyoto sont les théâtres, montés, parait-il , avec un luxe tout particulier, pour la durée de Texposition. Une troupe surtout, composée de jeunes filles, dont la plus âgée n'a pas dix-sept ans, attire particulièrement le public; Yas, consulté, fixe notre indécision, en nous engageant à aller passer la soirée à ce théâtre.
Après avoir expédié le repas excellent de M. Nakamoura, après avoir porté un toast à notre chère patrie, nous nous mettons en route.
Lorsque nous faisons notre entrée, la salle est ^ comble et la pièce est commencée; Tadminislration, N avec beaucoup de peine, finit par nous caser aux galeries de droite, dans la stalle la plus rapprochée de la scène. De là, comme d'une loge de maire ou de préfet, nous plongeons dans les coulisses, et si la place n'est pas bonne pour juger de Faction, elle est excellente pour des Européens plus curieux de flaire des études sur le vif que de jouir des péripéties d'un drame difficile à comprendre.
Un essaim de tôtes brunes plus ou moins enrubannées se pressent, se poussent, s'entre-choquent, se
tendent curieusement sur la scène, pour voir les étrangers. Le dialogue est presque interrompu, et je vois des regards courroucés se diriger vers les Occidentaux trouble-fète.
Comme de fait nous sommes innocents, et qu'en somme les Japonais sont gens modérés et tolérants, lorsque les passions politiques ne viennent pas surchauffer leur bile , la mauvaise humeur du parterre ne se manifeste pas d'une manière par trop désagréable; du reste, tout va rentrer dans Tordre, car le rideau vient de se fermer, et nous allons dans les coulisses permettre aux petites comédiennes d'assouvir leur curiosité.
C'est les poches pleines de kachi et de teppodama ^ que nous nous présentons.
Au Japon comme ailleurs , la femme , en cela semblable à l'enfant, est gourmande; la friandise est Tun de ses côtés faibles, et a Ton arrive à sa corde sensible » , dit certain vaudeville, « par du Champagne et des marrons glacés n . Au Japon, c'est encore plus primitif; aussi je laisse à penser quelle fête, quelle joie, lorsque nos richesses sont exhibées; ce sont des cris d'allégresse, des trépignements de plaisir; les petites mains fardées, les mi- | J^^, U,^ nois peinturlurés se dressent vers nous, comme les
' Kachi sigaifie « gâteaux ». — Les ttppo-iama, moC à mot « ballet de f ofil * , MDt toat simplemeat des boolet de gomme.
tètes avides d^une couvée de moineaux se tendent .V As.tif >.- vers la mère au retour de la picorée.
Pour faire durer le plaisir au moins deux entr'actes, nous modérons nos libéralités, ce qui en* double le prix, et lorsque le sifflet du régisseur annonce Touverture prochaine du rideau, nous avons chacun une petite amie qui, sentant nos poches encore pleines, nous enlace tendrement en nous suppliant, avec mille agaceries, de revenir bientôt.
Dans tout le brouhaha de notre entrée, une particularité bizarre nous a échappé; au premier abord, tout en trouvant à ces gracieuses marionnettes un timbre de voix un peu trop masculin, on ne remarque rien d'absolument anormal ; petit à petit cependant Toreille se familiarise avec Tacoustique - de la salle, et Ton découvre vite le truc. Nos petites actrices sont aussi muettes sur la scène qu'elles sont bavardes dans les coulisses, et se bornent à faire desgestes, tandis que deux ou trois souffleurs, parqués sur la gauche de la scène, dans une loge grillée, ^.A. >-^o^ ' s'évertuent à déclamer tous les rôles.
De notre place, il est facile de suivre toutes les attitudes de ces acteurs in partibus; pour mettre sans doute plus de vérité dans leurs accents, ils se - démènent dans leur boîte de six pieds carrés et gesticulent comme des possédés. ^
Dans ces conditions, la solidarité entre le jeu et ledébit semble impossible; un de nos amis de Yeddo,.
:assez fort en japonais pour saisir convenablement la suite 3e Taction, nous affirme le contraire; les acteurs et les déclamateurs demeurent dans une harmonie parfaite , dans une mesure digne des meilleurs orchestres , et cette difficulté vaincue serait, parait-il, aux yeux des Japonais, un des plus ^ands mérites de cette troupe de mimes.
Si les intonations gutturales devenues classiques au théâtre agacent un peu notre système nerveux, nous voyons pourtant avec un vrai plaisir se trémousser ces fillettes enjouées et «ombres , comiques et sérieuses, qui semblent être sur les planches autant pour leur plaisir que pour celui des spectateurs.
Les pièces japonaises , quand elles ne sont pas un tissu de farces fortement épicées, reproduisent la plupart du temps un épisode plus ou moins légendaire de la vie des grands hommes du Japon; il est donc excessivement difficile, sans le secours d'un interprète lettré, d'en saisir le véritable sens et de suivre le fil de Tintrigue à travers les mille et une péripéties incidentes brochées sur Faction principale. L'érudition de notre ami Ouyeno ou la fine interprétation de son intelligente belle-sœur nous manquant, nous ne comprimes pas grand'chose ce soirlà aux tirades dithyrambiques du drame à grands tableaux, mimé avec un vrai talent par nos gour- ^ mandes amies.
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Marcel, redevenu pensif, errait en imagination bien loin in tbéâtre de Kiyoto ; en outre, il était tard, et le sommeil nous gagnait. Après avoir donc vidé nos poches dans Tescarcelle des gracieux héros et des langoureuses princesses de carton qai ve-' naient de nous transporter, pour un instant, en pleine, chevalerie japonaise ; après leur avoir adressé les adieux les plus a touchants » , nous regagnâmes notre yadoya, où, sans tarder, ensevelis dans un monceau de fton, nous nous endormîmes profondément.
LE JAPO\ niTTORESQIJE. iài
Deuxième journée : Biwa. — Otsou. — Excursion sur le lac. — Un arbre curieux. — Séta. — Le (emple d'Ichiyama. — La poétesse Koma-ti : légende. — Hi-eizan. — Une page d'histoire. — Quelques erreurs corrigées à l'aide du livre de Matuan-Jin. — Conversation instructive. — origine fabuleuse du Japon. — Réflexions judicieuses. — Les Aïno.
Notre seconde journée doit être consacrée à faire une curieuse excursion au lac Biwa.
Ce lac, vaste bassin où s'agglomèrent les eaux déversées par les montagnes environnantes , est situé dans l'est de Kiyoto, à deux ri et demi de la ville; son trop-plein s'écoule par un des nombreux aftluents du grand fleuve sur lequel nous avons navigué d'Osaka à Foushimi, et se jette dans la partie appelée Ouji-Gawa.
C'est à Biu/a qu'autrefois la haute aristocratie ^ de la province allait prendre ses quartiers d'été, . pendant les fortes chaleurs; les yado-ya les plus somptueuses s'élèvent sur ses bords, au milieu de coquets jardins et de verts bosquets.
Aujourd'hui, grâce à la civilisation européenne^ la béte noire des a dilettantî n du vieux Japon ^ ces pays ont déjà beaucoup perdu de leur sauvagerie poétique. Cette promenade marque pourtant Tune des plus attrayantes journées de notre séjour en ce pays. Partis dés Taube de Marouyama, nous mettons une heure à '^peine pour faire la route, à travers des chemins horriblement défoncés par les pluies torrentielles des jours précédents.
Vers sept heures nous arrivions à Otsou. Otsou n'est pas le port le plus important de cette lilliputienne Méditerranée, mais il en est le plus coquet; on y trouve des yado-ya confortables, dont Tune, plus spécialement fréquentée par les Européens, a le double avantage d'être fort bien tenue et d'être placée dans un endroit charmant ; de ses galeries extérieures, la vue embrasse un panorama enchanteur. Le matin, les eaux bleues du lac se contondent avec les vapeurs blanchâtres de Thorizon ; la vue s'étend d'un côté à des distances incommensurables, tandis que de l'autre l'œil, passant pardessus le Katada couvert de nuées d'oiseaux, va se reposer sur les délicieuses collines de Hira, aux sommets coiffés d'un blanc capuchon do nuages.
Lorsque nous arrivons, les pécheurs partent; c'est l'heure à laquelle ils vont faire des pèches mi-
raculeuses d'un poisson très-renommé; leurs Jbuné\ poussés par un vent frais de nord-est , cinglent coquettement au large.
Yas, à qui ces lieux sont familiers, nous propose de fréter une de ces légères embarcations. he sendo^ moyennant quelques tempo, nous fera voir le lac sous ses différents aspects. La pi*oposîtion est acceptée avec joie, et nous ne tardons pas à courir gaiement notre première bordée.
Afin de jouir en même temps de la vue des rives et du large, recommandation est faite au patron de ne pas trop s'éloigner de la côte. Yas, assis à lavant, signale les choses remarquables : voici Karasaki ; il faut aborder et descendre à terre pour admirer un arbre célèbre; c'est un pin âgé, dit-on, de trois cents ans; ses branches gigantesques, soutenues par des pieux solidement fixés dans le sol, couvrent tout alentour un espace considérable et s'étendent même à plusieurs mètres au-dessus de l'eau.
Ce colossal représentant de Tespèce végétale , trois fois séculaire, est d'un imposant effet; son ombre bienfaisante abrite une quantité de petits temples et de tcha-ya^.
Les Japonais, admirateurs forcenés des phénomènes, s'extasient devant cet arbre ; ses dimensions
1 Bateaux.
^ Maisons do the.
â56 LE JAPON PITTORESQUE.
gigantesques frappent leur imagination toujours surexcitée; pour eux, il y a là quelque chose de surnaturel qui les attire et les tient dans une sorte de respect superstitieux ; leur esprit poétique évoque des idées de Tautre monde, et prête quelquefois aux effets les plus naturels des proportions jEsintastiques.
a II est fâcheux, nous dit Vas, de ne pas avoir un peu de pluie...
— De la pluie, grands dieux ! et pourquoi?
— Ah ! continue Thonnête cicérone d'un accent pénétré, vous entendriez alors c'est merveilleux; les gouttes d'eau, en tombant de branche en branche dans ce grand arbre, produisent des sons d'une harmonie céleste.
— D'accord; mais ces bruits, fussent-iJs plus suaves que ceux rendus aux premiers rayons du soleil levant par la fameuse statue de Afemnon, s'il faut de la pluie pour les ouïr, nous n*en voulons pas. w
Vas semble scandalis'é ; décidément, pense-Wil certainement, les étrangers sont des barbares ; et pour se consoler, il bourre une pipe.
Pendant ce lemps-là, les aimables né-san des tcha-ya nous abreuvent de thé, nous comblent de prévenances, et c'est à grand'peine que nous parvenons à nous soustraire à leurs politesses un peu familières pouu continuer notre navigation et gagner
rextrémité du lac, où Vas nous promet des magnificences.
De Karasaki, nous devons nous rendre à Séta, pour aller de là visiter le temple d'Ishiyama. Séta est un pont jeté sur le lac, à Tendroit où, se resserrant, il devient rivière; avant d*y arriver, il faudrait faire escale à Awatsou, d'où l'on a, parait-il, une vue remarquable; il conviendrait aussi de passer la nuit à Séta, pour y jouir d'un coucher de soleil; mais parmi toutes ces merveilles, force est de choisir; car, après avoir visité Ishiyama, une ascension à la montagne d'Hi-eizan et une seconde visite à Texposition sont inscrites au programme de notre deuxième et avant-dernière journée.
Comme monument, Ishiyama n'offre rien de remarquable; tout son mérite est dans sa situation : accroché au flanc de la plus haute montagne des bords du lac, il domine le pays.
Autrefois, du temps où florissait au Japon cette curieuse civilisation féodale dont les raffinements nous surprennent et nous charment encore aujourd'hui, les Japonais, essentiellement artistes de leur nature, allaient fréquemment demander l'hospitalité aux prêtres de ce temple ; le but de leur excursion n'était pas religieux; ils n'accomplissaient aucun vœu : voir le lac était leur seul désir.
Pendant les nuits d'automne, si délicieusement poétiques dans ces contrées, lorsque la pâle déesse
éclairait de ses rayons glauques leâ flots calmes de Biwa, on voyait ces amants de la nature, s'enivrant des brises parfumées, errer longuement sous les pins séculaires.
u A certaines heures de la nuit, dit Yas, les eaux se changent en flots d'argent, des bruits étranges se font entendre, — il tient à ses bruits : — c'est une harmonie lointaine, vague, indécise; aux chants succèdent des plaintes ; des soupirs courent tristement sur les ondes; légère comme un oiseau, Tombre de Koma-ti passe pensive et frémissante ; les arbres s'inclinent devant elle ; les ondes s'ent'rouvrent et engloutissent les vers de la divine poétesse; puis, après un grand cri de la nature, tout rentre dans l'ombre, et un calme profond se fait subitement. ))
Le nom de Koma-ti évoque un souvenir plein de mélancolie ; c*est une des légendes les plus populaires du Japon ; déjà plusieurs fois j'ai cherché à me la faire raconter. Ouyeno nous a cité quelques traits de la vie de cette femme illustre, dont on retrouve à chaque instant une trace dans les livres et les dessins du pays. Mais il est impossible, avec ces récits décousus et plus ou moins défigurés par rignorance du peuple, de former un tout et de reconstruire un corps à la légende.
L'un de nos compagnons, professeur au collège français de Yeddo, très au courant des traditions.
dont la connaissance forme à peu près tout le bagage littéraire de la grande majorité des Japonais, propose de nous raconter Thistoire de Koma-ti.
a Je Tai lue, nous dit-il, dans un livre japonais fort commun il y a quelques années, mais dont l'édition est devenue très-rare aujourd'hui. Le texte est appuyé de quelques gravures par trop réalistes ; leur naïve brutalité marque d'une façon poignante les différentes péripéties de Texistence de cette femme extraordinaire et les diverses phases par où passe son cadavre abandonné en plein champ, jusqu^à ce que ses os- épars, recueillis par un jeune bonze, aillent enfin trouver le calme du tombeau.
Cl La date de la naissance de Koma-ti est fort incertaine, et pour ne pas commettre d'anachronisme, je me bornerai, nous dit notre aimable conteur, à me servir de Téxpression a autrefois « , — sendaUéj — employée si souvent par les Japonais lorsqu'ils ne sont pas fixés sur la date d'un fait.
a Autrefois donc vécut au Japon , — ^ qu'il vous suffise de savoir que c'était au beau temps de la chevalerie, — une femme nommée Ono-no-Koma-ti ^ dont la beauté était prodigieuse ; issue d'une famille noble , elle joignait à la grâce àe sa personne une distinction native, et savait fasciner, par son re-
< La p«tite ville d« la petite campagne.
gard, les plus inaccessibles aux séductions féminines.
tt Un jeune prince, fils du mikado Boun>to-kou, je crois, en devint éperdument amoureux.
tt Les lois de Tempire ne permettant pas au tt Fils du soleil » d'épouser une femme en debors de sa famille, il résolut d'en faire sa maîtresse. Koma-ti, ambitieuse et hautaine, résista longtemps ; belle, comblée d'honneurs et de richesses, elle n'avait pas tardé à se voir entourée d'une véritable cour qui exaltait sa beauté; artiste et poëte, son yasiki était le rendez-vous de toutes les célébrités.
ic Enfin, entrevit-elle la possibilité d'être un jour impératrice du Japon, ou fut-elle vaincue par le tendre sentiment que lui inspirait le jeune prince, elle promit de céder à ses feux ; mais voulant mettre à répreuve Tamour de son amant, elle lui imposa comme condition préalable de venir pendant cent nuits de suite, seul et en cachette, lui rendre hommage à son yasiki.
((Le jeune amoureux, obéissant aux moindres caprices de sa maîtresse, vint au rendez-vous mystérieux quatre-vingt-dix-neuf fois; la centième nuit, comme il se disposait à sortir, un tremblement de terre se fit sentir : les secousses étaient efifrayantes, les murs s'écroulaient avec un fracas épouvantable ; en même temps un orage déchaînait ses tonnerres
et vomissait, au milieu des éclairs, des torrents d'eau mêlée de grêle.
tt L'impératrice mère, soucieuse de la vie de son enfant, et renseignée par sa police particulière sur les faits et gestes de Théritier des Mikado, se précipita sur ses pas, le conjurant, arec des larmes, de ne point braver ainsi la colère des dieux , ses ancêtres.
tt Le jeune homme, placé entre son amour et sa tendresse filiale, après quelques observations, se rendit aux objurgations maternelles.
a Le lendemain, lorsqu'il se présenta chez Koma-ti, il trouva porte close ; des i/alets lui signifièrent son congé et lui remirent une lettre ainsi conçue :
a Vous avez forfait à vos serments; Koma-ti ne « vous reverra jamais. »
a Le jeune prince, après avoir langui quelques mois, se consola peu à peu et finit par oublier totalement, dans de nouvelles amours, son indomptable amie.
« Alors commence la vie réellement artistique et légendaire de Koma-ti; bientôt abandonnée par la foule des adulateurs, vils courtisans du jeune maître, elle se voit aussi seule et aussi délaissée que naguère elle se voyait fêtée et pouvait se croire aimée; -c'est à peine si quelques fidèles viennent encore en secret lui porter les consolations de leur vieille amitié.
262 LE JAPOX PITTORESQUE.
tt Ses poésies , jusque-là légères, prennent une teinte mélancolique; son caractère enjoué et porté à Tindulgence, malgré son orgueil, devient aigre et sarcastique.
tt Pour remplir ses longues journées de tristesse, où elle appelle en secret, de tous ses vœux, son royal amant, elle écrit des vers sans nombre et les efface à mesure. C'est ainsi que nous la représentent les enluminures actuelles : penchée sur un vase plein d'eau, Fœil hagard, les mains crispées, les cheveux épars, elle lave de longues bandes de papier, sur lesquelles, Tinstant d'auparavant, elle vient d'épancher en vers misanthropiques le trop-plein de son cœur ulcéré.
u Dans ces conditions, la pauvre Koma-ti vieillit; sa tète se couvre de frimas, sa beauté s'efiàce et bit place aux rides d'une précoce décrépitude; la vie devient difficile; les richesses qu'elle tenait de la libéralité du prince s'épuisent, et la misère arrive, la misère avec tout son horrible cortège : les haillons, les huées de la populace, les injures des enfants qui la suivent et l'appellent hacca.
tt Enfin, un soir, Koma-ti s'éteint; elle vient d'écrire ses derniers vers, restés populaires jusqu'à nos jours :
HanO'no^irO'wa Outsouri-ni kerina Itazourami,
Waga mi yo-m/mrou Xaga me êni «m »< ^
a Malgré son dénûmeot, la poétesse n'est pourtant pas complètement délaissée; car les dessins classiques du Japon la. représentent entourée des soins de deux servantes restées fidMes durant Tadversité; et dans Tinstant suprême on les voit jusqu'au bout anxieuses , attentives à ses moindres désir s.
tt Tout est fini ; la Qère Koma-ti a rendu sa grande âme aux Daïrhi * ; ses deux tendres compagnes lui ferment les yeux, la revêtent d'une robe de brocard blanc, dernier vestige de sa splendeur d'autrefois. O prodige! la mort semble lui avoir rendu toutes les roses de la jeunesse; Koma-ti, morte à la terre, renaît à l'immortalité, plus belle, plus adorable qu'aux jours de sa prospérité.
tt On la transporte, ainsi parée, au milieu d'un champ de fleurs, ne voulant pas confier à la terre un si charmant trésor.
ttMais bientôt la scène change et si vous vou^
lez , nous dit notre ami en forme de péroraison, nous en resterons là ; car, à mon avis, mieux vaut conserver l'impression d'une riante image, surtout quand il s'agit d'une femme, que d'emporter le
* Tradaction littorale : Les flean se ranent, leors ooulean passent ; inotilemenl nu persoone de ce monde tombe, tandis qaejer regarde tmoareoMment.
* Les dairU sont les empereurs morts et divinisas.
264 LE JAPON PlTl'ORESQUE.
triste souvenir d'un tableau empreint de réalisme trivial. Or Tauteur du livre dont je vous parlais en commençant cette histoire s'étend, avec une complaisance inouïe, dans les détails les plus navrants sur les différentes périodes jde la décomposition du corps humain, détails peu de saison avant de n&us mettre à table.
tt A table, messieurs! »
Nous sommes, en effet, arrivés à Tunique yado-ya du lieu. Vas, toujours prévoyant, a eu soin de vider dans notre barque les caissons de nos djin-riki" cha, bondés de provisions de bouche. Après l'histoire de Koma-ti, mis en appétit parles aromatiques senteurs du lac, ce n'est pas sans une certaine satisfaction que nous* voyons un joli déjeuner semijaponais, semi- européen, proprement disposé sur des plats et des soucoupes en porcelaine bleue.
Passer sans transition du poétique et légendaire Japon à la prosaïque occupation de restaurer ses forces, offre un contraste peut-être un peu choquant ; mais eu voyage on fait comme on peut ; ceux dont la délicatesse sera blessée se mettront pour un instant à notre place, et sans nul doute ils nous pardonneront de ne pas avoir vécu tout un jour des gémissements de la brise en souvenir et en honneur de la célèbre grande dame dont l'esprit fantasque vient parfois errer sur ces rives.
Marcel questionne noire savant ami sur mille
points intéressants concernant le Japon, son origine, son histoire, ses mœurs anciennes ; mais il faut remettre à plus tard, à ce soir peut-être, ce régal intellectuel. Le temps presse; nous disons un adieu sans doute éternel à ces lieux enchanteurs, et lorsque nous nous remettons en route, il est midi.
La montagne de Hî-eizan, où nous avons la prétention .d'aller tout d*une haleine, est située à quatre ri environ de Biwa ; c'est une course pénible pour nos pauvres u hommes-chevaux » ; mais, stimulés par de nombreuses tasses de saké prises à nos frais et à notre santé, ils repartent gaiement. Deux heures plus tard, ils nous déposent à l'entrée des allées conduisant au temple de Yenrekidji, situé au sommet de la montagne.
Yenrekidji fut fondé par le mikado Kvaniiou, un peu avant Kiomidzou. Les prêtres de ce temple acquirent, après quelques siècles, une puissance considérable qui leur permit de livrer avec avantage de nombreuses batailles auj^ communautés rivales, jalouses de la prospérité envahissante de cet ordre, et coalisées pour sa perte.'
A une certaine époque, plus de mille bonzes vivaient dans Tencein^e de ce temple, véritable place de guerre religieuse. Celte armée dç prêtres guerriers portait si haut ses prétentions à l'indépendance, qu'en 1-an 1540 elle eut la téméraire audace d'adresser un défi au vaillant Shogoun Nabounaya,
renommé pour sa bravoure; cet excès d'orgueil entraîna la perte de la bonzerie ; vaincus, ces imprudents ambitieux virent, avant d'être passés au fil de Tépée, le berceau de leur ordre livré aux flammes ot dévasté.
Reconstruit quelques années après , le temple actuel est loin de valoir Tancien ; rien dans ses dimensions et dans sa décoration ne rappelle celui dont la description est donnée par les livres de Vèpoque; c'est pourtant un des plus beaux monuments à visiter, ne serait^e que pour sa position au sommet de Hi-eizan, d'où l'on jouit d'un panorama indescriptible.
Les bonzes d'aujourd'hui n'ont rien conservé de leurs devanciers; et quand on pense aux fiers soldats dont le pied autrefois foulait ce sol, c'est avec un regard de pitié qu'on accueille ces malheureux tondus, mendiants piteux venant tendre la main k l'aumône dont ils vivent misérablement, depuis l'intrusion des idées nouvelles au Japon.
La descente de la montagne de Hi-eizan , excessivemenl difficile, s'effectue sans accident; en moins de trois quarts d'heure, nos djin-riki-cha arrivent au Goshio et s'arrêtent toutes crottées aux porles d« Chishinden.
Cette seconde visite à l'exposition est destinée à faire nos derniers achats. Fatigués plus par le gran air q^^ par la promenade, dont une grande
partie s'est effectuée en voiture ou en bateau, nous traversons rapidement salles et galeries, pressés d'aller nous reposer à Thôtel et de rejoindre nos compagnons de route à Marouyama, où ils ont donné rendez-vous à quelques marchands de curiosités.
Sur ces entrefaites, la nuit est tombée, et le premier coup de sept heures nous trouve réunis pour la troisième fois autour de la table de M. Nakamoura.
Après souper, Marcel, poursuivi par la passion des légendes, rappelle sa promesse à notre obligeant camarade, qui s'exécute avec la meilleure grâce du monde.
tt L'histoire de la formation géologique du Japon, nous dit-il, serait certainement fort intéressante; mais ce n'est point là, je pense, Tobjet principal de votre curiosité. Du reste, en entrant dans cette voie, je serais peut-être entraîné en dehors des limites fixées par le temps; car vous avez besoin de repos, et, dans l'intérêt de nos excursions de demain, il ne faut pas prolonger cette soirée outre mesure.
tt L'histoire ïabuleuse du Japon se termine vers l'an 666 avant J. C. ; cette date correspond à Tune des années du trente-quatrième cycle chinois.
tt Avant cette époque, douze esprits ou génies ont régné « cent millions w d'années sur ce pays ; les uns sont esprits célestes, les autres génies terrestres.
Les sept premiers sont des esprits célestes, dont, même avec Timagination japonaise, il est bien difficile de se rendre compte ; les trois premiers vivent dans rimmensité, se reproduisant par de simples émanations du chaos; le quatrième s'associe une compagne; mais, de mœurs encore très-pures, il engendre par la seule contemplation de son épouse ; ses deux successeurs imitent Texemple de leur aïeul; quant au septième, il porte un nom prédestiné : Iza-ua-ghi, — « celui qui trop accorde « ; — son épouse, surnommée depuis TEve du Japon, se nommait Iza-na-mi, — a celle qui trop excite n .
d Ces deux noms ne vous font-ils pas prévoir ce qui doit arriver? Un jour Iza-na-mi, pensive, en proie à certaines effluves mystérieuses, se promène dans les féeriques jardins de son palais étbéré, quand tout à coup son attention est attirée par les tendres accents d'un couple de bergeronnettes; les petits oiseaux se becquettent amoureusement; c^est une révélation :
« — Voilà , se dit la déesse en tenant son cœur k deux mains, voilà le vrai bonheur.
tt Ce disant, elle va trouver son divin époux et lui communique ses impressions.
ce — Femme, lui répond le génie, retire-toi, tu n'es pas dans ton rôle
tt Mais le germe de la tentation était lancé; bîent Iza-na-ghi, brûlant d'un feu nouveau, rejoint sa
LE JAPOX PITTORESQUE. 269
compagne, et se soumet à la loi générale de
Tunivers.
aDecetie union naissent successivement toutes les îles du Japon, puis deux jumelles : la déesse Amaierasu-omi-kami, si belle que ses parents l'envoient au ciel pour éclairer et échauffer les mondes pendant le jour*; tandis que sa sœur, Tuki-no-ki, d'une beauté moins resplendissante, devient la reine des nuits ^; enfin, un fils, le premier des génies terrestres, dont le cinquième donne le jour au célèbre Zin-mou, clôt Tère des temps préhistoriques, et devient, d après la croyance actuelle des Japonais, le premier Mikado de Tempire.
tt Cette légende n'a pas le mérite, comme tant d'autres, d'être basée sur un semblant de vérité: il est en effet ridicule de ne faire remonter l'existence des souverains humains du Japon qu'à six siècles avant le commencement de l'ère chrétienne, et^si cette croyance a encore cours en présence des affirmations si précises de l'historien chinois Ma-tuanlin, c'est vraiment inexplicable.
(c Ma-tuan-lin, lettré chinois, dans un ouvrage immense intitulé : Ouen-hien-tong -kao , ouvrage connu des savants japonais, consacre un chapitre spécial à l'histoire du Japon; il donne une liste de
1 Le foleil.
' I^a lone.
vingt-trois souverains , dont le dernier est précisément Tempereur Zin-mou» et fait remonter Texistence du premier à Tan 1056 avant J. C.
« Parmi les douze derniers souverains cités par Ma-tuan-lin , cinq portent des noms identiques avec ceux des génies, soit célestes, soit. terrestres, de la * mythologie japonaise. De cette particularité résulte la preuve certaine que cette «mythologie a pris naissance au Japon postérieurement à la confection du livre précité, et remonte même, sans doute, à une date relativement rapprochée, peutêtre celle de Timplanlation de la religion de Bouddha dans le pays. Je ne parle pas de Fépoque où, pour la première fois , apparurent au Japon les missionnaires de celte religion, époque beaucoup plus reculée qu'on ne le pense généralement ; mais bien du moment où, après avoir subi de nombreuses avanies, après avoir souffert la persécution, ils purent étaler au grand jour, en toute liberté, les cérémonies du nouveau culte. Dès lors, les souverains, grâce à la flagornerie des ministres de Bouddha, commencèrent à être honorés à Tégal des dieux, et, sans aucun doute, la fable des génies est sortie de l'imagination de ces courtisans sacrés qui surent toujours mêler le temporel au spirituel, et gagner la protection des rois en plaçant quelques-uns de leurs ancêtres couronnés dans le catalogue élastique des divinités secondaires.
a L'échafaudage de la fable une fois renversé, une question se pose alors tout naturellement , celle de savoir quelle est Torigine des maîtres du pays, et de cetfe question complexe découlent mille questions incidentes, plus attrayantes les unes que les autres.
a Ce n'est peut-êlre pas le moment, dans cette causerie intime, d'aborder des considérations d'un ordre aussi élevé ; pourtant, si vous êtes véritablement épris de cet attachant pays, vous ne serez pas fâché de savoir ce qui résulte, non-seulement de l'étude des livres chinois ou autres, mais aussi de nos observations et de celles de nos devanciers.
a Suivant bien des probabilités, le premier souverain japonais de la série citée par Ma-tuan-lin devait être un prince chinois d'une dynastie renversée et chassée de l'empire. Ce prince, accompagné de quelques partisans , après avoir traversé la Corée, dut venir aborder l'île de Kiousiou, destinée à devenir plus tard la résidence des premiers dominateurs du pays.
tt Avant l'an 1056 , considéré comme point de départ de l'histoire japonaise, les îles étaient habi- .tées par une population autochthone, commune du reste probablement à toute l'Asie orientale , et dont les derniers représentants, bien peu nombreux, nommés Aino^ peuplent encore la petite île du
Yezo. Ces indigènes, d'une race particulière, sont bien les descendants de la population primitive qui, mêlée, fondue avec la race conquérante et envahissante des Chinois ou Mongols, a fini par former la race japonaise actuelle.
tt Une remarque importante : dans le Kiou-siou, où la conquête a, sans doute, le plus brutalement imposé ses lois, le type chinois s'est conservé plus pur que dans le nord, où les enrahisseurs pénétrèrent plus tard pacifiquement et petit k petit, quand le mélange des sangs était déjà un fait accompli dans le sud.
ft Une autre observation vient corroborer mon opinion; cette observation, vous avez pu la faire comme moi, et vous la ferez certainement encore : chez les descendants des familles nobles, dont les membres se sont rarement mésalliés en contractant des mariages avec la race vaincue, le type chinois s'est transmis jusqu'à nos jours avec une persistance extraordinaire.
tt C'est donc un fait acquis, indiscutable : les Japonais ont dans les veines une notable partie de sang chinois.
tt L'existence des Aïno^ ces derniers vestiges d'une population aborigène et proscrite, ayant tra-r versé les siècles sans se mélanger aux conquérants, est Tobjet d'un énorm0 point d'interrogation.
tt Pour trouver une réponse à cette question ,
pour arriver à la solution logique de ce problème, il faut Tavouer, je suis fort embarrassé.
tt Le Yezo n'aurait-il pas été choisi comme un lien d*exil à répoque<le la conquête, et ces malheureux ainsi retranchés de la société ne doivent-ils pas à cet ostracisme de s'être ainsi conservés et de fournir à la science un spécimen rare et curieux des populations primitives du globe?
tt Les Japonais ne sont jamais arrêtés par une difficulté de ce genre ; aussi ont-ils résolu la question en faisant appel au merveilleux : c'est un moyen expéditif et qui ne demande qu'un peu d'imagination.
tt Les Aîno, vous le savez, sont, contrairement aux Japonais, excessivement poilus; le poil et la barbe sont tellement en honneur chez eux que les femmes se font une fausse moustache en se teignant la lèvre supérieure d'une couleur bleue, et que le plus aimable compliment à adresser à une mère est de lui dire : u Votre fils ressemble à un tt ours ! w
tt S'appuyant sur ce développement extraordinaire du poil chez les Aîno, les Japonais ont imaginé cette édifiante légende :
ce Kamouï, prince d'une des provinces de l'ouest, avait la détestable habitude d'entretenir un commerce incestueux avec ses filles; Tune d'elles, la plus jeune, ayant atteint l'âge nubile, dut aller,
comme ses sœurs, partager la couche de son père ; mais celui-ci, ayant remarqué sur les bras et la poitrine de la malheureuse enfant un duvet insolite, la mit honteusement à la porte de son palais, en lui signifiant d'avoir à quitter ses Etats sous le plus bref délai.
a L'infortunée princesse se sauve, trouve sur la plage un canot abandonné où gîte un gros chien noir ; le compatissant animal donne rhospîialitè à la proscrite, et une belle nuit, secoué par la marée, le canot prend le large.
a Pendant plusieurs mois, la fille et le chien sont ballottés au gré des vents. Comment^vivent-ils ? Les auteurs de la légende ont oublié de le dire ; probablement du produit de leur pêche. Bref, ils finissent par aborder une côte sauvage; il était temps, car la compagne du chien met au monde, en arrivant à terre, deux jumeaux, un fils et une fille couverts de poils.
ic Les deux enfants s'unissent et deviennent les ancêtres des Aïno.
(( Ces mariages monstrueusement hétéroclites suffisent-ils à Timagination japonaise? Point.
te Non contents d'assigner aux Aïno un chien pour origine, ils font marier les petits-fils du chien et de la princesse exilée avec des ours; la grande considération, il est vrai,- des habitants du Yczo pour cet animal excuse jusqu'à un certain point
Texcentricité de cette invention ; mais ce n'en est pas moins burlesque.
ce Les enfants des ours deviennent des guerriers illustres, et leurs descendants, depuis les époques les plus reculées, sont à la tête du pays.
a Laissons dé côté la légende pour revenir aux choses réelles. Les habitudes des Aino sont toutes différentes de celles des Japonais; complètement illettrés, ils ont un langage à eux propre, compris des Japonais, comme les dialectes de certaines provinces de la France le sont des Français.
a La chasse et la pêche sont les occupations favorites de ce peuple champêtre; les femmes s'y livrent avec autant de passion et quelquefois avec plus d'adresse que les hommes.
tt Leur peau est brune, mais elle n'a rien des races jaunes ; la forme des yeux et la coupe du visage tiennent beaucoup des races caucasiques.
a De mœurs fort douces, les Aïno pratiquent les vertus hospitalières ; l'étranger, en mettant le pied sur leur territoire, devient inviolable, et le malfaiteur qui se permettrait de le molester d'une façon quelconque serait vertement puni. Le vol , surtout lorsqu'il est exercé sur des étrangers, est puni de mo rt.
tt La polygamie est permise et même fort en honneur dans l'île; néanmoins l'adultère prouvé par l'épreuve entraine les châtiments les plus se-
vères. La femme soupçonnée doit se soumeltre à Tcpreuve, qui consiste le plus souvent à retirer des cailloux d'un vase plein d'eau bouillante; si Taccusée se brûle, de par la décision des dieux, eJie est coupable ; alors elle est impitoyablement livrée aux derniera supplices. Si, au contraire, elle réussit l'opération, ce qui, du reste, arrive presque toujours, non-seulement elle est déclarée innocente, mais elle acquiert immédiatement un prestige et une autorité considérables dans le pays ; c'est elle que Ton vient consulter dans les cas graves , et ses décisions ont force de loi.
a Un malade est-il à l'agonie, on recourt -à ses prescriptions, on la supplie de venir lui rendre la' santé. S'il nait un enfant, elle est encore requise pour tirer son horoscope et le consacrer aux divinités de la mer, après lui avoir fait manger un petit morceau de poisson cru.
ce Mais celte digression prend les proportions d'un véritable cours d'histoire anthropologique; je pourrais ainsi vous retenir jusqu'à demain matin sî j'entrais dans des détails sur toutes les particularilés se rattachant à cette curieuse population, et tel n'est pas mon but. >)
LE JAPON PlTTORBSQt'E. 211
Troisième journée : pluie et boue. — Le Daibontf* de Kiyolo. «- Mimizouka., — Haine séculaire contre la Corée. — Rengeoin. — Le temple des trente-trois mille trente -trois statues. — Taïko le Grand. — Retour à Foushimi. — Désappointement. — Yas se débrouille. — Voysge en barque. — Rentrée au bercail.'
Il n'y a pas ici-bas un plaisir sans une goutte d'amertume ; hier c'était une fête de rencontrer nos compatriotes ; ce soir il faut leur dire adieu pour longtemps, peut-être pour toujours. Demain, au point du jour, nous devons partir pour Foushimi, et de là rentrer à bord ; nos amis prendront une autre direction. Adieu donc.
On échange des adresses, on se promet réciproquement de s'écrire ; mais l'existence est si remplie ! Le ten^ps passe, et le souvenir va s'afTaiblissant. Depuis le collège, combien de promesses ainsi faites de bonne foi sont restées sans exécution?
Au lever du soleil, nous roulons vers Foushimi, en suivant le chemin des écoliers. La courte per-
mission dont nous disposons ne nous a point permis de visiter tous les trésors religieux et archéologiques de la vieille capitale; nous aurions à voir encore bien des sites , bien des monuments renommés ; mais il faut rentrer.
Yas doit nous conduire à deux ou trois sanctuaires remarqual)les, sans trop nous écarter de la ligne directe, et nous clorons ainsi, trop tôt, mais forcés par la consigne , cette excursion dans la ville sacrée des empereurs, dont nous conserverons un charmant souvenir.
La pluie a repris ; nos pauvres coureurs pataugent dans une boue gluante et n'avancent guère. Nous leur achetons, pour quelques sous, tout un approvisionnement de sandales de paille de riz; les malheureux pourront ainsi changer souvent de chaussures et marcher autant que possible à pied sec dans les chemins défoncés.
Après bien du tirage, nous arrivons au Daïbouts\ Ce Daîbouts' n'a pas la moindre analogie avec celui de Kamakoura. La statue du dieu est en bois peint; on la dit à tort très-remarquable; sa taille est gigantesque, mais n'atteint pas cinquante-trois mètres, comme le disent les Japonais. La figure du divin personnage, très-grossièrement sculptée, produirait peutêtre un bel effet, vue d'une certaine distance ; mais la statue est placée sous une sorte de hangar fermée et Ton arrive à la hauteur de la tête par un escalier
délabré, sur une plate-forme dont la dimension exiguë ne permet pas de se reculer ; aussi le voya*geur, nez à nez avec cet immense bonhomme, ne peut pas le bien juger.
L'auteur de cette monstruosité est inconnu; elle fut érigée d'après les ordres du célèbre Hidéyochi, vers la fin du seizième siècle, à côté d'un temple merveilleux. Ce temple, plusieurs fois renversé par des tremblements de terre, brûlé par la foudre, n'a pas laissé de vestiges; seule, sa cloche immense a résisté au feu; les proportions cyclopéennes de ce morceau de bronze excitent depuis des siècles Tétonnement des visiteurs japonais, qui poussent, en l'apercevant, des exclamations intarissables.
Ce bloc est, en effet, fort beau; mais il n'est point unique en son genre. La cloche dont Marcel a pris la mesure dans les environs de Tchi-on-in lui est au moins égale; mais l'état déplorable du ciel ne nous permet pas de nous en assurer.
Non loin de là s'élève Mimizouka, contemporain du Daîbouts'. Ce monument funéraire a une origine curieuse, dont Yas veut nous faire l'historique. Le fait populaire au Japon nous est heureusement connu, et nous devinons, sans bien les comprendre, les explications embrouillées de notre brave djinrVki,
L'inimitié des Japonais envers la Corée ne date
pas d'hier; depaîs Fimpèratrice Zin-gou ', surnommée la Sémiramis du Japon, jusqu'à nos jours, rhistoire enregistre une masse de hauts faits des armes japonaises en Corée. La haine héréditaire du Japon contre ce pays est, du reste, très-justifiée par les procédés barbares de ce peuple incivilisable.
A l'époque où l'illustre Hidé-yochi fut promu à la haute dignité de taïkoun, on organisa une expédition formidable contre l'ennemi séculaire : cent cinquante mille soldats envahirent le sol coréen; des batailles sanglantes furent livrées, et l'armée du mikado, vingt fois victorieuse, revint bientôt Ichargée des dépouilles opimes de ses ennemis vaincus, mais non soumis.
Suivant une vieille coutume, un général d'armée devait rapporter à son maître, comme preuve de sa victoire, les têtes des ennemis tombés dans la mélée; en cette occasion, le commandant en chef n'eût point voulu manquer de se conformer à Fusage. Pourtant, il surgit une difficulté : le nombre des morts était considérable ; on ne savait où placer ces trophées sanglants, dont le transport eût nëcescité l'envoi d'une flotte supplémentaire. De la Corée
* La lëgeode rapporte que celle princesse, la plot illustre gnerrièn du Japon, déclara la guerre & la Corëe, commanda elle-même reipéditioa, et. chose merveilleuse, qu'étant enceinte de huit mois et demie an moment d« départ, elle eut le pouvoir, en mettant une pierre dans sa ceinture, de retarder ses couches de plusieurs mois, afin de pouvoir rester à la tête de set troapea jusqu'à la fin de la guerre.
au Japon, la distance, sans être considérable, ne se franchissait pas, à cette époque, très-rapidement. Pour comble de malheur, c'était au mois de juillet ; quarante-huit heures de traversée sous un soleil ardent devaient infailliblement transformer ce charnier en un foyer pestilentiel capable d'infecter une armée.
Dans ce grand embarras, le général, homme de cœur, ne voulant pas exposer ses hommes à un pareil danger, mais ne renonçant pas volontiers à la preuve de sa victoire , montra qu'il était aussi homme d*esprit.
Ordre fut immédiatement donné de détacher délicatement les oreilles et le nez de toutes les têtes amoncelées sur la côte, et d*enlasser dans des caisses ce témoignage palpable du triomphe des armes impériales.
L'histoire ne dit pas quel moyen de conservation fut employé, mais Tintelligent chef en trouva certainement un très-ingénieux qui lui permit d'ouvrir ses caisses devant son seigneur et maître sains crainte de Tasphyxier.
Ces oreilles et ces nez coréens ont motivé l'érection de Mimizouka, — « tombeau des oreilles w . — Ce monceau de débris humains fut enterré dans une fosse de vingt-quatre mètres de circonférence et de dix mètres de profondeur; on peut se faire ainsi une idée du nombre des malheureux qui ont été
défigurés dans cette campagne restée à jamais mémorable.
Avant de remonter eu djin-riki-cha^ Yas nous engage à visiter le temple de Rengeoin, situé à cinq minutes de marche. Ce temple, spécialement consacré au culte de Kandjeon, s'appelle aussi Sandjousangendo; il renferme, dit-on, trente-trois mille Irente-trois statues de saints. On se représente difficilement un monument assez vaste pour contenir une pareille armée de statues, fussent-elles serrées comme des sardines en boîte ; aussi, à n'en pas douter, est-ce une exagération japonaise. Nous communiquons notre impression au bonze chargé d*accompagner les visiteurs. Le digne homme, scandalisé par cette irrévérencieuse incrédulité , semble d'assez mauvaise humeur; pourtant, afin de confondre les barbares impies, il daigne entrer en explications :
ce Ne voyez-vous pas, nous dit-il d*un ion irrité, que ces statues en supportent chacune plusieurs petites? Eh bien, avant de mettre en doute la véracité de nos allégations, comptez-les, vous en trouverez mille et une grandes et trente-trois petites sur chaque grande. »
Vérification faite, le compte est exact :
Excusez, monsieur le bonze, nous ne récommencerons plus.
Ce sanctuaire est de beaucoup le plus ancien parmi ceux que nous avons précédemment visités; il remonte au mikado Gosirakawa, — milieu du douzième siècle. — A une certaine époque, la coutume se répandit parmi les habiles archers du pays, de venir à Sandjou-sangendo s'exercer à tirer au milieu des statues sans en toucher aucune et sans accrocher leurs flèches au toit.
Les piliers du temple portent encore très-visibles les traces des projectiles empennés.
Une promenade à travers ce panthéon produit un singulier effet ; si nous vivions encore sous Tempire de la terreur des ce hommes à sabre » , la sociélé de tous ces héros canonisés, dont Toeil oblique vous regarde froidement violer le sol sacré de leur dernière demeure, ferait dresser les cheveux sur la tète du plus brave.
tt L'homme à sabre ?? , de glorieuse mémoire, a fait place depuis longtemps aux diplomates en habit noir et chapeau de soie; Tère des coups d'estoc est •close; cependant, imagination ou froid réel, on se sent courir un frisson dans le dos ; une invincible envie de revoir le grand jour vous saisit à la gorge, et, plaisanterie à part, nous sortons avec une vraie .^tisfaction de cet antre beaucoup trop saintement habité pour des mécréants tels que nous.
Vas éprouve alors le besoin de nous dire une .histoire ; la voici dans toute sa candeur :
tt Avez-vous VU cette quantité de statues? nous dit le bavard homme-cheval.
— Oui.
— Savez-vous d'où elles proviennent?
— Xous ne nous en doutons même pas.
— Eh bien, elles ont été taillées dans un seul arbre venu sur la tombe d*un homme célèbre.
— Dieu, le bel arbre ! s'exclama Marcel. Et quel est le bienheureux dont le corps a pu fournir assez d'éléments azotés pour produire ce phénomène de la nature?
— Wakarimasen, — je n'en sais rien , — répond le conteur; Taïko-sama, sans doute. )>
grand Taïko, quel anachronisme! Hidé-yochi, dont j'ai parlé tout à Pheure, vulgairement appelé Taîko-sama, naquit quatre siècles après la construction de Sandjou-sangendo ; mais, après tout, un djin-ri'ki n'est pas forcé de connaître son histoire comme un élève du collège impérial de Yeddo, et il est, du reste, bien indifférent de savoir qui doit endosser la paternité de Tarbre merveilleux, produit fantastique dû à l'imagination populaire.
Mais puisqu'il est question d*Hidé-yochi, je veux rendre hommage à la mémoire de Thomme le plus populaire du Japon. Hidé-yochi, plus connu sous le nom de Taïko le Grand, appartenait à la dernière classe du peuple ; simple valet d'un samouraï obscur, il sut par son génie et par son courage s'élever pro-
gressivement jusqu'aux pins hautes dignités militaires et enfin se fit nommer shogoun après Ota.
Cet homme extraordinaire était merveilleusement doué ; son génie n'avait point de bornes; il sut mener de front la gnerre et l'administration. Richelieu de l'extrême Orient, son but principal fut d'abaisser l'orgueil féodal des grandes maisons de daïmio ; il y réussit, battit l'un après l'autre ces puissants feudataires coalisés contre le pouvoir central; releva ainsi le sceptre des fils du a Soleil levant n près de tomber en quenouille, et eut le mérite, à mes yeux sans pareil, de vaincre par la seule puissance de sa grande intelligence, en plein règne de la féodalité, le préjugé condamnant l'homme du peuple, quel que soit son talent, à croupir dans la position inférieure où l'a placé le hasard de la naissance.
Hidé-yochi non-seulement fut un grand homme, un guerrier illustre, un héros, mais il fut aussi un grand cœur. Sorti du peuple , il aimait le peuple comme un père aime ses enfants, et sans cesse il travailla à procurer aux basses classes un bien-être relatif, dont la postérité lui conservera une éternelle reconnaissance.
Tout le monde au Japon connaît le grand bienfaiteur du peuple, Sarkwandja\ le vénéré Taïko-
* llidé-yocbi <$tait horriblement laid ; Sarkwandja signifie « homme à figure de singe •
Yvt^V*.
sama; il n'est pas un enfant qui ne répète ce nom avec respect, et bien des gens le mêlent, dans leur ignorance , à une foule de faits bizarres plus oa moins véridiques, mais tous destinés à exalter et glorifier leur bîen-aimé Taïko.
Unissons donc nos hommages à ceux de tout un peuple, et saluons en passant la grande ombre du héros qui erre peut-être en ces parages.
Après avoir déjeuné dans une yadfhya, nous voudrions visiter les quelques temples éparpillés sur notre chemin : Inari, où Ton adore la tète d'Inaris; Chennioudji, construit vers Tan 850, sous le règne de Montokaté, pour servir de sépulture aux Mikado; enfin Tofoukoudji, édifié par ordre du taîkoun Yoritsou-né, dans le premier tiers du treizième siècle ; mais la pluie a redoublé d'intensité, et la promenade dans ces conditions devient une corvée. Aussi laissons-nous sur la gauche le village d'Oud]!, renommé pour son thé, et filons-nous à ion^ïe vitesse dans la direction de Foushimi, où nous désî rons arriver le plus tôt possible pour sécher un peu nos vêtements avant de prendre le bateau d'Osaka.
A Foushimi, une déception nous attend. Cest à cinq heures que PatouiUard doit faire machine en avant; il n'est pas encore trois heures, mais PatouiU lard est parti.
tt Pourquoi avoir ainsi avancé son départ? Est-ce
pour nous jouer un mauvais tour ? Il avait donc son plein de passagers?
— Non, nous est-il répondu, il n'avait pas^ dix voyageurs.
— Alors, pourquoi partir avant Theure et mettre ainsi les gens dans Fembarras?
— il est parti parce qu'il pleuvait.
— Texcellente raison, et comme c'est bien japonais ! A quelle heure le prochain départ ?
— Il n'y en a plus jusqu'à demain matin.
— Bon, nous voilà dans une belle situation ; que faire?»
Yas, homme de ressources, doit cette fois encore nous tirer d'embarras.
a Allez commander votre dîner, nous dit-il; je vais vous trouver un bateau. »
Au bout d'un instant, Yas revient en effet avec un patron de barque; le prix demandé étant raisonnable, le marché est conclu; mais pour aller à Osaka, il faut attendre la marée montante, c'est-àdire cinq heures du soir.
Le ministère de nos traineurs devant nous être dorénavant iijlkitile, nous réglons leur compte; Yas, constitué trésorier de ses collègues, reçoit le prix convenu pour les trois journées, plus &ne. belle gratification, sur laquelle ils ne comptaient hi les uns ni les autres; il en résulte une joie indescriptible et une avalanche de remercîmerits. Les pau-
vres gens se prosternent, et c'est à grand'peîne que nous les décidons à retourner à leurs affaires. Vas persiste à demeurer avec les bons Danna-san jusqu'au dernier moment, afin de leur prouver ainsi sa reconnaissance.
Il nous reste près de deux heures à dépenser avant la marée montante; la pluie continue à tomber; il faudrait avoir un cœur de rocfae pour v^ -^ mettre dehors le barbet le plus crotté, et pour que la déveine soit plus complète, notre yado-ya ne contient, — chose extraordinaire, — pas une né-san à afjacer.
£n cet!e exirémité, que faire pour tuer le temps? Mettre ses no'.cs au courant? Marcel s'y essaye, tire son calepin, taille son crayon : travail aride si l'on s'en tient à de simples notes, travail mauvais s\ l'on veut rédiger. Les choses, comme les personnes, demandent, pour être jugées sainement et sans partialité, à être vues à travers le prisme de J'éJoig^nement. Il est rare de faire une partie, dite de pJaisir, sans éprouver quelque mince contrariété, quelque contre-temps plus ou moins fâcheux ; la mauvaise humeur s'en mêle, et l'on se laisse aller facilement à calomnier, quand plus tard, sous le charme du souvenir, tout paraîtra délicieux.
Il vaut donc mieux attendre pour écrire; aussi, laissant mon ami s'évertuer à déverser sa bile sur les pages de son agenda, je m'étends sur les blancs
LE JAPON PITTORESQUE. 2g9
tatamis de la salle à manger et me laisse aller aux douceurs du sommeil. Au moment où j'ouvre les yeux, le couvert est mis à côté de mon lit d'occasion, le dîner est servi ; il ne reste plus qu'à Tengloutir au plus vite et à embarquer sans perdre de temps, afin de pouvoir prendre le dernier train partant d'Osaka pour Kobé, à onze heures quarante minutes du soir.
Vas nous dit un dernier adieu, recommande aux sendo les généreux étrangers, et vogue la galère.
A onze heures, un choc violent se fait sentir; quV a-t-il? Rien, nous abordons le quai; c'est Osaka. Deux djin-riki-cha sont là à point nommé ; trois temps de galop, voici la gare.
te Les voyageurs pour Kobé, en voiture ! »
Deux heures après, nous accostons notre maison flottante.
u Oh! du canot! crie Thomme de garde.
— A bord, officiers! répond le sendo comme un vrai patron de baleinière.
— Un fanal à la coupée ! commande l'officier de quart; sur le bord! »
Et le sifflet du maître réveille les échos de la rade.
Cinq minutes plus tard les voyageurs se glissent dans leurs couchettes, heureux de leur promenade, mais enchantés d'être rentrés au bercail.i
S}0 LE JAPON PITTORESQUB.
Sncore U mer intérieure. — Nagasaki. — Les cerf»-volant8. — Un plat poar le mikado de France. — Le cbat de NabesViima : légende. — Traversée monotone.
Le surlendemain, tout le monde étant revenu, nous partions de Kobé. En quittant le Japon, cette France orientale, on se sent le cœur serré; il semble que Ton quitte une nouvelle patrie.
Jusqu'à Nagasaki, on ne s'arrête pas àTidée de la séparation ; on se sait encore dans des eaux amies. La traversée de la mer intérieure est, du reste, un rêve enchanteur; sans cesse en vue des côtes, on passe quelquefois à toucher les îles les plus ravissantes. Là, c'est une ville coquettement étagée sur une colline dont le pied verdoyant se baigne dans les eaux bleues d'Iwo-nada; ici, un château fort, reste orgueilleux de la vieille féodalité japonaise, dressant sa tête altière au milieu des antiques forêts de pins; là, un écueil curieusement découpé par la main du temps; un temple du « Renard » à la cime d'un ro-
cher^ une perspective inattendue, tout enGn pour charmer les yeux.
. A Nagasaki seulement , on pense sérieusement au départ; Nagasaki est la dernière escale japonaise; y reviendrons-nous jamais? On Fespère sans y compter complètement. Est-ce à Shang-haï que nous terminerons notre campagne? Qui le sait?
En marine, il faut s'attendre à tout, prendre le temps comme il vient et se cuirasser contre les événements:
Une tristesse insurmontable plane sur notre navire; les matelots semblent, eux aussi, regretter quelque chose; quoi? Ce ne sont pas les mêmes plaisirs, les mêmes satisfactions ' que nous; les pauvres gens ne sont pas gâtés, ils voient plus sou- ' vent la terre avec une longue-vue qu'autrement; leurs rares et courtes permissions ne leur permettent guère d'apprécier un pays; puis, faut-il le dire? on ne peut éprouver certaines jouissances sans avoir une dose d'instruction, un esprit d'analyse, dont manquent généralement nos bons et braves matelots. Pourtant, au moment de dire adieu au Japon, ils sont tristes; tristesse inconsciente, regrets sans cause déterminée, regret du ciel bleu et du doux climat, regret des doux sourires et des joyeux minois, regret de ce je ne sais quoi indéfinissable qui vous empoigne malgré vous, à votre insu, en mettant le '
Î92 LB JAPON PITTOBBSQUE.
pied sur cette terre saturée de poésie, d'amour et de
volupté.
La relâche sera de courte durée ; juste le temps nécessaire pour faire du charbon et acheter quelques vivres frais. Arrivés à cinq heures du matin, nous devons partir le lendemain dans la matinée; ce serait à peine le temps nécessaire pour prendre une idée générale de la capitale du Kiou-sîou, si nous ne l'avions déjà parcourue une première fois. *
Nagasaki est une des villes les plus pittoresques du Japon; son aspect, en arrivant de la mer, est charmant : construite en amphithéâtre, elle s'élève encercle jusqu'à mi-côte des ravissantes collines qui surplombent sa rade et la ferment comme une vérifable cuvette. Ses rues, propres comme toutes les rues des villes japonaises, sont beaucoup plus animées que celles de Yeddo ou de Yokohama; étroites, pavées en bois, on croirait, en les parcourant, se promener dans les îhterminables galeries d'un immense caravansérai. Bientôt on arrive à des montées rapides, puis aux escaliers des temples et des yado-ya renommées du pays. C'est dans une de ces maisons, alors très en vogue, d'où Ton découvre un panorama délicieux, que nous allons passer la Gn de la journée, après avoir fait quelques emplettes.
La campagne présente une animation extraordinaire et inaccoutumée; les chemins de la montagne
sont encombrés de promeneurs; les hauteurs sont couronnées d'une foule bigarrée, remuante et bavarde; il se passe quelque chose d'insolite.
C'est la fête des cerfs-volants; au Japon, ce joujou n'est pas réservé aux enfants; tout le monde s'en sert et s'en amuse : les marchands ferment boutique, les hommes sérieux déposent pour quelques heures leur gravité et vont de compagnie lutter d'adresse et de longueur de ficelle.
Il est curieux de voir tous ces grands bébés munis de leur machine volante, précédés ou suivis d'un ami, d'un enfant ou d'un domesfique portant, dans une volumineuse corbeille, des kilomètres de ficelle en papier.
Je n'ai vu nulle part de cerfs-volants fabriqués d'une façon plus ingénieuse et plus intelligente : légèreté, grandeur, coquetterie, tout est réuni.
Les amateurs raffinés attachent à leur engin un instrument vibrant, sorte de crécelle , produisant sous l'effort de la brise un son strident d'une grande puissance.
Sous cette avalanche de papier peint, le ciel se couvre, le soleil s'obcurcit; c'est un nuage immense planant au-dessus de la ville avec des grincements analogues à ceux d'un vol de cent millions de cigales.
Ce divertissement dure plusieurs jours, et nous profitons de la clôture ; demain les cerfs-volants se-
2f4 LE JAPON PITTORESQIJE.
roDt mis en place pour un an ; aussi le bon peuple s'en donne-t-il à cœur joie, et la petite fête duret-elle jusqu'à la nuit.
En rentrant, nous sommes accostés au milieu de la rue par un marchand de porcelaine :
tt Venez, danna-satij nous dit-il; j'ai de belles choses à vous montrer , entre autres un plat superbe ; si vous le trouvez beau, je veux vous charger de l'offrir de ma part au mikado de France.
— Nous n'avons plus de mikado , lui dis-je; après en avoir essaye une demi-douzaine en un demisi cle, nous avons fini par préférer nous gouverner nous-mêmes, y)
L'homme me regardait ébahi ; son éducation politique ne lui permettait pas de comprendre mes paroles.
Cl J'offrirai, si vous voulez, votre plat au président de notre république.
— Non, insista-t-il, au mikado de France.
— Mais il n'y en a plus, vous dis-je.
— Ce n'est pas possible » , répétait-il.
11 eût fallu entrer dans de trop Jongues explications pour convaincre cet entêté ; je préférai le remercier tout simplement de son amabilité et prendre congé de lui sans accepter le plat.
Le lendemain, avant midi, nous levions l'ancre et partions pour Sbang-haï.
Lorsqu'on arrive à Nagasaki en venant de la mer
LE JAPOX PITTORESQUE. 295
inférieure, il faut longer les côtes de la province de Hizen; cette province, célèbre par ses riches fabriques de porcelaine, Test aussi par la curieuse légende atlachée à sa maison princière.
Le pilote pris à Kobé pour nous conduire à travers la mer intérieure était un vieux Japonais trèsbavard ; le sachant assez fort en français , je le priai de me raconter la légende de Hizen. Il s'exécuta de bonne grâce; c'était pendant un quart de huit heures à minuit. Avant de m'endormir, j'écrivis un court résumé de son récit.
Un soir, durant la traversée de Nagasaki à Shanghaï, chacun avait apporté au carré quelques-uns de W '^ ' ^ ses bibelots ; on se montrait ses derniers achats, on commentait les prix, on appréciait ou Ton dénigrait; bref, on tuait le temps.
tt Tenez, nous dit un de nos camarades, voici, je crois, une bonne trouvaille, un vieux plat; je l'ai ^ eu pour une bouchée de pain ; c'est du Hizen anr tique, un morceau de roi, ou je me trompe fort.
— Mais c'est le chat de Nabeshima ! m'écriai-je ; cette figure retrace toute une histoire, une des plus touchantes légendes du pays, et ce plat, à n'en pas douter, est une pièce de valeur.
— Racontez-nous la légende du chat, me dit-on de toutes parts ; faites-nous profiter, un jour d'enntri, de ce que vous avez appris dans vos continuelles pérégrinations.»
S96 LE JAPOV PITTORESQUE.
' ' Je ne me fis pas prier, et débitai à mes tions désœuvrés compagnons la légende suivante, que je tenais de notre pilote :
tt Les fastes de la famille de Nabeshima rapportent que certain prince de Hizen, chef de cette famille, fut ensorcelé par un chat, dont les maléfices faillirent le conduire au tombeau. Ce prince avait pour favorite une fille des plus agaçantes, la divine 0-Toyo; ses charmes enchanteurs le rendaient fou d*amour; c'était une passion sans bornes, une adoration à rendre jaloux les saints du paradis de Bouddha.
(c Une belle nuit , nos tourtereaux , après avoir longuement aspiré les brises parfumées du parc, rentraient à leur yasihi, la main dans la main , tendrement enlacés.
(c Arrivés au seuil de la chambre nuptiale , le prince quitta sa bien-aimée en murmurant entre deux baisers que bientôt il reviendrait partager sa couche et s'enivrer de son amour.
« 0-Toyo, rayonnante de bonheur, vient k peine de terminer sa toilette de nuit, quand un chat immense saute à Timproviste par la fenêtre, et se précipite sur elle avec une rage inouïe. La malheureuse jeune fille éperdue tombe à la renverse ; elle veut appeler au secours, mais sa voix expire sur ses lèvres.
tt L'animal féroce tient sa victime sous sa grifie
LE JAPON PITTORESQUE. â97
sanglante ; son œil roux scintille, se dilate de plaisir ; sa double queue ' bat lair de secousses capricieuses; son poil noir se dresse, ondule, se hérisse; tout à coup, de sa patte velue il découvre une gorge blanche et ronde ; la perfection de la créature n*arrête pas la brute infernale; sa dent cruelle s'enfonce dans ces chairs frémissantes ; le sang coule à flots ; la belle 0-Toyd se roule dans les convulsions de Tagonie, et bientôt expire au milieu de souffrances atroces .
tt Le chat sorcier entraine alors le cadavre de la jeune fille, Tenterre dans un coin du parc, recouvre la fosse de gazon, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, revient dans le sanctuaire des amours de la favorite.
ce Au moment où il fait son entrée par le toit, le prince ouvre discrètement la porte ; le chat entendant du bruit, change subitement de forme et revêt les apparences de sa victime.
tt L'amoureux s'élance vers son amante; la fille, plus tendre, plus voluptueuse que jamais, se livre corps et âme. Le prince est au comble de la joie; au milieu de ses transports, il est saisi d'une douleur inexplicable, et une angoisse terrible le tient éveillé jusqu'au matin. La nuit suivante, les mêmes dou-
1 Ce chat mani de deai qneaes est d'autant plus fantaitiqae que les cbaO japonais sont totalement dépourvus de cet appendice.
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leurs sont accompagnées de cauchemars épouvantables et d^affreuses hallucinations; lorsque paraît le jour, il a vieilli de dix ans ; ses cheveux sont blancs, et des rides profondes sillonnent son visage.
tt Tout le monde est consterné ; les médecins les plus habiles sont consultés; les remèdes les plus variés sont ordonnés; rien n'y fait, rien ne peut arrêter cette maladie galopante à laquelle personne ne comprend rien.
ce Le prince décline de plus en plus; avant peu îl ira rejoindre ses aïeux.
tt I^ famille est en proie à la plus grande désolation; mais les douleurs n'arrivent que la nuit, quand le malade est seul, le fait est remarquable; îl faut donc le veiller continuellement.
tt A cette fin, les principaux officiers du yasiki se réunissent pour passer la nuit au chevet de leur bien-aimé seigneur. Jusqu'à minuit, tout va bien; Xabeshima a retrouvé un peu de sa gaieté ; il cause avec ses féaux, et les douleurs ne se sont point encore fait sentir; mais à cette heure, subitement, tout le monde s'endort, et le supplice recommence.
« Au jour, cette nouvelle consterne les braves chevaliers; ils jurent de se relayer et de ne pas abandonner un seul instant celui dont la vie est si précieuse. Vains serments : à minuit, la garde entière ronfle à poings fermés, et le prince retrouve son martyre.
tt Les médecins étant reconnus impuissants , on a recours aux prêtres; les plus saints bonzes de la proiiuce sont appelés et viennent prier autour de la couche du malade.
a Les prières comme les remèdes sont niefficaces ; Xabesliima est à la dernière extrémité, et Ton a perdu tout espoir, quand, un matin, le chef des bonzes, traversant le parc, après avoir passé la nuit en prières, est arrêté par un jeune homme :
tt Je vous en supplie, lui dit celui-ci, faites-moi u accorder Thonneur de veiller sur mon maître a pendant la nuit, n
ttCe jeune homme, nommé Ho-soda, n'est qu'un simple fantassin ; son rang peu élevé ne lui permet pas de pénétrer dans les appartements de son seigneur; mais il a si bonne mine et semble si dévoué qu'en cette occasion on ne croit pas devoir s'en tenii à l'étiquette et lui refuser cette faveur.
tt La nuit venue, Ho-soda est introduit avec les gardes ordinaires. Les choses se passent comme de coutume : on cause, on tache de distraire le moribond; puis, au premier coup de minuit, la garde tombe en léthargie.
tt Ho-soda s'est juré de résister au sommeil; mais il se sent pris d'un engourdissement indomptable ; ses paupières se ferment malgré lui ; il résiste , résiste toujours; enCn la torpeur devient terrible; il va céder...
dOO LE JAPOK PITTORESQL'E.
tt Non, dit-il, je ne dormirai pas. v
tt Et, tirant son poignard, il se Tenfonce dans la cuisse. A cet instant, des pattes glissent sur les tatami. Ho-soda, réveillé par la douleur de sa blessure, regarde curieusement et aperçoit 0-Toyo s'avançant en tapinois; le prince de Hizen commence alors à s*agiter et à se plaindre.
tt Veillons » , pense le courageux enfant, et il replonge le fer dans sa plaie béante.
tt 0-Toyo, d'un coup d'œil, a découvert le stratagème; elle s'approche du jeune guerrier, le complimente sur son courage, lui demande des nouvelles de son amant et quitte la chambre. Dès lors, le malade se calme entièrement et s'endort d'un sommeil réparateur.
tt Je ne m'étais pas trompé, se dit Ho-soda; &e&i tt elle, c'est l'enchanteresse; mais je vaincrai son tt pouvoir, et je sauverai mon maître. »
tt Le lendemain, il y avait une sensible améiioration dans^la santé du malade; à n'en pas douter, Ho-soda avait conjuré les sorts. Comme on s^èmerveillait devant lui de son pouvoir surnaturel :
« Il n'y a rien là, dit-il, que de très-naturel ; c j'ai veillé et j'ai découvert le sorcier dont j'ai patt ralysé le mauvais génie.
ft — Le sorcier! quel est-il?
cc — O-Toyo!
« — Quoi I la maîtresse adorée î
LE JAl^ON PITTORESQUE. 301
<t — Elle-même.
« — Eh bien , il faut la tuer.
et — Je m'en charge » , répond le belliqueux jeune homme.
a II dit, et, saisissant son sabre, il se précipite vers les appartements de la favorite.
ce Infâme , lui cria-t-il , c^est toi qui fais mourir u ton bienfaiteur, c'est toi qui empoisonnes son exice stence de tes machinations diaboliques ; tu vas (c expier ton crime... »
ce 0-Toyo, se voyant démasquée , n'essaya pas dé*' résister; laissant son vainqueur interdit, elle s'effaça comme une ombre.
ce Ho*soda, frappé de stupeur, appelait à lui pour empêcher la sorcière de s'échapper du palais; on accourait de toutes parts, on bouchait les issues ; comme on fermait la fenêtre, un gros chat noir bondit et disparut sur les toits.
ce On eut beau chercher 0-Toyo, personne ne parvint à découvrir ses traces, et depuis lors on n'entendit plus parler de la belle favorite.
a Nabeshima, débarrassé des philtres et de la pernicieuse influence de l'infernale créature , revint à la santé en peu de jours, et le fidèle Ho-soda, élevé aux plus hautes dignités militaires, fut comblé de récompenses et d'immenses richesses.
a Voilà !
— Je suis enchanté, mon cher, me dit Thomme
30i LB JAPON PITTORESQUE.
au plat , de connaître Thistoira du chat de Nabesbima; mais j'eusse préféré une autre conclusion.
— Par exemple celle-ci, dit un lous tique : Us se marièrent, vécurent très-vieux et eurent beaucoup d'enfants.
— Oui, c'est a rococo n ; mais qu'à cela ne tienne, changez le sexe d'Ho-soda, et lorsque, montrant voire plat, vous raconterez la légende qu'il rappelle, ajoutez-y un épilogue à votre choix. »
\Ion conte avait eu le mérite d'amuser les uns et d'endormir les autres; double victoire, non sans valeur à bord d'un navire, pendant une traversée monotone.
A partir de ce jour, mon stock de légendes japonaises fut mis au pillage; chaque soir il fallait fouiller mon sac. Durant ce voyage de sept jours, mon répertoire fut épuisé; je passai en revue toute une armée de chats, de blaireaux et de renards, héros les plus ordinaires de ces histoires à âormir debout.
L'arrivée c(u pilofe venu à notre rencontre, à une bonne journée de Shang-haï, mit fin à mes conférences.
Le lendemain matin, à huit heures, nous mouillions devant U ou-sung pour attendre la marée de flot; à dix heures, nous franchissions la barre, et à midi nous avions pris notre a corps mort v vis-à-vis du Consulat général de France et de l'hôtel des Messageries maritimes.
Shang-hai. — Colonie japonaise. — Visite inattendue. — Débarquée et rembarqnée en moins de douze heures. — Les hallucinations de Tami Marcel. — Rêve et réalité. — Le Yang-tse-kiang. — Vil/es chinoises. — Nang-kin : la tour de porcelaine; ce qu'il en rcjte. — Tcbe-foo. — Retour à Yokohama.
Ce récit étant exclusivement consacré au Japon, je ne ferai pas la description de Shang-haï, me réservant d'écrire plus tard sur la Chine, si le temps et les circonstances me le permettent.
Un marchand japonais était installé dans la rue du Consulat , nous le savions ; Marcel s'empressa d'aller à sa recherche et de lier connaissance avec ce sujet exilé du mikado; c'était pour mon ami une sorte de consolation de pouvoir parler du Benten et surtout de ses habitants.
Quelques semaines après notre arrivée , un beau soir, il me présenta à ses nouvelles connaissances. La famille se composait du mari, de la femme, d'un
beau mous'ko* de dix-huit mois, et d'un cousin associé de la maison.
Ce soir-là, une grande partie de la petite colonie japonaise se trouvait réunie chez les marchands. Ce fut une fête pour tout le monde de nous voir arriver. Pour nous, nous retrouvions avec bonheur ces relations cordiales et faciles si attrayantes à l'olrohama.
Le saké, le thé, les petites pipes circulaîeat sans interruption dans la joyeuse société ; les filles riaient, chantaient, faisaient des enfantillages; les hommes, plus sérieux, supputaient le temps nécessaire pour réaliser un petit capital leur permettant d'aller vivre à Taise sur le sol sacré de leur patrie vénérée.
Un événement important défrayait la conversation : le vapeur de la Compagnie, Mitsou-Bichij étaît en retard de vingt heures sur son arrivée habituelle; personne n'en savait la cause.
Marcel, comme les autres, était impatient de voir arriver un courrier ; il espérait a\oir une lettre d'O-Hana ; mais on ne franchit généralement la barre de Shang-haï que de jour; il était dix heures du soir; force était donc d'attendre jusqu'au lendemain.
L'attitude inquiète de Marcel me faisant penser à nos amis du Benten :
1 Enfant
ce Connaissez-vous Milani-san? dis-je à Tun des associés.
— Oui, me répondit-il, c'est uu de mes correspondants; voire camarade m'a déjà parlé de lui et de sa plus jeune fille, charmante, dit-on. »
A cet instant, je remarquai quelques chuchoteries dans un groupe de jeunes mous^mé ; elles semblaient regarder Marcel en riant sous cape, et je crus même entendre prononcer le nom d'O-Hana ; illusion, sans doute; du reste, les 0-Hana sont si nombreuses! ce sont les Marie de France, je n'y pensai plus.
La soirée s'avançait; déjà quelques femmes avaient manifesté l'intention de se retirer; on allait se separer, quand un coup discrètement frappé à la porte de la rue attira l'attention générale.
ce Nous n'attendons personne » , dirent simultanément les deux cousins.
Puis l'un d'eux, prenant une lampe, gagna la porte de la rue. Avant de tourner la clef, il questionna Timportun.
ce Ouvrez n , dit une voix de femme en japonais.
Marcel tressaillit. La porte grinça sur ses gonds ; un colloque s'engagea, puis une exclamation d'étonnement arriva jusqu'à nous.
Marcel en ce moment me disait à l'oreille :
a C'est 0-Hana. »
Quelle folie! pensai-je; mais je n'eus pas le
306 LE JAPON PITTORESQUB.
teinpsde répondre; mon interlocuteur avait disparu.
Pendant ce temps-là, le maître de la maison était arrivé avec la voyageuse dans la pièce contiguë à la noire; car, passant la tête par la porte entre-baîUée, il disait à sa femme :
a O'Sayosan, oidé-na&ai, ayahouoidé-nasaî! — 0-Sayo-san, viens, viens vite! »
Chacun se regardait étonné.
u Le MiisoU'bichi doit être arrivé, dît un des hommes; car, sauf M. le consul et ses emplojès, tous nos compatriotes de la colonie de Shang-haî sont réunis ce soir ici. n
Les filles se remirent à chuchoter. Marcel, désappointé de n'avoir trouvé personne, rentrait dans la pièce commune en même temps que notre hôte.
tt Le MUsou-iichi est sur la barre, nous d\ï ce dernier; il attend la marée pour la franchir; demain matin nous aurons notre courrier. Je tiens ces renseignements d'une personne qui, pressée d'arriver, s'est fait mettre à terre sur la route de Uou-sung et a fait le trajet à pied jusqu'ici. »
Les Japonais sont généralement discrets ; chez eux c'est une preuve de bonne éducation ; aussi ne se permirent-ils pas de questionner leur ami. Marcel, plus curieux et plus intéressé à connaître la nouvelle arrivée, dit d'un ton piqué :
tt Que de mystère ! seriez-vous un conspirateur, maître 0-Wari ?
LE JAPON PITTORBSQl<£. 307
— Peut-être » , se contenta-t-îl de répondre sur le même ton.
n était inutile d'insister; nous sortîmes.
Je ne sais si, durant celte nuit, Marcel put dormir ; pour moi, intéressé à la question seulement par contre-coup, je ne cessai de réfléchir aux consé-»-'^ 0^^*17 quences de Tescapade de notre folle amie; à n'en pas douler, la voyageuse pressée d'hier soir était 0*Hana. Au branle-bas, je me posais toujours la ^^,yv '^^\-Jl.. même question : Que faire? Je sautai à bas de mon lit, encore indécis; en plongeant le nez dans ma cuvette, je pris une résolution. J'allai doucement L-c^ tirer le rideau de la chambre de Marcel ; il s'était assoupi, peut-être depuis quelques minutes seule- sUi . ment. Bon! me dis-je, il dort; alors, vite à terre.
Dix minutes après, j'arrivais au magasin de la rue du Consulat; 0-Wari en personne ouvrait les volets.
tt J'ai à vous parler, lui dis-je à brûle* pourpoint.
— Moi aussi, me répondit-il; j'allais même vous faire prier par un exprès de venir chez moi.
— Alors, je ne pouvais mieux arriver; du reste, le motif qui m'amène et celui qui vous poussait à m'envoyer quérir pourraient bien avoir de grandes affinités.
— Que voulez-vous dire?
— Parlez d'abord ; je ne suis pas pressé de m'expliquer.
d08 LE JAPON PITTORESQUE.
— Eh bien, soit ; savez-vous quelle est la personne qui est arrivée chez moi hier soir?
— Oui.
— Comment, oui ! elle m'a donc menti ? C'était donc un coup monté? Mais alors je ne veux plus de cette coureuse, je la mets honteusement à la perle et je m'en lave les mains.
— Gardez-vous-en bien ; la pauvrette ne vous a pas menti. En vous disant : a Oui, je sais qui vous ce est arrivé » , j'ai exagéré ; j'eusse mieux fait de dire : tt Je m'en doute, je le devine n , car, sur l'honneur, ni mon ami ni moi n'étions prévenus du beau conp de tête de la fille de Mitani, et nous ne Tavons, je vous jure, favorisé d'aucune façon. Que vous a-t-elle dit? • '
— Qu'en sais-je? Une quantité de jolies choses : un ardent amour pour un jeune Français, une inquiétude mortelle; bref, un accès de folie. Ma femme lui a fait comprendre l'extravagance de sa démarche, lui a parlé de l'inquiétude de son père, de sa réputation compromise , du désespoir de sa mère. Elle partira dans deux heures par le paquebot de Yokohama. Je voudrais pouvoir raccompagner, mais je ne le puis pas en ce moment; je la recommanderai au capitaine et je lui remettrai une lettre pour son vieux père; en attendant, je vais envoyer une dépèche télégraphique à ces braves gens pour les rassurer sur le sort de leur enfant. La tourterelle
a nommé son amant : c'est votre ami, le seigneur Marcel. Elle ne doit pas le voir : c'est convenu entre elle et nous; mais je lui ai promis de vous amener. Allez, on vous recevra. »
Je frappai ; O^Hana vint m'ouvrir.
c( Je vous attendais, me dit-elle; et lui!
— Lui, ma mignonne, il pense à toi ; hier son cœur t'a reconnue lorsque tu étais encore à la porte ; mais nous essayerons de lui prouver qu'il s'est trompé; il serait imprudent de le voir; ce ne serait pas raisonnable, car il t'aime, petite évaporée; il t'aime comme tu le mérites ; tu es aussi jolie qu'écer-7 x .ac ;/ velée, et... maître 0-wari tient autant à l'honneur de son ami Mitani qu'à celui de sa propre maison. Ton père est prévenu que tu es en lieu sûr, et que tu vas lui être réexpédiée par le plus prochain courrier. Ainsi, du courage, mon bon petit cœur. Quand Marcel apprendra la vérité, quand il saura combien tu as été soumise à nos bons conseils, il ne t'en aimera que plus, sois-én sûre, et je puis te le dire dès aujourd'hui, avant deux mois, nous serons à Yokohama, n
La fillette tenait la tête basse comme un coupable en face de son juge; de gros soupirs s'échappaient de temps en temps de sa poitrine oppressée.
tt Qui t'a poussée, lui dis-je, à faire ce grand voyage? Étais-tu certaine de nous trouver ici? ^ — Le jour de votre départ., je lui ai envoyé
une lettre par un sendo; il ne pouvait pas me répondre immédiatement, je le savais; mais j'espérais avoir un mot de Kobé; je connaissais votre itinéraire. Trompée dans mon espoir, j'ai attendu, pensant que vous aviez peut-être été directement à Nagasaki; mais au second courrier je ne fus pas plus heureuse; peut-être, me disais-je, oni-Ws pu aller jusqu'à Shang-liaî sans faire de charbon en route; j'écrivis, je calculai le temps nécessaire pour faire le chemin aller et retour, et j'attendis le courrier de Shang-haï. Le premier ne m'apporta jien, le second pas davantage; enfin, je perdis patience, ma résolution fut vite prise; j'ai toujours possédé quelque argent, — mon père est très-généreux avec moi ; — je fis un petit paquet de mes hardes, et je partis. Lorsque nous eûmes perdu de vue Yokohama, je fus efirayée de mon audace; je voulais qu'on mît une embarcation à la mer pour me renvoyer à terre ; les matelots se moquaient de moi, et je n'osais parler au capitaine; enfin, j'envisageai moins tristement la situation, je pensai au bonheur de vous revoir...
— Tous deux? dis-je, en l'interrompant.
— Oui, tous les deux; n'étes-vous pas l'ombre l'un de l'autre? Et puis, ajouta-t-elle avec un accent de conviction, si j'aime Marcel d*amour, vous, je vous aime d'amitié. »
A cela, que répondre? J'étais remis à ma place. «Mais enfin, continuai-je, étais-tu certaine de
nous trouver ici? Ne nous croyais-tu pas en route pour la France?
— Oh! pour cela, j'étais bien renseignée; après vous avoir cru partis pour votre pays» j'avais appris d'une source certaine votre séjour prolongé i Shanghaï; on l'avait écrit à l'une de mes amies.
— Maintenant te voilà bien- avancée, il faut repartir.
— Oui, je repars, mais dites - lui , ce soir, lorsque je serai déjà loin : 0-Hana, ta fleur du Benten, a tout bravé pour toi ; elle est venue à Shang-hai, elle aurait donné sa vie pour te voir une seule minute ; mais on lui a dit : Ton père en mourra ; et elle ne veut pas que son père meure, elle est
' repartie. Adieu, ami; vous serez content de moi. » J'étais profondément ému; je quittai la pauvre enfant et rentrai précipitamment à bord; il était sept heures à peine, Marcel dormait encore.
Vers huit heures, j'entendis un grand coup de sifflet, je montai sur le pont; le Mùsou-Bichi démarrait; cinq minutes plus tard, il longeait notre bord.
Des passagers de toutes les nationalités encombraient le pont de l'avant à l'arrière; je braquai ma lorgnette au milieu de cette foule remuante et panachée, espérant y découvrir notre voyageuse ; ne l'apercevant pas, j'allais redescendre au carré, quand quelqu'un dit derrière moi :
tt Décidément je deviens fou; hier soir j'ai cra reconnaître une voix; cette voix a fait bondir mon cœur, et voilà que j'éprouve le même sentiment en regardant une Japonaise appuyée sur les bastingages, à l'arrière du Mitsou-Bichi; c'est 0-Hana, on le jurerait; mais, toute réflexion faite, c'est impossible, ce ne peut être elle; qui diable l'aurait poussée à venir ici? Dans toutes mes lettres je lui annonce notre retour à Yokohama comme très-prochain.
— Comment, dans toutes tes lettres? Tu ne lui as pas écrit.
— Pas écrit! A ton tour de perdre la tète; pourquoi ne lui aurais-je pas écrit? Ne le lui avais-je pas promis? Pourquoi tromper cette naïve et douce petite? Pourquoi lui faire un chagrin inutile ?£iie ne m'a point payé de retour, il est vrai, car jusqu'ici pas un mot... mais je ne désespère pas, ses lettres courent après moi. »
Je n'y comprenais plus rien; Jfcrcel avait écrit, 0-Hana n'avait rien reçu ; mystère !
0-Hana avait écrit, Marcel n'avait rien reçu; autre mystère! Un tiers avait donc intercepté la correspondance des deux côtés !
Durant ce discours avec moi-même, j'avais découvert, à l'aide d'une longue-vue, celle dont l'apparition avait si fort troublé Marcel ; c'était bien 0-Hana; je la regardai jusqu'à ce que le Mitsour-
Bichi nous fût masqué par le paquebot des messageries.
Marcel semblait absorbé en un rêve; j'en fus bien ^ise, car, au moment de nous perdre de vue, 0-Hana, âe penchant sur les bastingages, nous fit de la main un signe désespéré.
Adieu, charmante fille, adieu; puisses-tu être un Jour récompensée de tant d'abnégation et de ten- -dresse désintéressée !
Marcel, ne pouvant être renseigné que par 0-Wari ou par moi, devait rester dans l'ignorance la plus <:omplète sur la fugue de sa maîtresse; le Mitsour Owx.t Bichi ayant amené, la veille, quelques nouvelles recrues à la colonie japonaise, il penserait simplement s'être trompé en croyant reconnaître son amie ; j'étais donc tranquille de ce côté.
Le navire continuait sa route à travers les myriades de jonques qui encombrent la rivière de Shang-haï ; déjà sa coque avait disparu pour nous; seul son grand pavillon blanc à sphère rouge, fouetté par la brise, indiquait encore au timonier de quart sa position au milieu d'une forêt de. mâts.
Le clairon venait de sonner la u casquette ^^ , joyeuxappel au déjeuner; on allait se mettre à table; un mousse entra dans le carré, son bonnet à la main :
u Lieutenant, le vapeur japonais a mis son pa- , villon en berne; il doit être échoué sur la barre. »
* Éf 't^ •■* **.
— Bien, répondit notre officier en second; va rendre compte au commandant, et préviens rofficier, ainsi que l'aspirant de corvée, de se préparer à partir avec deux embarcations, m V^^-*^ l^*c
Deux minutes après, le sifflet du maître appelait sur le pont la division de quart; les embarcations amenées à courir étaient armées par des hommes de bonne volonté, et Marcel, serré dans son ceinturon, attendait les ordres du commandant.
Pas de chance, pensai -je en voyant mon ami prêt à prendre le commandement de Texpédition, c'est lui qui est de corvée; le sort en est jeté, il verra 0-Hana.
a Allez, monsieur Marcel, dit le commandant à rimpétueux Breton ; si vous n'avez pas besoin des deux canots, vous en renverrez un avec Taspirant, et me ferez informer des événements; pour vous, restez là-bas tant qu'on aura besoin de vos services, y»
On mit un jour de vivres dans les caissons des canots, double ration de vin, les apparaux nécessaires pour porter secours à un navire échoue, et Von poussa du bord.
La journée s'écoula sans nouvelles ; vers le soir le canot monté par Taspirant revint.
tt Marcel me renvoie, dit le jeune officier au commandant; ma présence est désormais inutile; le Mitsou-Bichi est déséchoué, mais nous avons dû le décharger en partie ; on travaille en ce moment au
rechargement; tous les passagers sont à terre, ils ont envahi les buvettes et les restaurants indigènes de la route de Wou-sung ; le départ est fixé à minuit, heure à laquelle la mer sera hau!e ; plus rien à craindre; mais avec tout ce bétail chinois, il y a une belle tt psig^yc ' ^ ; Marcel est resié pour faire la police, avec ses hommes, dans cette nouvelle arche de IVoé. ))
Le commandant approuva la conduite de sDn officier, en qui il avait une confiance absolue, et il ne fut plus question de T incident.
ttËh bien, medis-je, Tafiaire est claire; madiplomatie a eu un joli succès ! Les tourtereaux se sont rencontrés... Sic fata voluere,,. Je me trompe fort si, malgré tous ses scrupules , Marcel ne tire pas de Taventure tout ce qu*elle peut ('onner. . , En définitive, où serait le mal? Us s aiment, ces petits agneaux... c'est moi qui vais le confesser demain. ^^
Notre second canot rentra vers deux heures du matin; mon ami, fatigué, sans doute, par la mission de confiance qu'il avait remplie (c'est étonnant comme la responsabilité porte au sommeil), ne bougea pas à Theure du déjeuner. Au moment de Tinspection, jeTenlendis remuer; mon premiermouvement fut d'aller lui serrer la main ; puis, retenu par une réserve discrète, craignant de sembler
' Argot maritime, jynonyme de d^fordre.
courir au-devant d'une con&dence, j'attendis. Il sortit de sa chambre, se fit annoncer chez le commandant^ revint un quart d'heure après, demanda à déjeuner au maître d'hôtel, mangea du bout des lèvres en> répondant évasivement aux questions de ses camarades, et descendit à terre par le premier sampang^ chinois qui accosta le bord .
Le soir, Toriginal rentra tout poudreux, venant,, disait-il, de se sanctifier par une grande promenade à rétablissement des Pères Jésuites de Sika-way; pas un faot du Mitsou-Bichi ; on n'a jamais pu savoir comment il fut déséchoué.
Froissé par ce silence inaccoutumé, je feignis* Findifiièrence et afiectai, dès lors, de ne plus parler du Japon, encore moins du Benten et de ses hôtes.
Deux jours après ces événements, nous recevions Tordre d'entreprendre une expédition danç le Yangtse-kiaug.
Ce voyage, véritable partie de plaisir dans toute autre saison de Tannée, ne promettait rien d'agréable au mois de juin. Dieu sait si nos prévisions serèalisèrent.
Pluies torrentielles, chaleurs suffocantes, moustiques impitoyables et carnassiers, nuits d'afireuses insomnies : tels sont, à peu près, les seuls souvenirs que me laissent les eaux bourbeuses du fleuve-roi»
' Légère embarcation recouverte d'un toit en paille on «n plaache.
Il s*agissait de rassurer nos nationaux molestés par les indécrottables populations chinoises, et de montrer à MM. les vice-rois et mandarins de haute et basse volée quelques bons canons capables de les bombarder à distance respectable , de Ja plus jolie faicon du monde, en cas de besoin.
Nous remontâmes directement jusqu'à Ja cité immense de Wou-shang-foo , puis nous revînmes à petites journées, relâchant un peu partout.
Malgré la pluie, malgré les moustiques, malgré toutes les incommodités possibles, mon humeur vagabonde m'entraînait hors du bord à chaque nouveau mouillage, et chaque fois je rentrais, jurant de ne plus recommencer.
Les villes chinoises sont d'infects cloaques où Ton respire des odeurs pestilentielles, où Ton patauge dans des fanges impossibles à analyser, où Ton se heurte à tout instant au peuple le plus grossier, le plus arrogant, le plus insipide, le plus sale de la terre; — les Chinois propres et polis sont des exceptions.
Après avoir, visité Wou-shang-foo, Ankow, Kioukiang et N'gang-kin, je me promettais de m'en tenir là, lorsque nous arrivâmes à Nang-kin ; Nangkîn, la seconde capitale du Céleste Empire; Nang-kin, la ville à la tour de poi^élâiner^i^t^ît impossible de passer devant cette célébrité sans aller ta voîr. '"
Les plus paresseux secouent leur apathie ; chacun
veut vcir la fameuse tour tant vantée, tant de fois décrite dans les livres de voyageurs qui n'ont jamais remonté le Yang*fse-kiang, et si souvent reproduite sur les papiers peints.
A grand'peine on se procure des chaises à porteurs crasseuses, des chevaux étiques et des guides absolument idiots.
tt Nous voulons voir la tour de porcelaine.
— Bien, en avant! »
Après deux heures de marche à cravers des rues larges d'un mètre, encombrées d'une populace hideuse, nous arrivons quelque pai*t ; nos porteurs nous déposent à terre, nos chevaux s'arrêtent d'euxr mêmes; ils ont, parait-îl, fait souvent la même course.
tt Où sommes-nous?
— A la tour de porcelaine... »
' En vain on écarquille les yeux, en vain on cherche de tous côtés, pas Tombre d'une tour. Alors voyant notre étonnement, le moins crétin de nos Chinois nous dit en mauvais anglais :
tt Vous ne le saviez donc pas? la tour de porcelaine n'existe plus; les Taï-ping Tout démolie, et les barbares d'Occident en ont emporté une aune toutes les briques. Vous en trouverez peut-être quelques morceaux à vendre dans un ou deux magasins de curiosités; mais eiicore n'est-ce point certain. Dans tous les cas, voici la place du fameux monument. »
Bien obligés... ce n'était vraiment pas la peine de se déranger; fuyons donc au plus vite, et rentrons à bord par le plus court chemin.
Vingt-cinq jours après notre départ de Sliang-haî, nous étions revenus fatigués, ahuris, amaigris, aigris, maussades, désireux de quitter cette terre inhospitalière et malheureusement mortelle pour quelques hommes de notre équipage, déjà si maltraité par le climat de la Cochinchine etTeApédition guerrière du Tong-kin.
L'ordre de départ se 6t attendre trop longtemps, à notre gré; enfin une dépêche arriva. Allions-nous rentrer en France, retourner au Japon directement pour y terminer notre campagne, ou pousser une pointe jusqu'à Tche-fco, où se trouvait actuellement Tam irai ? Telle était la question palpitante; chacun se la posait anxieusement, en attendant le mot de notre destinée.
Le sort nous réservait Tche-foo; un vent violent soufflant en tempête nous y porta avec une rapidité qui &illit nous être fatale. La brume était intense, les observations, forcément imparfaites, ne permettaient pas d'apprécier exactement notre position; la terre devait être proche, la situation devenait délicate. Enfin heureusement, durant le quart de minuit à quatre heures, la lune sortit d'un nuage pendant quelques minutes; l'officier de quart, préparé à la saisir, prit une hauteur, détermina un point —
erroné d'ailleurs de dix milles, — qui permit pourtant au commandant de donner dans le Petchili, et à dix heures nous apercevions^ émergeant du brouillard, le cap Bod, sous le vent duquel il fallait en effet gouverner.
Tche-foo est le point où les résidents européens de Shang-haï, de Hong-kong, de Canton et des diverses autres villes commerçantes vont passer une partie de la saison chaude et se reposer, durant quel-*ques jours, des fatigues de leurs affaires.
Autrefois, et il y a peu d'années encore, la marine française possédait à Tche-foo, de même qu'à Wousung et à Yokohama, un magasin d'approvisionné^ ments et un hôpital. L'officier du commissariat de la marine, chargé de l'administration de ces établissements , remplissait en même temps les fonctions de consul; le gracieux cottage qu'il habitait sur le bord de la mer tombe en ruine ; cette parcelle de sol quasi française est encombrée de ronces et d*herbes envahissantes, et ce n'est pas sans éprouver un serrement de cœur légitime qu'au milieu des nombreux pavillons européens disséminés sur la ville, on cherche en vain maintenant nos couleurs nationales.
Tche-foo est une station balnéaire, et l'on peut, nous dit-on, sans trop d'imagination S''y croire transporté sur une de nos plages de la Manche ou des côtes de Bretagne. Mais, cette année, le commerce
est en souffrance; partout on fait des économies forcées ; aussi les baigneurs sont-ils rares et les baigneuses encore plus.
Il &llut renoncer aux plaisirs mondains et se rattraper sur les lièvres dont ces parages abondent. Pendant un séjour d*un mois destiné aux exercices de Tinspection générale, la chasse fut notre principale distraction. Quelquefois, on se réunissait le soir, à bord d'un des bateaux de la division ; on jouait, on faisait de la musique, souvent on parlait de la patrie absente. Bref, le temps passa assez vite. Un jour Tamiral, ayant terminé son inspection, nous , donna campos. ^ /
« Vous allez être bientôt rappelé en France, dit-il . à notre commandant; votre ordre de rentrée ne peut guère tarder. Allez l'attendre à Yokohama; je vous le transmettrai par le télégraphe. »
Cette nouvelle nous combla de joie. A partir de ce moment, les malades revinrent à la santé, les hypocondriaques secouèrent leur mélancolie; nous étions en route pour la France, — en prenant le chemin des écoliers, il est vrai, — mais nous étions en route ; et puis, la pensée de revoir le Japon entrait bien pour une bonne part dans le contentement de quelques-uns.
Nous revîmes encore Nagasaki, Simonoséki, où nous relâchâmes pour la première fois; Kobé, dont nous visitâmes la cascade renommée, et sous les
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eaux de laquelle un de nos cbers camarades eut la fantaisie de se placer, malgré une température peu engageante; enfin, un beau matin, au point du jour, nous coupions la rade de Yokoska, et dix minutes plus tard, après avoir cherché un mouillage commode à travers un inextricable fouillis de navires, notre ancre de bâbord tombait bruyamment dans les eaux transparentes de la rade de Yokohama.
0-Hana nest pas rentrée. — Pauvres parents! — Révélation; scé- Jérat de Marcel ! — Diplomatie de Danna-San. ^ Le douanier est décidément un grand homme. — On ira chercher la fugitive. — Départ pour le Fousi-Yama. ^— Le Tokaîdo. — Sur la route. — Drolatique histoire de renard.
Au lieu de partager la joie de mes camarades, je me sentais le cœur navré; je regrettais de n'avoir point parlé à Marcel de l'aventure de 0-Hana et de ne pas m'étre concerté avec lui. J'avais hâte d'être renseigné sur l'épilogue de ce petit poëme épicoamoureux.
'/ Marcel était de service ; je dus descendre seul à terre.
tt J'irai ce soir , me cria-t-il , au moment où le canot-major poussait du bord ; dis-le-lui t
— - Oui, répondis-je, sois tranquille. »
Bientôt j'arrivai chez Mitani; un cruel pressentitiment m'oppressait; en entrant Je sentis comme un frisson me courir dans tout le corps. Mitani, accroupi devant le tchïbatchi, semblait vivre dans un autre
monde ; il avait vieilli de dix ans ; le bruit de mes pas le réveilla de son rêve; Use leva et brusquement vint à moi.
a 0-Hana ? lui dis-je, sans autre entrée en matière.
— 0-Hana? me répondit-il sur le même ton interrogatif.
— Quoi ! vous ne savez pas où elle est ?
— .Non.
— Vous n'avez pas reçu de dépêche de Shang-haî ?
— Si, mais on a sans doute voulu me tromper; je n'ai pas revu mon enfant, je ne la reverrai plus , qu'elle ait cessé de vivre ou qu'elle existe encore ; car moi, voyez-vous, je suis frappé là, — et il me montrait son cœur, — j'en ai pour peu de jours, et la mère me suivra de près. »
J'étais atterré.
u Ce n'est pas possible, père Mitani; vous êtes
fou, 0-Hana est revenue elle est arrivée à
Shang-haï un soir
— Ah! vous m'aviez bien trompé, elle, vous, lui
— Je vous jure que Marcel et moi sommes innocents; quant à la pauvre petite, elle n'a pas su résister à son inquiétude, elle n'a pas réfléchi aux conséquences de son escapade ^ elle est partie comme une colombe qui rejoint son ramier, sans réflexion ; elle a cédé à son cœur. Marcel ignore tout. OWari seul et moi sommes dans le secrot. Elle est arrivée
à onze heures du soir à Shang-haî, fatiguée, étourdie 4le son audace ; un seul mot Ta fait rentrer en elle* même.
— Ton père en mourra, lui a dit 0-Wari.
— pauvre bon père, a-t-elle répondu, que de chagrin j'ai dû lui causer! Vous avez raison, je repartirai par le prochain courrier.
— Et le lendemain à huit heures du matin elle repartait. Elle est revenue, soyez-en sûr; elle est ici, elle se cache, elle redoute votre colère; mais nous vous la ramènerons, m
Le vieillard se transfigurait; ces mots d'espoir étaient un baume sur sa blessure.
tt Oui, me répondit-il, j'ai foi en vous, vous la retrouverez, mon 0-Hana. »
La mère était venue furtivement derrière nous; r excellente femme, si effacée dans la maison, si modeste qu'elle n'eût point osé faire entendre une plainte, un reproche, pleurait de joie en m'entendant parler.
11 n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sur rheure rassembler ses idées et arrêter un plan de conduite. Availt tout, prévenir Marcel était de rigueur; il ne pouvait m'en vouloir bien sérieusement d'avoir essayé de le tromper; c'était dans son intérêt, dans celui de son écervelée maîtresse; il savait, du reste, à quoi s'en tenir depuis l'échouemetit* du MùsouSichi. Je rentrai à bord.
a Quoi ! s'écria le jeune Breton dès mes pre-
326 LE JAPON PITTOBKSQUE.
miers mots d'explications» ette n'est pas rentrée?
— Ah ! il parait que la discrétion n'est plus à Tordre du jour?
— Tu savais donc quelque chose, monsieur le donneur de bons conseils?
— Autant et aussi peu que tu le voudras.
— Eh bien , jure-moi de me garder le secret.
— Je serai muet, tu peux faire tes cqpfidences.
— Lors de Faccident arrivé au Mitsou^Bichi, si je suis resté à terre jusqu'à deux heures du matin...
— Ah ! oui... la vision s'était changée en réalité.
— Tu ne sais rien, je te dirai tout; mais, pour Dieu, tu ne dois rien savoir.
-«- Tu m'ennures avec tes recommandations ; j'ignorerai tout ce que tu voudras, je croirai même que tu as élongé des ancres pendant tout un jour ci la moitié d'une nuit...
— r Farceur!... Mais où est-elle à présent? Vite, il &ut voler à sa recherche..'. ))
Et sans penser qu'il était de quart, l'étourdi s'apprêtait à joindre l'action à la parole.
tt Enfin, nous devenons plus pratique, on peut causer maintenant; si tu veux te fier à moi, ne te tourmente pas, fais ton service; avant ce soir je serai sur les traces de la fugitive; demain je serai fixé, et liou s aviserons.»
A onze heures, j'étais en campagne. Ouyeno me donnera le mot de l'énigme, pensai-je, et en tout
cas m'aidera singulièrement dans mes recherches. Je courus à la demeure de l'employé ; 0-Sada était seule. a Je connaissais votre arrivée , me dit la jeune femme, et je vous attendais ; Ouyeno va rentrer.
— Ëtes-vous renseignée sur la situation de votre sœur? lui demandai-je.
— Oui; mon mari, depuis longtemps, avait éventé les projets d'O-Hana; il avait adroitement intercepté la correspondance des amoureux dans Tespoir de . les forcer à s'oublier mutuellement ; mainteuajit il a des données certaines sur la direction qu'elle a prise à son retour de Shang-haî; il n'a pas voulu donner de fausse joie à nos parents avant d'avoir une certitude, mais il vient d'aller les rassurer; du reste, le voici; il vous en apprendra plus que moi. »
Ouyeno avait l'œil souriant d'un homme enchanté de lui-même.
ce Je suis digne d'être préfet de police, me dit-il en entrant; j'ai découvert la retraite de la fugitive; il faut aller la chercher et la ramener à sa famille éplorée.
— Où est-elle? mon cher Ouyeno, parlez, rassurez-moi.
— Ha ! ha ! monsieur le Français, c'est ainsi que vous enlevez nos filles et que vous les détournez de la bonne voie... ^
J'allais protester...
tt Je sais, je sais, continua Ic^ douanier; aussi est-ce une plaisanterie. Mitàni, le brave homme, n'était pas content , il ne parlait de rien moins que d*assassiner votre ami à son retour, de vous brûler la cervelle, puis de s'ouvrir le ventre ensuite comme un vrai, comme un pur Japonais.
— Diable I
— Je Tai calmé dans le moment autant que je Fai pu, sans dire toute la vérité ; je voulais, dans le cas où vous ne reviendriez pas ici, atténuer le plus possible la sottise d'O-Hana, en en rejetant la plus grosse part sur son séducteur ; mais vous êtes arrivés, j'ai changé de tactique; je viens de lire au beaupère les lettres de Marcel-san, — je les recevais toutes; — ce sont les lettres d'un bon et loyal garçon ; il n'avait aucune intention de tromper une fiiJe innocente. Quant à la prose d'O-Haha, je la tiens là, sous clef; la chère belle-sœur a le cœur tendre et Tesprit prompt; c'est du feu; papa beau^père ne la lira pas.
— Mais où est-elle? C'est là Timportant.
— > JL.oin d'ici, àHakoné, chez les parents de cette fille qui lui servait d'intermédiaire pour la renseigner sur votre présence à Shang-haî; c'est cette fille qui m'a mis au courant, sans le vouloir; j'ai plaidé le faux, j'ai su le vrai. Du jour où j'avais appris son retour à Yokohama, j'avais juré de. découvrir sa retraite, et, vous le voyez, j'y suis. arrivé; mais c'est
LE JAPON PITTORBSQVB. S29
à VOUS seul de la ramener dans le giron paternel, elle n*écontera que vous. J*ai assez de confiance en Marcel-san pour lui permettre de vous accompagner. Demain je vous donnerai les renseignements complémentaires et toutes les indications désirables pour ne pas vous tromper; vous partirez ensuite dès qu'il vous plaira. ))
Marcel, mis au courant, voulait louer des djinriki^cha le soir même et partir le lendemain matin; mais il fallait compter avec le service; à mon tour, je ne pouvais être libre avant la fin de la semaine.
Le départ fut donc fixé au samedi matin. Mitani, informé de nos projets, rassuré d'ailleurs sur la position de sa fille, et convaincu de son innocence, ainsi que de la bonne foi de Marcel, se rattachait visiblement à Texistence.
tt Si j'osais, nous disait-il, je vous accompagnerais pour Tembrasser plus tôt, ma fille chérie; son vieux père lui pardonne, il ne lui parlera pas de son chagrin; mais qu'elle revienne vite, qu'elle nous rapporte la joie , l'âme , la vie qui ont quitté la maison avec elle. ^
Je désirais beaucoup être accompagné d'Ouyeno dans ce voyage ; il nous servirait de guide, d'interprète, et, au point de vue d'O-Hana, il était plus convenable de l'avoir avec nous. Mitani, sans le dire, craignant de nous blesser, partageait mon avis.
tt Venez avec nous, dis-je au douanier; amenez votre femme; ce sera une partie de plaisir pour elle, pour vous et pour nous; vous enchanterez votre beau-père ; 0-Hana sera heureuse de voir sa sœur la venir chercher, et 0-Sada-san brûle d'envîe de faire la promenade. Une fois 0-Hana retrouvée, et toutes choses remises en ordre, rien ne nous empochera de continuer notre excursion et de profiter de l'occasion pour grimper au Fouzî-yama ; ce sera charmant. Allons, mon cher Ouyeno, laissezvous fléchir, dites oui, et demandez un congé de quelques jours à votre administration. »
L'employé, vaincu par mes bonnes raisons et les instances de sa femme, céda, à nos désirs, et il fut arrêté que nous partirions deux jours après, le samedi malin. Cinq djin^-riki-cha furent arrêtés avec dix traîneurs ; on bourra de vivres européens les coffres de noire petite voiture; on prit un peu de linge, des chaussures de rechange, des couvertures pour s'abriter, en cas de besoin, du froid et de la pluie, et Ton partit à Theure fixée. Cinq heures sonnaient en ce moment à Thorloge de Thôtel de ville.
Jamais nous n'avions fait d'excursion par un temps plus propice ; Tautomne était à son plus beau moment; octobre, le mois des feuilles rouges et des pampres dorés, le mois des nuits fraîches, des matinées brumeuses et des tiëdes journées, était à peine commencé.
Afin de ne point fatiguer nos djin-rCki, et de jouir en vrais amateurs de la belle et poétique nature, nous résolunies d'aller à petites journées; une longue permission nous donnait toute la laititude nécessaire.
Nous avions traversé les faubourgs d« Yokohama et dépassé Tot-souka en pleine nuit.
Lorsque apparaissent les premières cases de Fotf^i-^ sawa , une ligne jaune marque Thorïzon , le jour va poindre. C'est notre première station ; nos djinri^ki se sont arrêtés à la porte d'une jolie tcha-ya et frappent à coups redoublés contre les volets encope fermés ; des voix de femmes répondent k leur appel ; bientôt les panneaux glissent dans leurs rainures , et toute une bande de filles mal éveillées^ mal coiffées et rajustant paresseusement leur.toilétte de nuit, vient gentiment saluer les voyageurs.
Lesy/ow jonchent le plancher ; un pèle-mèle indescriptible règne dans la salle du devant ; çà et là un dormeur entêté s^étire en bâillant dans un coin. En quelques secondes tout est en ordre / tout est propre, et le thé est prêt.
Cinq ou six tasses de Tinfusion parfumée, une demi -douzaine de kachi, constituent le premier déjeuner d'O-Sada, tandis qu'Ouyeno, plus amateur du confortable, partage avec nous les reliefs d'un poulet et boit une rasade de boudo^cbu.
Le soleil apparaît quand nous remontons en djin-
rikp<ha; mais avec lui le froid se &it sentir; un air vif et pur que Ton aspire à pleins poumons nous force à foire usage de nos manteaux.
La route étant assez large, nous marchons deux de front. Je tiens la tète avec Ouyeno; Marcel vient derrière en compagnie d'O-Sada; enfin notre cjnquième djin-riln-^ha, chargée de vivres et de couvertures, ferme la marche.
De Yokohama à Odawara, le chemin serpente le long de la mer; il est impossible de voir rien de plus curieusement japonais et de plus animé ; tantôt, semblable à la grande rue d'un interminable village, cette voie chemine paisiblement entre deux rangées de jolies maisonnettes, tantôt s*infléchit sous les frais ombrages de forèls de pins maritimes, tourne court à langle d'un rocher, ou vient mouiller ses cailloux jusque dans les eaux claires de la baie d*Odawara.
C'est là qu'il faut voir tout le Japon, c'est là qu'il faut le prendre sur le vif, dans sa naive coquetterie. Nous croisons à chaque instant des bandes de voyageurs alertes, de voyageuses court vêtues, de pèlerins et de pèlerines le bâton à la main , le sac sur Tépaule ; les hommes sont chargés des bagages, les femmes trottinent sur leurs planchettes avec un air mutin ; les jeunes filles rient, courent comme des folles; les jeunes* matrones portent leur bébé sui!* le dos, chaudement emmaillotté et retenu par la pelisse attachée à la ceinture.
Là, c*est un laboureur occupé à la culiure de son champ; ici, unefilletie à moitié nue barbotant dans les eaux limpides d'une cascade, au milieu des truites et des poissons rouges; là, un mendiant hideux; ici, un couple amoureusement enlacé; un grave pêcheur à la ligne, coiffé d'un gigantesque chapeau de paille; plus loin, une vraie caravane de chevaux chaussés de sandales de paille ; un norimono mystérieusement clos; c'est une procession bigarrée, bariolée, sautillante, dont l'aspect varie à chaque minute, et dont les innombrables scènes fourniraient à un peintre mille adorables motifs.
Nos traîneurs sont remplis d'ardeur; c'est plaisir de les voir rebondir sur leurs jarrets de caoutchouc et d'acier. Nous passons à Nan-ngo , puis successivement nous traversons en bac la rivière de Banu, et sur un pont celle de Hiratsouka ; enfin, à midi, nous arrivons à 0-Iso, après sept heures de marche.
Il entre dans le plan d'Ouyeno de déjeuner dans ce village le plus longuement possible afin de laisser reposer nos traincurs, et d'en repartir de façon à arriver à Odawara seulement dans la soirée.
Tandis qu'0-Sada , en bonne ménagère, sui*veillc dans l'auberge les préparatifs de notre repas, Ouyeno nous entraine dans les jardins de la maison. Marcel était triste et ne desserrait pas les dents ;
afin de le dérider, j*entainaî un chapitre palpitant.
u Vous ni*avez donné peu de détails , dis-je à notre ami japonais, sur vos machinations pour arriver à découvrir la cachette de votre belle-sœur et sur le lieu qu'elle habite.
— Je vous Tai dit : 0-Hana s'est retirée à Hakoné, chez les parents d'une de ses amies ; cette amie demeure avec une vieille tante à Yokohama; je Vaî interrogée adroitement, feignant de tout savoir; la fille, me croyant mieux renseigné, m'a raconté exactement ce qui s'est passé.
Cl 0-Hana, en débarquant à son retour de Shanghaï, n'osant pas rentrer chez son père, était allée chez son amie ; grand émoi de la tante, grand embarras pour tout le monde; après deux ou trois jours d'incertitude, il fallut prendre un parti, et voilà à quoi Ton s'arrêta :
^c 0-Hana partirait pour Hakoné, la famille Sbobé la recevrait comme une parente, la traiterait comme telle en attendant qu'elle trouve une occasion favorable pour retourner au foyer paternel.
— Mais, demandai-je à Ouyeno , que dit-on dans le quartier de Mitani ? que racontent les importuns sur la disparition de sa fille ?
-— Rien. Au Japon, on ne s'inquiète pas comme chez vous des faits et gestes de son voisin ; la jeune fille esl absente : eh bien, elle est en voyage. Si Ton
répandait quelques bruits fâcheux, les gens intellî'gents se tairaient; la situation, du reste, n*a rien jusqu'ici d'absolument irrégulier; quant aux imbéciles, — et ils sont nombreux, — on leur donnerait le change facilement avec une histoire quelconque de renard.
— Bon, personne n'y croit plus; ne nous Tavezvous pas dit?
— C'est vrai ; pourtant bien des personnes font semblant d'y croire afin de pouvoir s'en servir euxmêmes en cas de besoin, et d'autres sont encore retenus dans les erreurs par une sorte de crainte superstitieuse ; en somme , Timagination aidant, on en arrive à avaler des choses extraordinaires, et parfois les incrédules et les esprits forts sont les premiers à se laisser berner. Je vous raconterai à ce sujet une bonne histoire; mais 0-Sada nous appelle déjà pour déjeuner, et si vous le voulez, nous remettrons l'histoire au dessert, n
Le repas fut charmant; la tranquillité d^Ouyeno, la bonne humeur d*0-Sada nous rassuraient sur l'issue du coup de tête de notre chère petite amie; nous nous amusâmes franchement et sans arrièrepensée; l'histoire promise mit le comble à notre gaieté.
« Je vous ai parlé du renard un jour qu^O-Hana faisait dire des prières par un bonze; je vous ai cité un ou deux de ses tours ; mais un des plus curieux
qui soient connus est celui qu*jl joua au charpentier Tokoutaro \
tt Tokoutaro était comme moi un incrédule. Un soir, vers dix heures, c*était pendant Thiver, après un bon et trop copieux diner, de nombreux convives, assis en rond autour du tchibatchi, fumaient en prenant le thé. La conversation vint à tomber sur les renards et leur puissance magique; chacun raconta une farce plus ou moins drôle du roué compère.
tt Quand vint le tour de Tokoutaro, il se leva, et, s'adressant à toute l'assistance :
tt Vous êtes ici , dit-il , une bande de fous ou d*itt gnorants ; il faut avoir perdu la raison ou être plus « ignare qu*un bonze pour ajouter foi à de semtt blables billevesées; pour moi, je me moque des ft renards, et je défie tous ceux qui hantent les forêts tt ou les landes de notre beau pays de jouer un tt tour à Tokoutaro. n
tt On rit, puis on discuta ; bref, on conclut à Tuna^ nimité que Tokoutaro méritait une leçon pour son orgueil et sa vantardise.
Puisque lu es si sûr de toi, lui dit lokoudji-san, tt le maître de la maison, moi, je te fais un pari ; oui, tt je te parie mille tempo que tu ne traverseras pas,
' N'ayant pn prendre note immédiatement de l'histoire de Tokontaro. j*ai •»»■ doute omii qoelqaes détaili et estropié quelques noms propres. Qa« «•»x qui connaissent le texte classique de ce conte me pardonnent.
LK JAPON PITTORESQUK. 337
tf à cette heure» la lande des Maki sans être ensora celé par un de ses habitants.
tt — Très-bien y très-bien! répondent les invités; tt il ne tiendra pas le pari, il aura peur an dernier u moment; Tokoutaro est un blagueur, d
(t Notre charpentier, piqué dans son amour-propre de libre penseur et fortement échauffé par de larges libations, accepte le défi :
ce Conclu ! s'écrie-t-il avec emphase , accepté ! tt Père lokoudji, préparez vos'tempo; je pars, atu tendez-moi tous ici ; dans trois heures je serai de tt retour, rapportant comme preuve de ma sincérité tt les lunettes du vieux Mago-beï, maire d'Horikané, u dont la maison est située de Tautre côté de la lande tt des Maki . »
tt II dit et partit.
tt On parla quelque temps de Tintrépidité du charpentier, on fuma beaucoup de pipes, on but d'innombrables tasses de thé ; Theure indiquée pour le retour sonna, puis Theure suivante, et Tokoutaro ne revenait pas; enfin, à trois heures du matin, htigué d*attendre, chacun s'alla coucher.
tt Tokoutaro avait perdu les tempOj mais il était probablement en train de se gaudir dans son lit, en se moquant des camarades assez simples pour s'engager à l'attendre; c'était un compte à régler avec le mauvais farceur; mais on attendrait au lendemain matin, et, séance tenante, rendez-vous fut pris pour
se trouver en nombre, à huit heures du matin, à la maison du charpentier.
tt L'un des plus jeunes de la bande, barbier de son état, bon et joyeux garçon qui, tout en partageant Topinion du charpentier, Tavait raillé de son courage présomptueux et de sa déclaration de foi intempestive, ayant remarqué Tétat d'ivresse du fierà-bras, dans la crainte d'un accident, partit à sa recherche, sans prévenir ses compagnons.
tt Pendant ce temps-là, Tokoutaro, de bonne foi, essayait de gagner son pari ; sa marche se ressentait bien un peu de Tengourdissement de Tivresse augmentée par la fraîcheur de la nuit; mais il était résolument entré dans la fameuse lande et se trouvait à moitié chemin lorsque sonna minuit.
c Juste à cet instant, un joli petit renard sauta devant lui dans Tétroit sentier et disparut tout à coup dans un fourré de bambous.
a — Attention, si je dois être pris, c'est le moment, tt tenons-nous sur nos gardes. »
K A peine avait-il achevé cette réflexion, que le bruit d'un pas féminin se fit entendre ; bientôt , en effet, il reconnut une forme humaine et ne tarda pas à rejoindre une jeune fille.
tt — Bonsoir, Tokoutaro.
tt — Bonsoir... îî Puis, regardant la voyageuse, au clair de la lune : « Comment ? c'est vous, 0-Taka-san !
a Que faites-vous par les champs, seule, à pareille tt heure ?
(c — Je viens de me marier au village des Maki tt avec le jeune Guenta.
« — Ah ! et 011 allez-vous ainsi, sans votre époux, tt à cette heure de nuit?
tt — Je rentre chez mon père, mais J'ai bien tt peur ; vous seriez fort aimable de m'accompagner.
tt — Je le ferai d'autant plus volontiers que j'ai tt à parler à votre père; j'ai besoin de ses lunettes. ?)
tt La jeune fille ne sembla pas s'étonner du motif original de la promenade nocturne entreprise par Tokoutaro,etlesvoyageurs repartirent d'un pasléger.
tt Le charpentier connaissait la fille de Mago-beï ; c'était bien son apparence, mais il ne pouvait croire que ce fût elle en chair et en os.
tt — Cest mon renard de toutà l'heure, se disait-il, tt et il aura beau faire, je verrai bien un bout de sa tt queue. »
tt Tout en devisant, ils étaient arrivés à la maison du maire. On frappa; Mago-beï vint ouvrir, poussa un cri de surprise en voyant sa fille qu'il croyait dans les bras de son heureux époux , et appela sa femme. Comme celle-ci arrivait essoufflée, à moitié vêtue, et se jetait au cou de son enfant en lui faisant mille questions
tt — Arrêtez, s'écria Tokoutaro, ce n*est pas votre tt fille, mais bien un vilain renard ; il a voulu se
ft jouer de moi, et maintenant il se moque de tous, n
tt La fille se récriait.
a — A d*autres, disait la mère ; c'est mon enfant . a Vous êtes ivre, sur ma foi. d
tt Hais Tokoutaro, insistant, dit aux parents :
tt — Laissez-moi seulement quelques instants seul tt avec cette sorcière, et je vous le promets, je ferai tt bien cesser son sortilège, yt
tt Vaincus par cette insistance, les parents cédèrent à la fin. Alors Tokoutaro, s'emparant delà malheureuse, la jette par terre, la foule aux pieds et lui dit brutalement :
tt — Tu as cru, animal perfide, te jouer de moi ; ft mais tu es pris dans tes propres filets ; je te tiens tt en ma puissance; tu ne m'échapperas pas, et je te tt forcerai bien à reprendre ta véritable forme. »
tt L'enfant, maltraitée, poussait des cris à attendrir un roc ; Tokoutaro, terrible dans sa vengeance, n'écoutait rien.
tt — Avoue, lui criait-il, avoue, méchant renard, tt et je te ferai grâce de la vie.
tt La patiente n'avouait pas et appelait sa mère ; l'indomptable charpentier, tenant à gagner ses iempo^ voulait aller jusqu'au bout :
tt — Tu ne veux pas reprendre ta forme véritable ? tt Eh bien, je vais t'y forcer, dit-il; je vais te prouver tt que tu as du poil fauve et une queue rousse »
ttCe disant, il dépouillait de ses vêtements la
LB JAPOX PITTORESQUE. 341
malheureuse, hébétée par Teffroi, et mettait à nu le plus beau corps de vierge qu'on pût imaginer; pas Tombre de poil, pas de queue rousse, rien d'extraordinaire, rien, que des seins blancs et ronds, des formes sfiaves et adorables.
tt C^était plus qu'il n-en fallait pour désarmer le plus terrible tortionnaire de Tlnquisition. Tokoutaro ne crut pourtant pas, et voulut pousser plus loin son expérience. .
a — Nous allons voir, hurla-t-il dans le paroxysme tt de son exaltation, si tu sauras résister au supplice ce des sorciers, w
tt £t il précipita sa victime sur un tas de fagots de bambou auxquels il venait de mettre le feu. -
(c La jeune fille poussa un cri déchirant et rendit le dernier soupir.
tt Alors, appelant les parents, le meurtrier leur dit : tt — Tenez, voici cet animal de renard ; je viens de tt le tuer; mais il veut continuer son tour ridicule, tt même après sa mort, en conservant Tapparence de tt votre fille ; débarrassez-vous de cette hôte puante, tt et remerciez-moi. » *
tt La mère, voyant sa fille morte, se précipita sur ses restes noircis par les flammes en poussant des gémissements lamentables. Mago-beî mêlait ses plaintes à celles de sa femme, et accusait hautement Tokoutaro d'être un assassin.
tt Réveillés par le bruit, les serviteurs, les voisins
34i LE JAPON PITTORESQUE.
accourent, demandent ce qui se passe. Tokoutaro, le charpentier, a lâchement assassiné la belle 0-Taka.
a — Qu*on se saisisse de ce monstre, crie le père, tt qu'on rattache, qu'on le livre à la justice, qu'on a lui fasse subir le châtiment de son crime, n
tt Tokoutaro raconte l'histoire du renard, proteste de son innocence ; personne ne veut le croire. A mort, l'assassin ! A mort !
tt Le malheureux se tord de désespoir, demande grâce. En ce moment vient à passer un vieux et saint bonze, chef de la bonzerie voisine, rentrant d'une promenade nocturne.
« £n apprenant le malheur de Thonnéte Magobeî, il entre dans la maison pour prodiguer des consolations aux parents consternés ; les cris et les supplications de Tokoutaro le touchent, et, ministre de paix, il demande pour lui une commutation de peine. L'assassin ne sera pas livré au bourreau, mais ce sera à une condition expresse, lui dit-il :
tt — Tu renonceras au monde et ta entreras dans (c la sainte confrérie dont je suis le chef, afin d'y prier, (i ta vie durant, pour ta victime, yy
ce Ces paroles calment l'effervescence des esprits, et l'on accède aux vœux du prêtre. Le charpentier promet tout ce que l'on veut pour sauver sa tète, et la soumet, séance tenante, à l'opération du rasoir, dont le vieux bonze s'acquitte avec prestesse et dextérité.
tt Pendant Topération, le patient s'est évanoui. Durant quelques minutes il perd tout sentiment de Texistence; mais une sensation de froid à la tête le rappelle à la vie.
■i Tokoutaro ouvre les yeux : tout le monde a disparu ; la scène a totalement changé d'aspect.
« — Où suis-je ? s'écrie le nouveau bonze. Quoi ! ta couché dans un champ de bambous ; j'àl donc fait ce un mauvais rêve ! ma foi , tant mieux ; mais alors tt j'ai perdu mille tempOj je m'en souviens mainte- (inant; je devais, avant trois heures, rapporter à « mies amis les lunettes de Mago-beï. Heureuse- <( ment, c'est le principal, je ne suis pas bonze. Il B est grand jour; rentrons au plus vite.»
(c Tout en se relevant de sa bauge d'ivrogne, le charpentier se passait machinalement la main sur la tête. douleur! plus un cheveu, rasé comme un genou; ce n'était donc pas un rêve! Tokoutaro perdait la tête.
a Rasé, répétait-il, rasé comme un gueux, et par u qui, bon Dieu! par ce maudit renard d'hier soir, ce Ah! canailles de renards! il existe donc réellett ment, votre pouvoir surnaturel? d
tt — Tout en se parlant de la sorte, Tokoutaro était arrivé près de sa maison; il était huit heures du matin ; tous ses compagnons débouchaient de la rue voisine, quand il ouvrait sa porte.
tt Un immense éclat de rire retentit : -
-"^=?'-;3: -wi
ti — Tokoutaro a rencontre le renard barbier, tt disait la bande joyeuse ; Tokoutaro, le vantard, a tt perdu mille tempo; croiras-tu, triple sot, à la pnistt sance des renards? Insensé bavard, croiras-tu enfin K ce que tout le monde croit ?
tt — Hélas! répondit le malheureux, oui, je croiu rai tout ce que vous voudrez, j'y suis bien forcé; tt j'ai perdu mon pari, je m'exécuterai dés aujoiiru d'hui ; mais , de grûce , épargnez-moi vos sard casmes.
(( — . Bien, Tokoutaro, dit une voix inconnue, les tt renards te pardonnent. >?
tt Chacun, se retournant étonné, cherchait Tauteur de ces paroles; mais personne n'avait parlé. Tout le monde voulait questionner Tokoutaro sur les incidents de la nuit.
tt Pendant ce tcmps-Ià, le jeune barbier, profitant du désordre et de la curiosité générale , s'échappait discrètement, courait chez lokoudji, entrait dans l'avant-boutique, ressortait dix secondes pius tard, après s'être déchargé d'un paquet soigneusement ficelé, et revenait chez le mystifié sans qu'on eut remarqué son absence.
tt L'aventure merveilleuse du charpentier avait plongé l'auditoire dans la stupeur; les plus tièdes, les moins naïfs, se déclaraient entièrement convertis.
tt — Je te fais grâce des mille tempo, dit généreutt sèment lokoudji à son adversaire vaincu ; la mau-
« vaise farce des renards est bien suffisante pour te
tt punir de ta forfanterie.
a — Non, répartit celui-ci, j'ai perdu, je payerai.
u Allez, vous tous, dit-il à ses amis, accompagnez
« lokoudji jusque chez lui, et attendez-moi, je vous
tt suis; je veux remplir mes engagements, vous en
Cl serez témoins, n
et II n'y avait pas à répliquer; on sortit.
tt Tokoutaro prit dans son sac aux économies les mille tempo perdus, — rude brèche au pauvre magot, — fit un brin de toilette, se couvrit la tète d'un capuchon et partit pour le logis de son créancier. Il pressa le jpas et arriva peu après ses camarades. Une animation extraordinaire régnait dans la boutique : on riait, on causait très-haut. lokoudji, en entrant, avait aperçu , déposé à côté du tchibatchij un paquet à son adresse : « A lokoudji-san, de la part du
tt renard barbier » , portait la suscription.
tt On avait ouvert le paquet mystérieux, non sans quelque hésitation et sans un bout de crainte superstitieuse; il contenait les mille tempo.
' tt — Hé ! cria lokoudji à Tokoutaro dès qu'il le vit, « tu peux te flatter d^être tombé sur un renard bon tt enfant ; il fa pris tes cheveux , mais il n a pas tt voulu s'attaquer à ta bourse; tiens, voici le montt tant dé ton pari ; c'est de la monnaie de renard, tt mais je la crois dé bon aloi, je la garde, et toi, tt rempoche ton argent. »
846 LB lAPOM PITTORESQUE.
— « Vous penseï, ajoula Onyeno, si cette aventare fit du brait; toas les habitants du village, sauf ud, — ¥Ous Tavei devinez , — devinrent de fidèles croyants à la vertu des renards, et Ton fit du renard barbier de la lande des Makis un héros qui conservera peut-être encore longtemps une réputation... bien méritée, n*est-ce pas?
— \e croyez pas , mon cher Ouyeno , que cette crédulité soit un apanage spécial ()e vos compatriotes , dit Marcel au douanier libre >peiisear. Ici , vous croyez à la vertu des renards; en France, nous ne doutons pas de celle du diable, ce qui permet aux habiles, avec un peu de mise en scène, d*exploiter la bêtise publique et d'en tirer parfois d*assez jolis revenus.
— Je vous ai raconté cette histoire, continua l'employé, pour vous bien démontrer qu'en cas de besoin, on pourrait expliquer la disparition momentanée d'O-Hana, en mettant fout sur le dos du renard.
— Maintenant remontons dans nos véhicules; il est trois heures; nous arriverons à Oda\iara, sans nous presser, avant la nuit close, y)
Les prévisions du douanier ne nous trompèrent pas; après avoir traversé Moumezawa, Konotsi et quantité de coquets villages , nous arrivions au bac de la rivière d'Odawara à cinq heures et demie, et à six heures nous étions installés à la yadoya où nous (levions passer la nuit.
£n kango. — Le lac de Hakoné. — Hospitalité écossaise. — Aimable compagnon de voyage. — Kosan et Kingoro. — Poussière et cailloux. — Nuit fraîche. — Le cratère. — Les douse provinces. — Retour i Hakoné,
A partir d^Odawara, la route est trop accidentée pour voyager eh djïn-riki-cha ; il faut changer ce commode Téhicule contre Tborrible kango. Nous conservons néanmoins une djin^riki-cha pour porter une partie de nos vivres et nous servir en cas de besoin extrême.
Au petit jour, nous repartons; O^Sada s*installe dans nn kango; quant à Marcel et à moi, nous préférons mille fois marcher que d'astreindre nos jambes au supplice d'un reploiement intolérable, au bout de quelques minutes, pour un Européen.
Ouyeno s'accommoderait très-bien de cet équipage, dont il a usé certainement plus d'une fois ; mais il préfère aussi en cette occasion aller à pied ; nos kango marchent donc d'un pas allègre, chargés
seulement de quelques effets et d'une ou deux douzaines de bouteilles de vin et de café.
Nous avions d'abord projeté de stationner une demi-journée à Hakoné, afin de voir 0-Hana au passage, et de Temmener avec nous jusqu'au cratère du Fouzi-yama, but extrême de notre voyage; mais, réflexion faite, il nous parut plus sage de ne point prendre en allant la fugitive, et de remettre au retour la scène émouvante de la reconnaissance.
Hakoné se trouve à environ six heures de marcVie d'Odawara ; la route longe presque tout le temps la vallée de TAya; c'est le Tokaîdo dans sa partie la plus accidentée et la plus pittoresque.
La vallée de T Aya est une féerie d'un bout à l'autre ; les cascades murmurantes, les chutes d'eau mugissantes, les rochers singulièrement découpés, les arbres gigantesques, les temples de tontes tailles, les petits recoins mystérieux, les sources, les ruisseaux gazouilleurs y abondent et offrent à Vœil étonné du voyageur un changement de a décor à vue v continuel, qui ne contribue pas médiocrement a faire trouver le trajet court.
Partis d'Odawara à cinq heures du matin, nous passons vers huit heures à Hâta, où nous nous reposons quelques instants, et à onze heures moins un quart nous arrivons sur les bords du lac de Hakoné, après avoir traversé une partie de la vieille ville.
Ce lac est bien inférieur comme dimensions à
celui de Biwa; mais il est supérieur à celui de Tchouzenji ; moins encaissées dans les montagnes, ses eaux semblent plus bleues et moins froides ; ses rives, encombrées de villas et de luxueuses yadoya, ont un aspect enchanteur.
Comme tous les lacs du Japon, il attire, pendant les mois chauds de Tété, de nombreux baigneurs; sa société est plus choisie et pourtant plus nombreuse que celle des autres stations balnéaires; la haute aristocratie s'y donne rendez-vous de préférence, et les Européens de Yeddo et Yokohama y affluent aussi depuis quelques années.
Nous confions nos personnes et notre fortune à de frêles embarcations, et, favorisés par un vent frais soufflant ce grand largue » dans nos voiles teintes en rouge, nous passons de l'autre côté en moins de vingt minutes.
Il est bientôt midi, c'est Theure de la grande halte; une jolie tcha-ya se trouve près du débarcadère; inutile d'aller plus loin; on cherche des provisions dans les kangOj on mange avec un appétit aiguisé par la marche, on dort deux heures sur les tatamij puis on repart.
A dater de ce moment, la montée se fait sentir.
Pour se rendre de Hakoné à la plaine des joncs, il faut franchir une chaîne de montagnes escarpées; les djin''riki''Cha deviennent alors absolument impossibles; le dernier et le plus intrépide de nos
traineurs doit s*arrèter et attendre là, tranquillement, notre retour.
La rampe est ardue pendant une heure, et par un soleil ardent cette promenade ne serait pas une partie de plaisir mais toute peine mérite; sarècom-^ pense ; et en arrivant à un premier plateau, on est saisi d'admiration devant un panorama dont aucune description ne peut donner une idée exacte : d'un côté Hakoné reflétant ses antiques murailles dans les eaux calmes de son lac, puis à perte de vue Timmense ondulation de la plaine des joncs; enfin, plus loin, le vieux Fouzi, la montagne sacrée, dressant fièrement jusqu'aux nues sa cime aride et dénudée.
Ce tableau saisissant nous retient en extase durant quelques minutes; mais pour aujourd'hui, je crois, maître Ouyeno a mal relevé ses dislances, et nous aurons grand'peine à arriver avant la nuit à un gîte sortable.
Le chemin redevenant à peu près praticable, pour détaler au plus vite et gagner du temps, il faut se résigner à se jucher dans nos kang»; Ouyeno nous apprend à nous installer au fond de cette sorte de cage, dans une position incorrecte, mais supportable; il faut bien faire contre fortune bon cœur; du reste, en mettant pied à terre de temps en temps^ pour empêcher les (.'^fourmis » de monter trop haut, nous parvenons à trouver ce mpde de locomotion»
sinon agréable, du moins très-admissible faute de mieux.
Nos solides porteurs avancent rapidement; ils franchissent le point culminant de la montagne vers cinq heures et partent au grand trot à la descente, au bas de laquelle s'étend la plaine des joncs.
C'est à Yotemba qu'Ouyeno aurait la prétention de nous faire coucher; mais la journée a été rude pour tout le monde; il serait imprudent d'aller au delà de ses forces; aussi, en arrivant au petit village d'Inashi, sommes-nous tous d'avis d'y passer la nuit, peu désireux de franchir encore cinq kilomètres pour gagner Yotemba.
Inashi, petit village composé à peine de vingt maisons, est riche d'une seule yado-ya; arrivés trop tard, nous trouvons la place occupée. Le^cas est grave; que faire? Coucher à la belle étoile n'est pas de saison. Ouyeno, homme de résolution, n'est jamais embarrassé; dix secondes de réflexion lui suffisent.
a Suivez-moi » , nous dit-il.
Bientôt nous frappons à la porte d'un bon paysan, ancienne connaissance du douanier ; le brave homme, enchanté d'être agréable à des gens de notre qualité, met ses deux chambres, à la disposition des nobles voyageurs avec la meilleure grâce du monde, et s'empresse à notre service.
Tout le monde tombe de fatigue; après un souper improvisé, nous nous roulons dans nos couvertures
et cherchons dans un sommeil réparateur les forces nécessaires pour continuer, le lendemain matin, notre curieuse expédition.
Dès six heures, Danna-san sonne la diane; un simple mais cordial remerciment à notre hôte trop désintéressé pour accepter une rémunération, et en route!
0-Sada, dont j'ai reconnu depuis longtemps Jes qualités sérieuses, nous prouve par son inaltérable bonne humeur, par sa soumission charmante et naturelle à toutes les volontés de son mari, combien réducation des femmes, au Japon, est sensée et rai* sonnable; pas une plainte, pas une boutade, pas une de ces petites exigences inutiles et toutes de convention, qui rendent les voyages si difficiles pour les femmes de notre pays, et qui souvent nous privent de cette charmante compagne sans laquelle Thomme le plus parfait est toujours incomplet.
Tantôt nous marchions de compagnie, 0-Sada trottant gentimeiit sur ses waradjV, Ouyeno devisant ; tantôt nous montions dans nos kango, et tout en admirant la nature si curieusement tourmentée de ces contrées volcaniques, nous écoutions les histoires de notre ami Danna-san.
L^aventure romanesque d*0-Hana lui remît en mémoire le roman de Kosan et de Kingoro. Ce récit,
* Soulien japonaif .
plein de situations poignantes, rappelle beaucoup la Dame aux Camélias d'Alexandre Dumas fils; c*est le spécimen le plus caractéristique de la littérature japonaise.
Je regrette de n'avoir pas noté le soir même, sur mon album de voyage, tous les noms des acteurs do ce drame, avec divers détails pleins d'intérêt ; je pourrai» ainsi en donner une analyse plus exacte et surtout plus complète.
L'histoire commence, s'il m'en souvient, à Kamakoura :
tt KingorOj jeune homme de famille honorable, aime une jeune fille nommé Kosan, sa sœur d'adoption. Les fiançailles sont célébrées ; le père, veuf depuis la naissance de son fils, est heureux de conclure un mariiige désiré de ses enfants. Sur ces entrefaites, une riche union lui est proposée pour son fils; des avantages considérables résulteraient pour la famille de cette alliance. Que faire? Éloigner Kingoro pendant quelque temps, et durant son absence marier Kosan à un autre... II sera difficile de séparer les amoureux ; pourtant des motifs plausibles sont mis en avant : la jeune fille n'a point encore atteint sa quinzième année ; elle est frêle et délicate. . . Kingoro, du reste, doit aller servir dans la garde du daïmio de la province : ainsi le veut la loi ; Kingoro partira donc, et l'on attendra son retour pour consommer le mariage.
a Le jour de la séparation est arrivé; Kîngoro, en donnant le dernier baiser à sa fiancée, lui fait jnrer fidélité et promet en même temps d'envoyer régulièrement de ses nouvelles.
tt Le temps passe, et Kosan ne reçoit rien ; Tinquiétude la gagne, la jalousie la ronge au cœur. Son père adoptif l'engage à oublier le parjure et à prendre un autre époux. C'en est trop. Une nuit, ne pouvant vivre ainsi, elle quitte la maison de son enfance; elle part pieds nus, sans argent, sans protecteur, à la recherche de son promis. Où ira-t-ellc? Oii les kamila, conduiront; elle part à l'aventure, car la demeure de Kingoro lui est inconnue.
ce Soutenue par son amour et conduite par une sorte d'instinct vers la capitale, Kosan prend la route d'Yeddo. Elle marche, marche toujours, sans même songer à se reposer. Tout à coup , la deuxième nuit après son départ, comme elle vient de sortir de Kanagawa, des brigands se précipitent sur elle, l'entraînent, la violentent et l'emmènent avec elle.
a Informé, quelque temps après, du départ de sa maîtresse, Kingoro est revenu à Kamakoura pour chercher sa trace au point de départ. £n arrivant, on lui apprend que la malheureuse s'est noyée dans la rivière.
<i Plongé dans la désolation, le triste jeune homme végète durant plusieurs mois, puis, obsédé par son
LE JAPON PITTORESQUE. 35î>
père qui Ta fait tromper à dessein, il demande un congé à sou seigneur et se marie.
« Après de longues péripéties, la pauvre Kosan finit par recouvrer sa liberté. Rentrer chez son père adoptif est impossible; continuer à rechercher Tinfidèle lui semble, à présent, une tâche au-dessus de ses forces; il faut vivre. L'infortunée gagne Yeddo\ se fait guécha^ loue une petite chambre à Ooiso et va le soir chanter et jouer du chamicen dans les maisons où on la fait demander.
Cl Un soir qu'elle accompagne une chibaîya dans une maison de mœurs légères, Kingoro, entraîné par des amis dans ces lieux de plaisir, la reconnaît.
a Le jeune homme ne peut en croire ses yeux.
ce Toi ici, lui dit-il, toi, dans cette débauche! a Que le ciel le tombe sur la tète et t'écrase, perfide! Cl Quel instinct pervers , quelle passion honteuse, te t'ont conduite à ce degré d'avilissement? Toi, ma « fiancée, tu es tombée assez bas pour vendre tes ce chants à vil prix ; tu t'es assez déconsidérée à tes ce propres yeux pour oser paraître en public dans ce ces habits de fille perdue !
ce Ah ! je comprends ! tu m'avais juré fidélité, mais « ta promesse t'était à charge, je n'avais pas encore ce fait dix ri, et déjà tu avais au cœur un autre
1 L'histoire vërifable s'est passée entièrement à Kamakonra. mais !e xomancier a transporté la scène à Yeddo,
a amour; lâche, tu m'as trahi, mais les dieux, en tt leur justice, m'ont vengé en te faisant trahir à ton tt tour; n*est-il pas vrai, tu es abandonnée? Ton ratt visseur t'a laissée comme on laisse une courtitt sane. n
tt La pauvre 'Kosan pleurait.
«Oui, disait-elle, j'ai élé abandonnée, j'ai été tt trahie, mais c'est par toi, ingrat ; par toi, qui avais tt promis de m' écrire et qui n'as pas tenu tes prott messes; par toi, à qui j'avais donné tout mon ce amour. »
tt Kosan raconte alors à son ami tous ses malheurs; Kingoro s'attendrit, tombe aux genoux de sa bienaimée, lui demande pardon de ses injustes soupçons et l'emmène dans son yasiki,
tt On devine aisément le reste : Kosan devient la maîtresse du samouraï; l'accord le plus partait règne dans la maison, l'amour le plus idéal ne cesse d'unir les amants; il naît un fils de celte nnion, un mignon mous' ko.
tt C'est une joie, un bonheur sans mélange; pour- ' tant un nuage vient troubler ce beau ciel.
tt Un jour , Kingoro était sorti de son yasiki d'Vanagnibashi pour aller faire quelques courses; Kosan était seule en train de vaquer aux occupations du ménage; le jeune mous'ko folâtrait sur les tatami; un étranger, un vieillard à l'air respectable se présenta :
LE JAPON PiTTOR£SQU£. 357
tt — Je veux parlera Kingoro, dît-il.
ce — Il est absent, répondit Kosan.
u — Alors, si vous le permettez, reprit le visiteur, u je l'attendrai ; je viens de loin et suis très-fatigué/»
a La jeune femme, prévenue pnrTair de bonté du vieillard, s'empresse autour de lui, fait chauffer Teau pour son bain, lui offre du thé, des gâteaux, iasakéj et lui demande avec intérêt ce qui peut lui être agréable. Le jeune mous'ko apporte la boîte à tabac, la kicero * et le tchïbatchi.
(c A la vue de Tenfant, le vieillard se trouble :
« — C'est le fils de Kingoro? dit-il.
a — Oui, répond Kosan, c'est notre enfant, w
a De grosses larmes coulent sur les joues du voya**geur.
a — Etes-vous malade ? démande anxieusement u la jeune femme.
tt — Non, chère enfanl; mon cœur se gonfle de ce joie en voyant mon arrière-petit-fils, et de trisce tesse en pensant que je ne puis vous appeler ma Cl iîlle. lî
ce Kosan tombe aux pieds dii vieillard.
ce — Oui, continue celui-ci, je suis Taïeul de Kintt goro; nous sommes plongés par sa conduite dans ce une grande désolation ; ne pouvant supporter son tt abandon, j'ai pris le parti de venir moi-même
' Peiile pipe en mëUil dont se lenent Ie« ieponait.
tt chercher Fenfenl sans cœur; je veux le ramener à tt ses devoirs.
tt En entrant ici, j^avais Tâme ulcérée et pleine tt de mauvais sentiments à votre égard ; ma colère tt s'est fondue en votre présence : Kosan, vous êtes tt une honnête femme, digne du respect de tous. Je tt voudrais pouvoir vous emmener à mon yasikij a mais je ne le puis maintenant ; plus tard, noas tt arrangerons les choses, et, croyez-moi, il y aura u encore pour vous des jours heureux. Je vais me ce retirer, mais je compte sur vous pour engager tt Kingoro à venir me rejoindre ; usez de votre ascentt dant sur lui, rendez un fils à un père àè^\ë^ un tt époux à une épouse, et les hami vous récompentt seront de votre belle action. ^
tt Ces derniers mots sont une révélation : Kingoro était marié, et Kosan l'ignorait ; cette nouvelle, donnée sans préparation, sans préambule, lui porta un coup mortel ; elle chancela, perdit une seconde tout sentiment de Texistence, puis soudain, pâle et frémissante, se redressa.
tt — Allez en paix, dit-elle au grand-père de Kin- » goro ; demain votre petit-fils rentrera au foyer tt conjugal. 1)
tt Une lutte terrible se fit dans le cœur de la jeune femme, entre le sentiment du devoir, son amour et la cruelle jalousie, qui venait tout à coup de la mordre profondément.
tt — Je ne veux plus le revoir, le monstre ; il m*a tt trompée... mais jamais il ne consentira à me u quitter seulement une journée... il faut pourtant ce rompre ce lien ignominieux, il faut le rendre à sa tt famille. Qb a invoqué mon honneur, je ne faillitt rai pas, je me tuerai, et Kingoro sera libre, y^
tt A partir de Tinstant où cette résolution est prise, il est tristement curieux d'assister aux préparatifs de cette malheureuse, condamnée par sa conscience à mourir pour son amant; les détails les plus navrants sont 4onnés par Tauteur japonais, avec cette précision, cette abondance, cette vérité dans les détails, avec ce réalisme qui caractérise les écrivains de tout' rOrient et surtout ceux de Tempire du tt Soleil levant » .
tt Avant de mettre à exécution son fatal projet, Kosan écrit un adieu suprême à celui auquel elle a sacrifié sans hésiter ses jours; puis, prenant son fils par la main, elle se dirige lentement vers Moukoozima, ob habite sa sœur.
tt — Tu as Tair préoccupé, lui dit celle-ci...
a — Non, répond Kosan en s'elforçant do sourire, a ce n'est rien, j'ai seulement un peu mal à la tt tête, n
tt L'enfant joue entre les jambes des deux femn(ies.
tt — Je t'amène ton neveu, dit Kosan à sa soçur; a garde-le jusqu'à demain; j'ai un petit voyage h tt faire. » '
tt Le mous'ko se jette dans les bras de sa mère et veut raccompagner ; c'est navrant.
tt Enfin on se sépare ; Kosan rentre chez elle ; à peine la courageuse femme se trouve-t-elle seule, que, saisissant son poignard, elle se tranche la gorge en murmurant les noms de son fils et de son amant.
tt Kingoro rentre quelques minutes après ; il voit sa maîtresse baignée dans son sang; il se jette sur son corps inanimé, le serre dans ses bras, embrasse avec frénésie son visage déjà pâli par la mort.
u Kosan ouvre encore les yeux, mais ne peut plus parler; du geste elle indique une lettre à son amant :
tt II faut retourner dans ta famille, lui disait-eile; tt vivante, tu ne m'eusses point abandonnée ; morte, tt tu m'oublieras peut-être. Je meurs volontiers ; tt adieu.
tt — Morte ou vivante, je suis à toi pour toujours, tt s'écrie Kingoro ; je n^abandonnerai pas plus tes K restes chéris que je n'abandonnais ton corps rayontt nant de vie et de beauté, m
u II dit, et, se précipitant de nouveau sur le cadavre de sa maîtresse expirante, il tombe inanimé. »
Impossible de donner, dans ce récit écourté, une idée de la suave poésie de l'original. Ouyeno, avec son langage naïf, sut nous intéresser et nous émouvoir au suprême degré; plus d'une fois je sentis une larme rouler sous ma paupière , et souvent je vis
Marcel tirer son mouchoir. Quant à 0-Sada, qui
avait lu peut-être dix fois Thistoire de Kosaa et Kingoro , et qui Tavait sans doute entendu raconter bien des fois aussi, elle sanglotait dans son kango.
Ce roman est un dés plus populaires du Japon ; à peu près aussi connu que la légende de Koma-ti, il a pour moi le mérite d'être empreint d'un réalisme moins brutal, tout en conservant ce cachet, ce parfum de vérité tant aimé des Japonais.
D*Inashi à*Subasbiri, la route semble être, pendant quinze à seize kilomètres, une allée bien entretenue d'un parc gigantesque. Continuellement en plaine, elle perce à chaque instant de petits bois verts et parfumés, saute, sur des ponts miniature, mille ruisseaux dont les ondes limpides fournissent aux voyageurs et voyageuses un bain délicieusement réparateur, et traverse cent villages plus propres, plus coquets les uns que les autres.
Après avoir coupé le Tokaïdo, abandonné la veille et retrouvé aujourd'hui, nous rencontrons d'abord Yotemba, puis Subanota, enfin tant d'autres villages dont, à défaut des noms, il me reste le souvenir.
A neuf heures et demie nous arrivons à Subashiri. Là , le pays change complètement d'aspect ; les arbres deviennent rares ; on commence à reconnaître la nature convulsionnée voisine des volcans; avant de s'engager davantage, la prudence conseille de prendre c^uelques précautions pour trois jours de marche dans une sorte de désert.
a II sera bon, nous dit-on , d'emporter de Teau et un peu de bois; à cette époque de Tannée, les touristes deviennent rares, les tcha-ya de la montagne sont déjà toutes abandonnées ; si vous trouvez^ le couvert dans des cases inhabitées, vous courez grand risque de ne point y rencontrer les choses les plus indispensables à l'existence, t^
Ouyeno, en homme prudent, fait remplir deux iarigOf TuDi de bois coupé en menus morceaux, Fautre de divers objets, parmi lesquels une petite barrique d'eau, des jT ton et des mosen, en quantité suffisante pour nous coucher et nous couvrir tous.
La nécessité de cette dernière précaution se fait sentir dès que le soleil commence à baisser à rhorizon ; la température descend avec une rapidité inouïe à mesure que nous avançons dans les régions élevées.
Cette journée, qui doit nous conduire tout près du but, est excessivement pénible ; après neuf heures de marche dans un chemin montueux, où Ton enfonce de vingt centimètres dans une poussière de lave, mélangée de gros cailloux, nous arrivons exténués à Gongo. C'est là que nous passerons la nuit.
Comme on nous l'avait dit à Subashiri, la place est déserte; les deux ou trois tcha-ya éparpillées dans cet endroit escarpé sont vides. Ouvrir la plus confortable et la plus digne de nous loger est Tafibire d'un instant.
Nos ninsokou^ débarquent l^s provisions, les couvertures, lesJ^tOTij les mosen, en un mot, toutes nos richesses.
Tandis que 0-Ssada, aidée de Marcel, s'occupe d'allumer du feu et d'installer le campement, je fais une ronde de reconnaissance dans les environs, en compagnie d'Ouyeno; toutes les cases voisines sont bien inhabitées ; çà et là quelques débris prouvent que rhomme s'est retiré depuis peu, .mais il ne reste plus de vestiges d'êtres vivants; ^^pas un chat ^^ ^ c'est le cas de le dire.
Le soleil vient de disparaître, et tout à coup la température, déjà singulièrement abaissée depuis hier, descend encore et tombe presque subitement de deux degrés.
Le besoin impérieux d'un manteau se faisant sentir, nous hâtons le pas pour regagner notre gîte.
Tout est prêt, la chambre à coucher est préparée, les lits proprements installés, et le repas servi.
Oh ! combien on reconnaît facilement la présence de la femme, combien on sent la douce influence de la fée du foyer, dont la baguette magique sait embellir Tûbjet. le plus simple et le plus ordinaire I 0-Sada, se sentant redevenue maîtresse de maison, dans cette baraque ouverte à tout venant, fait les
' Hommef d« peine.
soi LE JAPON PITTORESQUE.
honneurs du local avec une aisance et une grâce parfaites.
L'état atmosphérique et Theure avancée du jour n'engagent pas à la flânerie; aussi, tandis que le riz est à cuire, entoure-t-on le tchihatchi; puis, tout en attendant Theure du coucher, on soupe, on cause, on fume ; chacun raconte son histoire et fait ses propositions pour le lendemain; on convient de àormîr le plus tard possible afln de réparer ses forces et de laisser au soleil le temps dMIluminer le décor, et à neuf heures, suivant Texemple. de notre gentille compagne, chacun va se fauGler discrètement dans les f ton disposés tout autour de Punique chambre de la maison.
Les vents coulisjouent aux quatre coins dans notre masure délabrée ; mais, grâce aux nombreuses jno^^;? louées à Subashiri, nous passons une nuit excellente. Pourtant, vers le matin, il est impossible de se garantir complètement du froid; aussi, malgré le projet formé la veille de rester tard au lit, dès sept heures, fonte la bande est sur pieds, prête à escalader les derniers échelons de la montagne sacrée.
Le thermomètre marque à cet instant + 2*.
Quatre ninsokou sont préposés à la garde des bagages ; les autres nous accompagnent pour porter quelques vivres et nous aider en cas de besoin.
La montée est rude ; il faut souvent s'arrêter pour reprendre haleine. Le pays change encore d'aspect ;
à la région des poussières et des cailloux roulants a succédé, depuis une heure, la région des laves sèches et arides ; le pied glisse, et la chaussure . s'éraille sur ces crêtes abruptes encore vierges du pas des visiteurs.
Il est prêt de onze heures, quand Marcel, parti en avant depuis quelques minutes, nous crie : u J*y suis y) ; nous le voyons, en efifet, au point culminant et dominant le cratère.
Ce n'est pas sans une certaine émotion que Ton arrive à ces sommets; on croit avoir conquis pour soi-même une petite partie du surnaturel s'attachant à la montagne des montagnes; le cratère est là, il s'ouvre béant; la gueule du monstre, qui pendant des siècles a vomi Teau bouillante et la lave fondue, semble attendre une dernière convulsion, un^hoquet suprême pour se refermer à jamais.
C'est un vaste entonnoir de cent cinquante mètres de profondeur, sur environ quatre cents mètres de diamètre.
L'aventureux Breton brûle d'envie de tenter une excursion dans le gouffre; mais pour 1§ simple satisfaction de pouvoir dire plus tard : Je suis descendu dans le cratère du Fouzi-yama, il peut se rompre les reins, ou au moins se casser un membre. Cette vaine gloriole n^est certainement pas un mobile suffisant pour essayer une semblable entreprise.
Laissant donc à d'autres l'honneur d'exécuter ce
tour de force, nous nous contentons de regarder. Perchés sur le point le plus élevé de l'empire, nous dominons l'immensité, et si nous étions munis d'indtruments assez puissants pour étendre la vue à l'infini, nous pourrions voir jusqu'aux plus extrêmes limites de l'archipel japonais.
Les géographes indigènes ont dressé une carte fort belle, mais un peu fantaisiste, dite des treize provinces que Ton peut apercevoir du Fouzi-yama*; ce sont les provinces de Awa, Kadzousa, Chimosa, Hitatchi, Chimotzouké, Kodzouké, Chinano, Totomi, Kaï, Sourouga, Idzou, Sagami et Mousachi. C'est une bonne plaisanterie, car jamais œil de lynx, quelle que soit, du reste, la pureté de l'atmosphère, n'a pu atteindre à de semblables distances.
A cette altitude, le thermomètre marque ■•— 1/2".
L'air est très-vif, et le froid deviendrait vite intolérable si nous restions dans une complète immobilité.
Un océan terrestre ondule à nos pieds à perte de vue; son horizon va se confondre avec le ciel; c'est fantastique ; l'jœil fasciné découvre au loin des merveilles infinies. Tout à coup la scène change, des vapeurs grises se forment là-bas, tout en bas, s'étendent sur la plaine, puis montent, montent, et bientôt nous enserrent; le cercle va toujo'urs se rétrécissant, les nuées envahissent l'espace; c'est un brouillard pénétrant qui bientôt va se transformer en
neige et composer la toilette d'hiver du volcan endormi.
Il faut se hâter de décamper si Ton ne veut pas se voir changer en glaçon.
La descente, aussi pénible que la montée, s'effectue pourtant plus rapidement ; les ninsokou prennent les devants pour nous annoncer à leurs camarades et leur dire d'être prêts à partir dès notre arrivée à Gongo; nous pourrons peut-être ainsi gagner Subashiri avant la nuit.
A deux heures nous quittions Gongo et reprenions le chemin des contrées habitées ; à neuf heures du soir nous arrivions à Subashiri, et enfin, le surlendemain, vers la même heure, après avoir traversé le lac de Hakoné, nous débarquions à la porte d'une yadoya recommandée à Ouyeno comme Tune des plus confortables du pays.
Pauvre 0-Hana! — Gonclosion. «- Pauvre Marcel! — Le cheval sent Técurie. — Un breton entêté. ->- Salut, Lorient!
Ouyeno connaissait Hakonë; il était déjà venu. Tannée de son mariage, avec sa jeune épouse, passer dans cet éden les premiers jours de sa lune de miel ; il n^eut donc pas de peine à se faire indiquer la maison de Shobé-san.
Lorsque 0-Sada fut couchée, nous allâmes reconnaître les lieux, pour venir à coup sûr, le lendemain matin, surprendre la fugitive et lui apporter son pardon.
C'était sur les bords du lac, à quelques pas de Tiotre yado-ya. Il était environ dix heures du soir ; une lune brillante comme un soleil du nord éclairait dans tous ses détails le lac et les charmantes habitations construites' non loin de ses rives.
La fraîcheur de la température avait déjà fait fermer toutes les portes; mais à travers les devantures transparentes aux carreaux de papier, on voyait
filtrer partout la lumière. Personne encore n'était couché dans ces riantes demeures, et le chamicen mêlait sa voix criarde aux suaves harmonies de cette nuit argentée.
Nous venions d'arriver en face d'une petite villa, dont les apparences répondaient à la description faite à Ouyeno du yasiki de Shobé-sap. II s'agissait de trouver un promeneur, un passant, pour nous renseigner d'une façon définitive ; le passant désiré se faisait attendre, le froid nous ga« gnait, nous allions rebrousser chemin, quand une voix bien connue, une voix fraîche et douce, une voix de jeune fille, vint frapper nos oreilles. Marcel tressaillit :
« C'est elle, c'est 0-Hana, me dit-il en me serrant le bras.
— Écoutons, dit Ouyeno; je vous traduirai ce qu'elle chante, si vous ne comprenez pas. i?
O'Hana, comme le font souvent les Japonais, improvisait en s'accompagnant sur son instrument favori. L'enfant exhalait dans un naïf langage les souffrances de son âme blessée. Elle déversait ainsi, avec un flot de poésie naturelle et charmante de candeur et de pureté, le trop-plein de son cœur malade :
u II faisait nuit dans mon âme, mon cœur dormait; il vint et l'éveilla; le jour se fit, une clarté subite et divine illumina tout mon être ; je me
sentais transfigurée, je me trouvais plus grande, plus belle, plus légère; la douce chaleur de son amour me vivifiait... Je Taimais... joie! céleste délire ! il m'aimait ! . . .
tt Hélas ! hélas ! un jour, jour de deuil, il partit ; une nuit terrible se fit autour de moi ; je crus mourir, je devins seulement folle.
tt Pour lui, j'ai quitté mon pays, ma mère, mon vieux et tendre père; j'ai traversé les mers et ne Tai revu qu'un instant ; pourquoi ? Mon Dieu, parce qu'ils m''ont dit là-bas : Va-t-en; en restant, tu tuerais ton père.
ce Et je suis repartie... mais je donnerais aujourd'hui ma vie pour le voir encore une minute, une seule minute, luij le prince de mon cœur. »
A cet instant, la porte s'ouvrit ; nous nous jetâmes de côté et traversâmes la rue; la voix se tut, une servante venait fermer les volets extérieurs. Du lieu où nous nous trouvions, placés dans l'ombre, nous pouvions, sans être vus, voir ce qui se passait dans l'intérieur.
La famille s'était sans doute retirée dans les chambres du premier étage ; 0-Hana seule, accroupie près du tchihatchi, avait déposé son çhamicen sur ses genoux, et les deux mains posées sur l'instrument, la tête légèrement penchée en arrière, elle semblait en extase ; ses traits amaigris par le chagria
portaient Tempreinte d'une douce mélancolie; ses yeux. cerclés de noir attestaient Tinsomnie et les larmes. Rien de plus tristement idéal que cette soudaine apparition.
•Le cadre ajoutait au tableau quelque chose d>*indéfinissable ; cette nuit si belle , si constellée , si calme; ce lac si pur, si bleu; tout venait mêler sa note harmonieuse dans ce concert muet ^e la nature.
Marcel, depuis quelques minutes, ne dissimulait plus son émotion ; il ne put se contenir plus longtemps.
tt 0-Hana ! n crîa-t-il en se précipitant vers la porte.
Je le retins à temps pour Tempécher de se présenter trop brusquement.
La jeune fille, en entendant prononcer son nom par une voix amie , tressaillit de la tête aux pieds.
«Qui m'appelle?» murmura-t*elle soudainement', comme se parlant à elle-même ; puis se passant la main sur les yeux, avec le geste d'une personne qui veut vaincre le sommeil :
tt Toujours, ajouta-t-elle, toujours la même hal* lucination viendra donc me troubler, en me donnant une joie suivie d'une plus terrible déception?»
Puis elle retomba affaissée sur elle-même.
tt Aurons*nous le courage de la labser souffrir ainsi jusqu'à demain? dis-je à mes compagnons.
— Oh ! non v , murmura Marcel.
Il fallait obéir à Danna-san, notre directeur et notre mentor dans cette occasion. Ouyeno était ému ; contre mon attent^ï, il céda à nos désirs, sans discuter.
tt Allez, dit-il, obéissez à votre cœur.
— 0-Hana! )? cria Marcel une seconde fois.
La jeune fille bondit vers la porte :
tt On m'appelle cette fois-ci , je ne rêve pas; as-tu entendu, Koarou?
— Oui, mous^mé'San, deux fois on a prononcé votre nom. d
Pendant ce colloque, nous étions arrivés tout contre leyasiki; la servante, effrayée de voir trois hommes aux allures suspectes, rentra précipitamment, tout effarée.
Marcel, qui tenait la tête de la colonne, entra dans la partie de la route éclairée par les lumières de la maison, et s'arrêta dans Taxe de*Ia porte; 0-Hana, prévenue par la né-san, regardait dans cette direction; elle poussa un grand cri et tomba à la renverse.
Au risque d'être pris pour des voleurs, nous nous précipitâmes au secours de la jeune fille; Ouyeno, plein d'affection pour sa belle-sœur, n'arriva pas le dernier; d'un mot il rassura la servante, lui dit
d*appeler Shobé, et s'empressa de nous aider à rappeler O-Hana de son évanouissement.
La famille entière descendit en désordre; on se reconnut, mais avant d'entrer en explications, on s'occupa de Tévanouie. La syncope persistait malgré toutes les mesures énergiques prises en pareille occasion : compresses glacées au front et sur les tempes, parfums pénétrants sous les narines, restaient sans effet.
0-Sada, mandée en toute hâte, couvrait sa sœur de tendres baisers etTarrosait de ses larmes. O-Hana demeurait insensible; le pouls était excessivement faible; son cœur battait à peine; on commençait à s'inquiéter réellement.
Marcel, jusque-là resté en arrière un peu par discrétion, beaucoup pour cacher son émotion, s'avança tout à coup, prit la main de la jeune fille et dans un accès de tendresse irrésistible, se penchant vers elle, déposa sur ses lèvres un ardent baiser.
L'assistance n'eut pas le temps de s'effaroucher de cette hardiesse. O-Hana, sous cette brûlante ca-« resse, subit comme un choc électrique, reprit ses sens, ouvrit les yeux, pressa dans ses deux mains la tête de son amant et lui dit à la face de tous :
a Est-ce bien toi, toi que j'adore? Les kami ont donc exaucé ma prière? Oh! maintenant je puis mourir! oui, je vous le dis à tous sans rougir, parce que c'est la vérité des vérités, et qu'il n'y a pas de
honte à dire la vérité ; c'est à lui que j'ai donné ma vie, je le dirais devant le monde entier.
u C'est bien, je suis contente, je puis maintenant retourner vers mon père; je lui dirai à lui comme à vous : a Je Taime^je Taime! n Mais apprenez que j'ai fait un vœu, et ce vœu, je l'accomplirai dès que j'aurai revu mon père; j'ai promis aux kami que si jamais ils me ramenaient le seigneur de mon âme, que si jamais je pouvais lui dire ce que je ne lui avais pas assez dit, que s'il m'était permis de lui dévoiler tout mon amour, que pour cet instant d'ineffable bonheur, je renoncerais au monde, aux joies de la terre, à la vie, et que je consacrerais le reste de mon existence à prier et à pleurer, pour racheter ma faute.
tt Ma demande a été exaucée; dans huit jours je serai ama ^, j'aurai la tête rasée, et vous n'entendrez plus parler de la triste 0-Hana qui vous a causé tant d'ennuis, tant de peines et de chagrins. »
Après cette confession publique faite avec une
^exaltation fébrile, la pauvre enfant s'évanouît de
nouveau; on la porta sur Aesfion accumulés, on
lui prodigua mille tendres soins ; bientôt elle se remit
et causa plus tranquillement.
Marcel, confus, se tenait timidement dans un coin ; sa position était assez embarrassante ; il lui était ina-
* ReBgieiMe, booieife. ,
possible de répondre aux brûlantes déclarations de la jeune fille, en présence de tout le monde; sur un signe, un appel imperceptible, il s'approcha de la malade :
a 0-Hana, lui dit-il en français, afin de n'être pas compris de tous, ma bien-aimée..-. ))
Puis, ba'issant encore la voix, il murmura quelques paroles que nous n'entendîmes point.
Le front d'O-Hana rayonna de joie :
a Merci, dît-elle ; ta parole met le comblé à mon bonheur; mais ce n'est plus possible : j'ai promis de renoncer au monde, et je tiendrai ma promesse. Ton souvenir vivra étei*nellement en moi ; il sera ma consolation. Adieu. y>
La nuit s'avançait; rester plus longtemps eut été abuser de l'hospitalité. Nous nous retirâmes en laissant 0-Sada avec sa sœur.
Chemin faisant, Ouyeno était pensif; Marcel, absorbé, gardait le silence.
a Je n'aurais jamais cru à tant de passion de la part de cet enfant, dit Danna-san ; je l'avais toujours traitée en petite fille, et je découvre une vraie fournaise. Pauvre père Mitani! que va-t-il devenir sans sa fille?
— Mais ce n'est pas une détermination irrévocable? hasardai-je.
— Vous ne connaissez pas le caractère de ma lelle-sœur..
— Je la sais résolue, elle Ta prouvé.
— Oui , et de plus foncièrement honnête, malgré ses allures singulières; elle a promis, elle tiendra sa promesse.
— Que faire alors?
— V^ous en. aller d'abord, dit nettement le beaufrère de la future religieuse, en s'adressant à Marcel, et nous laisser la seule chance possible de détourner 0-Hana de sa décision. Elle a seize ans à peine; son exaltation tombera; vous passerez à Tétat de souvenir, agréable sans doute, mais à Tétat de souvenir, ce qui est beaucoup moins dangereux que la réalité ; et alors, au lieu d'une religieuse fanatique, nous aurons peut-être une bonne petite femme qui redeviendra Japonaise après une excursion imaginaire et poétique en Europe. Vous n'exigez pas de regrets éternels, n'est-ce pas? et vous n'en seriez pas plus heureux si la pauvre fille ne se consolait jamais.
Ci Donc, laissez-moi faire; partez tous deux seuls, annoncez à Mitani notre prochain retour, sans lui dire toute la vérité; je l'y préparerai petit k petit. Votre rappel en France est imminent, m'avez-vous dit; eh bien, nous attendrons, s'il le faut, ici que vous ayez quitté Yokohama pour y retourner nousmêmes, et je réponds de cette tète folle à qui les kami réservent encore des jours de joie et de bonheur.
» Adieu ; mais n'oubliez pas, lorsque vous serez
dans votre pays de France si vanté, n'oubliez pas que vous avez quelque part, presque aux antipodes, de bons et sincères amis qui vous aiment et ne vous oublieront jamais. »
Je sentais mon œil s'humecter sous Tempire d'un véritable attendrissement. Qui eût jamais deviné tant de cœur, tant de délicatesse et de bon sens sous la ridicule enveloppe de ce présomptueux Ouyeno ?
Malgré son chagrin de ne plus revoir sa tendre et douce ce fleur » , Marcel se rendit au raisonnement du douanier. Le jour allait paraître ; inutile de se coucher, nous partîmes.
Le lendemain soir, nous arrivions à Yokohama ; en passant devant la boutique de Mitani, nous mîmes pied à terre :
tt Tout va bien, père Mitani, dis-je au marchand ; 0-Hana est retrouvée ; dans quelques jours elle sera ici ; sa sœur et son beau-frère ont voulu rester encore un peu là-bas.
— Merci, merci, mes chers amis » , nous disait le bon vieillard en me tendant un pli à mon adresse.
C'était un mot de notre lieutenant :
ce Si vous arrivez le soir à Yokohama, m'écrivait-il, u ne remettez pas au lendemain pour rentrer à bord ; ce on n'attend plus que vous ; l'ordre de départ est tt arrivé. îj
tt Prévenez votre gendre, dis-je au marchand,
quMl peut revenir avee son monde; nous par* tons.
— Déjà! soupira Marcek..
— Déjà? quelle plaisanterie ! après trois ans d'absence...
— Eh oui, déjàl n
Ainsi va la vie, ainsi est fait Tesprit humain; les minutes, infinitésimales parties de Téternité, nous semblent parfois ne jamais devoir finir; les jours souvent sont des siècles, les mois des années, et les années se succèdent avec une rapidité effrayante.
Lorsque, s arrêtant, on regarde en arrière dans la vie, les faits vieux de dix ans nous paraissent tout jeunes; de la naissance à la tombe, il n'y a qu'un instant, et Texistence se passe comme un rêve, à désirer chaque jour le lendemain.
Comme on n'attendait plus, en effet, que les a frères japonais » , au petit jour, nous disions à Yokohama un adieu peut-être éternel. La vapear aidant les voiles, nous filions avec rapidité.
Marcel, accoudé sur les bastingages, regardait, d'un œil distrait, s'éloigner les rives charmantes du pays des daîmio ; les verts mamelons des collines disparaissaient un à un dans les roses vapeurs du matin. Je m'approchai de mon ami ; il me serra la main ; puis, comme je respectais sa méditation en gardant le silence :
tt Allons, dit-il, c'est fini, pauvre 0-Hana! »
Et il me quitta pour aller d'un pas allègre prendre le quart sur la passerelle.
Oui, pauvre 0-Hana, ajoutai-je à. part moi, en voyant Marcel si calme , ton amour serait-il tombé sur un morceau de glace ? Ce que tu as pris pour de la réciprocité, ne serait-ce pas seulement un pâle reflet de tes sentiments dans un froid miroir de métal ? Ce rayonnement passager n'a-t-il pas été emprunté à ta propre chaleur?
L'imperturbable officier des montres, armé de son sextant, s'acharnait à crocher le soleil- Kerlaradec, son fidèle timonier, comptait et recomptait; les chiflres s'alignaient à la file' en longues colonnes serrées; pas un muscle ne bronchait sur la figure placide de Tamoureux d'avant-hîer. Je n'en revenais pas, j'étais presque choqué. A midi, n'y tenant plus. Je montai sur la passerelle pour faire une algarade àTingrat. C'était l'heure où, chaque jour, l'officier chargé des calculs nautiques doit remettre le point au commandant. 11 n'aura pas réussi, me disais-je, à saisir le soleil. Du reste, nous sommes encore si près de terre; un point n'est pas indispensable; le commandant n'y pensera peut-être pas.
• Le Breton y avait pensé, lui ; au moment où j'apparaissais au sommet de l'échelle, il remettait à son chef le classique petit morceau de papier résumant les observations pour la méridienne.
380 LE JAPON PITTOEESQUE.
Je m*appayai à la rambarde de la passerelle, attendant la fin du qnart de mon ami, pour lui administrer une légère et fraternelle semonce ; notre commandant, habitué à la rigoureuse exactitude de son officier des montres, portait machinalement sou point sur la carte. Une violente exclamation me fît retourner la tête. Le commandant, ne sachant s'il devait rire ou se fâcher, poussait d'énergiques interjections :
tt Monsieur Marcel^ criait-il, où diable avez-vous la tète ? Quoi ! c'est ici que vous nous placez ! Hais donnez-vous donc la peine de regarder : nous sommes à dix milles dans les terres! n
Marcel baissait la tôte.l. j'avais compris; malgré son air grave et sérieux, Marcel, en faisant ses calculs, avait Tesprit ailleurs ; à mon tour, je lui pris la main :
ce Je t'ai calomnié, lui dis-je, pendant au moins deux heures ; pardonne*moi, pauvre Marcel! »
Le vent fraîchissait toujours ; aussi nous marchions à plaisir.
tt Le cheval sent Técurie » , disait le matelot.
Et lé matelot disait vrai.
Le voyage de retour fut aussi rapide que celui d'aller avait été long. Malgré de nombreuses relâches, souvent trop prolongées, à notre gré, deux mois plus tard, six jours après avoir quitté Alger, la vigie nous signalait une terre.
Une ligne noirâtre émergeait du brouillard :
tt C'est Belle-Ile, disaient les uns.
— C'est Groix, disait certain Grosillon^ ancien pécheur de sardines.
— Ah baste ! Groix ! nous n'avons pas vu Belle- Ile, nous ne la verrons pas avant ce soir.
— C'est Groix » , répétait Tentôlé. L'entêté avait raison, c'était Groix.
Salut, terre de France! Une voile blanchit à Thorizon, c'est un pilote; bientôt il est à bord. Stop! Voyez comme il se hisse, comme il grimpe agilement, ce loup de mer.
' £n avant !
Déjà Ton voit Port-Louis, ses murs blancs, sa citadelle. Une brise nous arrive froide et sèche; c*est bien la terre.
Voici Larmor, le canon gronde; merci, ô Notre- Dame!
On longe Kernevel; la plage est déserte, mais le village regorge : c'est un dimanche.
Les cabarets se vident, le petit port s'emplit :
K Tiens , c'est Jean-Pierre ! Jean-Marie est-il à bord?
— Oui.
— Et Jérôme ? Et Patrice ?
— Tous en bonne santé. Où est Yvonne?
1 iDdigcno de Tlle do Crois.
382 LE JAPON PITTORJSSQUE.
— Là-bas, elle fattend ; à quand la noce? »
On passe, on tourne Sainl-Micliel ; debout, à la Peirrière, des groupes inquiets, de gais visages, de beaux enfants, d'heureuses épouses, des mères, des pères tremblants... les cœurs se gonflent, la joie déborde.
Salut, Lorient!