‹ Le Japon vraiChapitre 11 sur 58 · Léon Metchuikoff. L^ Empire japonais, Genève · texte numérisé non relu

Léon Metchuikoff. L^ Empire japonais, Genève

2. Otto von Mohuike. Die Japaner. Eine elhnographische Monographie. Munstei* 1872.

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Le harakiri des quarante-sept Ronines est légendaire. En 1735, un jeune Daïmio, Assano, prince de Horima, fut insulté par un ministre du nom de Kira(l) dans le palais du Shogun. Fou de colère, Assano* dégaine son sabre et blesse son insulteur : c'était un crime (Je lèse-majesté de répandre le sang dans le palais du souverain; il est condamné à s'ouvrir le ventre, ses biens sont confisqués, sa famille réduite à la plus extrême misère. Ses quarante-sept officiers, devenus Ronines par suite de la dégradation de leur maître, jurent de le venger : secondés par quelques Samouraïs recrutés à la hâte, ils attaquent Kira dans son château, au milieu même de Yedo, s'en emparent après une lutte acharnée qui dure toute la nuit, et lui tranchent la tète en invoquant les mânes d' Assano. — Puis ils se rendent au tombeau de leur Seigneur et s'ouvrent le ventre (2). Leurs corps furent enterrés sur le lieu de la sanglante hécatombe et un temple fut élevé à leur mémoire sur la grande route de Yedo à Sinogava. Chaque année, au jour anniversaire de leur mort héroïque, des milliers de patriotes viennent prier sur leurs tombes qui disparaissent sous les fleurs.

Voici maintenant le récit, narré par un témoin

1. Exactement : Assaiio-Takouini-No-Kanii et Kira-Koatsc- A'o-Ské.

2. Tamanagu Shuiisin. The loyal Ilonlns, ti'anslated froin the Japonese into Eiiglish by Shiiiichiro Saïto and M. Greey. — New-York 1884.

oculaire, d'un harakiri moderne d'une simplicité tragique. C'est celui de l'oQicier Taki Zenzaburo qui, le 1^'' mars 1868, à la tète de l'escorte du prince de Bizen, avait commandé à ses Samouraïs de faire feu, dans les rues de Kobé, récemment ouverte au commerce européen, sur les étrangers, les barbares, qui ne s'aplatissaient pas respectueusement devant la litière de son maître. Les amiraux exigeant la punition des coupables, Zenzaburo s'était offert comme victime expiatoire :

« A dix heures et demie du soir, les sept délégués européens sont conduits au quartier général et pénètrent dans le temple choisi comme lieu d'expiation. Ils sont reçus par le gouverneur de Hiogo, qui, conjointement avec un officier de la Cour, représente le Mikado; cinq ofliciers japonais complètent le groupe des sept témoins indigènes. Zenzaburo est introduit : c'est un homme de trente-deux ans, de belle allure; il a revêtu le grand costume de cérémonie avec les deux ailes ; derrière lui marchent trois officiers portant son pardessus de guerre, puis Tami choisi par lui e'c qui doit lui éviter les souffrances de l'agonie; il a désigné un de ses officiers préférés, connu pour son habileté à manier le sabre. Lentement Zenzaburo s'avance; il salue profondément les deux groupes d'assistants, puis, après s'être incliné deux fois devant l'autel, il vient s'accroupir sur l'estrade couverte d'un

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tapis rouge, dont la couleur tranche sur la blancheur des nattes du temple. La scène est éclairée par des chandelles de suif jetant des lueurs sulïisantes pour permettre de suivre la cérémonie dans ses moindres détails : le grand autel du temple bouddhiste se dessine dans le fond, avec ses nombreuses lanternes et ses ornements de toutes sortes. L'exécuteur volontaire s'est accroupi à gauche, le grand sabre nu dans les mains. Un des officiers s'avance, portant sur une de ces pièces d'étoffe qui servent à présenter les cadeaux ou les offrandes (foukousa) une arme enveloppée de papier : c'est un petit sabre de neuf pouces et demi, dont la lame est aiïilée comme celle d'un rasoir. L'officier se prosterne en tendant son offrande que Zenzaburo reçoit avec des marques évidentes de respect, et qu'il élève des deux mains jusqu'à la hauteur de son front avant dç la placer devant lui. « C'est moi (( et moi seul, dit-il, qui ai donné Tordre de faire feu sur les Européens de Kobé et qui ai renouvelé cet ordre quand ils essayaient de fuir. C'est pour cela que je vais m'ouvrir le (( ventre et je prie ceux qui sont ici présents de « me faire l'honneur d'assister à cet acte. » (( Après avoir parlé, il met son buste à nu en laissant tomber ses vêtements jusqu'au-dessous des hanches, prend soin de ramasser les manches derrière les genoux pour que la chute du corps se produise en avant — ce qui est la seule façon

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noble de tomber — et saisit l'arme qu'il contemple avec une sorte d'intérêt affectueux. Un instant il semble recueillir ses pensées, puis, s'enfonçant la lame profondément sous la ceinture et du côté gauche, il la promène lentement jusqu'au côté droit, la retire et s'incline en avant. L'exécuteur, qui a guetté avec soin tous ses mouvements, se lève brusquement et, brandissant des deux mains son grand sabre, d'un seul coup fait rouler la tète sur le tapis; puis .saluant l'assistance et essuyant l'arme avec une feuille de papier, il descend de l'estrade. Le petit sabre taché de sang, qui a servi h la victime, est emporté religieusement... » (1).

C'est en vain que le nouveau code japonais ; édicté des peines rigoureuses contre tout complice ou témoin approbateur du harakiri : aucun tribunal n'oserait les appliquer; il serait couvert d'opprobre et ses membres seraient vraisemblablement lynchés. Je citais tout à l'heure le harakiri touchant d'une jeune veuve japonaise, ' accompli le 1^' janvier 1895. Des Japonais très éclairés me déclaraient, non sans orgueil, que pendant la dernière guerre, plusieurs officiers ayant échoué dans l'accomplissement de missions qu'on leur avait confiées, n'avaient pasvoulusurvivre à cette humiliation et s'étaient suicidés devant le front des troupes.

Mais ce n'est pas seulement dans les milieux 1, MiUord. Taies of oli Japan : the Hara-Kiri.

militaires que la coutume subsiste : elle a de profondes racines dans l'âme du peuple même. En voici un exemple suggestif dans ce fait-divers paru dans tous les journaux japonais : « Le 6 octobre 1896, trois hommes et une femme, indignés de la conduite d'une parente qui entretenait, des rapports intimes avec un nommé Hisakatsu, envahirent la maison de ce dernier et le tuèrent à coups de fusil ou de sabre, ainsi que tous ceux qui s'y trouvaient : un maître d'armes engagé par Hisakatsu pour le défendre, deux femmes et deux enfants de quatre à huit ans. Ensuite, les meurtriers se rendirent au tombeau de la famille, et après avoir fait leurs prières, se suicidèrent. »

Dans le monde politique, le harakiri n'est pas moins en honneur : les auteurs des nombreux assassinats politiques commis depuis l'avènement du nouveau régime meurent tous avec la calme insouciance de braves gens qui ont conscience d'avoir accompli un acte méritoire ; leur tombe devient un lieu de pèlerinage que les patriotes couvrent de fleurs à chaque anniversaire. Qu'ils aient opéré au sabre, au couteau ou à la dynamite, ils n^ont cessé de faire preuve de cette audace tranquille, de ce superbe mépris de la mort que, dans des circonstances analogues, déployaient leurs ancêtres : Daïmios, Samouraïs et Ronines.

La seconde caractéristique de la constitution

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mentale du Japonais : la très haute opinion de la supériorité de sa race, — et, comme corollaire, le mépris, l'aversion qu'il professe pour l'étranger, n'a rien perdu de sa vivacité.

L'obligation dans laquelle il s'est trouvé de nou^ emprunter tous les éléments de sa nouvelle civilisation, aurait pu, semble-t-il, l'atténuer quelque peu; il n'en a rien été : le Japon a secoué très allègrement le fardeau trop lourd de la reconnaissance, renvoyant sans le moindre ménagement ses professeurs : officiers, ingénieurs, savants, industriels, jurisconsultes, dès qu'il a cru pouvoir se passer d'eux. — Il a d'ailleurs la prétention d'être aujourd'hui beaucoup plus fort que ses maîtres, et son opinion est très fidèlement reflétée dans cette phrase d'un officier japonais que rappelait M. Klobukowski : « Nous serons bientôt plus forts que vous, à tous les points de vue, car nous ne prenons des civilisations avec lesquelles nous sommes en contact que la quintessence. En matière militaire, par exemple, nous avons pris ce qu'il y a de mieux chez vous et chez les autres : mes bottes sont autrichiennes, mon uniforme français, mon képi allemand...» (1). Pour compléter le tableau, l'oflicier eût pu ajouter que le fusil de l'infanterie est exclusivement japonais — le fusil Mourata ! — quoiqu'il ne soit qu'une copie

1. Le Japon conlemj)oram. Notes et impressions, par Jean Dhasp. Paris 1893.

servile de notre fusil Gras dans lequel l'inventeur s'est borné à déplacer une vis de la sous-garde.

Comment pourrait-il en être autrement ? L'éducation des nouvelles générations, loin d'être dirigée de façon à effacer ces préjugés, aujourd'hui aussi ridicules que dangereux, tend à les incruster davantage encore dans le cerveau des jeunes Japonais. Jugez-en par cet extrait d'un livre de source officielle, encore en usage dans les écoles primaires :

« Notre grand Nippon, gouverné par son sage Empereur, est supérieur à tous lespays du monde. Il jouit d'un climat admirable et» ne connaît ni les chaleurs accablantes ni les froids rigoureux.

« Arbres et fruits y croissent en abondance ; le r.iz, le froment et autres céréales y sont d'excellente qualité ; le thé et le mûrier, bien quoriginaù^es de la Cliine, s'y sont améliorés grâce aux sécheresses de son sol et à la douceur de son climat... Dans les pays étrangers, des prophètes sont venus prêcher la morale aux hommes, et les hommes v sont restés cruels et pareils à des fauves. Au Japon il n'y a pas eu de prophètes, mais le peuple est doux, parce que notre sol et notre climat permettant à chacun de se procurer avec peu de travail les denrées nécessaires à la vie, prédisposent naturellement les hommes à la douceur et à la bonté (i).. »

1. Kato-Souké-ilsi. Ohosaca, 1870. — Traduit en anglais et publié dans le « Phœnix » par le Rév. J. Summers, 1872.

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Telle est la doctrine, d'une vanité un peu puérile, qu'on inculque dès l'âge le plus tendre aux jeunes Japonais relativement à la suprématie de leur pays. Ce qui est plus grave, c'est que les manuels d'histoire usités dans les collèges leur présentent l'intervention des Européens dans les événements qui ont précédé la restauration impériale sous le jour le plus blessant , pour l'amour-propre national, et de manière à aviver, au lieu de l'éteindre, leur haine contre l'étranger.

La manifestation de l'état d'ame ainsi créé se reconnaît dans le ton des journaux. Vous y relevez des phrases comme celle-ci, littéralement tradrite dans un journal de Tokio du mois de décembre 1895 : « Le Japonais est guidé par l'amour de la vertu, tandis que le vil Européen ne recherche que le plaisir physique et sensuel. Le but de tout Japonais, c'est d'être un vrai chevalier ! )) — Déclaration bien amusante pour qui connaît les mœurs des Japonais et surtout le rôle assigné à la femme dans leur formation sociale !

Voici l'analyse d'un article publié au mois de mai 1895 dans la principale revue japonaise paraissant à Tokio — quelque chose comme la Revue des Deif.v-Mondes du Japon — sous le titre : a La Mission du Japon ». Cette mission, c'est de civiliser l'Europe, d'en réformer la morale et la religion. L'Europe est profondément corrompue ; l'égoïsme ressort de toutes ses

actions, on n'y recherche que l'argent et le plaisir. Comme contraste, un portrait saisissant du Japonais, simple, frugal, sincère, désintéressé, loyal et héroïque. Il réunit dans son cœur toutes les vertus : aussi est-il destiné à dominer les autres peuples, par l'unique ascendant de sa loyauté et de son courage.

De là à rêver une suprématie effective sur la moitié, au moins, du Monde, il n'y a qu'un pas. — Dans un article signé par un des écrivains les plus distingués du Japon, M. Sugiura Shigetaké, et qui fit grande sensation à la fin de 1895, on lisait : « L'histoire montre que les nations conquérantes s'étendent toujours du nord au sud. L'énergie latente du peuple japonais cherche une issue : il est nécessaire, dès le début, d'orienter la direction générale de son mouvement d'expansion. Dans mon opinion c'est vers le sud qu'il doit se produire.

)) Il convient donc de maintenir une attitude purement défensive dans le nord et d'étendre l'Empire vers l'équateur, en prenant Formose comme base d'opérations (1). Dans peu d'années, le Japon aura établi sa suprématie navale dans l'Orient, et alors il lui sera facile d'embrasser toutes les côtes orientales de l'Asie dans sa sphère d'influence. »

1. G'est-à-dire s'emparer tout dabord des Philippines ; n'oublions pas que ces lignes étaient écrites à la veille de . l'insurrection de ces îles contre la domination espagnole, . fomentée au début par les Japonais.

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L'occupation de Kiao-Tchéou par les Allemands, de Port-Arthur et de Talien-wan par les Russes ; enfin la prise de possession de Waï-haï-weï par les Anglais ont dû quelque peu déconcerter l'auteur de cet ambitieux programme.

Plus les convoitises déçues sont nombreuses et grandes, plus violemment s'attise ce foyer de haine qui n'a jamais cessé de couver au fond de l'âme japonaise. Au cri des Samouraïs : « Mort aux étrangers ! » s'est substituée la formule, adoucie dans la forme : « Le Japon aux Japonais ». Au fond, le sentiment du peuple n'a pas varié, et il s'affirme en toute occasion.

Lorsque j'arrivai au Japon, au mois d^octobre 1895, l'attitude arrogante et haineuse des Japonais, déçus dans leurs rêves de conquêtes par l'attitude des puissances, causait un vif émoi dans la colonie européenne. On signalait de divers côtés des provocations, des insultes graves, des voies de fait commises par des hommes du peuple sur les étrangers qu'ils rencontraient isolés : la police ne faisait rien, du reste, pour les réprimer. Au mois de mars, les Européens de Nagasaki avaient vécu plusieurs jours dans des alarmes continuelles : on savait qu'une troupe considérable de Soshis (1) se

1. Les Sôshis (littéralemciil : braves) constituent ciujourd'hui do nombreuses corporations ayant pour programme le maintien des anciennes traditions nationales.

préparait h brûler et à piller les résidences des étrancrers. Il fallut la concentration des escadres iiisse et française dans la rade pour prévenir un danger que le gouvernement japonais ne se préoccupait guère de conjurer.

A la fin du mois d'août de la même année, un navire des Messageries maritimes, le Calédonien, était accosté au warf du port de Kobé. Des coolies voient une femme japonaise passagère il bord : ils l'insultent et veulent aller l'en arracher. Le matelot français de garde leur interdit l'accès du pont, ils se ruent sur lui, l'assomment, envahissent le navire, et il faut l'intervention de tout l'équipage français, rassemblé à la hâte, pour les repousser après une lutte acharnée : cinq hommes avaient été grièvement blessés. La police japonaise, toujours fort nombreuse, surtout dans les ports, s'était bien gardée d'intervenir.

Il n était guère possible, à cette époque, à une femme européenne de se promener seule ' i^-Mé. en dehors des limites de la concession : elle s'exposait h être insultée et même frappée. Un grand négociant américain de Kobé me racontait, au mois de janvier 1896, que sa femme, allant rendre visite à une personne habitant la. banlieue de la ville, avait été injuriée par unc^^ .^^^^^ étudiant japonais, qui avait fini par lui cracher 'à la figure. La malheureuse s'était enfuie, poursuivie par les vociférations de quelques^-^-t^bg^ ^

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voyous qui avaient assisté, en riant, à la scène Elle finit par rencontrer un agent de police qui sous prétexte de la protéger, l'avait emmenée dans un poste éloigné de plus d'un kilomètre l'exhibant avec complaisance à la foule ameutée j Inutile de dire que l'insulteur ne fut pa?jj inquiété.

Un incident qui faillit avoir récemment det conséquences diplomatiques graves, caractérise; bien l'état d'esprit qui anime la jeunesse japonaise. Au mois de février 1897, le Ministrcj d'Allemagne, M. le baron Gutschmidt, eut h malechance, conduisant lui-même son bogh( } dans les rues de Tokio, de frôler -de son fou lI la tête d'un étudiant de l'Ecole militaire. Ce jeune Japonais, se prétendant insulté, v;i demander raison à la légation allemande : éconduit, il va réclamer vengeance au Ministère de;: relations extérieures ; le baron Gutschmidt fait déclarer au directeur de l'Ecole militaire qu'il regrette beaucoup cet accident, tout à fait involontaire : cette déclaration ne calme pas l'agitation qui s'est propagée dans le monde des étudiants et qu'envenime aussitôt la presse japonaise. Une interpellation est déposée à la Chambre par un groupe de députés ((patriotes», réclamant sans broncher le renvoi de l'insolent étranger. Il fallut que le représentant de l'Allemagne se résignât à présenter des excuses I Un journal anglais qui se publie à Tokio, le Xapan

Times, disait avec beaucoup de raison à ce propos : (( Cette affaire va avoir le fâcheux effet de stimuler l'insolence que les étudiants japonais trouvent de bon ton d'affecter à l'égard de tous les Européens w. Son appréciation n'était que trop vraie : l'attitude arrogante des étudiants de Tokio devint encore plus intolérable.

Cette haine traditionnelle de l'étranger est la plate-forme des nombreuses associations de Sôshis dont je signalais tout à l'heure les allures inquiétantes. Les Sôshis sont, en définitive, les continuateurs des Samouraïs et des Ronines, ces chevaliers errants, jadis acteurs principaux des guerres féodales, et, plus récemment, instigateurs des luttes sanglantes qui préludèrent à la restauration impériale. Le nom est changé, l'esprit est resté le même ; leur programme se résume toujours dans le cri : « Chassons les étrangers ! » C'est un Sôshi qui, en 1881, frappa d'un coup de poignard le libéral Itagaki, suspect de sympathie pour les Européens; c'est un Sôshi qui assassina, en 1887, le ministre Mori-Arinori, coupable du même crime de lèse-patrie ; ce furent des Sôshis qui, en 1889, dynamitèrent le comte Okuma, parce qu'il cherchait à réviser les traités avec les puissances occidentales. La tentative d'assassinat du Czarewich, en 1891, fut l'œuvre d'un Sôshi, de même que celle de Li-hung-chang, en 1895, et ce furent des Sôshis qui se chargèrent,

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nous le verrons, d'assassiner la reine de Corée. y Le 27 novembre 1895, la police de Tokîo arrêtait six Sôshis, prêts à assassiner le premier ministre Ito, accusé de manquer de patriotisme parce qu'il avait dû céder aux injonctions de la Russie, de l'Allemagne et de la France en révisant le traité de Simoneseki : l'un d'eux, , chargé d'exécuter la sentence de mort, portait sur lui la photographie de la victime désignée, afin d'être sûr de ne pas se tromper ; le matin même de leur arrestation, ils étaient allés prier sur les tombes des assassins des ministres Okubo, Mori et Okuma. Remarquez que les hommes politiques qui président actuellement aux destinées du Japon, Ito, Saïgo, Inouyé, étaient jadis affiliés à diverses sectes de Soshis : ils se voient aujourd'hui menacés à chaque instant de tomber sous les coups de leurs anciens compagnons. Juste retour des choses d'ici-bas ! r^L'armée secrète des Sôshis se recrute : soit parmi les fruits secs et les déclassés des carrières libérales, — ce qu'on appelle chez nous le j L( prolétariat intellectuel » — soit chez les étu- [diants de dix-huit à vingt-deux ans qui, par ilesprit d'indiscipline ou de paresse, ou encore T.^.Waute de ressources, n'achèvent pas leurs études. ' Ces derniers sont les plus dangereux, m'avouait un lettré japonais, parce qu'ils ont la fougue violente de la jeunesse, la morgue et le mépris des étrangers dont sont imbus les élèves des

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