‹ Le Japon vraiChapitre 14 sur 58 · Voir livre III, chap, P% p. 215 et suiv · texte numérisé non relu

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jugent leur installation défectueuse. De l'avis de tous les Européens qui ont des intérêts au Japon, la mise en vigueur de cette loi, appliquée par des majorités qui, évidemment, appartiendront toujours aux indigènes, doit inévitablement aboutir à une série indéfinie de tracasseries et d'entraves, à un véritable boycotage des négociants ou des industriels étrangers. Et la situation sera d'autant plus critique pour ceuxci que, en vertu des nouveaux traités, ce seront les tribunaux japonais qui statueront dorénavant sur leurs réclamations. Notre ministre à Tokio, M. Harmand, a signalé ces graves inconvénients î à son gouvernement : je ne sache pas que ses obscivations aient été produites aux Commis- ; sions de la Chambre et du Sénat qui viennent " de voter sans discussion ce traité franco-japonais dont beaucoup de nos commerçants et de nos industriels ne tarderont pas à ressentir les fâcheuses conséquences.

Ces exemples suffisent à montrer combien le Japonais a peu varié dans ses sentiments à l'égard de l'Etranger. Il semble qu'à la suite de la transformation si radicale que vient de subir le régime politique et social du pays, les mœurs, les idées, les usages, tout eût dû changer : en réalité la façade de l'édifice seule a pris un aspect nouveau ; mais derrière ce placage, l'habitation est restée la même avec

toutes ses défectuosités, avec, surtout, sa dissemblance absolue de l'habitation européenne. La faculté d'imitation et d'assimilation du Japonais s'est développée en raison même des aliments fournis à son activité par l'introduction des nouveautés occidentales. Un médecin de Tokio me montrait une boîte de chirurgie copiée par un industriel de la ville sur une boite de Charrière ; c'était d'une fidélité merveilleuse ! Les nombreuses usines, principalement les filatures, qui se sont élevées depuis quelques années sur tous les points du territoire japonais, sont des imitations parfaites des usines similaires d'Europe ; mais vous y chercheriez en vain un perfectionnement de l'outillage, la plus légère modification d'ensemble ou de détail motivée par les conditions spéciales de la main-d'œuvre japonaise. Cette prodigieuse faculté d'imitation constitue, au moins pour le moment, un sérieux danger pour certaines de nos industries. Les Japonais sont contrefacteurs d'instinct, et leur législation sur les brevets, loin de chercher à réprimer cette tendance, fait tout pour la favoriser. Ce danger n'a pas échappé à quelques esprits clairvoyants, malheureusement trop rares chez nous. A mon retour en France, je lisais, dans une étude de M. d'Estournelles, ces réflexions qui confirment bien les impressions que je rapportais du Japon : « Les Japonais dédaignent maintenant l'article oriental et

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s'appliquent à produire Tarticle de Paris : ils nous prennent nos métiers, nos inventions, nos contremaîtres et nos dessins. Un peintre de mes amis, à Paris, a reçu des offres significatives. Deux Japonais sont venus lui commander une série de panneaux décoratifs, a Pourquoi faire?» a-t-il demandé. « Pour les imprimer sur nos tissus, lui répondirent les messagers (1) ».

C'est dans les manifestations inconscientes de leur caractère, et non sur leur attitude, sur leur manière d'agir en votre présence, qu'il faut étudier la mentalité des Japonais. Ils sont d'autant plus difficiles à juger qu'ils se défient de l'examen que leur fait subir l'Européen et qu'ils posent en conséquence. De même qu'ils cherchent à se donner un aspect occidental en s'affublant de nos vêtements, de même ils cherchent à se parer des idées et des manières de notre civilisation, et, grâce à la domination qu'ils exercent sur eux-mêmes, ils savent feindre un naturel qui n'est pas le leur.

D'une extrême réserve, très soucieux de l'opinion d'autrui, ils ne parlent qu'après avoir pesé chacun de leurs mots ; en face de l'Européen surtout, ils s'observent dans leuts gestes et dans leur regard : nombres de fonctionnaires arment leurs yeux de lunettes à verres bleus ou noircis

1. Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1897 : « Concurrence et chômage ».

afin de rendre leur pensée plus impénétrable à leur interlocuteur (1).

Comment pourront se concilier cet état d'esprit antagoniste de l'esprit moderne, ces coutumes étranges et barbares, avec le parti pris de civilisation h outrance qui régne h l'heure qu'il est dans les sphères gouvernementales ? Il est difficile de le pronostiquer. Pourtant, toutes les observations que j'ai pu recueillir me portent à croire que les conséquences de cet accouplement bizarreèt hétérogène seront funestes pour l'avenir du Japon transformé à l'européenne. Les jeunes Japonais appartenant aux classes sociales dans lesquelles se recrute le personnel dirigeant affectent un profond mépris pour les idées et les usages de leurs pères, mais souvent leur pensée intime est loin d'être en harmonie avec leurs paroles. Il est de bon ton parmi eux de « blaguer » le Mikado — le fils du soleil ! — Quant à la morale, ils n'en ont cure ; Tabîme qui sépare les préceptes de la morale japonaise de ceux de la morale européenne est bien fait pour les désorienter : ils arrivent à n'en plus pratiquer aucun. La seule conception qui semble se dégager du fatras d'idées, d'événements, de progrès trop hâtifs, de notions incomplètes de notre civi-

1. Voir la Géographie universelle d'Elisée Reclus, t. VII, p. 82 et siiiv. Quoique datant de quinze ans déjà, les appréciations de ce savant sur la constitution mentale du Japonais de nos jours sont remarquablement justes.

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lisation, qui fermentent dans leur cerveau, c'est le besoin d'arriver promptement à la fortune, par la politique ou par les affaires. Leur vanité nationale les porte à mettre leur pays sur un pied d'égalité absolue, sinon de«» prédominance, avec les plus grands Empires : pour y arriver il faut une marine et une armée capables de soutenir le prestige du Daï-Nippon ; et pour être fort il faut être riche. Ce raisonnement qu'ils font pour leur pays, ils se l'appliquent à euxmêmes : le Japonais, jadis si fier de sa simplicité et de son désintéressement, est atteint maintenant de la fièvre de l'or. Les profits énormes, scandaleux, réalisés par les armateurs et les capitalistes aux dépens de la Nation pendant la dernière guerre, ont enflammé les imaginations et surexcité les appétits : le Japon est en proie à une véritable épidémie de spéculation. Tel est l'état d'esprit du Japonais « fin de siècle ». Nous allons voir comment cet état d'esprit commence déjà à porter logiquement ses fruits : dans le jmonde politique, en produisant un Parlement ignorant et ingouvernable, — ou, ce qui est pire, ne pouvant être gouverné que par la corruption ; — dans le monde des affaires, en provoquant une spéculation effrénée qui, chez une nation toute jeune, n'ayant pas encore eu le temps de se constituer une épargne, doit, en l'absence de capitaux suffisants, aboutir fatalement à un krach.

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