Plus exactement : g-uei-sia (femme artiste
se font, encore aujourd'hui, d'une manière courante : le contrat, d'une durée de trois, cinq ou sept ans, est passé avec une sorte d'entrepreneur femelle (généralement une gueicha sur le retour), qui, outre une somme versée comptant au père, et variant de 200 à 2,000 yens (500 à 5,000 francs environ) se charge de tous les frais d'entretien — et d'éducation artistique, s'il s'agit d'une future gueicha. — Le compte des gains, très scrupuleusement tenu, balance d'abord les dépenses faites. Une fois celles-ci compensées, l'excédent est partagé entre 1' « imprésario )> et la fille. A l'expiration de son engagement, \ celle-ci rentre dans sa famille, munie le plus souvent d'une a dot » assez rondelette.
J'emploie à dessein ce dernier mot, parce que le métier ainsi exercé ne comporte nullement, au Japon, l'idée déshonorante qu'il entraînerait à nos yeux. La plupart de ces mousmé un peu défraîchies, revenues au bercail paternel après leur existence agitée, trouvent à se marier et ne font pas de plus mauvaises mères de famille que d'autres. Une fois mariées, elles n'encourent aucune déconsidération, et je pourrais citer l'exemple de l'un des plus hauts personnages de l'Empire, marié à une . ancienne gueicha, dont la femme est aujourd'hui reçue à la Cour avec les honneurs dus au rang élevé de son mari
De tels usages, qui bouleversent si radicalement toutes nos idées occidentales — les Japonais
disent ; « nos préjugés » — sur la pudeur et la vertu des femmes, ont une répercussion naturelle sur la mentalité de la Japonaise. Ils ont contribué à donner à la mousmé cette allure troublante qui la distingue, mélange de candeur et d'impudicité, très fidèlement dépeinte dans cette conversatipn qui s'engage entre un voyageur français, assez versé dans la langue japonaise, et deux gentilles petites mousmés qui passent à ses côtés. Le Français, que ses études de mœurs poussent volontiers jusqu'à l'indiscrétion, leur dit en riant : Shiinjô wo siterou ka ? (avezvous cueilli la fleur du printemps — l'amour ? — (( Je suis pure comme la neige qui tombe du ciel », dit l'une. — Watakousi otoko wo siterou (moi, je connais les hommes), dit l'autre. Et ces deux réponses sont faites du même ton, avec la même ingénuité rieuse d'accent et de regards (1).
Ces détails nous ont un peu détournés de notre sujet : la constitution de la famille japonaise ; ils étaient nécessaires pour nous permettre d'apprécier à leur vrai point des choses qui nous paraissent inadmissibles quand nous les jugeons avec les idées et d'après les coutumes dérivant de notre civilisation, de nos croyances aryennes.
L'association conjugale qui^ sous l'influence du Christianisme, a pris chez les Occidentaux une 1. Le Japon contemporain, p. 217,
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si haute importance sociale, n'a pour le Japonais qu'une portée très resti-einte. La femme n'est guère à ses yeux qu'une servante et un instrument docile de propagation de l'espèce. Elle ne possède rien en propre, le mari pouvant disposer à son gré de sa dot. Liée par son mariage d'une façon à peu près indissoluble pour elle, elle peut être répudiée presque h la volonté de son mari ; et celui-ci ne s'en fait pas faute ! Les chiffres que nous donne la statistique des divorces japonais sont caractéristiques :
En 1886, sur 315,311 mariages, il y a eu 117,964 divorces.
En 1891, sur 325,651 mariages, il y a eu 112,411 divorces.
En 1896, sur 330,467 mariages, il y a eu 118,322 divorces.
Soit plus du tiers. J'ai relevé parmi les causes les plus fréquentes du divorce : stérilité, jalousie exagérée, irrévérence de la femme envers les parents du mari, « loquacité excessive ! » Jusqu'en 1873, le droit de divorce était réservé au seul mari. Cette année-là, une loi reconnut à la femme le droit de le requérir elle-même, mais elle est restée k peu près lettre morte. Elle jure d'ailleurs avec cette stipulation draconienne du Code japonais : que quelle que soit la cause du divorce, fùt-il prononcé à la requête de la femme, et contre le mari, les enfants restent toujours au pouvoir de ce dernier ; en sorte que
bien des malheureuses mères pi'éfèrent subir les mauvais traitements et les outrages plutôt que de renoncera tout jamais à voir leurs enfants. La femme divorcée, dépouillée de son avoir, qui reste acquis au mari, n'a du reste d'autre ressource que de rentrer dans la maison paternelle.
Une authoress américaine, qui a très consciencieusement étudié la condition de la femme au Japon, nous fournit un exemple de cette inique coutume : « Une très charmante jeune femme a épousé un homme assez méprisable, vit fidèlement avec lui pendant plusieurs années, et en a trois enfants. Le mari qui n'était au début qu'un « propre à rien » (good-for-nothing) finit par s'adonner à la boisson, se livre à toutes les violences, arrive à battre femme et enfants — procédé, remarque en passant Mme Bacon, peu en usage chez les maris et les pères japonais. — La pauvre femme finit par être obligée de *uir la maison conjugale et se réfugie chez sa mère avec ses enfants. Elle requiert le divorce contre son mari et l'obtient ; mais elle se voit enlever ses enfants qui appartiennent, de par la loi, à leur ivrogne de père (1) ».
A remarquer une disposition bizarre de la loi japonaise : en cas d'adultère, le mari a le droit
1. Japanate qirla and ivomen. Dedicatcd to the Countessî Oyama, by Alice Mabel Bacon. — Boston and New-York,
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de tuer la femme et son complice. Mais s'il a le malheur de manquer ce dernier, il est poursuivi comme meurtrier et peut être condamné à dix ans de prison.
La polygamie n'est pas autorisée explicitement par les Codes, mais elle existe par le fait, le mari pouvant, suivant une coutume qui a force de loi, introduire dans sa maison, sous le titre de servantes, une ou plusieurs concubines qui portent le nom de méhahé. Dans Fancienne législation leur nombre était limité à huit pour les Daïmios, à cinq pour les grands officiers, à deux pour les Samouraïs. Le Code de 1896 est muet sur ce point et semble ne pas admettre l'existence des mékaké dans les ménages ; mais en réalité la concul^ine n'a pas cessé de fleurir au foyer japonais, et la femme légitime est obligée de la subir, d'élever ses enfants avec les enfants illégitimes. Bien plus, dans le cas où elle n'a pil donner des enfants à son mari, et si elle n'a pas été répudiée pour ce fait, les enfants naturels les remplacent et doivent la considérer comme leur vraie mère : la mékaké qui leur a donné le jour est alors reléguée au rang de domestique. Toutefois, pour sauvegarder l'amour-propre de la femme légitime, celle-ci est censée avoir fait don de la concubine 4 h son mari !
Au mois d'août 1897, le Gipi-shimpo^ journal de Tokio, publiait un virulent article contre le concubinage, (( si répandu malheureusement dans
les classes élevées de la société japonaise ». Il déclarait que, malgré tous les efforts que fait le parti libéral pour développer l'instruction féminine, « les femmes du Japon ne s'élèveront jwmais au niveau de leurs sœurs d^Occident tant que cette coutume subsistera. » Le journaliste japonais qui écrivait ces lignes était probablement très sincère, mais il était aussi illogique qu'un Turc qui protesterait avec indignation, contre la polygamie. On ne peut modifier les institutions et les mœurs d'un peuple sans changer la constitution mentale dont ils sont dérivés. Pour cela il faut des siècles.
Cela est si vrai que, dans les sphères les plus élevées de la société japonaise, dans celles qui se piquent de s'assimiler chaque jour d'une façon plus parfaite les mœ^urs européennes, vous retrouverez, sous le mince vernis de civilisation occidentale dont elles se parent, les coutumes du vieux Nippon aussi précieusement conservées que chez les « provinciaux » les plus arriérés. Comment pourrait-il en être autrement? Le Mikado lui-même, en les proscrivant, renierait ses propres origines. Il a donné du reste la preuve de son attachement à ces institutions et du resjpect qu'elles lui inspirent en adoptant pour héritier le fils d'une de ses mékaké. Au mois de novembre 1889, après la promulgation de la Constitution, une proclamation de l'Empereur désigna solennellement au peuple japonais
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comme héritier de la couronne, le prince Harunomiya, fils d'une mékaké de la Cour, et qu'il déclare être son (( fils adoptif w. L'idée de contester la légitimité de cette descendance, sous prétexte que le futur Mikado est issu d'une concubine, ne viendra jamais à l'esprit du Japonais le plus moderne.
Ce fait m'amène à parler d^une autre coutume si profondément ancrée dans l'âme japonaise qu'on ne peut songer à l'en déraciner. Elle constitue pourtant un des éléments les plus dissolvants de l'esprit de famille : je veux parler de r (( adoption ».
Tout père de famille peut, s'il n'a pas d'enfant légitime ou s'il a réprouvé le sien pour cause d'indignité, adopter : soit un enlant illégitime auquel il confère tous les droits d'une descendance régulière, soit même l'enfant d'une autre famille auquel aucun lien du sang ne l'unit. L'enfant adoptif contracte avec ses nouveaux parents toutes les obligations que comportent les liens naturels et tombe sous la puissance de son nouveau père, tout en restant soumis à ses obligations filiales vis-à-vis de l'ancien. 11 se trouve avoir ainsi deux pères au lieu d'un.
Cette coutume de l'adoption peut avoir parfois d'étranges conséquences. 11 est assez fréquent que des politiciens aspirant à briguer le mandat de député, et ne possédant pas des propriétés qui leur permettent de payer le cens nécessaire
( 15 yen, soit 37 fr. 50), cherchent une famille qui veuille bien les recevoir dans son sein, et dont le chef consente à l'adopter. Il devient alors ôligible. Dernièrement un publiciste assez connu ;iu Japon, Toyajiro Koteguwa, directeur du Banh'rs Monthly^ s'assura ainsi du concours d'une lionorable fnmille du district de Chiba, dans lequel il voulait poser sa candidature. Au moment de s'unir au père de cette famille par les liens de l'adoption, il s'aperçut qu'il avait dix ans de plus que lui ! Les jurisconsultes consultés sur ce cas délicat ont déclaré que rien, dans la loi japonaise, ne s'opposait à ce qu'un père adoptif fût plus jeune que son fils d'adoption...
On voit combien, malgré les changements d'étiqueirtes, la constitution de la famille japonaise est restée invariable. Elle peut se résumer en peu de mots : le père est le chef absolu, les enfants appartiennent h lui seul. La mère est un être inférieur, « nourrice mais non éducatrice ». L'association conjugale n'existe pas en fait; les liens du sang jouent un rôle tout à fait secon-' daire, pouvant, à la volonté du chef de la famille, être remplacés par des liens conventionnels.
Il est évident qu'un peuple possédant une formation sociale si différente de la nôtre ne pourra pas de très longtemps, quoi qu'il fasse, l'adapter à une civilisation basée sur des institutions et des croyances qui en sont la contre-partie. Toutes les réformes du monde, imposées h
coup de décrets,» aboutiront à des contradictions, a des impossibilités, chaque fois qu'elles se heurteront à des nécessités sur lesquelles la volonté d'une seule génération d'hommes ne peut avoir d'action sensible. L'instruction que • les Japonais — à l'instar de certain peuple d'Occident que nous connaissons bien — préconisent comme la panacée infaillible qui doit transformer d'un coup de baguette magique l'état de ses mœurs, et préluder à la réforme sociale rêvée, sera tout aussi inefficace ici que là. Ce qu'il faudrait changer, c'est le caractère, l'état d'âme de la nation japonaise, et cette modification intime et profonde ne pourra s'accomplir que par les efforts successifsd'ungrandnombrede générations. Pour le moment, il peut y avoir superposition de certains éléments de notre civilisation à l'ensemble des coutumes et des mœurs de l'antique Nippon ; tout s'oppose à ce qu'il y ait assimilation.
Bien plus, il y a danger — et des plus graves — à toucher à l'organisation de la famille japonaise. En détruisant cette institution séculaire, on ne peut qu'énerver le lien social qui n'a déjà que trop de tendances à se relâcher. Par quoi pourrait-on le remplacer, puisque les Japonais sont réfractaires à toute idée religieuse nouvelle, à toute morale opposée à la leur ? Les fils vivant à Tokio, soustraits à l'action paternelle, y prennent des habitudes d indiscipline, de scepticisme» et même de mépris. Si les bonnes habitudes filiales
CONDITION DE LA FAMILLE AU JAPON Do
s'en vont, les mauvaises — celles qui favorisent les instincts les moins élevés — subsistent et s'aggravent. Et les Japonais risquent fort, en introduisant de telles perturbations dans la base même de leur constitution sociale, de l'abaisser à un niveau très inférieur à celui qu'elle avait atteint avant la réforme.
Le théâtre est un reflet presque toujours fidèle de l'état des mœurs. A ce point de vue, le théâtre du Japon moderne est intéressant à observer.
Deux mots du cadre : l'extérieur de tout théâtre japonais se reconnaît à la hauteur inusitée de la construction, toujours en bois ; à la petite loggia qui surmonte le fronton de la façade, et de laquelle un guetteur signale les incendies si fréquents dans les villes japonaises, et qu'il peut hicilemeiit apercevoir grâce à la situation élevée de son observatoire. Deux petites portes basses, munies de guichets, donnent accès aux spectateurs. La façade disparaît du reste presque entièrement sous de larges bandes de toile sur lesquelles sont peintes, en couleurs violentes-, les principales scènes de la pièce qu'on va représenter.
L'intérieur de la salle offre un aspect différent des théâtres européens. Sa forme est rectangulaire. Le rez-de-chaussée est muni d'un parquet légèrement incliné vers la scène, divisé comme un damier en petits compartiments réguliers par
des cloisons d'environ un mètre de hauteur, au sommet desquelles sont posées à plat de petites planchettes qui permettent au public et aux ouvreuses de circuler en gardant l'équilibre. Les dimensions de ces compartiments, garnis de nattes, donnent place à quatre ou à six spectateurs, accroupis ou couchés, assez au large pour pouvoir s'y munir de leur plateau à thé et du petit fourneau servant h allumer les pipes. Le premier étage comprend, sur les côtés, des compartiments formant des loges un peu plus grandes ; dans le fond, un amphithéâtre à gradins fournit les places les moins chères.
La scène est toujours vaste. La partie centrale du plancher est ordinairement formée d'une sorte de grande plaque tournante qui permet, par une simple rotation, d'effectuer à vue le changement de décor sans tirer le rideau. A droite, une loge d'avant-scène contient un orchestre qui se compose de plusieurs sami-sen (guitare h trois cordes), d'un ou deux tambours, d'un gong chinois, et d'un instrument très primitif composé de deux planchettes de bois sonores sur lesquelles 1' « exécutant » frappe avec des bâtons à coups d'autant plus redoublés et plus violents que la situation est plus palpitante. Les musiciens sont revêtus d'anciens et riches costumes sacerdotaux (1). Dans le fond
1. En souvenir des représentations anciennes, qui étaient toujours consacrées aux dieux.
de la loge, invisible aux spectateurs, se tient le chœur qui, de même que sur le théâtre antique, donne souvent la réplique à l'acteur en scène. Il n'y a pas de coulisses : de l'extrémité gauche de la scène part une étroite plate-forme longeant le mur de la salle dans toute sa longueur; c'est par là que les acteurs principaux entrent et sortent. Dans ce trajet ils font pressentir aux spectateurs, par le jeu de leur physionomie, les • sentiments qu'ils vont exprimer.
Enfin, sur la scène, des hommes vêtus de \ grands kimonos sombres, se tiennent près de la l rampe, porteurs de longs bambous à l'extrémité ^ desquels sont fixées des chandelles allumées. Dans les moments les plus pathétiques ils éclairent la figure des principaux acteurs pour permettre au public de bien apprécier l'expression des visages.
Si j'ajoute que les représentations durent de douze à quatorze heure (de dix heures du matin à minuit); que le public japonais en est très friand et que les théâtres, malgré leur nombre considérable, sont presque toujours pleins; que les spectateurs, très passionnés, n'applaudissent pas, mais témoignent souvent, par les cris d'encouragement ou les injures qu'ils adressent aux personnages en scène leur sympathie ou leur aversion, j'aurai donné une idée générale assez complète de la physionomie du théâtre japonais.
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Ce qui est plus intéressant à étudier, c'est la nature des pièces qu'on y joue, le cadre dans lequel elles se déroulent, les procédés scéniques usités, ridée morale qui y domine. Nous arriverons ainsi à apprécier l'état d'à me du spectateur japonais.
On respecte encore scrupuleusement, sur toutes les scènes du Japon, les prescriptions de Tokugawa, qui défendit il y a 350 ans aux femmes de . se produire au théâtre en même temps que les hommes. Il n'existe pas une seule compagnie théâtrale qui contienne des artistes des deux sexes. J'ai vu successivement des troupes d'hommes dans lesquelles les rôles féminins étaient joués par de jeunes acteurs et des troupes composées imiquement de femmes dont quelques-unes jouaient des rôles de Daïmios ou de Samouraïs farouches, et dans l'un et l'autre cas l'illusion était complète.
La première représentation à laquelle j'assistai fut celle d'un drame très populaire \ Oiunejawatcliiou-hei au théâtre Chijo, à Kioto. Le rôle principal était joué par le célèbre Taka-foukou. La pièce a pour auteur Moconami, très populaire au Japon. C'est l'histoire d'un pauvre diable de Kourouma, du nom d'Oumejawa, très beau, mais profondément misérable, « ver de terre amoureux d'une étoile )). L'étoile, c'est la charmante Yukahé (1), la plus belle femme d'un Aoshiwara. Celle-ci rit de lui lorsqu'il déclare sa