‹ Le Japon vraiChapitre 21 sur 58 · Littéralement; « Le magasin de* fidélité · texte numérisé non relu

Littéralement; « Le magasin de* fidélité

CONDITION DE J,A I AMILLJ: AU JAPON (jo

L'analyse complète de ce drame toufTii, dont la représentation dure quatorze heures et comporte une mise en scène aussi riche que compliquée, nous entraînerait beaucoup trop loin. Te me bornerai à en résumer brièvement la trame; au début nous sommes dans le palais du Shogun. Le vieux ministre 7r«f/20-il/«/20, favori du souverain, tout puissant à la Cour, est épris des charmes de la belle Kamakoura^ femme du jeune Daïmio Es;na\ il ne tarde pas à la compromettre en public par ses assiduités : Egna, qui a vu le manège, a peine à contenir sa rage; et, mis par le hasard en présence de l'odieux Kuno-Muno, se précipite sur lui pour le poignarder. Arrêté par son ami Monomoï, il ne fait à son rival qu'une légère blessure, mais le sang n'en a pas moins coulé dans le palais shogunal : c'est un crime de lèse-majesté ! Egna reçoit l'ordre de se retirer dans son château pour y attendre la décision du souverain. Nous l'y voyons, un mois après, entouré de ses femmes et de ses officiers, recevant, d'un hérault du Shogun, communication de l'inexorable sentence : ses biens sont confisqués, sa famille exilée, ses olTiciers et serviteurs dispersés. Pour lui, il lui est accordé la faveur de s'ouvrir le ventre. La première partie du drame nous fait déjà assister à la sanglante réalité du hara-kiri.

Seuls de tous les parents et serviteurs fidèles d'Egna, deux personnes n'ont pas assisté à sa

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mort tragique. C'est son officier favori, Shimidzu, et la jeune Vakaïto, une de ses mékakés. Eperdument épris Tun de l'autre, ils avaient fui loin du château, trahissant l'un son chef, l'autre son époux, avant d'avoir connu la condamnation du Maître.

Shimidzu et Wakaïto cachent leur bonheur coupable chez les humbles parents de celle-ci, pauvres paysans presque sans ressources. ^lais la destinée fatale les poursuit : Un Ronine d'Egna, réduit à mendier, paraît dans leur cabane; il leur apprend la mort> d'Egna, et le remords les accable lorsqu'ils songent qu'ils l'ont lâchement trahi dans un tel moment. Shimidzu retrouve son âme de Samouraï; il jure de s'unir aux autres Ronines pour venger son maître. Mais comment entrer en campagne sans armes, sans ressources?' — Alors Vakaïto enflammée, elle aussi, par l'ardeur du sacrifice, l'âme épurée par la douleur, déclare qu'elle peut, en expiant sa faute, se rendre utile à l'œuvre de la vengeance commune. Que son mari la vende au Yoshiwara; elle est belle, elle est artiste, on retirera d'elle un prix élevé qui suffira aux premiers besoins des Ronines vengeurs. Dans le cœur de Shimidzu, partagé entre Tamour et le devoir, le devoir l'emporte : il accepte le noble sacrifice de celle qu'il aime, soutenu pourtant ppr cet espoir secret : que, la vengeance accomplie, des jours meilleurs reviendront et que

Vakaïto pourra reprendre un jour sa place au foyer conjugal que l'honneur — l'honneur japonais — l'oblige à déserter !

Alors commencent les préparatifs de l'expédition des quarante-sept Ronines d'Egna contre le Daïmio Kuno-Muno, cause de la mort de leur maitre et de la ruine de sa maison. Mais ils sont soupçonnés, espionnés par la police du Shogun, ot leur dévouement serait inutile si un hasard providentiel ne mettait l'un d'eux en présence de la belle Vakaïto devenue la gloire du Yoshiwara de Kamakoura. D'accord avec lui et avec son mari, elle attire à elle les officiers du vieux Daïmio Kuno-Muno; elle arrive même à se faire inviter dans le palais de ce dernier à la faveur d'une orgie, et c'est elle qui donne aux conjurés les moyens de s'y introduire par surprise. Une lutte sanglante s'engage entre les Samouraïs de Kuno-Muno et les quarante-sept Ronines qui, vainqueurs, s'emparent du vieux ministre, lui tranchent la tète, se retirent, emportant ce sanglant trophée dans une boîte de laque, et vont le déposer sur la tombe d'Egna, creusée sous l'ombrage des arbres sacrés d'un temple voisin de son ancien château.

C]e devoir accompli, les conjurés viennent sans hésiter se livrer l\ la justice du Shogun. Convaincus d'avoir porté la guerre, en pleine paix, au sein de la cité, presque sous les murs du palais du souverain, et, — crime plus grave

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encore — d'avoir fait périr un Daïmio puissant, ils sont condamnés à mort. Mais, reconnaissant que : « le mobile de leiîrs crimes a été le noble sentiment de la vengeance » et que, loin de déchoir, ils se. sont montrés dignes de leur caste, la sentence souveraine leur accorde la faveur du hara-kiri; et le dernier acte du drame nous les montre, entourés d'une foule respectueuse, s'ouvrant le ventre en nobles qui n'ont pas forfait à l'honneur. Les corps tombent, des flots de sang inondent la scène, et le rideau se tire sur ce spectacle affreux, au milieu d'une émotion profonde, d'un silence terrifié, que troublent scmIs les sanglots des spectateurs.

Ces exemples suffiront à donner une idée de l'esprit qui domine dans la littérature dramatique du Japon : la représentation des choses cruelles, le spectacle du sang, l'expression des sentiments de l'antique honneur — en même temps que la peinture fidèle des mœurs du Yoshiwara, sont les éléments essentiels de l'esthétique du théâtre. Que doivent être les sentiments intimes d'un peuple qui goûte un plaisir aussi intense à la représentation de tels sujets? Peut-on affirmer qu'ils est foncièrement acquis aux idées occidentales ?

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