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CHAPITRE III

îiGS religions : Shintoïsme et Bouddhisme. — Mythologie de Shinto : originedivinedu Mikado. — Juxtaposition (les deux religions. — Causes de la faible progression du Christianisme au Japon. — Progrès de l'indifférence religieuse et du scepticisme. Abaissement de la moralité.

L'Instruction. Dotation do renseignement primaire. — Situation misérable de l'instituteur japonais. — Lente diffusion de l'instruction. — Insuflisance des enseignements secondaire, supérieur et professionnel. — Vice capital de l'enseignement japonais : intolérance et haine de l'étranger. — Impossibilité de l'adaptation de la langue japonaise aux idées abstraites et aux sciences exactes. Décadence de la langue française au Japon.

La Justice. Réforme judiciaire. Incompatibilité des nouveaux Codes avec l'âme japonnaise.

Deux cultes religieux co-existent au Japon : le Shintoïsme et le Bouddhisme, et malgré leurs divergences fondamentales, ils sont presque toujours pratiqués en même temps. Le Shintoïsme, qui date des temps les plus reculés, de l'époque mythologique, est la religion nationale ; le Bouddhisme lut importé au Japon vers le VP siècle de notre ère par les Coréens; peu après, les Chinois y introduisirent la doctrine de Confucius*

J'avoue n'avoir jamais pu arriver à me faire une idée précise des dogmes du Shintoïsme. Il • semble que ce soit une sorte de paganisme nébuleux, beaucoup moins précis que la religion de la Grèce antique. La bible shintoïste, le Koziki, l'ouvrage le plus remarquable de l'an- . ■ cienne littérature japonaise, ne donne guère que des indications apocalyptiques, incompréhensibles pour un cerveau aryen. — Je résume aussi fidèlement que possible ie récit du Koziki sur l'origine des dieux qui président aux destinées du Nippon :

A la naissance des temps, des divinités invisibles résidaient au ciel. Les plus grandes étaient le dieu Isagani et la déesse Isanami. Le couple divin s'assit un jour sur le pont du firmament que soutiennent les piliers des nuages, et se plut à contempler l'armée des flots de la grande mer qui luttaient à ses pieds, à l'endroit où se créa depuis la mer intérieure du Japon.

Le Dieu sonda de sa lance écarlate la profondeur de la mer ; lorsqu'il la retira, des gouttes ruisselèrent de son arme et chacune, retombant dans les flots, donna naissance à une île verdoyante. La première île qui surgit ainsi du sein des ondes fut la belle Awazi, qui ferme aujourd'hui l'entrée orientale de la mer, et dans laquelle ils descendirent cacher leurs amours. La déesse Isanami enfanta successivemeut les huit plus grandes îles du Japon, puis les trente-cinq

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divinités primordiales, parmi lesquelles Amaterasii, déesse du soleil.

Amaterasu résolut bientôt de dominer les autres divinités afin de transmettre le gouvernement du monde à l'enfant né des feux qui entouraient sa tête. Celui-ci descendit dans l'île cle Kiusiu qu'avaient créée ses ancêtres ; c'est là que, pendant deux générations, résida la famille impériale ; puis deux de ses membres traversèrent la mer pour conquérir le Nippon central sur les dieux et les hommes. L'empire du Japon était dès lors constitué ; les descendants d'Amaterasu n'ont cessé de le posséder, sous le nom de Mikado, jusqu'à nos jours.

Les divinités de la relioion shintoïste sont les

sept génies (Kami) représentant les forces de la nature, auxquels sont associées et soumises les âmes des rqorts et les huit millions de génies secondaires qui tourbillonnent dans les airs, ou rampent sous la terre. Dans toute habitation japonaise l'un, au moins, de ces sept génies supérieurs réside en permanence. Ils sont figurés sur tous les jouets d'enfants, dans tous les premiers livres d'éducation, sur le papier monnaie, et toujours sous des formes familières et légèrement caricaturales.

Juro-jin^ dieu de la Prospérité, est représenté sous les traits d'un vieillard à longue barbe blanche, monté sur un cerf.

Daï/xokuy dieu de la Richesse et du -Commerce,

est figuré un maillet à la main, assis sur des sacs de riz autour desquels courent des rats.

Fukoroku-jin est le dieu de la Longévité. Ou le représente sous l'aspect d'un grand vieillard h tête chauve et pyriforme, tenant a la main un bâton de voyage et un livre de prières ; près de lui se tient un oiseau sacré.

Yebisu, personnification de Suzan (Satan?) qui, chassé du ciel, se réfugia chez les marins dont il est devenu le patron. Il tient d'une main des instruments de pêche, et de l'autre un poisson (un énorme taï) dont il s'amuse à agacer une grue.

Ben-ten est la déesse de la Grâce, protectrice des Ai'ts. Elle est très vénérée des femmes, des marchands et de tous les gens, nombreux au Japon, qui cherchent le plaisir. La tête ceinte d'une couronne d'or, elle joue du biwa (mandoline à quatre cordes) et charme des serpents qui rampent autour d'elle.

ffotei estle dieu de la -Bonté, protecteur des enfants. Orné d'un gros ventre velu, il porte sur son dos un sac rempli de friandises pour les enfants sages; autour de sa tête sont des' yeux pouvant voir de tous côtés ceux qui ne le sont pas.

Bishairion^ dieu de la Force et de la Guerre, est le patron des soldats. Cuirassé, le casque en tête, il tient d'une main sa lance et porte de l'autre une petite pagode dans laquelle sont enfermées les âmes des ancêtres.

Ces divinités ne figurent pas, sous forme d'images, dans les temples shintoïstes, qui ne comportent que des ornemants figurant des objets inanimés. C'est dans les sites les plus pittoresques, les plus importants, que s'élèvent les f/asi/'oSy sanctuaires consacrés aux génies, et qui ne renferment pour tout emblème que le miroir de cristal et les bandelettes de papier, symboles de pureté. Tout autour s'élèvent des maisons de thé, des lieux de plaisir où les Japonais viennent célébrer à leur manière le culte de leurs dieux. Aux jours de fêtes religieuses, les prêtres de Shinto (qui constituent une classe héréditaire) viennent invoquer les génies au nom de la foule des fidèles, et organisent en leur honneur des pantomimes et des représentations théâtrales. ^ La pureté d'esprit et d'âme exigée des pratiquants n'empêche nullement ceux-ci de sacrifier à Vénus sous les yeux des génies bienveillants et paternes.

On conçoit que ce culte primitif et barbare, ne donnant aucune satisfaction aux aspirations élevées de l'âme, ne précisant rien au sujet des conditions de la vie future, n'ait pu suffire au peuple japonais. Cela explique l'adoption rapide du Bouddhisme qui le séduisit par la pompe de ses rites, par ses dogmes consolants de la transmigration et de la rédemption finale, par l'infinie variété de ses dieux et de ses saints, au ransf desquels il s'empressa d'élever les grands

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hommes du Nippon. Si le Shintoïsme ne fut pas submergé, ce fut grâce à un compromis imaginé par un prêtre du IX" siècle, Kabodaïshi, qui se donna pour un prophète inspiré et révéla h ses frères que les deux religions n'en faisaient qu'une ; que Tame de Bouddha avait émigré dans le corps de la déesse Amaterasu. Ce fait explique la juxtaposition bizarre de ces deux cultes si dissemblables. Mais la vieille théorie shintoïste est restée latente au fond de l'âme japonaise : elle repousse le péché originel, et c'est l'obstacle le plus insurmontable qui s'oppose à la propagation du Christianisme chez le peuple japonais (1).

II existe actuellement au Japon 98,000 temples bouddhistes et 125,000 temples shintoïstes. Le Confucianisme, assemblage de préceptes moraux et sociaux, qui n'offre en rien le caractère d'une religion, n'a pas de temples proprement dits, mais des se'ido (halles de sainteté), qui servent F de lieux de réunion pour les lettrés et n'existent que dans les grandes villes.

Le Japonais semble réfractaire à l'évangélisation. En 1885 on comptait au Japon 28,00" catholiques et 12,000 protestants ; en 1895. 40,000 et 15,000. C'est peu, pour qui a» pu apprécier de s>isu\ei zhXe, admirable de nos missionnaires. Mais l'indifférence et le scepticism*'

1. Voir Les mœurs, le droit public et privé du Japoû, p;ii Georges Bousquet. Revue des Deuœ-Mondes, 15 mars 187.").

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(|ui caractérisent cette race sont des obstacles plus diflTiciles à vaincre que l'esprit d'intolérance qui ne recule pas devant la persécution.

Malgré son caractère vague, matérialiste, et ne donnant aucune satisfaction aux aspirations de l'âme, le Sliintoïsme est resté religion d'Etat. On conçoit que les promoteurs de la restauration impériale se soient appliqués à maintenir une institution qui fait du Mikado le représentant direct de la puissance divine en même temps que le chef du pouvoir temporel. Mais admettre qu'on peut bouleverser complètement les idées fondamentales d'une nation, faire table rase de toutes ses traditions, y changer les bases de l'éducation en introduisant dans l'enseisfnement les théories philosophiques modernes les plus avancées, tout en imposant le maintien d'une religion puérile, à peine digne d'une race inférieure, c'est faire, preuve d'une singulière naïveté.

, Dans cette combinaison éclate le manque d'idées générales qui caractérise la plupart des actes du gouvernement nouveau. S'il se piquait d'être logique, il favoriserait l'introduction au Japon du Christianisme, base fondamentale de lacivilisation occidentale qu'il s'efforce de copier. Or, il ne cesse de le combattre sourdement par des mesures arbitraires, et le fait, en toute occasion, attaquer avec violence par ses journaux. Mais l'idée de maintenir l'essence religieuse du

pouvoir mikadonal le domine : et récemment encore, au mois d'avril 1896, il obtenait de la majorité du Parlement la création d'une administration spéciale, annexée au Ministère de l'Instruction publique, chargée de veiller à la conservation des temples érigés aux mânes des ancêtres impériaux.

Les conséquences de l'incompatibilité évidente de ces superstitions surannées avec les idées modernes que les hommes dirigeants s'efforcent de greffer sur le vieux tronc japonais commencent à se manifester. — En 1882, Elisée Reclus constatait déjà que, « au point de vue religieux, le peuple japonais traversait une transformation évidente » et que, « la plupart desl Japonais instruits, et même les habitants pauvres des villes, ressentaient ou affectaient iwie indifférence complète pour les diverses religions d'origine nationale ou de provenance étrangère (1). » Il a suffi de quinze années pour que cette transformation s'accomplît tout naturellement, sans secousse, par la force logique des choses. Aujourd'hui le Japonais n'a plus aucune croyance ; le Shintoïsme est, k ses yeux, uneli doctrine puérile, tout au plus bonne k amuser I les petits enfants; ses pratiques ne sont plus qu'un prétexte k parties de plaisir, et, si un nouveau Jésus, îipparaissant sur la terre japonaise, voulait réprimer les abus les plus scan- 1. Géographie universelle; t. Vil.

daleux, il aurait trop à faire pour chasser les vondeut's de saké et les vendeuses d'amour qui inondent les portiques des temples du Japon moderne !

Cette transformation des esprits ne laisse pas que de préoccuper beaucoup les Japonais les plus éclairés. Au mois de juillet dernier s^est constitué à Tokio un groupe important de professeurs de rUniversité, qui se proposent de « moderniser )) *le Shintoïsme. J'ai vu leur programme qui dénote un sentiment très juste du danger dont la disparition de tout esprit religieux menace le Japon, allié à une forte dose de naïveté — ainsi qu'à l'absence de tout esprit philosophique. Après avoir exposé que les religions qui avaient le plus contribué à élever le niveau moral de la Nation : le Shintoïsme et le Bouddhisme, se sont corrompues et ont perdu toute action, que le Christianisme est inacceptable pour tout bon Japonais a parce qu'il contient des éléments anti-nationaux», le manifeste conclut que le Shintoïsme est la seule religion capable d'opérer une réforme salutaire dans les idées et dans les mœurs ; mais que, malheureusement, ses interprètes et représentants ont laissé corrompre sa doctrine. Cela n'est pas flatteur pour les prêtres shintoïstes, dont les hauts dignitaires sont encore, presque tous, des membres de la famille impériale !

En conséquence, le groupe de ces éminents universitaires a reconstitué les éléments de la « vraie religion » qu'ils offrent h l'admiration de la nation japonaise, et dont voici le fidèle résumé :

« Il y a un Dieu supérieur : Ama-no-mi-nakanushi-no-mikoto (auguste divinité du centre du F ciel) ayant pour attributs : l'Intelligence, la Valeur et l'Amour.

» C'est par l'union de son esprit et de son énergie vitale que furent créés le dieu Takami Musubi et la déesse Kanmi Musubi^ formant avec leur père une sainte Trinité.

» De l'union des deux précédents naquirent d'autres dieux et enfin les divins ancêtres de la amille impériale et de la race humaine : Yzanagi et Yzanami. L'âme de l'homme est donc d'origine divine et immortelle. Son corps fut aussi créé par l'énergie divine, mais n'en contient pas assez pour être immortel.

)) Le devoir de l'homme est de cultiver : d'abord les trois vertus divines, ensuite les sept vertus qui en dérivent : la loyauté à l'Empereur, la piété filiale, la chasteté, l'obéissance aux aînés, la sincérité dans l'amitié, la bonté et la miséricorde. Le chemin de la vertu est le chemin du bonheur !

» La loi Je la cause et de Teffet règne dans le Monde présent et dans le Monde futur. Le plus grand criminel peut mériter le pardon et

même la faveur de Dieu s'il se repent avec sincérité. II. sera tenu compte, à chacun, de ses actions, et il en sera récompensé ou puni dans le Monde futur. »

La rédaction de ce pathos, qui a la prétention d'être un programme religieux, n'a pas exigé (le grands efforts d'imagination. C'est une sorte d'amalgame des parties les plus banales (les doctrines chrétienne et bouddhiste. Le Shintoïsme n'y est représenté que par une timide réminiscence de l'origine divine du Mikado, qui n'y est même guère mieux traité, à ce point de vue, que le premier venu de ses ^sujets. — On n'a évidemment pas osé insister sur ce point capital de l'ancienne doctrine shintoïste, prévoyant qu'il n'aurait plus grande chance d'être admis par les modernes Japonais.

Une telle tentative, combattue par tout ce qui existe au Japon de prêtres bouddhistes et shintoïstes, accueillie avec indifférence par la masse du peuple profondément imbue d'idées matérialistes, est évidemment condamnée à l'insuccès le plus absolu : j'ai tenu à la mentionner pour donner un nouvel exemple de la naïve outrecuidance avec laquelle des Japonais éclairés, des esprits d'élite, des ce intellectuels )>, s'imaginent pouvoir transformer du jour au lendemain les croyances de tout un peuple, sans se douter qu'il lui est aussi impossible de changer sou-

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dainement les éléments de sa religion, qu'à un individu de changer sa taille ou la couleur de ses yeux!

Les hommes d'Etat japonais — suivant, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, l'exemple de nos idéologues occidentaux qui prétendent, au moyen de la réforme de l'instruction, arriver à la réalisation de leurs chimères éffalitaires — se sont efforcés de donner un développement considérable à l'instruction du peuple.

En 1878 fut promulguée la première loi établissant les bases du régime scolaire nouveau ; elle créait trois catégories d'établissements correspondant à nos trois branches d'enseignement : primaire, secondaire et supérieur. Elle décrétait qu'il devait y avoir dans l'Empire une école primaire par six cents habitants ! La loi constitutionnelle de 1889 a posé le principe de l'instruction obligatoire. Mais il ne suffit pas, pour rendre une telle réforme, effective, d'en établir le principe sur le papier : il faut créer les ressources correspondantes et constituer un personnel éducateur capable. Or le Japon, entraîné dans la voie onéreuse des armements militaires, n'a pu suffire encore à l'aggravation des charges que l'application intégrale de la loi scolaire entraînerait : aussi la diffusion de l'instruction se réalise-t-elle avec lenteur. En 1891, sur 41 millions d'habitants, on dépensait pour Tins-

truction primaire 11 millions de yens (environ 29 millions de francs), soit 0 fr. 70 par tête, et sur 7.200.000 enfants en état de fréquenter l'école, 4.290.00 seulement y étaient inscrits. En 1896, sur 42.800.000 habitants, les dépenses se sont élevées à 16 millions de yens (40 millions de francs), soit 0 fr. 93 par tète, et sur 7.480.000 enfants, on n'en comptait encore que 4.800.000 fréquentant l'école, soit 65 0/0. Dans la province de Satzuma, qui est pourtant le lieu d'origine des promoteurs de la restauration impériale et la patrie des hommes qui gouvernent le pays depuis trente ans : Ito, Inouyé, Okouma, etc., la proportion s'abaisse à 47 0/0. Les progrès sont, on le voit, fort lents (1). Indépendamment de l'insuffisance des crédits affectés à l'enseignement par l'Etat, cette lenteur constatée dans la marche progressive de l'instruction primaire provient aussi de la condition misérable d'une partie de la population japonaise. On estime que sur ces sept millions et demi d'enfants, 1.500.000 appartiennent à des familles trop pauvres pour payer les frais d'école (qui ne s'élèvent pourtant, en moyenne, qu'à 2 fr. 75 par an !) et 800.000 sont obligés de la quitter avant l'âge de dix ans pour aider leurs parents à vivre.

Le salaire des instituteurs japonais est, en

1. Cette proportion est à peu près la même qu'en 1877 (voir PEmpirc japonais de L. MetchnikofF, Genève 1881). Les prescriptions légales de 1878 et de 1889 semblent donc n'avoir eu aucun effet.

moyenne, inférieur à 275 francs par an. Et encore doivent-ils, d'après une loi récente, faire abandon à l'Etat de 10 0/0 de cette maigre rémunération pour constituer le fonds a de la défense des côtes ».

Veut-on savoir quelles sont, actuellement, les dépenses minima du ménage d'un instituteur de campagne japonais? Le Japan Times les estime, pour une famille composée du père, de la mère, et d'un enfant de six à sept ans, à 11 yens 23 (28 fr.) par mois pour la nouvriture? soit 336 fr. par an. En y ajoutant 15 yeris (37 fr. 50) pour l'achat annuel des vêtements, on arrive à un budget annuel de 373 fr. 50 : l'instituteui' japonais ne gagne même pas de quoi ne pas mourir de faim.

Et dire que les instituteurs français ne cessent de récriminer sur l'insuffisance de leurs ressources ! On. conçoit d'ailleurs que le recrutement du personnel enseignant ne se fasse pas facilement dans de telles cpnditions : il ne se passe guère de jour que les journaux de l'opposition ne publient de violentes diatribes contre son incapacité, ou ne lui reprochent un relâchement croissant de discipline et de moralité. Si ces critiques sont fondées (et j'ai tout lieu- de les croire vraies), la difïusion de l'enseignement, dirigé par de tels maîtres, constitue un vrai danger pour ]q Japon.

L'enseiofnement secondaire se heurte à des

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difficultés excessives résultant de la complication que présente la langue japonaise, constituée par un mélange, ou plutôt par une superposition de deux langues d'essence différente : le Yamato polysyllabique et le Chinois monosyllabique. Cette langue ne peut s'appliquer à la désignation des idées abstraites ou des faits scientifiques ; les mots relatifs aux choses de l'esprit n'y figurent pas ; l'écriture est d'une complication effrayante, et nul ne peut prétendre à la réputation d'homme instruit s'il ne connaît pas huit à dix mille caractères !

Au point de vue de l'installation matérielle, de grands efforts ont été faits depuis vingt-cinq ans poUr doter l'enseignement secondaire et supérieur des aménagements les plus parfaits. C'est à Tokio surtout qu'on peut s'en rendre compte : de vastes bâtiments bien éclairés, des amphithéâtres, des bibliothèques, des laboratoires, des collections scientifiques très complètes s'élèvent dans le superbe parc d'Ouyeno, au milieu des grands arbres, dans d'irréprochables conditions hygiéniques. Mais l'organisation intérieure est loin d'être en harmonie avec ces beaux décors. Le Japon n'a pas encore eu le temps de se créer une pépinière de savants et de professeurs; il est obligé de recourir à l'Europe pour recruter le personnel supérieur de ses universités. On compte encore à Tokio seize professeurs étrangers, dont douze Allemands,

trois Anglais et un Français : mais la jeunesse japonaise aussi bien que les hommes qui dirigent l'organisation de l'instruction publique sont impatients de secouer le joug de l'étranger et de voir disparaître ces derniers vestiges de l'intervention des Européens dans les affaires intérieures du Nippon. Il faut donc s'attendre à voir bientôt des professeurs japonais les remplacer. C'est ce qui a été fait déjà dans les écoles professionnelles, où il n'y a plus aujourd'hui que des instructeurs japonais; au dire des personnes que leurs affaires mettent en contact avec les ingénieurs sortant de ces écoles, le résultat obtenu serait loin d'être satisfaisant : les jeunes gens qu'elles produisent sont munis d'une instruction scientifique très insuffisante en même temps que d'une forte dose de suffisance; ils fournissent aux grandes industries japonaises des contremaîtres et des ingénieurs incapables. Du reste, le total des allocations des écoles professionnelles, des écoles supérieures, des univertés, n'atteint pas deux millions et demi de yens (6.250.000 francs), et il faudrait quadrupler au moins cette dotation pour leur permettre de satisfaire aux exigences du programme que le gouvernement s'est tracé.

Mais le vice capital de l'enseignement japonais à tous les degrés, depuis la plus modeste école de village, jusqu'à l'école des hautes étu-

(les, c^est l'esprit étroit, vaniteux et hostile à l'élément européen. Ce qu'on cherche avant tout, c'est faire des Japonais japonisants, d'enseigner à la jeunesse que le Japon est le seul pays élu des Dieux, que tout y est parlait, qu'aucune nation du monde ne peut être comparée à la nation japonaise au point de vue de la valeur, de la puissance et des vertus; en lin mot, que les peuples étrangers, les Occidentaux aussi bien que les Chinois, ne sont que des barbares auprès du peuple japonais. J'ai donné (1) des échantillons de la littérature oliicielle qui sert à imprimer d'une façon indélébile ces notions puériles et fausses dans le cerveau des écoliers et des étudiants, et j'ai montré les conséquences déplorables de cet enseignement. Aujourd'hui, rien de plus vrai que cette appréciation : « Dans une rue de Tokio, un jeune Japonais, mis avec une certaine recherche, vous toise en passant d'un regard insolent. Vous l'entendez murmurer des injures à Tadresse des étrangers. Il n'y a pas d'erreur possible : c'est un étudiant (2)... » Ces tendances inquiétantes ont arraché au Ministre de l'Instruction publique du précédent cabinet Ito, le marquis Saionjy, une véhémente et courageuse protestation. Dans un discours qu'il prononça au mois de juin 1895 à la réunion des directeurs des écoles normales, j'ai

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