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Le Japon contemporain i par Jean Dhasp, p

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relevé ces très sages paroles : « Il n'y a pas (1(^ )) pires ennemis de la Nation que ceux qui- se » bornent à se vanter de ce qu'on appelle le )) hamata-damashl (l'esprit vieux japonais), et » refusent de se tenir au courant du progrès, j » admettant avec trop de confiance les préju- I' » gés nationaux, négligeant d'enseigner \\\\ )) peuple la vérité au sujet des pays étrangers ».

Croit-on que ces salutaires conseils aient été j accueillis avec déférence? Ce serait mal connaitrc l'esprit japonais. Le discours du marquis Saionj\ a provoqué un toile général, et le personnel même de son ministère, les « bureaux », ont protesté contre l'exposé d'idées aussi subver- , sivjs. La c( société pour le développement de l'instruction nationale », association puissante qui étend ses ramifications sur toute la surface du pays, s'est réunie aussitôt pour renier des théories aussi dangereuses; elle a voté un ordre du jour déclarant : « Qu'il fallait apporter encore plus d'attention au développement du patriotisme dans les écoles du Japon, et y développer davantage l'éducation militaire ))/ A partir de ce moment, jusqu'au mois d'août 1896, date de la chute du ministère Ito dont il faisait partie, le marquis Saionjy s'est vu contrecarrer dans tous ses projets de réforme : c'était un « homme jugé )).

Rien n'a été fait depuis deux ans pour modifier, ni même pour atténuer les tendances déplo-

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râbles de ce système d'éducation : la nouvelle frénération arrivera donc aux affaires avec des idées beaucoup plus rétrogrades que celles des hommes qui ont fait la révolution. Le marquis de Ito, le plus grand, si ce n'est le seul homme d'Etat du Japon moderne, apprécie le danger que peut faire courir à son pays la propagation d'idées pareilles. Au retour du voyage qu'il a fait en Europe et en Amérique dans les premiers mois de l'année dernière, il a prononcé à ce sujet (au mois d'août 1897) un discours animé d'un souffle vraiment libéral : « Il est hors de doute, » s'est-il écrié, que dans toutes les écoles du )) Japon on cultive un esprit étroit et hostile aux n étrangers, et plus nous allons, plus ces décla- 0 mations contre les Européens augmentent )) d'intensité

)) Supposez que les Soshis attaquent les étran- I) gers, sous prétexte que ceux-ci s'approprient » des profits qui ne devraient appartenir qu'aux >•) gens du Pays, et qu'ils envahissent leurs ma-

» gasins et leurs usines, qu'arrivera-t-il ?

» L'affaire deviendra une question internationale » et le Pays se trouvera placé dans un très grand » embarras.

» Aussi je demande une réforme complète de >) notre système scolaire, et je proteste contre » l'enseignement à notre jeunesse d'un patrio- )) tisme étroit et de mauvais aloi. 11 faut déra- ^) ciner l'esprit anti-étranger des dernières

)) années Les capitaux étrangers nous sont

» indispensables, et ils ne seront à notre dis- )) position que s'ils jouissent chez nous d'une )) complète sécurité »

Cette dernière phrase laisse percer la préoccupation dominante du marquis de Ito : celle de réaliser un grand emprunt en Europe. 11 voit le Japon acculé à ce dilemme : restreindre ses armements et modifier sa politique mégalomane, ou trouver de l'argent au dehors. C'est a la seconde solution qu'il se rallie, mais il comprend que pour pouvoir emprunter l'argent au dehors, il faut offrir aux capitau européens une sécurité que l'état social actu* I du Japon ne comporte pas.

Ses admonestations auront-elles quelque efficacité ? 11 vient de reprendre le pouvoir : il lui sera donc possible de les appuyer au besoin par des mesures énergiques. Beaucoup de gens très impartiaux, très au courant de l'état d'esprit des Japonais, craignent qu'il n'y réussisse pas, tellement est ancré dans Tâme japonaise ce sentiment héréditaire de haine contre les étrangers, et aussi cette conviction de la supériorité du Japon sur tous les pays du monde.

Nulle part le génie imitateur du peuple japonais, conséquence de son absence d'esprit d'initiative et d'invention, nulle part sa docilité à s'imprégner d'une façon souvent irraisonnée de

tous les éléments de civilisation qui lui sont apportés, ne ressortent avec plus d'évidence que dans la constitution de sa langue et de son écriture.

L'idiome primitif du Japon était le Yamato, langue polysyllabique, harmonieuse et sonore, comparable à la langue lati-ne et à certains idiomes de la Polynésie. A partir du iv^ siècle, époque à laquelle les Chinois vinrent apporter au Japon les principaux éléments de leur antique civilisation, les Japonais s'empressèrent de chercher à s'assimiler leur langue, et le Yamato se transforma rapidement par une sorte de fusion avec le Chinois, dont la prononciation s'adapta aux inflexions de la langue primitive. De là la langue sino-japonaise en usage aujourd'hui. Le Yamato n'était plus parlé dans sa pureté, il y a vingt-cinq ans, qu'à la cour impériale et dans la caste des prostituées élégantes, gardiennes des traditions des prêtresses du culte shintoïste : il est en train de disparaître et de passer à l'état de lanofue morte.

Mais — fait unique je crois dans la linguistique de toutes les nations — cette fusion dans un même idiome de ces deux langues si foncié- ' rement différentes, l'une monosyllabique (le Chinois), l'autre polysyllabique, s'est opérée par superposition, non par fusion. Tandis qu'en anglais, par exemple, les éléments latin et germa-

nique se sont fondus pour former une langue entièrement nouvelle, le Japonais moderne conserve, tout à fait distincts, ses deux éléments constitutifs (1). Pour la numération, par exemple, , il existe deux mots pour désigner certains nom" bres : les mots japonais ne vont que de un à dix; les mots chinois s^appliquent à tous les nombres.

En même temps, les Japonais prenaient aux Chinois leur écriture, du type idéographique, dont la complication, comme on le sait, est énorme. Elle comporte plus de dix mille caractères distincts, et il faut, pour les besoins de la vie courante, connaître au moins trois mille de ces caractères. C'est ce dernier chiffre, considéré comme un minimum, qui est adopté dans les écoles primaires du Japon pour l'enseignement de l'écriture aux enfants.

On a bien cherché à remédier à cette difficulté de l'écriture en simplifiant le syllabaire : de là est né le hira-kana (écriture unie), mais celle-ci répond seulement aux nécessités ordinaires et matérielles de la vie : elle ne peut suppléer aux signes chinois pour les idées abstraites et scientifiques. La 1-angue japonaise, ainsi dépourvue de tout terme abstrait, est par cela même impropre à Texpression des idées générales : aussi n'existe-

1. Voir la notice ofïlfioUc sur le Japon à IF-xposilion de Philadelphie ; voir aussi l'ouvrage de Léon Metchnikof : V Empire japonais.

t-il pas, dans toute la littérature du Japon, un seul ouvrage philosophique. C'est un grand ()l)stacle au développement intellectuel de la nation dans le sens des idées correspondant à la civilisation occidentale : le Japon peut emprunter à l'Europe les côtés matériels de cette civilisation, mais les hautes sciences lui échappent en raison de l'infériorité de sa langue et surtout de son écriture.

On y remédie dans la mesure du possible en empruntant aux langues européennes les mots techniques ou abstraits indispensables pour renseignement des sciences industrielles : la plupart sont anglais, quelques-uns allemands. — Mais ce n'est qu'un expédient, qui ne peut entièrement combler une lacune résultant de l'essence même de la langue usuelle.

11 aurait été question, a-t-on écrit dans les sphères gouvernementales, de chercher à substituer graduellement la langue anglaise à la langue nationale afin de préparer la génération prochaine à l'emploi d'une langue plus j appropriée aux besoins de la civilisation occidentale. Mais, indépendamment de l'opposition violente qu'une semblable tentative d'anglosaxonisation eût rencontrée dans toutes les classes de la société japonaise, des dangers qu'elle eût fait courir à ses promoteurs (il se fut certainement trouvé des Sôshis pour les assassiner), on a dû reconnaître l'impossibilité

psychologique d'une telle substitution. On n'impose pas d^ln jour à l'autre à un peuple une langue nouvelle lorsque celle qu'il emploie est vieille de vingt siècles et qu'elle est l'expression, la résultante de sa structure mentale ! On s'est donc borné a imposer l'étude de l'anglais aux élèves des gymnases et des écoles supérieures'. — Quant h la langue française, j'ai eu le chagrin de constater que son emploi, loin de se généraliser, au moins dans les classes élevées, tend de plus en plus à se restreindre. Nos missionnaires et nos prêtres catholiques seuls en propagent encore l'usage : mais, malgré leurs efforts, leur zèle à développer leurs écoles, la langue française, jadis rivale de l'anglais au Japon, ne vient plus qu'au troisième rang (1) !

La réforme de la Justice japonaise est une de celles qui ont le plus sollicité Tattention des réformateurs de l'ancien Nippon. N'était-il pas indispensable, pour pouvoir prétendre au rang de nation civilisée, de modifier les coutumes sanguinaires et barbares qui caractérisaient la législation antérieure à 1868? — Le vol audessus de dix rios (50 francs) était puni de mort; le malheureux qui tuait — même involontairement — un de ces canards sauvages qui

1. Voir la communication de M. E. Verrier à l(i Société d'Ethnographie de Paris, Décembre 1897,

viennent ii Tentrée de chaque hiver s'abattre sur les larges canaux du Siro (palais impérial) était exécuté. La torture était d'un usage courant, et tout condamné à mort qui protestait de son innocence, la subissait jusqu'à ce qull eût avoué son crime vrai ou imaginaire, la loi japonaise prescrivant que l'exécution ne pouvait avoir lieu que sur un ordre signé du condamné lui-même ! — Enfin, la décollation par le sabre, l'étranglement, la mise en croix, le transpercement par la lance n'étaient pas les seuls modes d'exécution en usage : en 1815, un valet qui avait assassiné son maître après avoir séduit sa fille fut exposé pendant trois jours sur le Riougokou-bashi, l'un des ponts les plus fréquentés de Tokio, et chaque passant devait lui donner un coup de scie. En 1867, une courtisane incendiaire était brûlée à petit feu. En 1868 — après la restauration impériale — une mère infanticide était précipitée au fond d'une vasque d'eau bouillante (1) ! Ces horribles coutumes ont heureusement disparu depuis trente ans, et la pendaison est le seul procédé d'exécution qui soit en usage aujourd'.hui dans tout le Japon.

Mais la réforme du Code civil et commercial a présenté des difficultés bien autres que celles du Code criminel. Les réformateurs s'étaient

1. Georges Bousquet. Les mœurs y le droit public et privé du Japon. « Revue des Deux Mondes », 15 juillet 1875.

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pourtant imaginé que rien ne serait plus simple: le Code Napoléon leur paraissant la loi par excellence des peuples civilisés, ils avaient imaginé de le faire traduire en japonais et de le promulguer aussitôt. Dans ce but on appela en 1872 un jurisconsulte français qui ne tarda pas à reconnaître l'inanité de cette œuvre précipitée. Un tel abîme existait entre les mœurs japonaises et les mœurs européennes, que l'application immédiate de la législation française au peuple japonais était manifestement impossible. On décida donc qu'au lieu de légiférer à la hâte on entreprendrait une étude parallèle de la législation coutumière du Japon et des lois françaises prises comme type du droit moderne de l'Europe. Cette étude, commencée par M. Bousquet, continuée par M. Boissonade, professeur agrégé de la Faculté de Paris, et qu'il a fallu vingt ans pour mener à bonne fin, aboutit à la présentation d'une législation qui se rapprochait de la nôtre dans la mesure compatible avec la différence si profonde des idées et des mœurs.

Présentés à la sanction de la Chambre des Députés en 1892, ces nouveaux Codes y furent l'objet d'une longue et orageuse discussion dans laquelle se manifestèrent les idées sourdement hostiles aux institutions européennes, qui dominaient, alors comme aujourd'hui, chez la plupart des membres du Parlement. On finit par en ajourner l'application à quatre ans. En 1896, ils

ont été adoptés, non sans avoir été considérablement amendés.

Pour l'application de cette législation nouvelle, une organisation judiciaire à peu près semblable à la nôtre a été créée. Elle comprend : un tri- • bunal de première instance dans chacun des (K:)Kens (départements) qui constituent la division administrative du Japon ; quatre cours d'appel ; enfin le Daï-shi-nin, cour suprême de justice, qui joue, dans le fonctionnement judiciaire japonais, un rôle analogue à celui de notre Cour de cassation. — La Constitution promulguée le Il février 1889 par le Mikado établit d'ailleurs le principe de l'inamovibilité des magistrats, qui ne peut être suspendue que par une loi.

Reste à savoir ce qui va résulter de cette réforme si péniblement enfantée. — Il n'est pas d^exemple que des institutions en contradiction si manifeste avec les mœurs et le caractère d'un peuple soient arrivées à les transformer d'une fiiçon soudaine. Dès aujourd'hui, deux tendances se manifestent dans le personnel judiciaire japonais, qui menacent de fausser complètement l'esprit même de ces réformes.

La première est l'extrême partialité des tribunaux en faveur des indigènes, et à l'encontre des Européens. Un exemple entre mille : le tribunal de Yokohama, au mois d'octobre 1896, avait à juger des coolies japonais qui, mécontents de la réduction de salaire imposée par l'agent

d'une Compagnie américaine de cargo-boats, avaient envahi ses bureaux, les avaient mis à sac, et l'avaient lui-même presque assommé ; il les condamne à trois mois de prison. Le même jour un malheureux Portugais, accusé d'avoir volé quelques timbres, est condamné h six mois ! — C'est assurément le souvenir de ces jugements iniques, dont les Européens furent d'autant plus vivement impressionnés qu'ils y virent un avant-goût du sort dont les menace l'abolition des capitulations, leur seule sauvegarde contre l'arbitraire japonais, qui faisait dire au clairvpyant marquis Ito, dans le discours que je rappelais tout à

l'heure : « Si les Sôshis attaquent des étran-

(( gers, ceux-ci, lésés dans leur droits, poursui- (( vront les assaillants devant les tribunaux, (( les dénonçant comme des malfaiteurs... mais (( il est à craindre que les juges chargés (( d'apprécier la cause soient imbus du même (( esprit dé patriotisme illogique et mal conçu, . (( et prennent une décision partiale contre les

(( étrangers » L'aveu est caractéristique

dans la bouche du plus éminent des hommes d'État japonais, du père de la Constitution nouvelle.

La seconde tendance de la magistrature japonaise, c'est de considérer comme lettre morte les dispositions du, Code qui froissent les habitudes héréditaires ou les antiques préjugés. J'ai dit qu'en 1875 un décret impérial déclarait nuls

les traités en vertu desquels les parents vendaient leurs filles k des industriels — dont la profession, immonde à nosyeux, mais parfaitement licite aux \ eux des Japonais — consisteàalimenterles yoshiwaras. Cette loi resta lettre morte. Le nouveau Code les interdît et prévoit une pénalité ; beaucoup de pères japonais, pauvres ou avides, n'en continuent pas moins à trafiquer des charmes de leurs filles; mais, ainsi qu'on Ta vu, le contrat revêt une autre forme : ce n'est plus une vente, c'est une location pour une période de cinq ou sept ans. Au fond, rien n'est changé au principe de ce déplorable recrutement : les Parquets se gardent bien de poursuivre les pères de famille qui le favorisent ouvertement.

Enfin, — et c'est le point le plus grave, — • tous ceux qui ont le malheur d'avoir affaire aux tribunaux japonais affirment que les magistrats actuels n'ont ni compétence, ni indépendance, ni incorruptibilité !

Au mois de janvier 1896, le Ministre de la Justice du cabinet Ito, soutenant à la Chambre un amendement réduisant à dix-huit mois le stage de trois ans que la nouvelle loi judiciaire impose aux licenciés en droit de l'Université pour les admettre à siéger comme juges, avouait qu'il lui était impossible de composer les tribunaux de magistrats connaissant les nouveaux Codes. Sa proposition n'en fut pas moins rejetée

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par le Parlement. Tout le monde sait, au Japon, que la grande majorité des juges actuels ignc^rent les premiers éléments des lois qu'ils sont chargés d'appliquer !

Et ces magistrats, à tous les degrés, sont si mal rétribués, qu'ils ne peuvent vivre avec le maigre traitement que l'Etat leur alloue — ■ encore diminué du dixième par l'impôt sur le revenu. On conçoit qu'en l'absence de toute tradition, de tout esprit de corps, il leur soit difficile de résister : aussi bien aux tentations qui leur sont offertes par les plaideurs désireux d'obtenir un jugement favorable, qu'aux injonctions que le Gouvernement leur adresse lorsqu'il s'r.git de procès politiques. — On dit qu'il existe, dans des pays très civilisés, des magistrats qui n'y sont pas insensibles : peut-on exiger des Japonais plus de vertu et de fermeté ?... Les journaux de l'opposition de Tokio ne se font pas faute de parler en termes particulièrement ironiques du peu de séparation des pouvoirs judiciaire et politique.

Ainsi, dans toutes les parties de l'organisation sociale du Japon moderne, nous voyons des transformations hâtives, entreprises inconsidérément, aboutir au même résultat : l'imitation à outrance des institutions étrangères contraires à l'esprit du peuple japonais, affaiblissant le caractère national sans parvenir à le modifier. — On croit voir un édifice tout neuf, édifié trop à

la hâte sur les débris d'une , ancienne bâtisse qu'on n'a pas même pris le temps de déblayer. Il oscille sur ces bases incertaines, prêt k s'écrouler, menaçant de couvrir le sol de ses ruines avant même qu'on ait pu l'achever.

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