Littéralement : « gens du commun
nent le pays, constituant une camarilla qui se partage toutes les fonctions lucratives et tous les honneurs de l'administration, de l'armée et de' la marine. On la désigne sous le nom de Sat-CJiô. Ito, Matsukata, Inouyé, Okuma, Saïgo, en sont les éléments les plus marquants, et nous les voyons se succéder dans les nombreuses combinaisons ministérielles qui se suivent. . . et se ressemblent. Mais ce système est aujourd'hui percé h jour, et les nouveaux députés ne se gênent pas pour déclarer que cette main mise de deux clans — qui représentent h peine la vingtième partie de la population du Japon — sur toutes les forces vives du pays n'a que trop duré. On réclame d'autres hommes représentant des intérêts moins exclusifs, et le moment approche où la fréquence et l'intensité des crises que cet état d'esprit provoquera, soutenues et encouragées par la force irrésistible de l'opinion, obligeront le Mikado à choisir ses conseillers dans le personnel des autres clans.
Ces explications rendront sans doute plus intelligible le court historique qui va suivre de la vie parlementaire du Japon depuis le mois de décembre 1890, date de l'élection de la première Chambre japonaise.
Les opérations électorales ne se firent pas dans de trop mauvaises conditions : 649 candidats se disputèrent 299 sièges. Hormis quelques
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bagarres qui coûtèrent la vie à deux candidats et dans lesquelles une centaine d'individus furent blessés plus ou moins grièvement, il y eut peu de désordres matériels, mais le trafic des voix se fit, dès le premier jour, d'une façon peu encourageante pour l'avenir moral du régime.
La session, qui dura six mois, fut remplie par les discussions les plus violentes. On reprochait au cabinet présidé par le comte Matsukata l'élévation des impôts, ses actes de favoritisme à l'égard des créatures du Sat-chô, le développement scandaleux du fonctionnarisme, le gaspillage des deniers publics. Bref les attaques de l'oppositioxi, renforcée par de nombreuses défections dans le parti ministériel, finirent par rendre la vie du cabinet si insoutenable, que le premier Ministre fit dissoudre cette Chambre ingouvernable (avril 1892).
L'opposition déploya une grande énergie, organisa des bandes de Sôshisqui parcoururent le pays en invoquant le sentiment national contre les actes d'un gouvernement qui compromettait le sort de la Patrie. De son côté, le cabinet soudoya des Sôshis : des conflits sanglants ne tardèrent pas à se produire entre les Sôshis des deux partis. Yingt-six morts et deux cents blessés, tel fut le bilan de cette seconde période électorale. Le comte Matsukata, invoquant la sécurité publique menacée, promulgua alors les
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fameuses ordonnances « pour le maintien de la paix », qui constituaient Tétat de siège le plus rigoureux, bannit les agitateurs, vrais ou supposés, à dix kilomètres de Tokio, emprisonna les chefs d'opposition les plus à craindre, interdit toute réunion publique, supprima les journaux hostiles. Il n'y allait pas de main morte, comme on le voit. Ce fut peine perdue : la Chambre nouvelle revint plus intraitable encore que sa-devancièie. Des mœurs étranges s'y introduisirent; la plupart de ses membres se rendaient au Parlement escortés d'une bande de Sôshis, spadassins armés destinés à intimider et au besoin à provoquer leurs adversaires. Le gâchis fut à son comble: tous les projets de lois présentés par le cabinet lurent rejetés; ceux dont il ne voulait pas furent votés. Enfin la Chambre finit par refuser le budget. Le Sénat, ahuri, n'osait intervenir. Le Mikado dut exciper de son droit de veto, refusa de promulguer les lois votées par la majorité de la 'Chambre, déclara le budget valable, et prononça la dissolution. Le comte Matsukata remit alors sa démission entre les mains de l'Empereur qui chargea le comte Ito de constituer un cabinet. On fondait grand espoir sur l'avènement de cet homme d'Etat, d'un esprit plus souple que son prédécesseur, et dont la popularité avait été grande au moment où fut octroyée la Constitution dont on le considérait avec raison comme le promoteur. Cet espoir fut vite déçu : la troisième
Chambre, élue à la fin de 1893, sous une pression à peu près aussi violente que sa devancière (il y eut cette fois douze morts et trois cents blessés), arriva animée du même esprit. Cette fois, ce fut la revision des traités européens, ainsi que la revision des Codes, qui fournirent à l'opposition sa plate-forme. La situation devint grave : les sociétés secrètes de Sôshis s'agitaient, prêchant ouvertementla guerre sainte contre les étrangers. La presse était unanime à considérer les concessions faites à l'Europe comme un outrage au sentiment national. Le comte Ito fut sommé de comparaître à la barre de la Chambre, et une dissolution soudaine prévint seule sa mise en jugement et son accusation.
Le gouvernement se trouvait acculé à deux solutions pour prévenir la guerre civile menaçante : un coup d'Etat ou une guerre extérieure. C'est h ce dernier parti qu'il s'arrêta, et c'est ainsi que fut décidée la guerre à la Chine (1).
On verra dans un chapitre suivant quelles furent les péripéties de cette guerre et son issue glorieuse pour les armées japonaises. A son début, l'esprit batailleur du Japonais se jeta avec avidité, le patriotisme aidant, sur la proie qui lui était offerte. Le comte Ito mit ce moment à profit pour faire les élections ; le Parlement nouveau parut disposé h faire taire toute discussion,
1. Drei Jahre ostasiatischer Politik^ von M. Brandt. — Stuttgart, 1897, p. 10 et siiiv.
au moins pendant la durée de la guerre, et vota sans discussion les crédits demandés. On profita de cette accalmie pour faire entrer dans le Cabinet, comme ministre des finances, le comte Matsukata, seul capable de diriger ce portefeuille dans les circonstances difficiles où se trouvait le Japon (18 mars 1895).
Après les défaites des Chinois sur terre et la destruction de leur marine, intervint le traité de Simonoseki, qui attribuait au Japon: non seulement la possession des Pescadores et de Formose, mais encore celle de Port-Arthur et d'une partie de la Mandchourie. A ce moment, la situation de Ito (auquel le Mikado avait décerné le titre de marquis en récompense des services qu'il venait de rendre au pays), semblait audessus de toutes les attaques. Matsukata, bravant l'impopularité, avait vainement cherché à faire réduire les exigences du Cabinet dont il faisait partie, les trouvant exagérées et imprudentes : sa voix ne fut pas écoutée, et il démissionnait au mois de juillet. Les événements lui donnèrent raison, car ce fut de l'exagération des exigences du Japon que naquit la coalition de la Russie, de l'Allemagne et de la France qui força le gouvernement japonais à déchirer le traite de Simonoseki, abandonnant la Mandchourie et Port-Arthur, que déjà convoitait la Russie.
Cette défaite diplomatique provoqua une grande effervescence dans le pays. Le 28 juil-
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let 1895, le marquis Ito faillit être assassiné par un Sôshi. Le 27 novembre suivant, on découvrait un complot contre sa vie, et six Sôshis étaient arrêtés au moment où ils allaient consommer le crime (1). Combattu avec violence par l'opposition et condamné par l'opinion publique, il songea à quitter le pouvoir : sur la demande de l'Empereur, il consentit h en assumer encore la charge.
C'est dans cette situation troublée que fut ouverte la session du Parlement, le 28 décembre 1895. Dans son message, le Mikado, après avoir constaté que; « l'ordre était rétabli a Formose » (nous verrons que c'était une réédition du mot célèbre : « l'ordre règne à Varsovie » ) , insistait sur les progrès éclatants du Japon dans la voie de la civilisation. Il recommandait à ses sujets fidèles de : a remplir leurs devoir en bonne (( harmonie, de voter les mesures proposées par « le Gouvernement pour améliorer l'industrie, (( les voies de communication, l'instruction « publique, et surtout les fonds nécessaires pour (( compléter la défense nationale »,
Malgré ce pressant appel à la concorde, la session menaçait d'être plus agitée et plus stérile que jamais. La nation, déçue dans ses rêves de conquête, semblait ne jamais devoir pardonner au cabinet Ito ce qu'on appelait sa « reculade ». Les journaux ne parlaient de rien moins que