LA GUERRE
Situation respective des armées. — Erreur de croire que les Chinois n'étaient pas prêts. Importance des armements faits par Li-Hnng-Chang. — Armée, flotte et défenses chinoises, — Armée et flotte japonaises. — Incertitude du plan du haut commandement japonais. — Conquête de la Corée ; expédition de Mandchourie, dangers et souffrances de l'armée japonaise. — Bataille uavale du Yalu, ses conséquences. — Prise de Port- Arthur par les Japonais; actes de férocité. — Prise de Weï-Haï-Weï; capitulation des débris de l'escadre chinoise ; suicide de l'amiral chinois Ting et de ses officiers. — Exemples de la bravoure et du mépris de la mort des officiers de marine japonais. — Conséquences morales et matérielles de la guerre pour le Japon. — La « paix armée » ; ses conséquences funestes.
La brillante campagne de huit mois — du i*^''aoiit 1894 au 30 mars 1895, date de l'armistice qui précéda le traité de paix de Simonoséki — ■ dans laquelle les Japonais ont affirmé d'une façon si éclatante leur valeur militaire sur terre et sur mer, a fait l'objet de très intéressantes publications; et on est heureux de reconnaître, à l'honneur de nos officiers, que les publications françaises se distinguent de celles qu'ont produit l'Allemagne, l'Angleterre et l'Amérique
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par la précision, la fidélité, l'esprit de méthode et de critique (1). Aussi n'ai-je pas la prétention de refaire l'historique de la guerre sino-japonaise. Je me borne h en rappeler brièvement les phases les plus importantes, à rapporter quelques faits peu connus et qui en déterminent bien le vrai caractère. Nous verrons quelles prévisions d'avenir on peut en tirer.
Beaucoup de personnes croient que la différence d'organisation et d'armement entre les armées chinoise et japonaise rendait la lutte tellement inégale, que les Japonais devaient forcément avoir le dessus et que les expéditions de Corée et de Mandchourie, les prises de Port- Arthur et de Weï-Haï-Weï n'ont guère été que des promenades ou des parades militaires sans grand danger pour les assaillants. C'est une erreur.
Depuis 1860, année de la campagne francoanglaise qui se termina par la bataille de Pa-Ly- Kiao gagnée par 18.000 alliés sur une armée de 60.000 tartares, la prise de Pékin, l'incendie du Palais d'été et la fuite de l'empereur Han-Fong, le gouvernement chinois avait travaillé à assurer il ses armées et à sa flotte des moyens d'action semblables à ceux qui avaient donné aux troupes
1. Consulte!' notum'ncnt la Revue mililaire de V Etranger (13audoin, éditeur), d'octobre 1894 à août 1895. — La lievue cfarnUerie (Bcrger-Levrault, éd.) 1895, 1. 1. — Et surtout : La guerre sino-japonnise, par le lieutenant Sauvage (avec atlas). Baudoin. Paris, 1897.
européennes une supériorité si écrasante. On peut même dire qu'à ce point de vue les Chinois ont notablement devancé les Japonais, puisque, dès 1862, ils demandaient à l'Europe des armes nouvelles, des instructeurs et des navires cuirassés, tandis que l'envoi de la première mission d'officiers français chargés d'organiser l'armée japonaise sur des basés modernes date de 1868. L'honneur d'avoir préparé l'organisation militaire destinée à assurer la défense du Céleste- Empire revient à Li-Hung-Chang. Ce grand homme d'Etat chinois — le seul, malheureusement, que possède la Chine, — à la fois administrateur habile et chef militaire valeureux, n'a cessé de se consacrer à cette œuvre depuis que, avec l'aide de l'anglais Gordon, il eut réprimé l'insurrection des Taï-Ping qui, de 1855 à 1866, mit en péril la dynastie mandchoue. Récompensé en 1868 par le titre de (( vice-grand-chancelier », devenu en 1870 l'amant de l'Impératrice mère et nommé à cette époque grand chancelier de l'Empire, il a voulu, avant tout, doter son pays d^institutions militaires analogues à celles des nations occidentales. Lorsqu'il licencia les soldats de Gordon en 1868, il garda leurs meilleurs officiers (1) pour encadrer ses vieilles troupes et en former le noyau d'une armée
1. Notaniinent le fameux Pinel, tambour fi-ancuis en 1857-58, déserteur dans l'armée chinoise, nommé eapiîaiiie et devenu général de cette armée.
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organisée à l'européenne. Pour perfectionner cette armée, il envoie des jeunes gens en Europe se former dans les écoles de guerre françaises et allemandes et établit une école militaire à Tien-Tsin. Depuis 1862, il faisait acheter des navires de guerre en Angleterre, créait en 1875 un ministère de la Marine, des écoles de pilotes à Nan-Kin et à Pékin, une école de torpilleurs a Canton, des ports militaires fortifiés à Ta-Kou, Talien-Wan, Port- Arthur et Weï-Haï-Weï.
Ces deux derniers établissements militaires, qui commandent l'entrée de cette mer intérieure comprenant les trois golfes de Corée, de Liao-Tung et du Petchili, constituaient des forteresses formidables, sinon imprenables — il n'y a plus, paraît-il, de forteresse imprenable pour l'artillerie moderne — . Port-Arthur, situé h l'extrémité sud de la presqu'île de Liao-Tung, comprenant deux kilomètres de quais desservis par des voies ferrées et éclairés par l'électricité, avec un grand arsenal, une forme de radoub, une cale pour les torpilleurs, des chantiers de construction, est défendu sur le front de mer par douze forts armés de quatre-vingt-quinze canons Krupp, et du coté de la terre par deux lignes de redoutes armées de quarante canons. Les perfectionnements les plus récents de l'art militaire moderne avaient été mis en œuvre poui faire de cette position stratégique le boule vard presque inexpugnable de la Chine du Nord.
Weï-Haï-Weï, à peu près en face de Port- Arthur, à l'extrémité ouest du Chan-Toung, rade admirable de dix kilomètres de large, fermée par nie rocheuse de Liukung, offre du large l'aspect d'un gigantesque cirque montagneux hérissé de forts. La rade qu'ils protègent ne communique avec la mer que par deux passes étroites, renforcées d'estacades.
Du côté de la mer, quatorze batteries puissantes la défendent, pourvues de feux électriques, de pièces Krupp sur affût à pivot central, de puits de canon pour tir à éclipse; et, du côté de terre, quatre grands forts commandent tous les accès. Ces ouvrages ont été exécutés sur les plans et sous la direction du major allemand von Hannecken (celui qui dut fuir à la nage après la canonnade du Kowshing par les navires japonais, avant la déclaration de guerre), de même que quatre batteries casematées, reliées par une longue ligne fortifiée sur l'île de Liukung qui commande les ports de la rade, et cinq forts construits sur la ligne de faîte de la presqu'île de Pohchihyaisu, ferment la rade à l'Est.
La défense de ces deux redoutables positions stratégiques devait être appuyée par la flotte de Peï-yang (escadre du nord), placée sous le commandement de l'amiral Ting, et composée de vingt-quatre bâtiments, dont deux puissants cuirassés à tourelles, et de quinze torpilleurs. L'escadre comprenait 250 canons.
Au moment où les Japonais ouvrirent les hostilités, les Chinois avaient deux armées distinctes : celle du Petchili, composée de 35,000 hommes bien armés (sans compter 13,000 hommes à Port-Arthur et 12,000 à Weï-haï-weï), et l'armée de Mandchourie, de 78,000 hommes de troupes assez exercées, commandées par deux officiers expérimentés : 15,000 Tartares sous les ordres du général Yi, et 63,000 Chinois sous les ordres du pfénéral Sunof.
A ces éléments très sérieux, les Japonais avaient à opposer :
La première armée, commandée par le maréchal Yamagata (remplacé le 5 décembre 1894 par le général Nodzu), dont l'effectif nedé passa pas 42,000 hommes et 84 canons, opé*rant en Corée et en Mandchourie.
La seconde, sous les ordres du maréchal Oyama, comprenant 22,000 combattants et 48 canons. Cette armée, après l'occupation de Port-Arthur, dut être renforcée pour opérer contre Weï-haï-weï et portée à 25,000 hommes.
Enfin, la flotte japonaise, sous le commandement de l'amiral Ito, pouvait mettre en ligne 22 navires et 18 torpilleurs. Au point de vue de P l'armement, son artillerie était peut-être supérieure à celle de l'escadre chinoise, car elle possédait un plu? grand nombre de canons Canet à tir rapide, les navires chinois ayant surtout des canons Krupp et Armstrong, d'une
portée plus longue mais d'une manœuvre plus lente.
A égalité de valeur des officiers et soldats, à égalité de commandement, les Japonais eussent donc été notablement inférieurs puisqu'ils n'avaient que 68 à 70,000 hommes à mettre en ligne contre 138,000 soldats chinois, et que leur escadre ne possédait pas les deux puissantes unités de combat (deux cuirassés à tourelles) que renfermait la flotte chinoise.
Mais cette infériorité numérique fut largement compensée par l'esprit militaire des Japonais, leur bravoure parfois téméraire à l'attaque, leur mépris absolu de la mort. On verra, dans la suite, que la capacité du haut commandement japonais n'a pas été toujours en rapport avec la valeur de ces troupes et que, tout en appliquant avec Tesprit d'imitation qui distingue le caractère de leur race, les principes de stratégie qu'ils avaient acquis en Europe, les généraux on chef des armées japonaises n'ont pas toujours su les adapter aux circonstances. Il semble surtout ressortir de l'enchaînement des faits qu'ils n'ont pas eu dès le début un plan bien défini ; qu'ils se sont laissés entraîner un peu au hasard, commettant fréquemment d'assez lourdes erreurs de tactique dont, fort heureusement pour eux, les généraux chinois n'ont pas su profiter.
Dans l'armée chinoise, les commandants en , chef n'étaient pourtant pas sans mérite, mais
ils furent mal secondés par leurs généraux et les officiers de toute grade, qui montrèrent presque partout une incapacité et une couardise invraisemblables. Après la prise de Talienwan par les Japonais, on trouva dans un des nombreux forts évacués sans combat par les Chinois une lettre adressée par le général commandant la défense de ces forts au commanmant de Kiu-tchéou. Le général écrivait à son collègue : « Jusqu'ici les Japonais ont réussi grâce h des artifices peu dignes, tels que : attaques de nuit, mouvements tournants; mais pour y mettre fin, il nous suffira de les prendre entre deux feux et de les anéantir ! «
L'idée qui se présenta naturellement à l'esprit des Japonais, idée conforme aux traditions de leurs ancêtres, fut d'envahir tout d'abord la Corée, Déjà maîtres de Séoul et de la partie méridionale de la presqu'île, il était rationnel de consolider et de poursuivre leurs premiers succès : l'armée de Yamagata fut donc transportée en Corée, sous la protection de l'escadre.
Mais une fois la Corée conquise, ce ne fut-il pas une faute de continuer la marche en avant pour conquérir la Mandchourie à travers une région h peu près déserte, privée de routes, en plein hiver, sous les atteintes du climat le plus rigoureux ? Cette faute fut surtout inexcusable après la bataille navale du Yalu, qui permit aux
Japonais, dès le mois de septembre, d'anéantir la plus grande partie de la flotte chinoise, la mettant hors d'état de tenir la mer et d'attaquer les convois japonais. A partir de ce moment, l'armée japonaise pouvait sans danger marcher directement sur Pékin, par la mer Jaune et le golfe du Petchili, après s^être emparée, par surcroit de sécurité, de Port-Arthur ou de Weïhaï-weî ; elle eût évité ainsi les risques de cette expédition de Mandchourie qui immobilisa, pendant toute la guerre, la .plus forte armée japonaise, décimée par le froid et les maladies, et dont le sort fut un instant compromis. Lorsqu'elle fut dégagée, au bout de cinq mois de combats inutiles, il était trop tard pour marcher sur Pékin : les puissances européennes avaient eu le temps de se mettre d'accord et arrêtaient les Japonais, les empêchant ainsi de mettre à profit leurs victoires.
L'armée de Yamataga, débarquée en Corée, joignit les troupes japonaises qui occupaient Séoul, pour marcher sur la ville coréenne de Phyong-yang, place fortifiée, occupée par 16,000 (Chinois, bien armés et munis de canons Krupp et de mitrailleuses. Une forte colonne débarquée à Gensan (sur la côte orientale de Corée) devait prendre la position en écharpe. La marche des Japonais, dans ce pays à peu près dépourvu de voies de communication, sous un soleil torride, arrêtés au passage des rivières
par des crues subites, fut lente et pénible. Ils arrivèrent au nombre de 13,000 devant Phyongyang, le 15 septembre 1894, et engagèrent un combat terrible qui dura dix heures. Un de leurs généraux, Oshima, fut grièvement blessé en montant à l'assaut. Les troupes chinoises, après une défense assez courageuse, évacuèrent la place, ayant perdu 2,000 tués, 4,000 blessés et 600 prisonniers. La cavalerie mandchoue se fit bravement écharper pour protéger la retraite des Célestes.
Les Japonais, poursuivant leur marche, arrivèrent le 24 octobre sur les bords du fleuve Yalu, dont le passage était défendu par le général chinois Sung, à la tête de vingt mille hommes des meilleures troupes de Mandchourie, appuyés par cent canons ; le 25, ils le traversaient en trois colonnes, sous le feu des troupes chinoises ; le 26, ils attaquaient Kiulienching, la plus forte position des Célestes sur la rive droite du fleuve, s'en emparaient, y trouvaient 78 canons ou mitrailleuses, quatre mille fusils et quatre millions de cartouches. Les Chinois prenaient alors la fuite et, le 28 octobre, l'armée japonaise entrait en Mandchourie.
Si la campagne de Mandchourie a été une faute au point de vue tactique, on doit reconnaître que c'est là que l'armée japonaise a déployé les plus admirables qualités militaires, montrant à quel degré pouvaient atteindre sa
valeur et son endurance. Engagée dans des défilés dangereux, par des routes impossibles, dans un pays à peu près inconnu, elle eut à soutenir plus de vingt combats, à lutter contre un ennemi courageux et souvent invisible. A partir de la fin du mois de novembre, l'hiver commença à sévir avec une rigueur extrême, le froid devint épouvantable, et les maladies excitèrent d'affreux ravages dans les rangs. Le maréchal Yamataga, terrassé par les fièvres, était contraint de remettre le commandement au général Nodzu. Le nombre des malades de l'armée s'est élevé à quinze mille hommes pendant cette terrible saison, et les chevaux ont presque tous péri. Dans cette campagne se sont révélées les aptitudes militaires hors ligne d'un jeune général japonais, Tatsumi, auxquels ses compatriotes ont décerné le nom — peut-être un peu ambitieux — de a Napoléon japonais ». Mais la triste situation sanitaire de l'armée de Nodzu, opérant dans un pays dévasté, par des froids qui atteignirent vingt degrés, et dont beaucoup de soldats avaient les pieds gelés, l'obligea de s'arrêter et de se cantonner dans la ville mandchoue de Haï-Tcheng. Inquiet de son sort, le maréchal Oyama, qui venait de s'emparer de Port-Arthur, envoya le 30 décembre à son secours une division détachée de son armée. Celle-ci eut à supporter de violentes attaques des Chinois commandés par le général Sun^, et ce fut seu-
lement dans les derniers jours du mois de février que la jonction avec l'armée de Nodzu put s'opérer. La saison jilus clémente et l'arrivée de ces renforts permettaient à Nodzu de reprendre une ofFensive vigoureuse; plusieurs combats heureux avaient rendu les Japonais maîtres de la traversée du fleuve Liao-ho et de la grande route de Pékin. Ils se disposaient à marcher de l'avant, quand la nouvelle de l'armistice arriva.
J'ai entendu l'attaché militaire d'une grande puissance à Tokio, qui avait suivi les opérations de l'armée de Mandchourie, formuler cette appréciation : «: Le grand état-major japonais aurait voulu expérimenter la force de résistance de ses troupes, en accumulant sur un point toutes les difficultés possibles, qu'il n'eut pas agi autrement. L'épreuve a montré qu'elles sont douées d'une solidité et d'une endurance peu communes : mais le résultat pratique de la campagne a été nul, et il eût pu être négatif. »
Fort heureusement pour les Japonais, la valeur de leurs troupes obtint, sur d'autres points, des résultats beaucoup plus efficaces. La victoire navale du Yalu, que l'amiral Ito remporta le 17 septembre sur la flotte chinoise, commandée par l'amiral Ting, fut leur plus important, sinon leur plus brillant fait d'armes. Je n'entrepren-
drai pas de la décrire, renvoyant aux publications spéciales qui l'ont fait avec une grande autorité (1). Je me borne à rappeler que sur les quatorze vaisseaux de guerre que comptait l'escadre chinoise, trois furent coulés, deux échoués, trois incendiés, quatre mis en fuite. Plus de mille hommes furent mis hors de combat. L'amiral Ito ne perdit pas un seul de ses douze navires et n'eut que trois cent vingt hommes tués ou blessés. La flotte japonaise restait désormais maîtresse de la mer.
L'expédition de Port-Arthur, décidée aussitôt après la victoire du Yalu, fut la conception la plus heureuse du haut commandement japonais. On a pu critiquer certains détails d'exécution : le choix d'un point de débarquement beaucoup tiop éloigné de la place (190 kilomètres), le fractionnement en deux colonnes de l'armée japonaise qui, avec un ennemi meilleur tacticien que ne l'étaient les Chinois, eût probablement amené un désastre ; mais toute critique se tait devant ce résultat prodigieux, de la prise en une journée (21 novembre) d'une position formidable que défendaient treize mille hommes appuyés d'une puissante artillerie, par une armée comptant à peine vingt mille combattants.
1. Allgmeine militar Zeitung : Der seekampf des Yalu 1897. — Revue mnrilime et coloniale : La bataille du Yalu, par M. Lephay, lieutenant de vaisseau. — Revue d'artillerie : L'artillerie dans le combat naval du Yalu, par M. E. Rollin, capitaine d'artillerie, t. I, 1895.
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L'héroïsme des petits soldats japonais, à qui revient la gloire de cette mémorable journée, remplit d'admiration les officiers étrangers qui assistèrent à ce brillant fait d'armes ; un officier de la marine britannique n'a pas hésité à déclarer que : a les Japonais seraient des adversaires extrêmement redoutables, même pour des Anglais )) et que : « la prise de Port-Arthur par l'armée japonaise était pour lui une véritable révélation. »
Pourquoi faut-il que cette gloire ait été ternie par les actes de sauvagerie commis par les Japonais au moment de leur entrée à Port-Arthur ? Les récits des témoins étrangers ne laissent malheureusement aucun doute sur cepoint : plus de deux mille malheureux Chinois sans défense, des femmes, des enfants furent tués par les troupes mikadonales, dans les rues de la ville, et la plupart des cadavres affreusement mutilés (1). On a cherché à dissimuler cette ombre au tableau, à représenter ces cruautés barbares comme de légitimes représailles des soldats japonais, ayant rencontré la veille, sur leur chemin, les têtes de trois des leurs, coupées par les Chinois qui les avaient suspendues à un arbre (2). Laissons de côté ces explications un peu puériles. Nous verrons qu'à Formose,oii les Japonais, affranchis du con-
1. Yoii' notamment lu relation du colonel Cockcrill dans le Neto-York Hirald. Novonibro et décembre 185)4. '
2. Concise hislorij of ihe war betiveen Japan and China, bij Jukichi Inoui/é. ïokio, 1895.
trôle d'officiers européens, ont pu donner plus libre cours aux instincts cruels qui sont encore au fond de leur âme, les actes de cruauté ont été plus nombreux encore et non moins barbares. Partout ils se sont montrés les descendants de ces ancêtres guerriers qui se faisaient gloire, jadis, d'offrir au Mikado les tètes, les nez ou les oreilles coupés aux ennemis.
Après la prise de Port-Arthur, on s'attendait à voir rappeler en Corée l'armée de Mandchourie et préparer l'expédition du Petchili. Mais à ce moment Tarmée du général Nodzu ne pouvait plus revenir sur ses pas sans danger. L'opinion publique au Japon était inquiète; il importait de la satisfaire par un nouveau fait d'armes ; c'est pourquoi le gouvernement décida l'expédition contre Weï-haï-weï. On en connaît les résultats : la prise de cette rade admirable et de ses défenses, la capture des débris de la flotte chinoise qui capitula le 13 février ; le suicide de l'amiral Ting qui, après avoir obtenu de l'amiral Ito la promesse que ses équipages auraient la vie sauve, se tuait avec ses deux officiers d'ordonnance pour ne pas assister à la reddition de ses derniers navires à l'ennemi; enfin la mort héroïque du capitaine Yeng, commandant le vaisseau amiral, qui se suicidait au moment où les Japonais prenaient possession de son navire. Je me bornerai à détacher du récit de la prise de Weï-haïvveï deux incidents qui mettent bien en lumière
l'héroïsme des soldats et marins japonais, le mépris de la mort qui les caractérise et en fait des guerriers ii^comparables.
Les navires de la flotte de Peï-yang échappés au désastre du Yalu étaient mouillés dans la rade et coopéraient puissamment à la défense des positions occupées par les Chii;^ois. L'escadre japonaise, évoluant au large, ne pouvait songer à les attaquer, car elle ne pouvait approcher des côtes sans souffrir beaucoup de l'artillerie des forts. L'amiral Ito fut invité par le maréchal Oyama à torpiller les navires chinois, dans la rade même. Dans la nuit du 5 îiu 6 février 1895, huit torpilleurs japonais parviennent à franchir sans être vus par les vedettes chinoises l'étroit chenal de la passe méridionale et à couler le plus beau cuirassé chinois, le Ting-yuen. Avant de sombrer, celuici ouvre un feu terrible sur deux torpilleurs encore à sa portée : les n^^ 9 et 22. Un obus pénètre dans la machine du n** 9, traverse* sa chaudière, tuant six hommes ; le torpilleur s'arrête : ses officiers décident aussitôt de se tuer avant de tomber entre les mains de l'ennemi. Heureusement, un torpilleur japonais arrive à leur secours, assez à temps pour les empêcher de procéder k cet héroïque « Hara-Kiri » et prend à son bord officiers et matelots survivants. Quant au n** 22, complètement désemparé, i n'avait plus à son bord qu'un officier, le lieutenanl
LA GUERRE DE CHINE ET SES SUITES IGl
Fukushima,et cinq hommes. Ceux-ci parviennent à échouer leur petit navire sur un point de la cote d'où il ne pouvait être aperçu des navires et des forts chinois. Les .Japonais, qui l'apercevaient du large, n'osaient l'approcher pendant le jour; à la nuit, un de leurs torpilleurs partit pour le remorquer : il trouva le lieutenant Fukushima dormant profondément, sans se soucier de la position critique dans laquelle il se trouvait.
Second épisode, non moins caractéristique de l'état d'âme des marins japonais. — Le lendemain, quatre torpilleurs reçoivent l'ordre de tenter, dans la nuit du 7 au 8 février, une nouvelle attaque contre l'escadre chinoise. Celleci était sur ses gardes : l'entreprise devait être à peu près sûrement fatale aux torpilleurs japonais. Ce fut cependant avec la plus grande sérénité qu'officiers et marins s'y préparèrent, ayant écrit leurs dernières volontés qu'on déposa à bord d'un bâtiment de l'escadre, avec tous les objets de valeur qui leur appartenaient. Puis, avant de partir, ils descendirent à terre où leurs camarades leur offrirent un dîner d'adieu ; et ces braves coururent à la iiort comme à une fête. Leur courage fut Tailleurs récompensé : ils torpillèrent trois lavires ennemis et s'échappèrent sains et saufs m milieu d'une grêle de balles et d'obus (1). Une telle conduite est faite pour inspirer la 1. Tlie fallof Weï-haï-veï by Jukichi Jnouyé. Tokio 1896.
plus profonde admiration. Celle des chefs envoyant leurs hommes à une boucherie presque certaine, et sans nécessité, serait, j'imagine, assez sévèrement jugée par des officiers européens puisque ce sacrifice était inutile, les Chinois étant à bout de forces et devant capituler peu de jours après.
Nous verrons, dans le chapitre suivant, comment le gouvernement japonais, grisé par ses succès et n'ayant pas eu la sagesse de modéi'er ses. appétits, se vit contraint, par l'intervention des puissances occidentales (Russie, France et \llemagne) à s'arrêter avant d'avoir pu commencer à réaliser sa marche sur le Petchili et Pékin. — Je me borne, ici, à considérer les enseignements qui semblent se dégager des circonstances de la guerre.
Si le haut commandement japonais a su mettre en pratique, avec une scrupuleuse fidélité, les règles de la tactique moderne puisées dans l'enseignement des hommes de guerre occidentaux, il n'a pas toujours fait preuve de conceptions d'ensemble rationnelles, ni toujours su appliquer ces règles très à propos. Et il est hor de doute que si les armées japonaises avaient eu en face d'elles des troupes européennes, les imprudences souvent commises auraient pu avoii pour elles des conséquences funestes.
Mais le soldat et l'officier japonais se soni
montrés des (combattants admirables, disciplinés, endurants, marchant à la mort avec le plus grand calme. L'ame des anciens Samouraïs vit en eux, et s'il arrive qu'un jour ils aient à se mesurer avec des occidentaux, ils seront de redoutables adversaires.
Des révélations ont été faites, après la conclusion de la paix, qui montrent le côté faible de la puissance japonaise : je les ai relevées dans le rapport du président de la Compagnie de navigation Nippon-Yusen-Kaïsha à l'assemblée des actionnaires tenue au mois de septembre 1895. Dès le début des complications en Corée, le gouvernement japonais nolisa les quatorze plus grands vapeurs de cette Compagnie, qui dut en commander, en outre, huit en Angleterre, afin de pourvoir aux transports nécessités par la guerre. Un mois plus tard, le gouvernement était obligé, pour suffire aux besoins du pays, de noliser tous les vapeurs de plus de mille tonneaux ; cela n'était pas encore suffisant, et pendant les deux mois qui s'écoulèrent jusqu'à ce que les navires achetés ou affrétés en Angleterre par télégraphe aient pu arriver au Japon, la situation fut des plus critiques. Toute la flotte commerciale étant absorbée par les transports militaires, les approvisionnements des iles dont la réunion constitue le Japon ne pouvaient que très difficilement se renouveler : à un moment donné, il n'y avait plus, dans les entrepôts de
Tokio, du riz que pour une semaine, et si la marine chinoise avait su. intercepter les convois de riz venant de la côte occidentale, la capitale du Japon eût été en proie aune véritable famine. Par contre, les thés du centre, les blés du nord, les riz de l'ouest, s'entassaient dans les magasins pendant que la disette commençait à se faire sentir sur les autres points de l'Empire.
Il y a, dans ces faits, matière à sérieuses réflexions pour les Japonais. Le jour où, cédant aux élans irréfléchis de leurs Jingoïstes, ils se laisseraient engager dans un conflit avec une puissance occidentale disposant d'une marine forte et expérimentée, leur situation insulaire deviendrait une grande cause de faiblesse. Si l'Angleterre est entraînée à augmenter outre mesure sa flotte de guerre, c'est autant pour assurer le ravitaillement du pays en protégeant les convois destinés à l'approvisionner, que pour défendre ses nombreuses colonies. Il est très improbable que le Japon, comme elle, puissance insulaire, puisse jamais la suivre dans cette voie d'accroissement indéfinie de sa flotte : et la configuration du Japon, comprenant des milliers d'îles habitées, rendrait encore plus funeste pour lui les conséquences d'un blocus de ses côtes. *
La guerre sino-japonaise, provoquée par le cabinet Ito, comme on l'a vu, dans un intérêt purement politique et dans l'unique but de paci-
fier les esprits très divisés, en les unissant dans un même sentiment patriotique, cette guerre a-t-elleeupour le pays les conséquences heureuses que ses auteurs en attendaient ? On peut en douter . Après avoir trouvé dans leurs éclatants succès militaires de nombreux sujets de satisfaction pour leur vanité nationale, les Japonais se sont vus forcés de renoncer à la plus grande partie des conquêtes qu'ils avaient faites et qu'ils espéraient bien garder. Réduits à la portion congrue, il leur a fallu se contenter de l'annexion de P^ormose, renoncer à la Corée, abandonner successivement Port-Arthur, dont la Russie s'est emparée, et Weï-haï-weï, dont les Anglais viennent d'exiger la cession de la Chine. D'où une sourde irritation qui germe dans l'ame de la nation, se traduit par une recrudescence du sentiment national de haine contre les étrangers, et engendre une agitation croissante dans l'état d'esprit du Parlement.
Au point de vue matériel, les conséquences de la guerre n'ont pas été aussi fâcheuses. L'indemnité à payer par la Chine fut fixée à 230 millions de taëls, soit 920 millions de francs : or la liquidation des dépenses imposées au Japon parla guerre, élaborée par la trésorerie japonaise et publiée au mois de février 1897, accuse une dépense totale de 1.076 millions (1). Le déficit
1, Il y aurait lieu de défalquer de ce chiffre 29 millions fournis par une souscription nationale.
ne serait donc que de 150 millions environ. Je ne parle pas des pertes subies par le commerce et l'industrie japonais. D'autre part le Japon a capturé à Weï-haï-weï douze navires de guerre chinois, dont un puissant cuirassé à barbettes, le Chen-Yue,n^ et un cuirassé h éperon, le Tsi-Yuen qui, remis en état, ont constitué un précieux contingent d'accroissement immédiat pour sa flotte.
Mais le résultat le plus clair de la guerre sinojaponaise a été l'introduction dans l'organisation sociale du Japon, h l'instar des grandes puissances de l'Europe, de la « paix armée )>, conséquence des rêves de conquête et de la mégalomanie qu'ont inspirés aux Japonais leurs succès militaires. Cette institution néfaste, qui mène les nations occidentales h une inévitable faillite, est pourtant celle q%ie les Japonais, — si leur manie d'imitation était raisonnée, — eussent dû proscrire avec le plus de soin du programme de leur réorganisation. Si l'échéance fatale est encore éloignée chez les nations q.ui, comme la notre, jouissent d'une épargne séculaire, elle menace à très court terme un peuple né d'hier à la vie moderne, obligé de créer son outillage industriel, et qui n'a pu songer encore à se constituer une épargne. — Aussi le Japon, avant même que son nouveau programme militaire soit réalisé, se trouve-t-il déjà aux prises avec de graves difficultés financières.