‹ Le Japon vraiChapitre 33 sur 58 · Il est né le 10 février · texte numérisé non relu

Il est né le 10 février

Le Japon voit ouvrir à son commerce cinq nouveaux ports chinois, y compris le port qui dessert Pékin. Il acquiert le droit de navigation sur le cours supérieur du Yang-tsé, sur la rivière de Woosung et le grand canal de Chang-hai* à Sou-tchéou et Hang-tchéou.

Les Japonais acquièrent le droit d'établir des industries, commerces, entrepôts dans tout l'intérieur du Céleste-Empire.

La teneur du traité de Simonoséki, dès qu'elle fut connue, provoqua dans les sphères gouvernementales russes la plus violente irritation. Pour en bien apprécier les causes, il faut considérer la nature et l'importance des intérêts ;que possède aujourd'hui l'empire des Czars dans l'Extrême-Orient.

Depuis que la Russie s'est annexée les terri- ^toires de la Sibérie orientale, qui lui donnent accès sur la mer du Japon, elle a travaillé avec une persévérance admirable h la mise en valeur de ce pays dont le sol ingrat offre néanmoins à son activité de grandes richesses minières ; elle* a surtout voulu profiter de la situation géographique sans égale que cette possession lui a assurée, pour détourner, par son territoire, le trafic le plus riche de l'Extrême-Orient, et pour cela, elle a entrepris l'œuvre gig^m tesque du chemin de fer du trans-sibérien. Lorsque ce chemin de fer, le plus grand du monde, sera achevé (dans

quatre ou cinq ans au plus), on ira d'un point quelconque de l'Europe en Chine, en moins de quinze jours, et toutes les marchandises chères passeront par cette voie.

La Russie peut donc envisager l'époque, très rapprochée, où elle détournera à son profit la partie la plus importante du trafic de l'Extrême- Orient. Mais, pour cela, il lui faut un port terminus libre en toute Saison ; celui de Vladivostock, auquel elle avait d'abord songé à faire aboutir son trans-sibérien est, pendant trois ou quatre mois de l'année, bloqué par les glaces. On a cru que les ports de Corée, à peu près affranchis de ce grave inconvénient, lui offriraient la tête de ligne nécessaire : c'est mal connaître la configuration de la presqu'île coréenne, dont le système orographique, comprenant une arête montagneuse très élevée qui barre la route entre la Corée et la C^hine, ne se prête pas à la pénétration d'une ligne ferrée internationale. Le'vrai débouché du trans-sibérien doit donc se trouver dans la Chine même, et, c'est au travers de la 'Mandchourie que les Russes doivent passer pour avoir une station maritime convenable. Port-Arthur est celle sur laquelle, depuis longtemps, ils ont jeté leur dévolu.

Il était évident qu'à aucun prix la Russie ne laisserait prendre Port-Arthur par les Japonais. Li-Hung-Chang le savait, et si le vieux diplomate n'opposa sur ce point aucune résistance aux. exi-

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gences des plénipotentiaires japonais, tout nous autorise à croire qu'il ne leur céda Port-Arthur qu'avec l'arrière-pensée de créer un conflit

entre le Japon et la Russie. L'événement a

prouvé que son calcul était juste.

Dans ses revendications la Russie savait pouvoir compter sur l'appui de son alliée, la France. Il était vraisemblable que l'Angleterre, partagée entre son désir de maintenir l'intégrité de l'empire chinois (à son profit), et la crainte de faire le jeu de son adversaire moscovite, — ne* voulant pas d'ailleurs favoriser l'expansion démesurée du Japon, en qui elle voit un adversaire commercial redoutable — n'interviendrait pas. Restait l'Allemagne qui, soucieuse de donner un gage d'amitié à la Russie pour contrebalancer dans la mesure du possible l'influence française (l'alliance n'était pas encore proclamée), ne devait pas hésiter à servir les intérêts russes : d'autant plus que le chemin de fer trans- sibérien doit, dans la pensée de tous les économistes allemands, bénéficier à l'Allemagne autant, sinon plus, qu'à la Russie, et faire de leur pays le grand entrepôt, le plus grand marché des marchandises de la Chine.

Les conséquences logiques de cette situation ne se firent pas attendre. Tandis que l'Angleterre restait confinée dans le « superbe isolement » si vanté par un de ses hommes d'Etat, la Russie, appuyée par la France et l'Allemagne, interve-

nait auprès du gouvernement japonais : le 23 avril 1895, les représentants de ces trois puissances à Tokio faisaient, de concert, au cabinet Ito, des représentations « amicales )> lui démontrant l'impossibilité d'admettre l'absorption de la presqu'île de Liao-toung par le Japon.

Cette intervention tombant comme une douche glacée sur les Japonais, au moment même où, grisés par leurs victoires et par leur succès diplomatique facile de Simonoséki, ils se croyaient tout permis, produisit dans tout le Japon l'agitation la plus vive. Le ton de la presse atteignit un diapason incroyable : il ne s'agissait de rien moins que de courir sus à la flotte russe et de bombarder Vladivostock ! De tous côtés les Soshis s'agitaient ; à ce moment les Européens résidant au Japon coururent de sérieux dangers. Le cabinet Ito eut plusieurs conférences avec l'Etat major général et, tout en gardant le plus absolu secret sur ces délibérations, on laissait entendre qu'il s'agissait de prendre des mesures militaires de la plus haute gravité.

C'est alors que se produisit un fait qui n'a jamais, que je sache, transpiré en Europe, et dont je puis garantir l'exactitude absolue.

Le 27 avril, l'amiral TirtofF, commandant en chef de l'escadre russe (forte de 21 navires), fit demander vine conférence à l'amiral de Beaumont, commandant la division française des mers de Chine, à ce moment au mouillage dans la

rade de Nagasaki : à cette conférence assista l'amiral MakarofF, commandant la première division navale russe. — Dès le début l'amiral Tirtoff déclara qu'il lui semblait indispensable, pour amener le gouvernement japonais à composition, que les escadres des deuxnations alliées fissent une démonstration, à Port-x\rthur où les Japonais venaient d'expédier plusieurs transports de troupes destinées à occuper le Liao-Toung. L'amiral MakarofF alla plus loin, déclarant que si une démonstration pacifique ne suffisait pas, il serait facile de trouver un prétexte pour faire subir aux transports japonais le sort que les navires de l'escadre japonaise avaient jadis infligé au transport anglais Kowsing, chargé de troupes chinoises, avant la déclaration de la guerre. — De là l'escadre franco-russe viendrait surprendre l'escadre japonaise qui se trouvait dans les eaux coréennes, et dont on aurait facilement raison.

La situation était embarrassante pour l'amiral français, qui avait pour unique instruction, parait-il, de <( prêter l'appui de sa division aux mouvements de la flotte russe ». — Or une agression semblable à celle que préméditaient les amiraux russes pouvait donner naissance aux éventualités les plus graves: le massacre certain de tous les Européens résidant au Japon n'était pas la moindre. — Sans décliner d'une façon formelle la participation qui lui était proposée.

l'amiral de Beau mont s'efforça de gagner du temps en demandant des instructions à son gouvernement qui, d'ailleurs, ne lui repondit pas ! Gagner du temps, c'était affaiblir les chances du conflit : il était probable que le Japorj ne tarderait pas à reconnaître l'impossibilité de résister aux injonctions de la nouvelle « triplicc ». C'est ce qui s'est produit; les Japonais n'ont pas ignoré, du reste, que c'est grâce à la prudence et à la sagesse de l'amiral de Beaumont que des complications sanglantes ont été évitées (1).

Les projets des officiers russes avaient en effet transpiré h Tokio ; on y apprenait aussi que du 28 au 31 mai trois navires de la flotte volontaire russe, chargés de troupes et de munitions, partaient d'Odessa pour Vladivostock; que les forts de cette place étaient mis sur pied de guerre; que le port de Toulon préparait quatre croiseurs : Sfax et Tage de l'escadre active, Cècil et Suchet de l'escadre de réserve, destinés à renforcer l'escadre française des mers de Chine. Devant ces préparatifs menaçants, c'eût été folie de persister dans une attitude de résistance et de défi. — Contrairement à l'espoir secret du gouvernement japonais, l'escadre anglaise ne bougeait

1. L'amiral de Beaumont, dont le commandement de notre division navale dans les mers de Chine était expiré depuis deux ans, et qui était depuis cette époque revenu en France, vient d'être- — étant promu vice-amiral — placé do nouveau à la tête de cette division transformée en escadre. On ne saurait trop se réjouir de voir les intérêts maritimes de la France en Extrême-Orient placés en de telles mains.

pas, et l'opinion publique en Angleterre paraissait indifférente. Bien plus, le Times publiait le 7 mai un leader-article antijapon'ais, dans lequel il déclarait qu'il était inadmissible qu'on laissât aux Japonais l'ile de Formose, ce a Malte j) des mers de Chine.

Il fallut donc céder. Le 10 mai 1895, le Journal officiel de Tokio publiait un manifeste impérial déclarant que : a Conformément aux conseils amicaux de la Russie, de la France et (le l'Allemagne, et en vue du maintien durable delà paix, l'Empereur consentait à rétrocéder le Liao- Toung à la Chine moyennant une juste compensation pécuniaire ». Cependant le traité relatif à cette rétrocession ne se signait pas. C'est qu'il y avait encore des difficultés graves entre la Russie et le Japon au sujet de la Corée, dans laquelle le gouvernement japonais, au mépris des stipulations du traité de Simonoséki, persistait ii conserver une armée d'occupation. Ce ne fut •qu'au mois d*octobre qu'il se résigna, sur les sommations de plus en plus énergiques de la Russie, à la retirer. Le 19 octobre, deux jour- . naux officieux publiaient une note disant que : (( des troupes japonaises avaient été envoyées en Corée sur la demande du roi Li-Hsi pour y rétablir l'ordre et aussi pour y garder le télégraphe et les lignes de communication avec les garnisons stationnaires en Mandchourie. Que le Mikado ayant consenti à rendre la Mandchourie

à la Chine moyennant indemnité et les troupes qui l'occupaient devant se retirer, il n'y avait plus lieu de maintenir de garnison en Corée. »

Cet abandon de la Corée fut assurément la mesure qui blessa le plus cruellement le sentiment national des Japonais et le patriotisme des vieux Samouraïs. L'agitation devini très violente dans tout le Japon et le cabinet Ito dut employer les mesures les plus énergiques pour la réprimer. — Le 27 novembre la police arrêta à la gare de Tokio une bande de six Soshis chargés d'assassiner le marquis Ito, qu'on savait devoir venir recevoir le comte Inouyé revenant de Corée. Jusqu'au moment de l'ouverture du Parlement (28 décembre), il fallut soumettre le pays à un véritable état de siège, afin de réprimer les tentatives de soulèvement provoquées par les nombreuses Sociétés secrètes qui avaient juré de venger l'insulte cruelle faite à la patrie japonaise. On verra (1) comment, grâce au patriotisme d'itagaki, l'agitation parlementaire fut conjurée. La session put, grâce à l'appui que ce chef du parti libéral consentit à prêter au cabinet, aboutir à d'importants résultats ; mais l'irritation qui régnait dans tout le pays, frustré du fruit de ses victoires, ne permettait pas à Ito de rester plus longtemps au pouvoir. Il se retirait le 28 août 1896.

Le traité de rétrocession du Liao- Toung et de

o 1. Voir Livre I*', chap. IV.

Port-Arthur à la Chine avait été signé à Pékin le 8 novembre précédent. Le gouvernement chinois s'engageait à payer au Japon pour prix de cette rétrocession une indemnité de 30 millions de taëls (^i), ce qui portait à 920 millions de

.. irancs l'indemnité de gfuerre.

y On sait comment le gouvernement russe a pu, grâce à l'appui financier de la France, procurer à la Chine les 400 millions nécessaires au payement des deux premiers termes de cette indemnité. — Mais qu'on médite bien, en France, ce qui suit.

Aussitôt l'emprunt souscrit par l'épargne française, le gouvernement japonais s'empressait de retirer les 400 millions versés à la Banque de France pour les déposer en Angleterre. Cet argent a du reste été consacré pour la plus grande partie, par les Japonais, à payer les bâtiments de guerre qu'ils ont commandés aux chantiers anglais; les canons, les rails, les fers et les aciers commandés aux usines allemandes; les machines industrielles et les locomotives fournies par les Américains. L'industrie française, elle, n'a pas reçu une seule commande (2), et

1. Le loël est une monnaie chinoise dont la valeur, au cours actuel de l'argent, est à peu près de 4 francs.

2. Les .Japonais ont cependant fait, au mois de novembre dernier, la commande d'un croiseur cuirassé à nos cl^antiers de la Loire, et les journaux français ont célébré avec enthousiasme cette « victoire de l'industrie française ! » Il est vraisemblable que le gouvernement japonais s'est résolu à cette commande tardive dans l'espoir de rendre l'opinion du public français favorable à l'idée de son emprunt.

nos capitaux sont allés, une lois de plus, alimenter les industries des nations rivales !

Enfin, le 22 juillet 1896, a été signé à Pékin le traité de commerce sino-japonais prévu par le traité de Simonoséki : la Chine, indépendamment des avantages stipulés pour l'ouverture de nouveaux ports et de nouvelles lignes de navigation, accorde au Japon le traitement de la nation la plus favorisée ; mais le Japon n'accorde pas à la Chine la réciprocité.

Le même jour, la Chine signait avec la Russie un traité concédant à cette puissance le droit de faire passer le chemin de fer trans-sibérien par • la Mandchourie jusqu'à la presqu'île de Lîaotoung. La cession de Port-Arthur, qu'elle vient de consentir aux Russes, est l'éclatant couronnement de l'œuvre de la diplomatie moscovite.

Dans tout ce qui précède, il n'a pas été question de l'Angleterre. Si vous voulez savoir quel fruit ont retiré au Japon les Anglais de leur « politique d'isolement », lisez cette conclusion d'un article publié le 16 novembre 1895 par le Nitchi-Nitohi-Shmihun, journal semiofficiel de Tokio :

(( Le système politique de TAngleterre ne lui permet pas de conclure une alliance secrète; sa position est telle, qu'elle n'a rien à espérer dui Japon et tout à perdre en cas d'une guerre entreprise pour nous soutenir. En outre, elle ne peutl

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aimer le Japon, destiné à devenir son rival sur

'le terrain commercial.

)) La politique favorite de l'Angleterre

est de se donner l'air d'appuyer un Etat ami,

. mais, dès qu'il est entraîné dans une guerre, de ^l'abandonner et de n'intervenir qu'à la fin de la

' lutte, pour monopoliser les avantages qu'elle peut gagner et s'approprier tout ce qui est possible.

)) Peut-être serait-il prudent pour nous de

■ faire des concessions à la Russie, en Corée, et de chercher une compensation ailleurs. Mais

.Savant d'adopter une pareille politique, il est absolument nécessaire pour le Japon d'augmenter ses forces de terre et de mer pour assurer la sécurité de ses côtes »

Le Japon n'a donc, en fait d'agrandissement territorial, retiré de sa guerre avec la Chine que Formose et les Pescadores. C'est déjà un accroissement de surface de 34,000 kilomètres carrés et une augmentation de trois millions d'habitants : si on considère que Formose, qui possède la luxuriante végétation des tropiques, produit abondamment le coton et le sucre, qu'elle peut rendre, à ce point de vue, de très grands services à l'industrie textile du Japon et l'afïranchir du tribut qu'il paye à l'industrie sucrière des Occidentaux, on ne peut qu'être surpris du peu d'enthousiasme

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avec lequel le peuple japonais accueillit l'annonce . de cette conquête. r

. Celle-ci fut décidée tardivement, au moment même où commençaient les négociations de paix. Ce n'est que le 23 mars 1895 que le colonel Ishijiama, à la tête d'un millier d'hommes, débarquait dans Poughou, la principale île des Pescadores, et en chassait les Chinois. Le 17 avril, le traité de Simonoséki attribuait Formose au Japon : mais cette reconnaissance sur le papier ne suffisait pas ; il fallait la sanctionner par les armes. Les populations chinoises de l'île avaient déclaré qu'elles ne se soumettraient

jamais aux Japonais et proclamaient la

République. On a même dit que le général Chenki-tong, bien connu des Parisiens, avait été nommé président de cette République éphémère. Or le général, que j'ai vu depuis à Changhaï, m'a déclaré, dans le plus pur langage du boulevard, que c'était « un affreux canard ». Quoi qu'il en soit, la résistance menaçait d'être sérieuse, car les troupes qu'allaient avoir à combattre les Japonais se composaient en grande partie des anciens réguliers de Liou-vin-phuoc, qui nous ont donné tant de tablature au Tonkin sous le nom de « Pavillons noirs ».,

Le gouvernement japonais ne paraît pas, au début, s'être rendu compte des difficultés qu'il allait avoir à vaincre. Le colonel Cockeril, correspondant du New- York-Herald^ rapportait

au mois de septembre 1895 cette conversation pittoresque échangée entre Li-Hung-Chang et le marquis Jto.

(c — Formose, disait le vieil homme d'Etat chinois, est dans un état fort troublé, et vous feriez bien d'attendre que les populations y soient moins aofitées avant de vous v établir. C'est comme un morceau de viande que vous auriez déjà dans la bouche : à quoi bon l'avaler d'un seul coup?

« — C'est que le Japon a faim, répondit le ministre japonais, et qu'il veut vite avaler le morceau. Vous verrez bien que nous pacifierons i vôtre île en moins de quinze jours î )>

En réalité la campagne dura quatre mois, et il fallut vingt-cinq mille hommes des meilleures troupes, comprenant la division de la garde japonaise, pour venir à bout des insurgés. Plus de quatre mille hommes sont morts des fièvres et de la dysenterie sous ce climat pernicieux. Le prince Kitashirakawa, oncle du Mikado, fut une des premières victimes.

Au commencement de 1896, l'ordre — suivant l'expression employée par le Mikado — régnait à Formose. Mais au prix de quelles hécatombes ! On comptait à ce moment plus de cinquante mille Formosains ou Chinois exterminés. Un missionnaire anglais, témoin de ces massacres, écrivait au mois de juin 1896 au correspondant du Times à Hong-Kong : « Depuis leur conquête.

les Japonais se livrent à une véritable extermination des Chinois de Forniose. Plus de soixante bourgs ou villages ont été brûlés de fond en comble, et des milliers de personnes ont péri, » Un jour, vingt et un Chinois furent saisis au hasard. Pendant que leurs fosses étaient creusées sous leurs yeux, ils furent horriblement maltraités, puis tués à coups de baïonnette.

)) Dans un autre village, les Chinois se préparaient à bien recevoir les Japonais, quand ils furent assaillis à l'improviste, et cinquante tués sur place. Le 22 juin, le magistrat de Hunnim lança une proclamation pour avertir les paysans ayant déserté leurs villages qu'ils pouvaient y retourner sans crainte. Les malheureux obéirent et furent impitoyablement massacrés.

» Les FormOsains, ajoutait le missionnaire, sont dans un tel état de désespoir, qu'une rébellion générale paraît imminente'».

Cette révolte eut lieu en effet, au commencement du mois d'août 1896. Elle fut promptement i réprimée et noyée dans des flots de sang. Les Chinois terrifiés ont alors quitté l'ile : c'est ce que voulait le gouvernement japonais, qui s'est hâté de les remplacer par ses émigrants.

Le programme de colonisation des Japonais a été, du reste, exposé sans ambages dans un article du Jiji shinipo, qui a la réputation d'être un des journaux les plus éclairés et les plus libéraux de Tokio.

(c II y a deux manières de gouverner un territoire conquis : l'une, celle poursuivie par l'Angleterre, aux Indes et en Afrique, consiste à permettre aux indigènes de conserver non seulement leurs propriétés, mais aussi leurs coutumes et leurs mœurs.

)) L'autre, celle des Américains, vis-k-vis des Indiens, est de déposséder les premiers propriétaires et de tout transformer.

» Ce qu'il nous faut à Formose, c'est la terre. Il faut débarrasser le pays de tous les éléments étrangers. Il faut imposer aux habitants les lois du Japon, interdire aux natifs de porter la queue, de déformer les pieds des femmes et d'importer ou de fabriquer de l'opium. Aucune clémence pour ceux qui n'observeront pas ces lois, et quiconque se plaint de la rigueur de ces mesures doit être expulsé sommairement ! »

Ce programme a été rigoureusement suivi, et Formose est, aujourd'hui, « colonisée à l'américaine » : c'est-à-dire que les Japonais y ont peu près exterminé la population autochtone. — Mais c'est bien loin de nous : les philanthropes européens ont réservé leur commisération pour les victimes arméniennes ; ceux d'Amérique, pour les (( atrocités de Cuba ». Il ne fut pas question de celles de Formose.

Cela doit donner à réfléchir aux Coréens, menacés, eux aussi, d'être un jour colonisés à la japonaise !

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