‹ Le Japon vraiChapitre 34 sur 58 · LA COREE AVANT ET APRES LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA COREE AVANT ET APRES LA GUERRE

Situation géographique de la Corée. — Régime politique ; dissensions dans la famille royale. — Singulière anomalie : le roi Li-Hsi, oncle de son père le Taï-ouen- Koun : la reine Taou-lang-dao. — Rivalités sanglantes: émeutes et massacres en 1882 et 1884. — Attentats de 1892 et ISO'*. — Le comte Inouyé envoyé du Japon : insuccès de sa mission. — Le vicomte Mioura-goro lui succède: il fait assassiner la reine de Corée. — Edit royal dégradant la reine. — Récit inédit de cet assassinat. — Intervention de la Russie : elle oblige le gouvernement japonais à mettre en accusation le vicomte Mioura et ses complices. — Leur acquittement scandaleux. — Emeute du 11 février 1896 à Séoul. — Débarquement des Russes en Corée. — Réhabilitation de la mémoire de la reine et flétrissure de ses assassins japonais. — Fin de l'influence japonaise en Corée. — Protectorat déguisé de la Russie. — Revirement subit: triomphe de la diplomatie russe. — Traité russo-japonais du 25 avril 1868 ; ses conséquences. — Probabilité d'une alliance russo-japonaise. — La lin de Carthage ?

II y a dix ans, il n'était pas question, en Europe, de la Corée. Les géographes de profession eux-mêmes n'avaient que fort peu de données sur l'intérieur de ce pays mystérieux, presque inaccessible.

Aujourd'hui, la Corée est devenue une case importante de l'échiquier compliqué de l'Ex-

trême-Orient. L'invasion de ce pays par les troupes japonaises a permis de recueillir des données précises sur la configuration de son territoire ; les rivalités sanglantes dont elle a été le théâtre pendant la lutte d'influence entre Russes et Japonais nous ont fait connaître son organisation politique et le caractère des personnages qui s'y disputent le pouvoir.

Au point de vue géographique, on a comparé très justement la Corée à l'Italie : presqu'île séparée du continent par des Alpes, le Taïpeïchan (1) de la Mandchourie ; divisée en deux versants par des Apennins qui se dirigent du nord au sud, en formant son ossature. Comme en Italie, le versant occidental de ces Apennins coréens est la région la plus peuplée et la plus riche ; de leurs sommets neigeux part le Han- Kiang, fleuve aux eaux jaunâtres qui, de même que le Tibre, traverse la capitale, Séoul, pour se jeter à Chémoulpo dans la mer de Chine, sorte de mertyrrhénienne.

La Corée, soudée par le nord à la Chine, touchant presque par le sud au Japon dont elle n'est séparée que par un détroit, était fatalement condamnée à exciter les convoitises de ces deux nations. Conquise au troisième siècle par les armées de la reine japonaise Jingo, puis

1. Taïpeï-chan : « grande montagne blanche ». Le, plus haut sommet de la chaîne est le Païk-chan (mont-blanc) à 2,'» 70 mètres d'altitude.

abandonnée parles Mikados; envahie au xvi^ siècle par le dictateur japonais Taïkosama, elle finissait par être absorbée d'une façon plus pacifique par la Chine qui y avait installé, au xiv"^ siècle, la dynastie de Han, important dans la presqu'île sa civilisation, ses mœurs et sa langue.

Il y a quarante ans, un troisième compétiteur survenait : la Russie. Par l'annexion de la Sibérie orientale, l'Empire des Czars avait acquis un accès sur la mer du Japon et prenait contact avec la Corée.

De 1882 à 1894, la Corée fut le théâtre d'une lutte d'influence permanente entre le Japon et la Chine. A partir de 1895, une fois les Chinois battus par les Japonais et expulsés par eux du territoire coréen, la Russie intervient et contrecarre à son profit l'influence japonaise. Ce sont les péripéties dramatiques de ces luttes que je vais retracer.

Le roi actuel, Li-Hsi, est un homme de 46 ans, d'un caractère faible et timoré. Je ne crois pas qu'on doive lui imputer tous les actes de cruauté féroce qui, depuis 34 ans, ont ensanglanté son règne : il a toujours été le jouet des intrigues des partis politiques qui, en Corée comme ailleurs, se disputent la classique (( assiette au beurre ».

La constitution de la famille royale présente

cette anomalie singulière, que le roi est l'oncle cle son père et le fils de son arrière grand-mère. Il n'y a que l'Extrême-Orient pour fournir de telles bizarreries de parenté ! Elles sont dues à la pratique de 1' « adoption » dont nous avons vu déjà au Japon les étranges conséquences (1).

Il y a soixante ans, régnait en Corée le roi Li-Keï dont la femme, la reine Chao, était une personne extrêmement intelligente, h l'esprit très dominateur. L'unique héritier du trône, leur fils Li-Ying, mourut, laissant trois fils : Li-Houan, Li-Ping et Li-Hsia-Ying.

A la mort de Li-Keï, le premier de ses fiîs lui succéda sous la tutelle de sa grand-mère, la reine Chao. Comme il mourut sans laisser d'héritier, son frère, Li-Ping, lui succéda : celui-ci étant mort à son tour sans enfants en 1864, la couronne revenait de droit au troisième petitfils de la reine Chao, Li-Hsia-Ying; mais ce prince avait déjà la réputation (méritée, nous le verrons), d'un homme violent et cruel. La reine Chao, redoutant pour le royaume (et pour elle-même sans doute) l'avènement d'un roi aussi féroce que détesté, déclara adopter pour fils, le jeune Li-Hsi, fils de Li-Hsia-Ying. Elle lui transférait, par cette acte d'adoption, les droits à la couronne, en dépossédant ainsi le redoutable Li-Hsia- Ying qui, par suite de cette singulière mesure, devenait le neveu de son propre fils.

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