‹ Le Japon vraiChapitre 39 sur 58 · Xew-York Herald, n° du \k octobre · texte numérisé non relu

Xew-York Herald, n° du \k octobre

LA GUEUllE DE CIIIAE ET SES SUITES 203

Mioura. — Dans les premiers jours du mois de novembre, les ministres de Russie, de France et d'Allemagne à Tokio, auxquels s'était joint le représentant des Etats-Unis, adressaient au cabinet Ito des représentations énergiques, l'invitant à rechercher les coupables, au premier rang desquels ils signalaient le vicomte Mioura. Le gouvernement japonais faisant la sourde oreille, la Russie débarquait un détachement à Gensan et réunissait dans les eaux de Corée quinze navires de guerre auxquels la division navale française s'apprêtait à se joindre. Le cabinet Ito se résigna : M. Komoura, envoyé par lui avec pleins pouvoirs à Séoul, procéda à l'arrestation de Mioura, de huit officiers et de trente-cinq civils japonais qui furent trans- 3ortés à Hieroshima où ils arrivèrent dans les Dremiers jours du mois de novembre 1895.

L'instruction ouverte contre les prévenus fut onduite dans le plus profond secret. Le janvier 1896, les journaux japonais annonèrent que le vicomte Mioura et ses complices liaient comparaître le 18, devant la a Cour xtraordin.aire » instituée spécialement pour uger cette grave affaire. Le 22 janvier, on pprenait — sans étonnement — que tous les censés étaient acquittés. Les considérants et les onclusions de l'arrêt d'acquittement sont, pourmt, bien extraordinaires !

La Cour déclare que le comte Mioura a préparé

l'émeute des 7-8 octobre 1895 « pour maintenir ^ la dignité et les intérêts du Japon » ; elle reconnaît qu'il a donné l'ordre aux agents de la légation et aux soldats japonais, après avoir forcé l'entrée du Palais, de n'en laisser sortir aucune femme; que deux fonctionnaires de la légation japonaise ayant rassemblé « leurs amis » sont entrés dans le harem peu avant l'heure où le crime fut commis, pour en ressortir un instant après avec leurs épées nues et ensanglantées. — Après avoir complaisamment relaté ces faits, l'arrêt de la Cour déclare que : « la preuve n'est pas sulïîsamment faite pour établir que les accusés ont exécuté le crime euxmêmes, aucun témoin « digne de foi )) ne les ayant reconnus, et prononce leur acquittement.

Au même moment, une haute Cour de justice instituée à Séoul par le Taï-ouen-koun — toujours dictateur — condamnait à mort deux officiers coréens et un ancien ministre de la Justice de la famille des Min, convaincus d'être les vrais assassins de la Reine ; les trois malheureux, parfaitement innocents, étaient exécutés après douze heures de torture.

Ces deux jugements iniques démontrent avec la dernière évidence la connivence du gouvernement japonais avec le féroce Taï-ouenkoun, qui terrorisait encore le Roi Li-Hsi. Ils constituaient un vrai défi aux puissances civilisées, à la Russie surtout* Celle-ci profita très

habilement du sentiment de répulsion et d'horreur que les agissements japonais inspiraient aux Coréens . Dans la nuit du 1 1 février 1896 , une émeute éclatait à Séoul; le premier ministre du Taï-ouen-koun et sept hauts fonctionnaires étaient tués : le dictateur, abandonné des siens, parvenait à s'enfuir et à se réfugier à la légation japonaise. Le Roi Li-IIsi, sur le conseil de ses amis, allait se réfugier à la légation de Russie; un détachement de deux cents marins russes débarquait avec de l'artillerie à Chemoulpo et venait occuper Séoul.

Le Roi Li-Hsi, à l'abri des baïonnettes et des canons russes, constitue un cabinet nettement anti-japonais, fait arrêter les membres survivants du cabinet précédent, qui sont jugés et décapités en un tour de main. Enfin, après une conférence des représentants des puissances, réunis chez le ministre de Russie, le Roi constitue une Cour de justice mixte, comprenant des juges européens, chargée de reviser le procès des assassins de la Reine. Après une assez longue instruction, ce Haut Tribunal, sur le rapport du consul général américain, rendait le 5 avril 1896 un jugement solidement motivé, déclarant :

Que l'organisateur de l'insurrection du 7 octobre 1895 et l'instigateur de l'assassinat de la Reine est le comte Mioura, ministre du Japon;

Que l'assassinat a été commis par les Sôshis japonais, dirigés par des officiers de ce ministre;

^Qiie les juges de la Haute Cour, instituée par le Taï-Ouen-Koun, ont sciemment rendu un arrêt inique ; que les trois prétendus assassins qu'ils ont fait exécuter étaient innocents ;

Enfin, que le décret de dégradation de la î Reine, rendu au lendemain du crime, avait été extorqué au Roi par la violence et les menaces de mort ; qu'il était par conséquent sans valeur.

Ces mesures justes et vengeresses ont marqué la fin de l'influence japonaise en Corée. La Russie, en démasquant les parodies judiciaires organisées par le gouvernement japonais, en réhabilitant la mémoire de la malheureuse Reine, en stigmatisant les vrais assassins, en expulsant le Taï-ouen-Koun, en rendant au Roi la dignité et l'autorité, a joué le beau rôle. L'Angleterre eût pu le jouer : en s'effaçant, comme elle l'a fait, pendant toute la durée de j la crise, elle a porté un coup funeste à son prestige dans tout l'Extrême-Orient.

A partir de ce moment la Russie est devenue toute puissante en Corée. Un emprunt de sept millions, consenti par le gouvernement russe, a permis à la Corée de rembourser les avances intéressées faites par le Japon et de s'affranchir de tout contrôle ; des fonctionnaires russes chargés des départements de la guerre, de la justice et des finances ont été installés à Séoul, la réorganisation de l'armée coréenne a été confiée

à des oflîciers russes ; un décret royal a décidé que les chemins de fer qui seront construits en Corée auront la largeur de voie du trans-sibérien auquel ils sont destinés à être raccordés (1).

A Séoul, à Chemoulpo, et sur plusieurs autres points du royaume, une centaine de Japonais étaient massacrés par les Coréens. A la demande d'une indemnité de 5,000 yens par tête de Japonais tué, formulée par le gouvernement du [ Mikado, le roi Li-Hsi, fort de l'appui de la Russie, répondait par la revendication de un million de vens, a titre de réparation de l'assassinat de la Reine et des fonctionnaires du Palais par les Japonais.

La conduite de la diplomatie russe en Corée a été au-dessus de tout éloge. En prenant en main la défense du droit et de l'humanité dans ce pays ravagé par de sanglantes discordes, elle y a conquis une supériorité absolue ; et ses derniers succès : la cession de Talien-wan et de Port- Arthur par la Chine, en ont été la conséquence logique. Mais ce qui mérite plus encore notre admiration, c'est la modération et l'habileté dont elle a fait preuve à Pégard du Japon.

Le Japon était fini, en Corée. Il ne pouvait y lutter contre l'influence si légitimement acquise par la Russie, ni s'opposer au protectorat effec-

1. La largeur de la voie des chemins de fer russes est de l m. 62 au lieu de 1 m. 'i5, largeur de la voie normale des lignes d'Europe.

tifque celle-ci venait d'y établir. C'est le moment 4 que choisit le gouvernement russe pour offrir spontanément aux Japonais annihilés une part d'influence dans l'administration de la Corée.

Déjà, le 28 mai 1896, un traité avait été signé à Moscou, par le prince Lobanof et le maréchal Yamagata, représentant du Mikado au sacre du Czar ; mais les concessions faites par la Russie ne donnaient guère qu'une satisfaction platonique au gouvernement du Mikado, en déclarant que : « La Corée garde sa pleine liberté d'action dans les questions de politique extérieure et intérieure ». Après comme avant, la Russie y con^-.ervait, en fait, une prépondérance absqlue, maintenant le roi Li-Hsi à la légation russe, et gardant des agents russes à la tête de toutes les administrations.

Tout à coup, un véritable coup de théâtre se produit : on apprend que le gouvernement russe vient de retirer tous ses officiers et fonctionnaires de Séoul, que le roi Li-Hsi, qui est rentré dans son palais, a pris le titre d'Empereur (1) ; et le 10 mai 1898, le Messager officiel de Pétersbourg publie le communiqué suivant :

« Depuis la fin de la guerre sino-japonaise, le gouvernement impérial n'a cessé de mettre tous ses soins à assurer l'indépendance et l'intégrité

1. Dans les idées des Asiatiques, radoption de ce titre équivaut à une proclamation d'indépendance complète du souverain. Lo titre de Roi implique généralement l'idée de vassalité.

de l'Etat coréen. Au début, lorsqu'il s'est agi de poser les bases solides de l'organisation financière et militaire du jeune Etat, il était naturel que celui-ci ne pût se passer d'un soutien étranger. C'est pourquoi, en 1896, le souverain de Corée avait adressé à l'Empereur la demande instante d'envoyer à Séoul des instructeurs et un conseiller financier russe.

)) Grâce h l'assistance que la Russsie lui a donnée en temps utile, la Corée est entrée maintenant dans une voie où elle peut se suffire à elle-même sous le rapport administratif.

)) Cette circonstance a donné à la Russie et au Japon la possibilité de procéder à un échange de vues amical pour déterminer d'une manière claire et précise les relations réciproques des deux Etats, en présence de la situation nouvellement créée dans la péninsule coréenne.

» Les pourparlers en question ont abouti à la conclusion d'un arrangement destiné à compléter le protocole de Moscou, et qui a été signé d'ordre de l'Empereur par le ministre de Russie à Tokio.

» Par stipulation essentielle de cet arrangement, les deux gouvernements confirment définitivement la reconnaissance par eux de la souveraineté etde l'entière indépendance de V Empire coréen, et prennent en même temps l'engagement mutuel de s'abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de ce pays.

» Dans le cas où la Corée aurait besoin de l'assistance d'un des deux Etats contractants, la Russie et le Japon s'engagent à ne prendre aucune mesure concernant la Corée, sans accord préalable entre eux. »

La clause importante du protocole est ainsi conçue :

« Vu le large développement pris par les entreprises commerciales et industrielles du Japon en Corée, ainsi que le nombre considérable des sujets japonais résidant dans ce pays, le gouvernement russe n'entravera point le développement des relations commerciales et industrielles entre le Japon et la Corée/ »

Et le communiqué du journal officiel russe ajoute :

« Cet acte diplomatique témoigne que les deux Etats ont reconnu tout naturellement la nécessité d'assurer réciproquement la tranquillité dans la péninsule voisine, en sauvegardant l'indépendance politique et l'ordre intérieur du jeune Empire coréen.

« A la suite de la conclusion de cet arrangement amical, la Russie se trouve à même de diriger tous ses soins et tous ses efforts vers^ l'accomplissement de la tâche historique et essentiellement pacifique qui lui incombe sur les bords du Grand Océan (1) ».

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