‹ Le Japon vraiChapitre 48 sur 58 · Saturday Review. Février · texte numérisé non relu

Saturday Review. Février

mai 1898.

Revue BrilanniqueA

SITUATION ÉCONOMIQUi: ET IINANCIKHE 240

YLi, SOUS le coup d'une crise grave. Cet emprunt, garanti par le gouvernement, ne serait pas inférieur à 150 millions de yens. — En tout, un milliard de francs à emprunter.

La surgit la grave question du jour : comment, par qui, à quelles conditions se fera cet emprunt d'un milliard ?

Hier encore, si vous aviez parlé à un homme politique du Japon de l'éventualité d'un emprunt contracté en Angleterre ou en France, il vous eût répondu que jamais le Japon ne consentirait à humilier son orgueil national au point de devenir le débiteur des puissances européennes; que, du reste, les ressources du pays étant inépuisables, rien ne serait plus facile que de trouver dans les vieux « bas de laine » du Nippon tout l'argent qui peut lui être nécessaire.

Aujourd'hui, le langage n'est plus le même, et les journaux officieux de Tokio commencent à envisager, sans frémir, la possibilité d'une telle mesure. Ils font remarquer que la Russie, (( puissance demi-asiatique », n'a pas hésité à y recourir, et qu'elle se trouve bien d'avoir emprunté sept milliards à la France. Ils font ressortir encore les ressources trouvées par la Chine pour sa libération : en France d'abord, puis en Angleterre et en Allemagne. Bref, il semble qu'on prépare l'opinion des Japonais à un de ces brusques revirements dont l'histoire

politique du Japon, dans ces dernières années, donne de si fréquents exemples.

Comment l'expliquer? Par ce fait que le plan financier du comte Matsukata a subi un sérieux échec. Il prévoyait pour 1897-98 une émission de 69 millions de yens, et comme on avait pu en trouver assez facilement 18 millions l'année précédente dans le pays, il n'avait pas mis en doute que ses « ressources inépuisables » pourraient suffire encore h couvrir cet emprunt nouveau. — Il n'en est rien : on a pu en placer à peine le tiers, et le reste est offert au-dessous du pair, à 5 0/0, sans trouver.de preneur.

La réalisation d'un grand emprunt en Europe est donc devenu d'une nécessité impérieuse : presque une question de vie ou de mort pour l'avenir financier et industriel du Japon. Et c'est dans Tespoir de le rendre possible, ou au moins plus avantageux, que le dernier Cabinet s'est brusquement décidé à opérer une transformation complète du système monétaire japonais ; l'abandon du vieil étalon d'argent et l'adoption de l'étalon d'or.

Le but évident de cette réforme, que rien ne faisait prévoir, est de permettre au Japon d'offrir aux capitaux européens des valeurs d'Etat remboursables en or, avec des intérêts payables en or, et d'attirer ainsi leur confiance. Le projet de loi, présenté par le comte Matsukata, à la Diète, le P' mars 1897, voté le 11, en une seule séance^,

par la Chambre, ratifié le 23 par la Chambre des Seigneurs, fut sanctionné le 26 par le Mikado et promulgué le 29. La discussion très sommaire à laquelle il donna lieu devant la Diète fit ressortir la profonde ignorance des députés^ dont pas un ne connaissait le premier mot de la question. Dans son discours, le comte Matsukata se renferma dans des allégations vagues ou des considérations sentimentales, se bornant h dire que : « la mesure qu'il proposait était imposée par l'expérience ; que les peuples les plus riches : Angleterre, France, Amérique, possédaient Tétalon d'or ; que seules les nations demi-civilisées, telles que la Chine et l'Inde, ont encore l'étalon d'argent, et qu'en adoptant l'étalon d'or, le Japon allait faire un pas de plus pour se mettre au niveau des grandes puissances ; que cette adoption mettrait fin aux fluctuations de prix des marchandises sur les marchés japonais. » Pas un mot ne fut dit de l'argument essentiel : la nécessité de gagner la confiance des capitaux européens, en vue de l'emprunt nécessaire.

La base du projet, c'est l'adoption, comme unité monétaire, au lieu du yen d'argent, d'un poids d'or pur de 75 centigrammes, équivalant au yen actuel, et à la moitié du yen or, qui n'a plus cours. Le libre monnayage du yen argent a été suspendu à partir du l^*" octobre 1897 ; les 73 millions de yens en argent et les 52 millions

T.E JAPOX VRAI

(le yens en papier qui se trouvaient en circulation au moment de la promulgation de la loi, seront rachetés dans un délai de six ans, au prix d'un yen or pour un yen argent, la parité adoptée étant de 22 onces d'argent pour une once d'or. L'argent ainsi retiré de la circulation lui sera rendu sous forme de monnaie divisionnaire.

Dans cette combinaison, votée sans examen parla Chambre, brille dans tout son éclat l'inexpérience et l'esprit imprévoyant des financiers japonais. Si l'argent conservait sa valeur actuelle pendant six ans, l'opération serait faisable. Mais si cette valeur continue à diminuer, et que par suite, la valeur de l'or augmente, l'opération sera désastreuse pour le trésor japonais. En six ans, de 1891 à 1897, l'or a monté de 28 pour cent ; si la progression est la même de 1897 à 1903 (limite extrême de remboursement des 125 millions de yens argent), le gouvernement japonais se verra contraint de racheter ces 125 millions avec une perte de 28 pour cent : la transaction fera donc perdre 20 millions de yens au trésor ! Cet argument très sérieux n'^, du reste, pas arrêté les promoteurs de la réforme monétaire, qui fut décidée, présentée, votée sans préoccupation du lendemain. La perspective séduisante de l'or de Paris et de Londres affluant dans les caisses du trésor japonais, a suffi pour vaincre toute hésitation.

Mais le commerce n'a pas, jusqu'à présent,

paru apprécier beaucoup l'innovation. La quantité de nunéraire qui existe au Japon est tellement faible, que le,s boutiquiers préfèrent aux pièces d'or l'antique pièce d'argent de 1 yen et ses pièces divisionnaires : si vous leur présentez en paiement une pièce d'or de 10 ou 20 yens, ils ne consentent à la prendre que moyennant un escompte de 25 ou 50 centimes. L'argent fait prime !

D'ailleurs, les personnes au courant de la Situation financière vraie du Japon estiment qu'il e pourra pas maintenir sa monnaie d'or : parce u'il importe beaucoup plus qu'il n'exporte ; arèe que la soie du Japon est sérieusement menacée par les soies de France et d'Italie, pays qui ont réalisé depuis quelques années de très grands progrès en sériciculture : parce que les commandes énormes de navires et de matériel de guerre que le gouvernement japonais ne cesse de faire en Angleterre et en Allemagne nécessitent des paiements qui, une fois le dernier terme de l'indemnité chinoise absorbé, draineront le peu d'or qui reste dans le pays. La mesure inspirée par le comte Matsukata irait donc droit à rencontre des espérances de son promoteur ?. . . Que va faire la France le jour où le gouvernement japonais viendra lui demander de participer à son emprunt ? 11 est à souhaiter qu'elle ait la sagesse de décliner l'ofïVe. Elle n'a aucun intérêt à tirer le Japon des embarras financiers

OÙ l'ont entraîné ses prétentions inconsidérées à devenir du jour au lendemain l'égal des plus grandes puissances. Bien plus, nos intérêts en Extrême-Orient et même en Europe, si intimement liés aujourd'hui à ceux de la Russie, nous commandent de ne rien faire pour fortifier une nation qui peut devenir un jour l'antagoniste de notre alliée.

C'est le moment aussi de nous rappeler que les Japonais ont eu la naïve impudence d'employer, sous nos yeux, les 500 millions de l'emprunt chinois souscrit par l'épargne française, à des commandes aux Anglais, aux Allemands, aux Américains, sans en réserver la moindre parcelle à notre industrie. Nous ne commettrons pas la folie de continuer k alimenter ainsi, de nos capitaux, les industries de nos rivaux.

Il est vrai que, lorsqu'il s'agit de placer son argent, le rentier ne se laisse guère entraîner par des questions de sentiment et met en pratique le vieux dicton : « les affaires sont les affaires ». Mais précisément, quoi qu'en puissent dire quelques panégyristes intéressés, prêter de l'argent au Japon en ce moment serait une opération aléatoire et hasardeuse. Sa situation financière est franchement mauvaise, son avenir très incertain, et la prétention des Japonais, de repousser toute immixtion dès prêteurs dans la gestion de leurs affaires, n'est pas faite pour rétablir la confiance ébranlée.

Le nouveau traité que nous avons eu la faiblesse ou l'aveuglement de leur consentir va créer au Japon une situation privilégiée, qu'il ne manquera pas de mettre à profit pour venir nous concurrencer sur nos propres marchés. Rétablir avec notre argent son crédit compromis, l'aider ainsi à imprimer un essor nouveau à son industrie et à son commerce, ce serait vraiment payer des verges pour nous battre.

' J'ai parlé des traités. Il n'est plus temps de les discuter, puisque nos hommes d'Etat ont jugé opportun de les ratifier, nous liant ainsi les mains pour douze ans avec le Japon. Pourtant il n'est pas inutile d'en signaler les points les plus importants et d'en examiner les conséquences probables : c'est sous leur régime que vont vivre dorénavant nos nationaux, et que nos commerçants traiteront leurs affaires.

Depuis vingt ans le gouvernement mikadonal s'efforçait d'obtenir de l'Europe et des Etats- Unis la modification des traités conclus de 1858 à 1866 sous la pression des événements que j'ai rappelés. Indépendamment des clauses intéressant le commerce japonais^ cette révision avait pour principal objectif de supprimer la juridiction consulaire des puissances, blessante pour l'amour-propre national des Japonais, et de soumettre tous les Européens à la juridiction des tribunaux indigènes.

Les Etats occidentaux finirent par accéder à

ses sollicitations de plus en plus pressantes, et le 25 janvier 1882, s'ouvrait à Tokio une conférence entre les représentants des puissances et ceux du Mikado. On y discuta les bases des modifications à apporter aux traités de 1858 et 1866 ; ouverture de tous les ports et de l'intérieur du Japon aux étrangers; liberté et protection de tous les cultes ; abolition de la juridiction consulaire lorsque les Codes japonais auraient été modifiés suivant les bases du droit européen. Dès que ces résolutions furent connues, une agitation populaire des plus violentes se hiani-, festa dans tout le pays. Le cri de : « mort aux étrangers! » retentit; en même temps survenaient l'assassinat du ministre Mori, les attentats contre Itagaki et Okuma, accusés les uns et les autres de trahir les intérêts de la Patrie.

Au mois de juillet 1887, après cinq ans de discussions et d'études, au moment où allait être signé un protocole qui, tout en attribuant aux Japonais de sérieux avantages, sauvegardait dans une juste mesure les intérêts des puissances, le comte Inouyé, ministre des afïixires étrangères, déclarait que le gouvernement, se sentant impuissant à remonter le courant d'opinion nettement hostile à la conclusion de nouveaux traités, ajournait à une époque indéterminée la reprise des négociations.

Ce ne fut que dix-huit mois plus tard, au commencement de 1889, que le gouvernement japo-

K. nais les reprit. Mais, renonçant à discuter en r assemblée plénière, il aborda la question auprès de chacun des ministres européens pris isolément. Ceux-ci eurent le grand tort d'accepter cette procédure qui, en les divisant, les affaiblissait. — Avec une grande habileté, les Japonais surent mettre à profit les rivalités, les compétitions d'intérêt qui existaient entre les représentants des puissances occidentales, et arrivèrent à conclure des traités avec les Etats- Unis,' l'Allemagne et la Russie. En échange de certaines concessions spéciales à chacune de ces puissances,ils avaient obtenu d'ellesl'abandon des plus importantes prérogatives dont jouissaient leurs nationaux, désormais soumis au régime du droit commun : c'est tout ce qu'ils désiraient. A partir de ce moment le gouvernement mikaonal a eu facilement bon marché des résistances es autres nations, arrachant à chacune, suivant es circonstances, des avantages plus ou moins marqués. La France, il faut lui rendre cette justice, a prolongé la résistance aussi loin que possible ; mais restée seule, elle a dû finir par céder : un traité signé le 4 août 1896 par M. Hanotaux a été approuvé sans modification par le Parlement sur le rapport de M. Flourens, et les ratifications définitives ont été échangées le 22 mars dernier h Tokio. Comme je l'ai dit, nous voilà donc engagés pour douze ans. — C'est un véritable échec diplomatique,

dont la France, il est vrai, ne sera pas seule à souffrir, mais qui n'en aura pas moins pour nos nationaux et pour notre commerce des conséquences malheureuses. Les Japonais en sont fiers, et ils ont raison.

Je ne sache pas que jamais traité entre deux puissances ait stipulé d'aussi choquantes inégalités. — Tandis que tout Japonais résidant en France jouit des droits les plus étendus, et en première ligne du droit de devenir propriétaire, le traité nouveau stipule expressément que les Français ne peuvent acquérir aucun imineuble au Japon. L'exposé des motifs du gouvernement français à l'appui du projet de traité soumis au Parlement déclare, non sans embarras, que : « l'accession des étrangers à la propriété foncière est nettemeat contraire aux. traditions du Pays », et que « le gouvernement. français s'est heurté à cet égard, comme les autres Etats, à une résistance absolue ». Cet aveu n'est-il pas quelque peu humiliant? — L'exposé ajoute, il est vrai, que : c( le gouvernement mikadonal se propose d'accorder plus tard aux étrangers, par voie législative, le droit d'acquérir des immeubles ». Mais alors^ les ce traditions du Pays » ne s'y opposent donc pas ?

Si le principe de la juridiction consulaire ne pouvait pas être maintenu dans sa plénitude, au moins eût-il fallu réserver à nos nationaux quel-

ques garanties, afin de ne pas les laisser à la discrétion complète des tribunaux japonais. Ils avaient formulé comme minimum de leurs revendications l'introduction de quatre magistrats, européens dans le Daï-Shi-nin (1) ; cette motion, d'abord accueillie par le gouvernement mikadônal, fut repoussée par lui lorsqu'il se vit maître de la situation grîice au manque d'entente et à la division des puissances. Le rapporteur du projet de traité à la Chambre dit, il est vrai, a que les nouveaux Codes japonais sont promulgués ; que leurs dispositions sont empruntées aux lois européennes les plus récentes et les plus perfectionnées ; que l'ardeur et la persévérance apportées par le gouvernement mikadonal à poursuivre dans tous ses détails l'assimilation progressive du Japon aux puissances occidentales est une garantie, aussi forte qu'aucune autre, qu'elles seront appliquées dans le même esprit, et que la jurisprudence des tribunaux japonais se calquera sur celles des tribunaux européens (2) ». Ce sont de pures hypothèses, déjà contredites par beaucoup de faits. J'ai dit (3) comment les tribunaux japonais appliquent la législation nouvelle, et combien est marquée leur tendance à l'adapter à l'ancien droit coutumier du Japon. Il suffit de voir à quelles difficultés, à quelles

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