‹ Le Japon vraiChapitre 5 sur 58 · LE JAPON AVANT L ERE MODERNE · texte numérisé non relu

LE JAPON AVANT L ERE MODERNE

Rapidité de la transformation politique et sociale du Japon. — Ancien régime : origine divine du Mikado. Féodalité. — Institution du Shogunat. — Luttes religieuses. Les réformateurs : Ycyasu et Yemitzu. — Les chrétiens sont exterminés et les étrangers bannis. — Organisation de la féodalité : Daïmios, Hattamotos, Samouraïs etRonines, — Deux siècles de calme. — Premières tentatives de pénétration des étrangers (1853). — Résistance des Japonais; attentats répétés contre les Européens. — Actions militaires des escadres. — Les clans de Satzuma et de Nagato préparent, à leur profit, l'abolition du Shogunat et la restauration de l'autorité unique du Mikado. — La révolution de 1868. Suppression des Daïmios et des Samouraïs,. — Protestations. Assassinats d'Omura, d'Iwakura. Soulèvement des Samouraïs du Sud. Mort héroïque de Saïgo. — Assassinat d'Okubo. — Violentes dissensions intérieures ; attentat contre Itagaki ; Okuma dynamité. — Le Mikado contraiîit d'octroyer la Constitution de 1889. Conséquences probables de son application.

Pendant plus de deux mille ans, le Japon a été un pays absolument fermé, réfractaire à toute idée occidentale. Soudain, et à la suite d'une crise intérieure relativement bénigne, son état politique subit une modification radicale : d'une forme de gouvernement constituée par un des-

IDL'CTION

potisme théocratique superposé à une oligarchie, guerrière, il passe à une formation démocratique régie par une monarchie constitutionnelte ayani quelque prétention à ressembler à la monarchie ' anglaise. Et, comme conséquence de cette transformation, les Européens, traités jusqu'en 1867 en ennemis, sont appelés à apporter au vieux Nippon les éléments de la civilisation la plus avancée.

Il a fallu plusieurs siècles aux Français pour s'affranchir du régime féodal : quelques mois ont sulïi aux Japonais. Nous avons fait une révolution sanglante, et, pendant vingt-cinq ans, bouleversé l'Europe pour faire triompher la notion, chimérique d'ailleurs, de l'égalité des hommes : les Japonais ont, presque sans secousse, transformé leur état social en prenant pour base cette fiction. Certains symptômes semblent du reste indiquer que le Japon ne tardera pas, comme l'Europe et l'Amérique, à subir les bouleversements sociaux que doit engendrer le développement de l'idée égalitaire : principalement le socialisme, dont les peuples d'Occident sentent déjà les atteintes.

C'est là un phénomène sans exemple dans l'histoire des peuples. — Les enseignements de cette histoire nous ont toujours montré qu'un peuple ne se dépouille pas en un jour des senti-

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ments et du caractère que lui ont inculqué de nombreuses générations d'ancêtres; que ses institutions politiques découlent de l'ame même de sa race et en manifestent la puissance souveraine; que ce n'est pas avec des Constitutions ou des lois improvisées qu'on peut modifier cette âme. L'exemple du Japon semblerait infirmer ces principes : est-il concluant?

Sans prétendre résoudre ce problème, je veux m'efForcer d'apporter quelques éléments à sa solution. — Ce n'est pas toutefois vers un but purement théorique que cette étude sera dirigée; elle a surtout pour objet d'examiner si la transformation politique et sociale du Japon est profonde ou superficielle, si ses effets pourront être stables; d'en déduire les conséquences au point de vue de Taction qu'elle peut exercer sur l'avenir de l'Europe. Mais, ainsi que je l'ai dit, il est indispensable, pour l'entreprendre avec fruit, de jeter un rapide coup d'œil sur le passé historique du Nippon.

Le premier souverain dont la tradition japonaise fasse mention est Jimmu-Teno, descendant d'Amaterasu, déesse du Soleil. Il mourut en l'an 585 avant Jésus-Christ. Le Mikado, dit la légende, est son descendant direct.

Le Mikado est donc, aux yeux de tout bon

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Japonais, d'origine divine. Aussi son autorité a-t-elle traversé, intacte, toutes les crises politiques et militaires qui, pendant vingt-cinq siècles, ont ensanglanté le Nippon, divisé entre quelques centaines de Daïmios, seigneurs féodaux propriétaires du sol, exerçant sur le peuple le pouvoir le plus absolu. Leur ambition turbulente était si difficile a contenir que les Mikados, vrais roi fainéants, jugèrent indispensable à leur repos de créer dès les premiers siècles de notre ère la fonction du Shog-unat. Le Shosfun était une sorte de Maire du Palais chargé d'administrer l'Empire et de contenir les Daïmios batailleurs. La situation ne tarda pas à se compliquer de querelles religieuses. Au VP siècle, les Coréens avaient introduit le Bouddhisme au Japon. Les prêtres bouddhistes y avaient conquis une grande autorité et amassé d'énormes richesses, lorsque les Portugais, au commencement du XVP siècle, y apportèrent la doctrine chrétienne. L'arrivée de François Xavier, débarquant en 1549 dans l'ile de Kiusiu avec plusieurs . missionnaires, marque l'essor de la religion nouvelle. Celle-ci, au commencement du XVIP siècle, comptait déjà plus de cinq cent mille prosélytes, parmi lesquels plusieurs princes de la cour, et deux cents églises, dont une cathédrale s'élevant à Kioto, sous les veux même du Mikado.

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Les discordes engendrées par la lutte de ces influences religieuses provoquèrent de sanglantes répressions. Au milieu du XVP siècle, Nabunaga, sorte de dictateur militaire qui — sous prétexte de ce ramener le calme dans l'amc troublée du Mikado » — s'était substitué au Shogun devenu impuissant, détruisait les principaux monastères bouddhistes et envoyait comme trophée au fils du Soleil les nez et les oreilles coupés à Osoka à plus de vingt mille Bonzes.. A ce moment, l'influence chrétienne semblait dominer, et en 1586, son successeur Taïco-Sama, pour donner un aliment h l'ardeur guerrière des Daïmios et de leurs hommes d'armes confiait, à son lieutenant favori, le prince chrétien Konishi, la mission de conduire en Corée une armée de trois cent mille Japonais. En moins de deux i ans, Konishi avait conquis tout le territoire ^ coréen; et lorsqu'il eut détruit dans une dernière bataille ce qui restait de l'armée coréenne, il envoyait à Kioto, avec les riches dépouilles enlevées aux vaincus, un monstrueux chargement d'oreilles coupées qui, entassées sur une des places publiques de la capitale mikadonale, sont recouvertes du monument de Mimi- Dzdku (1) qu'on y montre encore.

Au printemps de l'année 1600, Taïco-Sama 1. Littéralement : « amas d'oreilles »*

INTRODUCTION

mourait, désignant son jeune lils Hiedoshy comme son héritier à ses grands Daïmios. Mais son beau-frère Yeyasu, chef du clan des Togukawa, s'emparait du pouvoir, battait les troupes des Daïmios restés fidèles à Hiedoshy et faisait défiler son armée victorieuse devant une pyra- , mide de quarante mille têtes coupées à ses adversaires. J'ai vu le monument, encore vénéré, qui consacre le souvenir de ce fait barbare : un mur de granit surmontant le tertre en gazon sous lequel ces quarante mille tètes furent enterrées (1). Les généraux de l'armée vaincue étaient tous chrétiens ; Hiedoshy lui-même avait embrassé la religion catholique. Yeyasu engloba dans sa vengeance tous les coreligionnaires de ses ennemis et résolut l'extermination des chrétiens comme Nabunaga avait décrété celle des sectaires de Bouddha.

On a raconté que Yeyasu fut aussi amené à cette décision par le fait suivant: Un pilote espagnol, dont le navire avait fait naufrage dans la mer intérieure, avait pu se sauver à la nage et aborder sur la plage d'Osaka. Conduit à Kioto et interrogé par un ministre de Yeyasu, proclamé Shogun, il déclare qu'il est sujet du

1. Ce iiioinimcnt s'élève à lentrée du village de Sekigahara (côté de Kioto), près d'un temple shintoïste consacré au Dieu de la guerre. 11 porte encore le nom de Koubi- Dzuku (amas de têtes).

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roi d'Espagne, le plus puissant monarque de la terre. — «Comment ton souverain a-t-il pu s'emparer de tant de contrées du monde? » lui demande le ministre. — a Par la religion et par les armes : nos prêtres préparent les voies en convertissant les peuples au christianisme ; c'est ensuite un jeu pour nous de les soumettre à l'Espagne (1). » Cette réponse imprudente entraîna l'extermination de tous les chrétiens du Japon.

En 1603 fut promulguée la Constitution qui pendant deux cent soixante-cinq ans a régi le pays: le Mikado reste le souverain inviolable, entouré du respect de tous, mais sans aucun pouvoir temporel. Le Shogun, auquel tous les pouvoirs sont délégués, dispose des finances, commande aux armées, est le maître absolu des Daïmios. Le Shogunat devient héréditaire dans la famille des Togukawas.

Trente ans plus tard, cette Constitution est complétée par le petit-fils de Yeyasu, le célèbre Yemitzu : il établit le siège du gouvernement shogunal à Yedo (2), loin de la cour du Mikado ; il délimite le pouvoir des Daïmios, fixant l'éten-

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