LA QUESTION SOCIALE
Condition de l'ouvrier japonais. — Population agricole, sa densité, ses ressources. — Sort misérable des paysans. — Les ouvriprs d'industrie ; l'industrie japonaise manque de bras. Un singulier mode de recrutement. — La hausse des salaires : date probable de l'égalisation des salaires des ouvriers japonais et français. — Nouvel exemple des dangereuses conséquences du traité franco-japonais.
Le socialisme. — Motifs de son avènement facile au Japon. — Exemples de l'état d'anarchie des espfits. — Exemples de grèves : la dernière grève des mécaniciens des chemins de fer. — Les corporations ouvrières du Japon offrent un terrain de culture favorable au socialisme. — Organisation du parti socialiste japonais. — Enseignements que nous pouvons tirer de l'application des doctrines socialistes au Japon.
Après le a péril jaune » militaire, le « péril jaune » industriel. Nous connaissons maintenant la situation économique et financière du Japon : nous n'avons plus qu'à nous rendre compte de sa situation sociale pour posséder tous les éléments de la question.
Le Japon est un pays essentiellement agricole; sur 42 millions d'habitants, 34 millions habitent les campagnes et vivent des produits de la terre.
OU de pêche : c'est une proportion de plus de 80 pour cent.
Cette population agricole est d'une densité dont peu de pays nous donnent l'exemple, même en Europe. L'île centrale de Nippon contient 141 habitants par kilomètre carré ; celle de Kiiisiu, 146,5; celle de Shikoku, 162. — Je rappelle que l'Angleterre n'en contient que 126, l'Allemagne 96,1a France 72. — La Belgique seule dépasse le Japon avec 218 habitants par kilomètre carré, mais il s'agit d'une population presque exclusivement industrielle.
Tout le sol utilisable au Japon est en culture : la surface cultivée est de 5.080.000 chô (1) et on conçoit qu'il faille des rendements agricoles très intensifs pour nourrir 42 millions d'habitants avec le produit de 5 millions d'hectares.
Le Japon atteint à peu près ce résultat. Le paysan japonais obtient jusqu'à 16 kokous (30 hectolitres) de riz à l'hectare. Le rendement moyen est de 14 kokous (25 hectolitres) ; pour l'orge il est de 23 hectolitres ; pour le seigle, 19 hectolitres ; pour le froment, de 16 hectolitres.
Sur ces cinq millions d'hectares cultivés vivent 5.548.000 familles de paysans, ce qui fait moins d'un hectare par famille ! L'impôt foncier est de 10 yens (25 francs) par hectare de rizières, et de 3 yens (7 fr. 50) pour les autres cultures.
1. Le chô équivaut à 00 ares 17 centiares : sensiblement lin hectare.
C'est déjà considérable si on considère que le kokoude riz vaut en moyenne 22 francs (1) et que les frais de culture absorbent au moins la moitié du revenu : l'impôt foncier seul représente donc environ 15 pour cent du produit net de la terre.
On voit combien le sort du paysan japonais est misérable. Il faut que la famille (en moyenne six personnes) vive sur un hectare de terrain, dont le rendement brut est de 250 francs. Encore faut-il faire la part des années mauvaises, des cyclones, des tremblements de terre si fréquents. Aussi le paysan ne peut-il même pas consommer du riz, qu'il lui faut vendre, pour se nourrir de millet écrasé. — Le jour où il sera assez éclairé pour pouvoir se rendre compte de l'infériorité de sa condition, et la comparer à celle des classes supérieures, il n'y aura rien de surprenant à ce que, ses instincts de combativité se réveillant, le Japon soit en proie à une véritable Jacquerie.
La situation des ouvriers d'industrie semble meilleure, en raison de la hausse des salaires qu'a provoqué le développement trop rapide des usines et fabriques, ainsi que des travaux
1. Dans une correspondance récemment adressée au Journal des Débats (20 janvier 1898). M. Pierre Leroy-Beaulieu dit que le kokou de riz vaut actuellement 14 yens (35 francs) à Tokio, alors qu'il ne valait que 8 yens 03 (21 fr. (iO) en 1895. — Il est à supposer que cette augmentation de 63 pour cent est accidentelle. C'est néanmoins un fait bien suggestif : que dirait-on si, en France, le blé augmentait dans cette proportion ?
publics. — Si, au Japon, l'agriculture ne manque pas de bras, l'industrie est loin d'être aussi bien partagée : la classe ouvrière ne s'y est pas accrue dans la proportion des besoins nouveaux, d'où une pénurie parfois très préjudiciable à la marche des usines. Il a fallu s'adresser aux habitants des campagnes, chez qui se recrutent surtout les ouvrières. Celles-ci sont des filles de cultivateurs, que les manufacturiers embauchent en leur promettant de les loger et de les nourrir moyennai^t une faible retenue sur leur salaire. Cette retenue avait été fixée au début, à 6 sens (15 centimes) par jour. Aujourd'hui que le prix de toutes choses a considérablement renchéri, cette pension revient au moins à 10 sens (25 centimes). Mais les usines ont dû maintenir le tarif primitivement fixé, de crainte qu'une augmentation de 10 centimes sur le prélèvement opéré sur le salaire, entraînât le départ de la plupart de ces ouvrières.
Toutefois ce mode de recrutement ne suffit pas toujours aux nécessités de la main d'œuvre des filatures et des ateliers de tissage, et il faut recourir à d'autres moyens. J'ai vu employer à Kobé, au commencement de 1896, un procédé bien original : Une grande filature, à court d'ouvrières, imagina d'instituer des raccoleurs qui allaient attendre celles-ci à la sortie des autres usines, leur promettant des salaires plus élevés. Si elles hésitaient, on les emmenait
souvent de force. Les raccoleurs recevaient une prime de 25 à 40 yens pour chaque ouvrière amenée à l'usine.
Pour arrêter cette émigration, les filatures auxquelles on enlevait ainsi leur personnel organisèrent des escouades de Soshis qui arrêtaient au passage les convois de mousmés escortées par leurs recruteurs. De là, des bagarres sérieuses, suivies de mort d'homme. La police dut intervenir pour assurer la « liberté du travail ». Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que les ouvrières qu'on s^arrachait ainsi semblaient n'avoir aucune volonté, et se laissaient traiter comme de simples paquets. Une fois arrivées à l'usine, elles étaient parquées et gardées à vue.
Ceux de nos économistes qui ont voulu faire ressortir l'imminence et la gravité du danger que l'entrée en lice du Japon dans la production industrielle va faire courir à l'Europe, se sont basés sur l'extrême modicité des salaires de l'ouvrier japonais. Ils ont affirmé que celui-ci peut encore vivre avec 15 ou 20 centimes par jour : c'était vrai il y a dix ans ; aujourd'hui les choses ont bien changé. Si l'ouvrier japonais, qui ne mange jamais de viande, se contente encore de riz, d'un peu de poisson arrosé de soyou (sauce noirâtre très épicée), et de patates ou d'autres légumes très bon marché ; si son bain quotidien
(qui lui est presque aussi nécessaire que sa nourriture) ne lui coûte qu'un sen (deux centimes et demi), y compris la poudre de riz pour se sécher ; en revanche, il a contracté l'habitude de boire du saké, qui coûte cher depuis qu'on l'a surchargé de droits. Puis l'augmentation des impôts, surtout depuis 1896, a produit un renchérissement de 25 à 30 pour cent de toutes les choses nécessaires à la vie. Aussi les salaires ne cessent-ils de s'élever*
En 1889, le prix moyen de la journée dans les filatures était de 35 centimes pour les hommes et de 23 centimes pour les femmes ; en 1892, de 64 et 43 centimes ; il atteint aujourd'hui 78 et 55 centimes. Sur les chantiers de travaux, les terrassiers gagnent 1 fr. 20 à 1 fr. 45 : les ouvriers d'état sont payés jusqu'à 2 fr. 25. Tous ces chiffres se rapportent à la journée de douze heures.
C'est encore bien peu si on les compare aux prix des journées des ouvriers européens. En France, d'après les dernières statistiques publiées par la direction de V Office du Travail^ le salaire moyen dans les filatures est de 3 fr. 39 pour les hommes et de 2 fr. 16 pour les femmes; dans les ateliers de tissage, de 3 fr. 06 et de 2 fr. 36. La proportion des salaires japonais aux salaires français est donc de 1 à 4, et même en admettant (ce qui ne me paraît pas démontré) que l'ouvrier de la filature ou du tissage produise dans le
même temps moins de travail au Japon qu'en France, la différence n'en resterait pas moins considérable h l'avantage de la main d'œuvre japonaise.
Si les salaires des ouvriers japonais continuent à s*accroître dans la même proportion que de 1889 à 1897, il leur faudra quinze ans pour atteindre la valeur des salaires des ouvriers français, en admettant (ce qui paraît vraisembable), que ceux-ci n'augmentent pas sensiblement pendant cette période. C'est là qu'est le vrai danger pour nos industries de filature et de tissage et nos efforts devraient tendre à le conjurer. A ce point de vue, il est infiniment regrettable que la durée du traité de commerce franco-japonais coïncide précisément avec cette période dangereuse : c'est précisément pendant les douze annéesquedurera ce traité que nosindustries auront vraiment à redouter le «péril jaune ».
Cependant ces prévisions peuvent encore être déroutées par les conséquences d'un fait qui, chez un peuple fanatique et déséquilibré, peut jeter un grand désarroi : l'avènement de la question sociale au Japon.
Le socialisme est le plus grave des dangers qui menacent les peuples occidentaux, et c'est par lui que les nations qui n'auront pas, comme les Anglo-Saxons, un sentiment d'individualisme assez développé et des croyances assez
stables pour se soustraire à son action destructrice, risquent de périr.
Le peuple japonais, qui a passé sans transition du despotisme théocratique au régime démocratique, et qui n'a pas cessé depuis trente ans de chercher à s'assimiler tous les éléments — bons ou mauvais — de notre civilisation, est-il en état de s'en préserver ? Je ne le crois pas, pour deux raisons.
Les hommes d'Etat qui ont créé la situation politique et sociale actuelle du Japon ne pouvaient, malgré toute leur habileté, transformer l'Ame japonaise au point de l'affranchir des préjugés héréditaires qu'un long passé lui a pour ainsi dire incorporés. Pendant vingt siècles, les Japonais ont vécu sous le plus oppressif des régimes, aussi bien pour le caractère que pour l'intelligence : admettre qu'après avoir supporté si longtemps l'absolutisme de l'Etat, ils peuvent s'acclimater tout à coup au régime des lois les plus libérales, c'est méconnaître la première des règles qui régissent la marche de l'humanité : celle de l'hérédité. Leur génie d'imitation les a poussés à s'affubler d'une constitution calquée sur les nôtres, mais toute l'habileté de leurs hommes politiques s'applique à trouver des expédients pour la violer. Peut-on supposer que, trouvant sur leur chemin le socialisme, c'est-àdire l'expression la plus concrète de l'absolutisme de l'Etat, les Japonais ne seront pas
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enclins à s'y soumettre ? En s'y refusant, ils renieraient toutes les traditions qui ont constitué le fond de leur caractère.
La seconde raison est que, comme les maladies pour le corps humain, le socialisme menace de préférence les nations qui portent déjà en elles des germes de faiblesse. Telle est la nation japonaise qui, sous des dehors vigoureux et brillants, dévoile aux observateurs attentifs l)ien des misères et des plaies sociales. Elle a abdiqué toute croyance, perdu tout sentiment de hiérarchie, et la satisfaction de besoins matériels, toujours croissants, tend à y devenir l'unique idéal : de là un état d'esprit anarchique qui l'affaiblit et rend le Japon tout à fait mûr pour le socialisme.
Les événements semblent déjà justifier ces prévisions ; presque chaque jour se manifestent des symptômes de plus en plus graves de cet état d'anarchie. Au mois de juillet 1897, la Bourse au riz de Tokio était envahie par une bande de Sôshis qui menaçaient d^ mort les marchands, si le prix de la balle dépassait 13 yens. Le mois suivant, la populace, conduite par quelques meneurs, y mettait à sac un magasin de tabac dont le gérant était accusé de n'avoir pas distribué des primes promises à ses acheteurs, et sa maison, — au beau milieu de la capitale — était démolie par ces furieux, sous les yeux de la police impuissante ou complice.
276 LE JAPON VHAI
Presque en même temps, à Njigata, une foule guidée par les principaux habitants de la ville s'emparait des bureaux de la Compagnie du chemin de fer, maltraitait les ingénieurs et les menaçait de mort s'ils ne consentaient pas à changer l'emplacement de la gare, qui ne convenait pas à la population. Au mois de septem-, bre, trois cents ouvriers travaillaient à abattre des arbres dans une forêt voisine de la ville d'Eida ; mécontents de l'élévation du prix du riz que leur réclamait le propriétaire d'un moulin chez lequel ils s'approvisionnaient, ils prenaient ce moulin d'assaut et le démolissaient de fond en comble ; la gendarmerie et la police ne parvinrent à disperser les émeutiers qu'après en avoir tué ou blessé une vingtaine.
Je pourrais multiplier ces exemples : à chaque instant les journaux japonais en relatent avec complaisance,. Ils montrent combien l'état des esprits est inquiétant pour le repos et la sécurité du corps social.
Mais le symptôme le plus caractéristique, c'est la fréquence et l'intensité croissantes des grèves. En 1895, de timides tentatives, organisées par di-l vers corps d'état, avaient presque toujours été couronnées de succès, les patrons, à court de maind'œuvre, ayant dû céder aux premières menaces. 1 Aujourd'hui les grèves s'organisent couramment: et la violence et les voies de fait sont les arguments! les plus familiers aux grévistes japonais.
) Au mois de juin 1897, les mineurs de Nagasaki se mettaient en grève, réclamant une augmentation considérable de salaire : ils assommaient le directeur de la mine et deux agents de police. Au mois d'août, les ouvriers du service du matériel à la gare de Kobé exigeaient une surpaye; la Compagnie du chemin, de (er la refusant, ils remplissaient de pétrole les boites à graisse des wagons, menaçant d'y mettre le feu et d'incendier les trains. Nous venons d'apprendre que les mécaniciens de la Compagnie des chemins de \ fer japonais se sont mis en grève le 25 février dernier. Après quinze jours de résistance, la Compagnie, dont le trafic était gravement compromis, a dû céder sur toute la ligne. Cette circonstance nous a révélé que l'association syndicale & des mécaniciens japonais, fondée il y a un an ^ à peine, est aujourd'hui très fortementorganisée; la victoire qu'elle vient de remporter ne peut qu'augmenter ses prétentions et lui donner une importance redoutable.
L'organisation des grèves ouvrières au Japon est considérablement facilitée par Texistence des corporations qui y ont existé de tout temps, et qui offrent aujourd'hui aux agitateurs des centres d'action et des ressources toutes prêtes. Le nombre de ces corporations est prodigieux : dans chaqueville de quelque importance, chaque corps de métier constitue une association autonome. L^esprit de clan qui domine chez le Japo-
nais s'y retrouve avec ses inconvénients et ses abus, parfois aussi avec des conséquences bizarres: ainsi les voleurs eux-mêmes sont organisés en corporation dans chaque grande ville, et il est interdit à tout membre d'une de ces honorables associations d'aller « travailler » dans * une ville voisine, à moins d'entente préalable sanctionnée par le paiement d'un droit. — S'il enfreint la règle, il est immédiatement dénoncé à la police par ses collègues. — Ces innom. brables corporations, reliées et syndiquées entre elles pour des revendications communes, peuvent constituer une organisation très puissante, et offrent un terrain de culture tout préparé à l'éclosion du socialisme.
Or, ce travail d'organisation latent serait en voie de réalisation s'il faut en croire les renseignements les plus récents. Pourchassés par la police japonaise, les créateurs de l'agitation socialiste auraient établi il y a un an leur base d'opération dans un pays libre : à San-Francisco. Làs'est créée l'association dite du : «parti socialiste japonais d'Amérique )), dont le but est de s'inspirer des doctrines occidentales pour les faire rayonner ensuite sur toutes les associations ouvrières du Japon. Cette association publie un journal et édite de temps à autre des brochures qui, soigneusement proscrites par le gouvernement japonais, n'en pénètrent pas moins dans tout le Japon et y sont lues avec
avidité dans toutes les classes. En outre, elle y envoie des émissaires chargés d'y porter la bonne parole : Nagasaki, Kobé, Osaka sont déjà des centres d'organisation socialiste.
Tout cela niontie que les Japonais, en empruntant à la vieille Europe les éléments de sa civilisation, et en cherchant à en extraire ce qui peut î^e plus facilement s'adapter au caractère de leur 'ace, n'ont pas toujours la main heureuse: le •socialisme paraît devoir être un des éléments [u'ils s'assimileront le plus facilement. — Lors- [u'on est menacé soi-même d'une maladie, ce l'est pas un soulagement que d'en voir les autres itteints. Gardons-nous donc de nous réjouir de ^oir le Japon exposé, comme nous, à subir la 'edoutable phase du socialisme qui, s'il triomphait, ramènerait la civilisation à des formes l'évolution tout à fait inférieures. Mais oblervons avec soin, pour en faire notre profit, tes phénomènes qui vont s'y produire, très prochainement, sans doute ; car nous savons maintenant avec quelle rapidité, ces transformations économiques et sociales peuvent s'opérer au ^Japon.
L'histoire de la nation japonaise clans ces quarante dernières années nous montre que l'intrusion violente des Européens l'aplacée dans l'alternative: ou de demeurer une nation inférieure, à la merci de toutes les compétitions et de tous les appétits (telle la Chine aujourd'hui), ou de devenir rapidement l'égale, en forces et en richesses, de ces nations occidentales dont elle a si longtemps envisagé avec mépris la formation sociale, les idées religieuses ou les conceptions philosophiques.
Les Japonais ont très crânement fait choix de
la seconde solution, déployant pour la réaliser
beaucoup de ténacité, y consacrant leur esprit
^ investigateur et leur grande facilité d'assimila-
i tion. Mais ils ont montré en même temps
V l'absence de toute faculté de raisonnement
'^ méthodique, le manque absolu de précision et
de logique qui sont un des caractères de l'âme
japonaise.
S'ils ont pris beaucoup de bonnes choses
similahles dans notre civilisation, ils n'ont su
liscerner, pour les éviter, ni les institutions
incompatibles avec leurs mœurs et avec leur nature psychologique, ni les utopies condamnées par les résultats funestes qu'elles enofendrent chez les Occidentaux eux-mêmes. C'est ainsi qu'ils ont cru pouvoir transformer du jour au lendemain leur caractère national en modifiant, par des lois hâtives, toutes les institutions de l'empire, sans se demander si les* institutions nouvelles étaient compatibles avec leur nature. C'est ainsi encore qu'ils prétendent, à l'aide de l'Instruction répandue h profusion . dans toutes les classes sociales, réformer la constitution mentale du peuple japonais.
Leurs hommes d'Etat auraient cependant pu se convaincre de l'inanité de ces espérances s'ils avaient voulu s'éclairer des enseignements de notre propre histoire. Ils y auraient vu qu'un certain nombre de Français ayant voulu, il y a un peu plus d'un siècle, imposer violemment à la Natioq un régime nouveau, en partie contraire au caractère et aux traditions de la race française, ont lancé leur pays dans une série de révolutions et de convulsions dont nous ressentons encore les atteintes; ils y auraient appris aussi que le développement inconsidéré de l'Instruction, loin d'élever un peuple, abaisse son niveau moral quand la méthode adoptée pour la diffusion de cette Instruction tend à détruire chez l'enfant toute trace des croyances et des traditions de ses ancêtres.
Les Japonais n'ont pas su voir cela, et se sont jetés à corps perdu dans la servile imitation de la civilisation européenne, sans tenir compte de ce principe : que la civilisation d'un peuple n'est pas une création factice, mais qu'elle dérive, suivant des lois très définies, de ses traditions, de son caractère et de sa morale. Ils ont bourré le cerveau de leurs fils des notions scientifiques les plus diverses, ignorant qu'aucune gymnastique intellectuelle ne peut donner à un cerveau japonais les formes de la pensée et surtout le caractère d'un Occidental, pas plus qu'à l'aide d'un régime quelconque, ils n'arriveraient à changer la forme de leur crâne et la couleur de leur peau.
Et en même temps qu'ils cherchaient à réaliser ces réformes hâtives et illogiques, les Japonais ont fait table rase de tout ce qui avait constitué la base fondamentale de leur ancien état social. Le marquis Ito ne déclarait-il pas allègrement, il y a deux ans, dans une interview du correspondant d'un journal anglais, que : « les Dieux s'en vont ?» — Et il ajoutait : « la grande majorité des Japonais préfère aujourd'hui vivre selon la raison, les sciences et l'évidence de leurs sens (1) ». — Remarquez l'inconséquence, bien japonaise, de cette théorie chez un homme d'Etat, qui, sinon par conviction, au moins par devoir professionnel, devrait main- 1. Daily Neios, 12 juin 1896.
tenir le principe de l'origine divine du Mikado ! — Comment, après cela, s'étonner de la déchéance rapide de son prestige ! — Aussi, l'un des voyageurs qui connaissent le mieux le « Japon vrai », M. Paul Seippel, écrivait-il dernièrement : (( Dépouillé de son masque sacerdotal, le Mikado apparaît dans sa nullité personnelle et le bon peuple japonais se dit : « Tiens, ce n'était donc que cela, le fils du Soleil î (1). »
Mais si l'autorité mikadonale venait à disparaître au Japon, par quoi la remplacer ?
L'ancien Clan^ groupe de guerriers unis sous l'autorité des Daïmios par le sentiment de l'honneur militaire, a cessé d'exister, ^\\?i Commune ^ base de l'assiette politique de nos Etats européens, n'a pu se constituer dans la nation japonaise. L'Aristocratie y est morte, et le Tiers-Etat n'a pas eu le temps de s'y former. En revanche, la classe ouvrière se développe et se renforce, sans guide et sans contre-poids. Le Prolétariat est donc aujourd'hui, dans la formation sociale japonaise, la seule classe vraiment vivante, homogène, disposée du reste par tempérament à accueillir les utopies les plus chimériques et les plus dangereuses.
Nous avons vu combien, sous la trompeuse étiquette d'une Constitution libérale, l'arbitraire politique domine encore au Japon. Ce régime
1. Un peuple déséquilibré, par Paul Seippel. — Gazelle de Lausanne, 11 octobre 1896.
ne pourrait préserver le pays de l'anarchie qu'à l'aide d'une impulsion gouvernementale unique et vigoureuse : celle-ci n'existe nulle part. Il n'y a plus qu'une institution vraiment forte au Japon : le fonctionnarisme, qui, depuis dix ans, y a fait des progrès désastreux.
Nous ne savons que trop ce que la bureau- 5ratie peut faire d'une Nation qui fut forte et >rospère : la France souffre de ce mal du fonctionnarisme à un tel degré qu'on arrive à jç demander si elle n'en périra pas. Encore ivons-nous quelque espoir de l'en voir un jour lélivrée, grâce à de courageux citoyens dont les îfforts arriveront peut-être à produire une réaction salutaire (1). — Au Japon, rien de semblable : l'instabilité gouvernementale, favorisée par l'inconcevable faiblesse des hommes dirigeants, jt plus grande encore que celle dont nous souffrons en France, a favorisé la main mise par les c( bureaux » sur toutes les forces vives du ^ays. Aujourd'hui les chefs de bureaux japonais Commandent, les ministres les subissent, condamnés d'ailleurs par les exigences de leurs clients politiques à grever le budget d'un nombre toujours croissant de sinécures.
1. Ce mouvement de réforme sociale, commencé par les beaux travaux de Le Play, Taine, Fustel de Coulanges, Bréal, un instant enrayé, vient de renaître avec vigueur et éclat. Voir notamment : E. Lavisse {A propos de nos Ecoles); A. Fouillée [L' Enseignement au point de vue nalionai) ; Jules Lemaître [Opinions à répandre) ; Desmolins (^4 quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons) ; etc.
Telles sont les causes dominantes de la situation inextricable dans laquelle se débat en ce moment le Japon. Aux dernières nouvelles, le Cabinet Ito, après avoir réduit de plus de cent millions son budget, se trouvait encore en face d'un déficit de trente-cinq millions, et, pour le combler, ne voyait pas d'autre expédient que d'augmenter la taxe foncière qui, nous l'avons vu, pèse déjà d'une façon si lourde sur le contribuable japonais. La Diète ayant refusé de voter cette augmentation a été immédiatement dissoute (le 11 juin dernier).
D'autre part, la crise industrielle et commerciale que nous avons vu naître en 1896 s'aggrave. La pénurie des capitaux est telle, que les banques japonaises ne prêtent plus qu'à douze pour cent^ et, d'autre part, l'augmentation subite de l'effectif de l'armée et de la marine, immobilisant un grand nombre de travailleurs, accentue la hausse des salaires.
La réalisation d'un emprunt de un milliard en Europe, caressée par le marquis Ito, serait un remède d'une efficacité très passagère : du reste, malgré notre déplorable manie de prêter aux étrangers des capitaux que nous- refusons le plus 'souvent ailx entreprises françaises, il n'est guère probable que le Japon, dans les conditions aléatoires où se trouve son crédit, ait chance de voir son emprunt accueilli, même sur le marché français.
Alors, quoi ? — La nation japonaise acculée à la faillite, voyant ses rêves de suprématie industrielle s'évanouir, menacée d'une crise sociale, sera-t-elle tentée de recourir encore au remède extrême qui lui réussit une première fois : à la guerre ? — C'est une éventualité d'autant plus à redouter, que le Japon a conscience de sa force militaire, que ses instincts guerriers sont toujours aussi vivaces, et que l'imbroglio qui se noue dans l'Extrême-Orient lui en offrirait facilement Toccasion ou le prétexte.
Souhaitons pour la paix du Monde qu'il évite de recourir à ce terrible expédient. Un moven plus sage et plus sûr s'offre à lui, de consolider les progrès très réels qu'il a accomplis, d'enrayer le danger économique qai le menace, d'achever la mise en valeur de ses richesses naturelles : qu'il réduise ses dépenses militaires ; qu'il mette fin à sa politique financière aventureuse ; qu'il rassure et encourage les capitaux étrang*^?^ prêts à venir fructifier chez lui. Tous cp^ux qui connaissent et aiment ce Pays pa^sionri^t seraient heureux de le voir s'engage|/daEit^ cexte
voie féconde.
Pages.
Avant-propos. . i
Introduction . — Le Japon avant l'ère moderne, vu
Rapidité de la transformation politique et sociale • du Japon. — Ancien régime : origine divine du Mikado. — Féodalité. — Institution du Shogunat. — .Luttes religieuses. Les réformateurs : Yeyasu et Yemitzu. — Les chrétiens sont exterminés et les étrangers sont bannis. — Organisation de la féodalité : Daïmios, Hattamotos, Samouraïs etRonines. — Deux siècles de calme. — Premières tentatives de pénétration des étrangers (1853). — Résistance des Japonais ; attentats répétés contre les Européens. — Actions militaires des escadres. — Les clans de Satzuma et de Nagato préparent, à leur profit, l'abolition du Shogunat et la restauration de l'autorité unique du Mikado. — La Révolution de 1868. SuppressiondesDaïmiosetdes Samouraïs. — Protestations. Assasinat d'Omura d'Iwakura; soulèvement des Samouraïs du Sud. Mort héroïque de Saïgo. — Assassinat d'Okubo. — Violentes dissensions intérieures. — Attentat contre Itagaki. Okuma dynamité. — Le Mikado contraint d'octroyer la Constitution de 1889. — Conséquences probables de son application.