‹ Le Japon vraiChapitre 7 sur 58 · Mitford. Taies of old Jaqan. London · texte numérisé non relu

Mitford. Taies of old Jaqan. London

XVIII IMHODUCilON

« Nous faisons le sacrifice de notre vie pour tranquilliser l'esprit de Sa Majesté le Mikado. (1) »

Dès lors la lutte était engagée entre les deux pouvoirs, entre le Shogun et le Mikado : celui-ci personnifiant la politique traditionnelle de l'isolement, la défense du sol sacré du Nippon contre l'invasion des barbares d'occident, celui-là représentant aux yeux des patriotes japonais la coupable connivence du pouvoir avec l'étranger» l'abandon des principes qui avaient fait jusqu'à ce jour la grandeur et la force du pays.

C'est de ce conflit qu'est issue la crise qui aboutit à la suppression du Shogunat et à la restauration impériale. Mais ce qui est très particulier, c'est que, tout en marchant sous la banière mikadonale au cri de : « mort aux étrangers ! )) les promoteurs de cette révolution avaient pour but secret de préparer l'accession du Japon aux idées européennes. — Cette contradiction a quelque peu dérouté les écrivains, qui ont tenté d'expliquer cette phase obscure de l'histoire du Japon. Mais en cherchant bien dans notre propre histoire, et sans trop s'éloigner des temps où nous vivons, n'y trouverait-on pas quelques faits similaires? Est-il sans exemple,

1. Tamannga Shunsin. — The loyal Ronins. — Translatée! from the Japanese inlo English bv Schinichiro Saïto and E. Grcev. — New-York. ISS'i.

INTRODUCTION XIX

même en France, qu'un parti politique qui convoite le pouvoir articule un programme comportant des promesses qu'il a bien la ferme intention d'éluder plus tard ?

Au mois de mars 1863, le Mikado mandait le Shogun à Kioto « pour délibérer de concert commun sur la question de l'expulsion des barbares. » Le Shogun déférait d'autant plus volontiers à cet ordre, qu'il voyait les affaires avec les Européens se gâter de plus en plus, et le moment approcher où les amiraux desflottes embossées à Yokohama, exigeraient à coups de canons la réparation des nombreux assassinats commis sur leurs nationaux par les Samouraïs japonais.

A peine le Shogun est-il arrivé à Kioto que le Mikado envoie à Yedo, pour gouverner en son absence, un de ses fidèles Daïmios, le prince Mito, muni-de ces instructions :

â Nous vous ordonnons de vous rendre dans les provinces du Quanto pour veiller à leur protection. Vous agirez donc comme si vous étiez vraiment Shogun, en ce qui concerne l'expulsion des étrangers.

)) Vos ancêtres se sont toujours conduits loyalerrient vis-k-vis des Mikados; nous espérons que vous vous conduirez suivant l'esprit de vos ancêtres.

» Vous rassemblerez vos partisans et ferez

INTRODUCTION

votre possible pour chasser complètement les étrangers. Vous les balaierez au loin comme la poussière avec un balai, et vous m'informerez du résultat... (i) »

Les événements militaires qui suivirent sont connus : débarquement des marins français à Yokohama sous les ordres de l'amiral Jaurès (7 mai 1863) ; bombardement par l'escadre française des forts japonais de Simonoseki (20 juillet) ; bombardement de Kagosima par l'escadre anglaise (15 août) ; prise et destruction de tous les forts et .magasins de Simonoseki par l'escadre franco-anglo-hollandaise (5 et 7 septembre). L'humiliation que ces faits d'armes infligeait aux Japonais était la conséquence de l'attitude prise par le Mikado, mais le peuple, lui, s'en prenait au Shogun, seul responsable à ses yeux des conséquences de la politique extérieure qu'il était encore censé diriger.

De ce jour le Shogunat était condamné ; les luttes qui s'engagèrent entre les quelques Daïmios qui lui restèrent fidèles, et les Daïmios, beaucoup plus nombreux, rangés autour de la personne sacrée du Mikado, se terminèrent par la victoire définitive de ces derniers. A leur premier rang figuraient les princes de Satzuma

1. Traduit du Kinshé-SMriaku, récit officiel de la révolution mikadouale. Tokio 1868.

INTRODUCTION XXI

et de Nagato, conquis aux idées de réforme par deux jeunes Samouraïs de leur clan, revenus depuis peu d'Europe où ils étaient allés deux ans auparavant étudier la civilisation occidentale (1). Ces jeunes Japonais s'appelaient Ito et Inouyé : ce sont eux qui ont créé le Japon moderne.

Le 5 décembre 1868, le Mikado abandonnant les palais de Kioto où pendant vingt siècles avaient résidé ses ancêtres, entrait triomphalement à Yedo, dont le nom était changé en celui de Tokio. — Le lendemain il donnait audience, visage découvert, aux ministres européens et leur adressait la parole. Les mânes divines des descendants d'Amaterasu, Déesse du soleil, durent frémir ce jour-là dans leurs temples ! — Le vieux Nippon venait de disparaître ; le Japon moderne s'affirmait.

11 ne suffisait pas de changer d'étiquette : il fallait modifier l'état social du pays et le mettre en harmonie avec les idées occidentales que les novateurs voulaient inculquer aux générations nouvelles. Pour cela, il fallait d'abord supprimer les classes privilégiées dé l'ancien Japon :

1. Voir le récit extrêmement intéressant de l'entrée en scène, comme envoyés du prince Nagato, de Ito Shunske et Inouyé Bunda, fait de visa par Tamiral Layrle : La Restauration impériale au Japon. Viwis 1888, p. 179 et suiv.

XXII INTRODUCTION

Daïmios et Samouraïs. Ce n'était pas chose facile d'amener les 273 seigneurs féodaux qui se partageaient le pays à renoncer à leurs droits, et c'était chose plus difficile encore d'obtenir la renonciation des 300,000 Samouraïs, vivant de père en fils, depuis des siècles, du noble métier des armes, ayant seuls le privilège envié de porter les deux sabres, et partageant avec les seuls Daïmios celui de s'ouvrir le ventre ! — On se demande même comment de grands seigneurs féodaux japonais ont pu provoquer la révolution de 1868, sachant qu'elle serait forcément suivie de l'abolition de la féodalité. L'ont-ils fait dans un élan patriotique analogue à celui qui poussa la noblesse et le clergé français à renoncer à leurs privilèges dans la nuit du 4 août ? Pas le moins du monde.

La vérité est que la restauration de l'autorité impériale au Japon fut le résultat d'une entente intéressée entre les quatre grands Daïmios du sud, les princes Satzuma, Nagato, Tosa et Hizen, dont chacun convoitait le Shogunat. Lorsqu'ils virent que cette compétition leur rendait bien difficile la réalisation de leur rêve ambitieux, ils changèrent leur fusil d'épaule, avec cette finesse et cette flexibilité caractéristique du caractère japonais, et s'unirent pour abattre le Shogun et se partager ensuite son

INTRODUCTION XXIII

pouvoir sous le couvert de l'autorité du Mikado, à peine âgé de quinze ans. Les autres Daïmios de l'Empire, qui n'avaient ni assez de perspicacité pour comprendre cette manœuvre des chefs des clans du sud, ni assez d'énergie pour la combattre, se laissèrent servilement enchaîner. Il faut bien dire que la plupart d'entre eux, criblés de dettes, ayant des revenus inférieurs aux charges qui les écrasaient, acceptèrent sans répulsion un changement de régime qui les libérait d'un lourd passif, leur assurant une pension suffisante pour vivre honorablement et sans souci.

Peut-être l'entente des quatre clans du sud eût-elle eu de la peine à se maintenir jusqu'au bout, si elle n'avait été dirigée par ces deux jeunes Samouraïs dont j'ai parlé : Ito et Inouyé, qui avaient rapidement conquis un ascendant extraordinaire sur les clans et leurs chefs. Cet ascendant s'est étendu plus tard jusqu'au Mikado et dure encore, bravant tous les changements et toutes les crises. La révolution de 1868, la Constitution de 1889, la transformation politique et sociale du Japon sont presque exclusivement l'œuvre de ces deux hommes. — Avec une finesse, une habileté admirables, ils manœuvrent depuis trente ans les fils des situations les plus compliquées, gouvernant encore aujourd'hui

XXIV INTRODUCTION

avec les mêmes hommes qui se succèdent dans les Ministères comme des figurants sur un théâtre, et changent de costumes — ou plutôt d'étiquettes — suivant les nécessités de la politique de ces deux grands « impresarii )),

Si la suppression des Daïmios s'est opérée sans trop de douleur, il n'en a pas été de même de celle des Samouraïs. On avait vainement cherché à les désintéresser par des pensions ou des places : il n'était pas possible de leur restituer des avantages équivalents à ceux que leur enlevait le nouveau régime. Du reste, la suppression des deux sabres et du droit au Hara-Kiri les atteignait cruellement dans leur orgueil; aussi une agitation profonde et violente se produisit-elle, empruntant la forme^ que revêtent au Japon toutes les crises: d'un mouvement hostile aux étrangers .

De nombreux assassinats politiques marquent cette période : le ministre de la Guerre Omura est tué le 8 novembre 1869 avec cinq de ses officiers par une bande de ronines. Le premier ministre Iwakura, qui a réprimé, au nom du Mikado, l'insurection des Samouraïs de^Hizen, est assailli par des conjurés à sa sortie du Palais et laissé pour mort. Enfin le maréchal Saïgo, jadis généralissime des armées mikadonales, se met à la tête de 18.000 Samouraïs du clan de

INTRODUCTION XXV

Satzuma pour : « délivrer l'Empereur tenu prisonnier par de mauvais conseillers et ne pouvant plus jouir de la liberté de ses décisions. » La personne sacrée du Mikado était encore tenue en dehors de toutes les revendications.

Cette insurrection des Samouraïs sous la conduite de Saïgo a été le plus grand péril qu'aient couru les réformateurs, car le maréchal jouissait dans tout le Japon d'une énorme popularité, ses hommes étaient pleins d'ardeur pour leur cause et de confiance en lui. Leur victoire eût évidemment marqué le retour du Japon à l'ancien régime. Ce ne fut qu'après une sanglante campagne de six mois que le général Arisugawa et l'amiral ïto (qui devaient dix-sept ans plus tard s'illustrer dans la guerre Sino-Japonaise) vinrent à bout de Saïgo. Le vieux maréchal vaincu, blessé, tend sou sabre à son lieutenant fidèle, Hemmi, auquel il a réservé l'honneur de le décapiter, puis, ses officiers et Samouraïs survivants se tuent jusqu'au dernier sur son cadavre (1). Il y avait eu de chaque côté 6.000 à 7.000 morts, 10.000 à 11.000 blessés.

Cette lutte héroïque fut le dernier épisode de la résistance du Japon féodal à la pénétration des idées modernes. Les samouraïs ont dû céder, mais, avec cette souplesse caractéristique

Page 1