CHAPITRE PREMIER
Première impressiauj^n Européen au Japon. — Enchantement et désillusions. — Cotés distinctifs du caractère japonais : esprit de combativité; esprit d'imitalion ; haine de l'étranger. — Ce que sont devenues les anciennes coutumes. — Hara-Kiri et courage militaire.
— Haute idée qu'ont It s Japonais de la supériorité de leur race. — Leurs sentiments à l'égard des Européens.
— Les sôshis ; leur organisation. — Dangers des nouveaux traités pour les Occidentaux. — Evolution du caractère japonais. — Le Japonais « fin de siècle ». — Nouvel état social.
La première impression de l'Européen arrivant au Japon est un sentiment d^admiration sans mélange. Qu'il débarque à Yokohama après une fastidieuse traversée de dix-sept jours sur cet Océan qui n'a de a Pacifique » que le nom, ou qu'il aborde, après quarante jours d'une navigation pénible sous les tropiques, dans la rade merveilleuse de Nagasaki,yl il éprouve un véritable enchantement à l'aspect de cette nature adorable du Nippon à laquelle s'adaptent si harmonieusement les silhouettes élégantes et
^ richement colorées des temples de Shinto ou. / de Boudha qui parsèment ses rivages. Du navire, il a pu voir dans les bois qui couvrent ses ilôts et ses rives les bambous dressant leurs fines hampes, les camélias et les azalées étalant leurs nappes de fleurs qui ressortent plus éclatantes sur le feuillage sombre des cryptomérias : et il a déjà respiré la brise terrestre parfumée des senteurs des pins et des camphriers. Aussi arrive-t-il à terre grisé, pour ainsi dire, par l'odeur et par la vue de cette terre incomparable.
Il débarque, charmé par le spectacle original d'une foule de sampangs à forme élégante qui se disputent l'honneur de le porter à terre : dans la plupart, en guise de rameurs, des femmes portant, solidement amarrée sur leur dos par une large ceinture, leur progéniture immobile, aux yeux écarquillés, h la tête rasée, surmontée d'une houppe, et qu'on croirait descendue d'un ravon du « Louvre )) ou du a Bon Marché ». A peine remarque-t-il les douaniers japonais, sanglés dans leur tunique, à figure rogue, qui prennent un malin plaisir à secouer chaque rayon des malles de l'étranger, tandis qu'ils laissent passer sans encombre celles du voyageur indigène'.* 'La foule grouillante et bigarrée, les mousmés (1) lui souriant au passage,
1. Nom (Joiiiié aux jeunes filles ou aux jeunes femmes japonaises.
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rapides, dans leur ziii-rik-sia (i) légère, traînée ►ar un gaillard râblé qui court comme le vent, Ftout l'étonné et l'enchante : le Kourouma qui s'est eiiiparé de lui et le transporte vivement à l'hôtel, se retournant de temps à autre, sans ralentir sa colirse, pour lui grimacer un sourire, lui inspire un sentiment mélangé de commisération et de sympathie. JAavu ^^\\.'.
Mais il lui faut bientôt déchanter. A la première course qu'il fait dans la ville japonaise, ses yeux sont choqués par la vue des affreux chapeaux meloiis, qui ont remplacé, sur le chef des Japonais modernes, 1 élégante^ et originale-^ coiffure des ancêtres. A chaque coin de rue, il rencontre des policemens, — la plupart anciens Samouraïs déchus — mal à l'aise dans leurs vestes étriquées. D'affreuses constructions en maçonnerie, lourdes et sans aucun style : bureaux, écoles, administrations de toute sorte, déparent les rues, jadis si pittoresques, écrasant les frêles et élégantes maisons en bois qui subsistent encore. Des soldats, très laids dans leur uniforme qui ne semble s'adapter qu'à regret à leurs petits corps, des officiers très galonnés, pleins de morgue, le dévisagent d'un air peu bienveillant. — Enfin le brave Kourouma lui propose, toujours souriant, de le conduire dans une de ces innombrables maisons à thé, qui fourmillent dans toute
1. Petites voitures à doux roues, tréiinées par un A'ourouwia : c'est le seul véhicule duu usag'e courant au Japon.
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ville japonais.e qui se respecte, où le thé n'est qu'un prétexte, mais où de charmantes mousmés se chargeront de l'initier à tous les mystères
du Yoci-Wara (1) Vraiment, la chute est
brusque !
Si, dans l'espoir de retrouver le vrai Japon — le Japon non encore contaminé par la civilisation occidentale qui envahit les ports — l'Européen pénètre dans l'intérieur du pays, son désenchantement ne sera guère moindre :
-d'abord il lui faudra se munir, par son consul, d'un passeport du Gouvernement japonais, sans quoi, il serait arrêté au premier pas ; et, ce passeport, il devra le produire à tous les guichets des chemins de fer, sous peine de se voir refuser son billet. C'est en vain qu'une (ois encore il cherchera les vestiges de l'antique liospitalité japonaise qui ne le cédait en rien, jadis, à l'hospitalité légendaire des Ecossais : son guide devra faire des prodiges pour lui procurer un gite. — Et, traversant des villages dans sa Zin-rik-sia, il lui faut s'attendre à être poursuivi par une nuée de polissons japonais, lui criant à tue-tête des mots que le guide se gardera bien de lui traduire, car ce "sont des injures intraduisibles dans un langage qui se respecte, et qui remontent, dit-on, au temps où les Hollandais, à peine tolérés dans File de.
1. Littéralement : « Quartier du plaisir ». Voir livre I"", chap. IL
Décima (1), étaient l'objet de l'opprobre de la nation japonaise.
Tous ceux qui ont visité le Japon dans ces dernières années reconnaîtront que le tableau n'est nullement chargé. Il est certain que tout Européen, au bout d'un certain temps de séjour, et lorsque le charme de l'impression première s'est dissipé, y éprouve un sentiment de gêne, de malaise. 11 sent qu'il n'est pas chez lui, qu'il est tout juste toléré, presque en pays ennemi. -( « < Sous le masque hilarant du Kourouma, aussi bien que sous l'obséquiosité d'emprunt du marchand, il a l'iiiipression qu'en grattant un peu, on retrouverait ce vieux levain de haine contre r « étranger », qui fermentait dans les veines du Samouraï il y a vingt ans. Cet instinct héréditaire persiste chez le Japonais, du haut en bas de l'échelle sociale, plus vif peut-être et moins dissimulé en haut qu'en bas. Un des écrivains anglais qui ont le mieux décrit l'état des esprits du Nippon moderne disait, il n'y a pas longtemps : (c Le sentiment qui domine actuellement chez tout homme politique japonais à l'égard de ces Occidentaux dont la civilisation lui parait enviable, est celui de l'indignation et de la colère. L'ancien cri « Jo-i ! » (chassons les étrangers!) est encore de mise. Les Européens sont souvent insultés dans les rues? 'Un ministre soupçonné par eux de sympathie