‹ Le Jardin botanique de la faculté de médecine de Lyon et la méthode naturelleChapitre 3 sur 4 · C. Gesner dit encore ailleurs · texte numérisé non relu

C. Gesner dit encore ailleurs

« Semen... unde ego cognationes stirpium indicare soleo. »

L'emploi répété du mot cognationes montre que Gesner fut le premier à avoir cette idée d'une parenté entre les végétaux, qui s'est affirmée plus tard par l'emploi du mot familles^ usité en premier lieu par le prince Federigo Cesi, et popularisé par notre compatriote Magnol. Une autre expression, intéressante au même titre, semble avoir été inaugurée par Fabio Colonna, qui, soutenant la même thèse que Gesner, disait :

« Ex ipso potius semine plantarum affinitatem dijudicamus. »

Parentés, affinité, familles, sont des mots précurseurs de la notion plus moderne de filiation et de descendance, dont ces botanistes de la Renaissance paraissent avoir eu une vague intuition, et sans laquelle aujourd'hui on ne peut aborder aucune question de taxinomie.

Mais arrivons à l'illustre savant italien dont l'œuvre brille d'un si vif éclat sur la fin du XVP siècle, et se montre véritablement comme l'aurore d'une ère nouvelle pour les sciences biologiques : je veux parler d'Andréa Cesalpino, celui même auquel est due la découverte de la circulation du sang. Dans son mémorable ouvrage. De Plantis lihri X7/ (1), où Ton a pu dire que tous les progrès futurs de la science se trouvent en germe, nous trouvons exprimée dans toute sa netteté la formule du principe de la méthode naturelle :

« Cum igitur scientia omnis in similium collectione et dis- 4c similium distinctione consistât, hsecautem distributio est in « gênera et species veluti classes secundum différentias rei « naturam indicantes, conatus sum id praestare in universa

(1) Florence, 1583.

« plantarum historia ; ut si quid, pro ingenii mei tenuitate in « hujusmodi studio profecerim, ad communem utilitatem profère ram. Hanc verso tractandi rationem Theophrastus inter anti- « quos indicavit, sed in paucis est persecutus. Apud nostros « autem Ruellius tentavit quidem, sed prseter ea quae a Theo- « phrasto excerpsit, cîrca rationem communem, ulterius nequa- « quam est progressus. »

Mais en continuant la lecture de ce passag^e, on constate que, plus loin, Cesalpino croit devoir, pour justifier la méthode naturelle, invoquer des arguments extra-scientifiques, et descendre à des considérations purement pratiques qui semblent un peu terre à terre. Cet ordre, dit-il, est de tous le plus facile, le plus sûr, le plus utile, le plus commode pour la mémoire, et le plus conforme aux propriétés des plantes.

Ici le savant fait place au professeur ; il est vrai que si le point de vue change, les conclusions restent identiques. Mais plus tard il n'en sera pas de même, et nous voyons là une première trace d'un antagonisme entre la science et l'enseignement qui va s'accentuer bientôt chez Tournefort.

La science recherche la vérité, c'est-à-dire, en l'espèce, les rapports naturels entre les êtres, leurs affinités plus ou moins étroites ; l'enseignement cherche à présenter les choses de la manière la plus simple, la plus facile, la plus attrayante, qui n'est pas toujours la plus conforme à la vérité, l'esprit humain ayant besoin, pour apprendre, d'une systématisation de ses connaissances, qui est en contradiction avec les procédés de la nature. C'est à ce besoin spécial de l'enseignement que doivent leur origine les classific£^tions faciles dites artificielles, qui, si elles ont peut-être ralenti quelque peu les progrès de la science pure, après les importants travaux analytiques et descriptifs de Ch. de l'Écluse, de L'Obel et des frères Bauhin, ont du moins eu l'avantage immense de populariser l'étude de la botanique, et d'attirer à cette science de nombreux adeptes que des commencements nlus difficiles eussent peut-être rebutés.

C'est là la principale caractéristique de l'œuvre de Tournefort ; chez lui, le savant et le professeur se trouvèrent en conflit, et dans l'établissement de sa classification, le premier dut le plus souvent s'eflEacer devant le second, malgré des révoltes continuelles dont la trace se retrouve à chaque pas.

Tournefort, observateur minutieux et consciencieux, avait

trop profondément scruté l'organisation des végétaux, autant que cela se pouvait faire de son temps, pour n'être pas pénétré du sentiment vrai de la nature. Il voulait faire une classification naturelle. Mais il était professeur; il avait mission de démontrer les simples aux élèves qui fréquentaient le Jardin royal du faubourg Saint- Victor pour les plantes médicinales; il était particulièrement préoccupé de leur en faciliter la reconnaissance et la détermination rapide. C'est ce qui l'a conduit (1) à fonder ses classes sur un seul caractère, la fleur (2) ou le fruit, à choisir la fleur comme plus commode, à n'utiliser le fruit qu'en second lieu pour les subdivisions de ses classes, à critiquer, à ce point de vue pratique, la méthode de Cesalpino, fondée sur les graines, celle de Paul Hermann qui s'appuie sur les fruits, les classements multiformes comme celui de Jean Bauhin, qui, dit-il, ne sont pas faits pour l'utilité et sont trop longs à apprendre.

Mais il ne faudrait pas croire pour cela que Tournefort ait procédé uniquement a priori pour l'établissement de sa classification. On en a la preuve en lisant quelques pages plus haut les considérations qu'il développe relativement à l'institution du genre, et on voit qu'il s'est conformé à la méthode naturelle, autant que cela lui était possible, en procédant par voie d'analyse. Il dit en effet (3) :

« Quamobrem analiticam rationem adhibui, quae ut mox « patebit, coegit me ad Gesneri et Columnse sententiam am- « plectendam. »

Et il formule très clairement (4) cette doctrine de Gesner et de Colonna, qui consiste dans la subordination des caractères végétatifs aux caractères floraux et séminaux combinés. Cette règle que l'observation analytique des faits l'a contraint d'adopter est, dit-il, quasi innée et a été suivie d'instinct pour l'établissement des genres institués avant lui et incontestés jusqu'alors.

Mais cette subordination des caractères n'est pas pour lui un

(1) Institutiones rei herbariœ, 3« édition, Paris, 1719; Isagoge, pago 65 et suivantes.

(2) Tournefort entend par le mot fleur ce qui a été plus tard désigné sous le nom de corolle.

(3) Ibid., p. 54.

(4) Ibid., p. 55 et suivantes.

principe absolu ; il montre en effet, dans certains cas, Futilité, pour la détermination des genres, des autres caractères tirés des feuilles, des tiges, des racines, des écorces, du suc, de la saveur, du port, etc.; et quand il formule quelques règles, il a soin d'ajouter qu'un peu d'élasticité est nécessaire, c sensibus aliquid^tribuendum. » Il ne sépare pas de leurs genres respectifs les Trifolium et Limonium monopétales, ni des Radiées quelques espèces exceptionnellement flosculeuses.

N'est-ce pas suivre la méthode naturelle, que de tenir compte ainsi des circonstances, d'apprécier au besoin tous les caractères, et de se refuser à séparer des plantes qui se ressemblent par des traits multiples, sous prétexte que le caractère mis en vedette souffre par hasard une exception î

Mais si le savant juge qu'il doit agir ainsi, le professeur s'en excuse devant ses élèves, amateurs d'absolu, et leur avoue, comme avec regret, que sa méthode n'est pas universelle; mais, ajoute-t-il en guise de consolation, elle est encore la meilleure, tempérée comme il convient.

En somme, dans la classification de Tournefort, nous trouvons deux parties distinctes : une partie analytique établie conformément au principe de la méthode naturelle, c'est le groupement des espèces en genres, et une autre partie, moins naturelle, plus systématique, le groupement des genres en classes ; mais là encore le génie botanique de l'auteur se révèle dans les détails de l'application, soit par le choix même des caractères de la fleur ou du fruit dont il met l'importance en lumière, soit par les tempéraments nombreux qu'il apporte dans le détail à la rigueur apparente de son système.

On pourrait formuler des remarques analogues à propos du système sexuel de Linné ; on peut lui reprocher, au point de vue théorique, d'être fondé seulement sur les caractères de l'androcée, et, en second lieu, des styles; mais là encore il faut remarquer que l'auteur ne s'est pas attaché à un caractère unique des étamines, leur nombre par exemple; il a choisi d'abord ceux qui lui semblaient les plus importants, unisexualité, gynandrie, syngénésie, adelphie, didynamie, tétradynamie, parce qu'il voyait bien que ces caractères, habituellement accompagnés de beaucoup d'autres, pouvaient souvent servir à délimiter des groupes assez naturels.

Mais il y a plus : nous trouvons encore dans Linné, d'une

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part le savant, d'autre part le professeur, j'oserai dire le vulgarisateur; mais leur œuvre est ici distincte, et tandis que i celui-ci offrait aux gens du monde son système sexuel, qui .j obtenait un si grand succès, le savant travaillait patiemment à l'édification d'une classification naturelle basée sur les véritables affinités des végétaux, révisait et augmentait considérablement la liste des genres connus, les groupait en ordres naturels, et, incomplètement satisfait du résultat obtenu, disait :

« Diù et ego circa methodum naturalem inveniendam labo- « ravi, bene multa quae adderem obtinui, perficere non potui, « continuaturus dum vixero. »

Si je n'ai parlé jusqu'ici que des classifications de Tournefort et de Linné, c'est qu'elles sont les plus connues chez nous ; mais '

il serait facile de montrer chez tous les botanistes postérieurs à Cesalpino le souci très net de la méthode naturelle, et si leurs classifications présentent de nombreuses imperfections, elles le doivent souvent à une trop grande subordination des caractères, tel ou tel d'entre ceux-ci étant pris comme particulièrement dominateur; elles le doivent surtout à la connaissance trop incomplète de l'organisation des végétaux, qui ne permettait pas encore de noter un assez grand nombre de caractères, alors qu'il faut, en principe, les envisager tous.

C'est ce dernier point qui rendait bien difficile la tâche qu'avait entreprise Adanson, et qui devait forcément diminuer beaucoup la valeur des résultats obtenus par lui dans son immense travail. Ce savant philosophe naturaliste était pourtant dans la véritable voie. Après avoir lu les ouvrages de tous * les botanistes qui l'avaient précédé, sans qu'aucun d'eux eût apporté à son esprit la conviction qu'il cherchait, il en fit hardiment table rase, et résolut d'étudier tout par lui-même et de soumettre les végétaux à l'analyse la plus détaillée et la plus complète.

Cette analyse le conduisit à cette idée qu'il fallait tout d'abord établir un système artificiel sur chacun des caractères susceptiblés d'être constatés dans un végétal, sans en omettre aucun, puis compter le nombre de fois où chaque végétal est rapproché d'un autre par un caractère commun; enfin édifier la classification définitive en groupant tous les végétaux d'après le nombre des caractères communs qu'ils présentent. Après quinze années (1741-1755) de travail, il avait composé 65 systèmes artificiels

et constitué sur cette base 58 familles naturelles. Je n*ai pas rintention de faire ici Texamen critique de cette classification, pas plus que d'aucune autre; je tiens seulement à établir que le procédé suivi par Adanson était le plus sûr et lepluis conforme au principe même de la méthode naturelle.

Est-ce à dire pour cela que sa classification soit parfaite? Non assurément, et cela tient non pas à son procédé, mais à l'imperfection des connaissances qu'il pouvait avoir sur les caractères des plantes : il crut les avoir compté tous, alors qu'un très grand nombre lui échappaient. Pouvait-il soupçonner, par exemple, l'existence de tous ces caractères anatomiques que nous constatons aujourd'hui, grâce aux perfectionnements apportés à la construction des appareils microscopiques? Et, sans parler de ceux-là, pouvait-il avoir à son époque toutes les idées, toutes les conceptions qu'ont pu suggérer à l'esprit humain les observations et les expériences des botanistes qui sont venus après lui ?

La connaissance des végétaux fait de continuels progrès ; la taxinomie en a fait de considérables depuis Adanson, comme les autres branches de la botanique, et une grande part dans ces progrès est due à Antoine-Laurent de Jussieu, dont la classification a servi de base à toutes celles qui ont été faites par la suite. Ces progrès n'eussent-ils pas été plus grands, dans notre pays surtout, si cet illustre botaniste n'avait pas malheureusement formulé cette règle de la subordination des caractères, à laquelle j'ai déjà fait allusion plus haut, et sur laquelle je crois devoir m'arrêter un moment.

En quoi consiste la subordination des caractères? Dans cette loi qu' « un caractère d'ordre supérieur entraîne forcément un € certain nombre de caractères d'ordre moins élevé, en même € temps qu'il en exclut d'autres. »

Sur quoi repose cette loi ? Tout d'abord sur l'étude approfondie faite par A.-L. de Jussieu de sept groupes naturels universellement admis avant lui. De cette étude il conclut à la remarquable fixité de certains caractères dans une même famille et à la variabilité plus ou moins grande de certains autres. L'analyse détaillée qu'il fit pendant de longues années de toutes les plantes qu'il eut à sa disposition, lui parut devoir confirmer cette règle que certains caractères sont par leur nature même supérieurs à d'autres, et le conduisit à distinguer des caractères

primaires uniformes, des caractères secondaires subuniformes, et des caractères tertiaires semi-uniformes; plusieurs de ces derniers, réunis, pouvaient, comme un seul caractère primaire, servir à distinguer une famille; isolés, ils n'avaient plus qu'une valeur purement générique ou même spécifique.

Or cette règle, cette prétendue loi, est absolument fausse ; si elle peut paraître vraie dans certains cas, elle est inapplicable dans beaucoup d'autres, ou si l'on persiste à vouloir l'appliquer malgré tout, elle ne peut que conduire à de graves erreurs, à des rapprochements fâcheux de plantes hétérogènes, à de déplorables dislocations de groupes véritablement naturels. Pour s'en convaincre, il n'est pas besoin d'en chercher la preuve dans les études récentes sur les plantes inconnues en Europe au temps d'A.-L. de Jussieu. Il suffit de jeter un coup d'oeil, môme superficiel, sur sa propre classification, dans laquelle il a fait bon marché des prétendus principes qu'il avait lui-même proclamés, pour se convaincre que dans la pratique il ne leur accordait pas autant d'importance qu'il voulait bien le dire.

Il semble que là encore nous pouvons constater, comme je l'ai fait voir plus haut pour Tournefort, la lutte intime du savant qui veut faire une classification naturelle et du professeur qui veut offrir à ses élèves un groupement systématique commode pour l'esprit et facilitant les études élémentaires, ainsi que la détermination rapide des plantes les plus communes.

En tous cas, voyons le résultat : qu'est-ce qui a fait le succès de la classification d'A.-L. de Jussieu? Est-ce sa patiente et judicieuse révision des genres, est-ce la sagacité avec laquelle il les a groupés en familles, est-ce son admirable travail d'analyse, en un mot? Non certes. C'est surtout son tableau synoptique, franchement artificiel, dressé presque a priori d'après les règles de la subordination des caractères, tableau que tout le monde connaît et dans lequel se résume, pour le plus grand nombre, toute l'œuvre de l'illustre botaniste.

Et pourtant, qu'est-ce qui lui appartient en propre dans ce tableau? Presque rien. Ce n'est pas la grande division fondée sur les cotylédons, empruntée à John Ray ; ni les subdivisions basées sur la corolle, prises à Tournefort; ni même le caractère de l'insertion des étamines, dont il n'a fait que généraliser l'emploi, mais qui avait déjà été indiqué par Linné, et auparavant pressenti, sous une autre forme, par Tournefort et même

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par Cesalpino, qui avaient reconnu la situation supère ou infère des fruits.

Ce qui lui appartient surtout dans ce tableau, c'est ce qu'il y a de meilleur et de moins apparent, c'est le groupement des familles dans ses 15 classes, groupement qui n'est pas rigoureusement conforme aux titres de celles-ci, c'est l'ordre même, intentionnellement irrégulier, dans lequel ces classes se succèdent. C'est là que l'on voit aisément, pour peu qu'on y veuille faire attention, combien il fait lui-même peu de cas des limites qu'il a tracées, et dont il sait n'en tenir aucun compte quand elles lui paraissent susceptibles de contrarier un rapprochement naturel. La meilleure partie de son œuvre, et la plus considérable de beaucoup en réalité, est celle où il a pour ainsi dire oublié son principe de la subordination des caractères, pour ne faire attention qu'aux rapports naturels qui relient entre eux les espèces, les genres ou les familles, quels que fussent les caractères par lesquels ces rapports se manifestaient à lui ; c'est, on peut le dire, celle où, sans suivre absolument le même procédé, il s'est inspiré des mômes principes qu'Adanson.

« Il savait bien, » comme le dit M. Bâillon dans la magistrale préface de son Dictionnaire de botanique (1), « il savait € bien tout ce qu'il devait à celui-ci, et combien Adanson avait « ajouté à ce qu'il avait pu recevoir de Bernard de Jussieu « lui-même.

« Nous croyons mieux connaître et mieux apprécier le génie « de A.-L. de Jussieu, à la gloire duquel nous n'avons rien à « enlever, mais qui au contraire nous semble avoir été amoin- € dri au niveau d'un pur théoricien, alors que c'est dans la

« pratique que se révèle sa véritable puissance Et de ce que

« je vois, je conclus que ce qui est digne d'être admiré et imité « dans l'œuvre de Jussieu, ce n'est pas sa méthode, mais sa

« classification Sa classification est aussi vraie qu'elle pou-

« vait l'être alors; systématique, sans doute, il n'en saurait « être autrement dans la pratique, mais plus parfaite encore

« qu'aucune de celles qui l'avaient précédée Quant à la

« véritable expression de la méthode naturelle, on est en droit < de dire que c'est Adanson qui s'en est le plus rapproché, non « pas à son avantage ; car il arrive d'ordinaire, comme on l'a

(1) Paris, 1876.

« VU par ce qui précède, que se rapprocher de l'idéal de la € nature, à propos de méthode, c'est précisément s'éloigner du « facile et du pratique, partant, du populaire, en fait de clas- « sification. »

Si nous envisageons l'avenir qui a été réservé aux deux parties bien distinctes de l'œuvre de Jussieu, nous voyons qu'elles ont eu le sort qui était dû à leurs mérites respectifs.

D'une part les règles de la subordination des caractères ont été de plus en plus laissées de côté, et le tableau synoptique des classes, qui reposait sur ces règles, n'a pas tardé à subir de profondes atteintes de la part des disciples les plus fervents de l'illustre maître, à commencer par son fils lui-même; on connaît trop bien, pour que je les rappelle ici, les modifications variées apportées à ce tableau par les principaux botanistes de ce siècle. De CandoUe, Endlicher, Lindley, Brongniart, Richard, Adrien de Jussieu, Payer, Sachs, Eichler, Bentham et Hooker, et enfin par M. Van Tieghem.

D'autre part, la constitution des genres et des familles qui représente le véritable monument scientifique édifié par A. -L. de Jussieu, conformément aux principes de la méthode naturelle, a été relativement fort peu touchée. On a bien pu modifier les limites de ses groupes en les dédoublant ou en les fusionnant, mais sans altérer sensiblement leurs rapports. Seules les découvertes récentes de plantes inconnues de son temps ont pu amener la création de genres nouveaux et de familles nouvelles, et le remaniement de certains des groupes qu'il avait créés ; mais là même, Jussieu avait souvent préparé lui-même la besogne qu'il ne pouvait accomplir faute de matériaux suffisants, et, comme le? fait remarquer M. Duchartre (1) , il « a presque toujours « accompagné les genres, auxquels il donnait une place pro- « visoire, de réflexions empreintes de son sentiment merveilleux « des affinités, et qui souvent ont conduit plus tard à en trouver « le classement. »

Jussieu avait bien vu, comme Adanson, que chaque groupe naturel « a son génie, > et qu'un caractère qui, dans telle famille, doit prendre le premier rang, ne peut, dans telle autre, recevoir que le deuxième, le troisième, ou même être relégué parmi ceux qui sont de minime importance. Il avait reconnu

(1) Élém. de bot., 3« édit., p. 925.

les familles par enchaînement et les séries parallèles; il ava't bien constaté l'impossibilité de dresser une classification vraiment naturelle. « Dans sa coordination des familles et des gen- 4c res, il corrige, par des notes profondément judicieuses, ce € qu'une série linéaire a toujours d'artificiel. Il indique les « rapports multiples qui lient entre eux les divers groupes du € règne végétal, et les doutes même qu'il exprime révèlent ce < sentiment exquis des affinités qu'il avait reçu de la nature (1). »

En résumé, Jussieu n'a pas inventé la méthode naturelle ; il n'a fait qu'en appliquer et en développer les principes dans l'établissement des genres et des familles, qui est la partie admirable et durable de son œuvre, et c'est un véritable contresens que de donner au tableau synoptique de ses quinze classes, comme le font la plupart des traités élémentaires, le titre de méthode naturelle d'A.-L. de Jussieu, quand ce tableau est précisément ce qu'il a fait de moins naturel, et quand, d'autre part, le mot « méthode » ayant un sens philosophique bien précis, ne devrait jamais en être détourné pour être appliqué à une classification.

Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur les progrès qu'a pu faire la méthode naturelle dans notre siècle. Nous avons vu germer, bien avant Jussieu, l'idée de parenté, d'affinité entre les végétaux, qui s'est affirmée par l'emploi du mot famille. La découverte de la sexualité végétale avait fixé l'attention des botanistes sur les phénomènes de la reproduction, et accentué davantage encore cette notion de parenté. On en est venu graduellement à considérer le règne végétal, non plus seulement dans son état actuel, mais dans son développement, et au point de vue de la succession, dans le temps, des êtres qui le composent.

L'idée de parenté entraînait celle de filiation, d'hérédité, d'origine commune entre les êtres parents. On eut d'abord l'idée d'ancêtres communs à toutes les plantes d'une même espèce, ne différant entre elles que par des variations accidentelles; puis ces variations accidentelles étant expliquées par les différences de milieu, on en vint à douter de la fixité même des espèces, et à attribuer à une communauté d'origine la ressemblance entre les espèces réunies dans un même genre, et entre les genres

(1) Le Maout et Decaisne. Traité de botanique, p. 387.

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groupés dans une même famille, conception qui justifiait ce dernier mot et lui conservait sa signification primitive (1). Cette théorie de la descendance, devinée par le puissant génie de Diderot, fut définitivement formulée sur des bases scientifiques par Lamarck. Ce savant naturaliste avait approfondi plus qu'aucun de ses devanciers l'étude des espèces tant animales que végétales ; il en conclut à leur variabilité, à leurs transformations successives, et mit en évidence l'antagonisme entre Taction modificatrice des milieux et l'influence plutôt conservatrice de l'hérédité. On sait combien cette théorie a été vivement attaquée, combien elle Test encore aujourd'hui; on l'accuse de n'être qu'une hypothèse, malgré les faits positifs sur lesquels elle s'appuie; mais on ne peut nier, en tous cas, que cette hypothèse est justifiée, puisqu'elle seule permet d'expliquer scientifiquement tous les phénomènes.

Un moment laissée de côté, elle fut reprise par Ch. Darwin, dont les innombrables observations et expériences, conduites avec une sagacité si perspicace et une conscience si scrupuleuse, lui ont donné un si grand essor et lui ont acquis le droit de cité dans la science, sous le nom de transformisme. Darwin a particulièrement ajouté aux idées de Lamarck sur l'influence des milieux, la notion de la sélection naturelle, conséquence de la lutte pour l'existence ; ses travaux et ceux de plusieurs autres

(1) Payer n'acceptait pas cette idée. Voici en quels termes il s'exprime sur ce point, dans son Traité d^organogênie comparée de la fleur (Paris, 1867, page 1, note 1 :

c A.-L. de Jussieu désigne dans son Oenera plantarum les groupes que la plupart des auteurs modernes appellent Familles sous le nom d Ordres naturels. Linné avait défini l'Ordre ainsi : Ordo gênera inter se magis affinia proxime collocabity et cité comme Ordres naturels les Stellatœ^ les Aggregatœ. Enfin DecandoUe, dans son Prodromus regni vegetàbilis^ se sert encore, pour tous ses groupes de genres, de l'expression Ordo.

« Pourquoi a-ton changé cette dénomination, consacrée parles princes de la science, en celle de Famillet Pourquoi, lorsc^u'on veut mettre en évidence avant tout la ressemblance des plantes qui composent un groupe, prendre, pour désigner ce groupe^ un mot qui exprime nécessairement une idée fausse, la filiation commune de ces plantes, et accessoirement seulement ridée de ressemblance ? Pourquoi ne pas conserver le mot Ordre, qui, dans le langage ordinaire comme dans le langage des botanistes, signifie une collection d'êtres ayant un certain nombre de caractères communs? »

Il faut constater malgré cela que Payer, dans d'autres ouvrages, en particulier dans sa Cryptogamie, a fait usage du mot Famille^ tout en protestant contre lui, comme on le verra plus loin, et employé en même temps le mot Ordre dans le sens que plusieurs autres botanistes lui ont donné et lui donnent encore de nos jours, à l'exemple des zoologistes, c'est-à-dire en l'appliquant à un groupe intermédiaire entre la Classe et la Famille,

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botanistes sur la fécondation croisée ont, en outre, singulièrement modifié les opinions reçues au sujet de l'hérédité, qui se montre à nous maintenant comme un facteur, important à considérer, de l'évolution des espèces ; c'est là un point sur lequel je reviendrai tout à l'heure.

La théorie, incontestée aujourd'hui, de la métamorphose foliaire a jeté une vive lumière sur l'organographie, éclairé bien des questions relatives aux caractères des fleurs, et fait reconnaître de nouvelles affinités.

Le développement de Tanatomie microscopique, de l'organogénie, de Thistogénie, de la biologie cellulaire, de la cryptogamie, de la paléontologie végétale, ont fait faire à la botanique d'énormes progrès dans notre siècle, et nous en préparent bien d'autres encore pour l'avenir. Or, toutes ces acquisitions récentes viennent chaque jour fournir de nouveaux arguments à la théorie de la descendance, et nous permettent de remonter presque à l'origine commune non seulement de toutes les plantes, mais de tous les êtres vivants. Quelque nombreuses que soient les lacunes qui restent encore à combler, nous avons maintenant une idée générale de l'ensemble du règne végétal et de ses perfectionnements successifs, depuis l'organisme unicellulaire le plus simple jusqu'à ceux qui sont le plus perfectionnés. Nous constatons dans cette série des êtres la complication croissante de l'organisme , par la division du travail physiologique, la localisation des fonctions, l'adaptation au milieu, et la différenciation des éléments, tissus, systèmes, organes et appareils. Nous savons comment on peut passer des Cryptogames aux Phanérogames ; l'abîme naguère infranchissable qui les séparait n'existe plus. Nous pouvons entrevoir, en bien des cas, l'évolution progressive ou régressive d'un type, graduellement altéré dans ses traits primitifs, soit par complication, soit par simplification.

Tout cela est bien fait pour modifier profondément l'idée que Ton pouvait se faire autrefois de l'œuvre de la nature, des rapports qui existent entre les êtres, et de la règle qui doit présider à leur classement. La conclusion qui s'en dégage est formulée en ces termes par Sachs (1).

< Considérée au point de vue de la théorie de la descendance,

(1) Traité de botanique, trad. Vaa Tiegbem, 1874, p. 1107.

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€ la classification naturelle des plantes représente les relations € actuelles de parenté, c'est-à-dire de généalogie des végétaux. « Une espèce se compose de toutes les variétés qui viennent de « sortir d'une forme originelle ; un genre se compose de toutes t les espèces issues d'une souche plus âgée et qui, dans le cours « des temps, ont acquis des différences plus grandes: une

< famille embrasse tous les genres qui sont descendus par « variation d'un type encore plus ancien ; la forme primitive

< d'une classe, la souche originelle d'un groupe tout entier, « appartiennent à un passé beaucoup plus reculé encore, et « enfin, il a dû y avoir un temps où une première plante, placée « à l'origine de la série des développements du règne végétal, « a été le type primordial d'où sont descendues par variation « toutes les formes ultérieures. >

Voilà la conception qu'on peut se faire aujourd'hui de la classification naturelle idéale. Peut-on s'en rendre compte dans le détail? Évidemment non; nos connaissances sont encore trop incomplètes pour cela. Y arrivera-t-on un jour? C'est le secret de l'avenir, et d'un avenir assurément fort éloigné. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il sera toujours impossible de dresser le tableau de cette classification, à cause des affinités innombrables qui rattachent entre eux les groupes de tous les degrés, et dans lesquelles les croisements jouent un rôle des plus considérables.

Il y a longtemps qu'on s'est aperçu que les rapports de parenté des végétaux ne pouvaient être exprimés par une série linéaire. Robert Brown disait fort justement que le lien des êtres organisés n'était pas une chaîne, mais un réseau. Et quel réseau ! Quel inextricable enchevêtrement de rapports de toutes sortes ! Si Ton essayait de les figurer, même pour une famille de médiocre importance, on constaterait bien vite l'impossibilité d'aboutir à un pareil résultat. Que serait-ce pour l'ensemble du règne végétal?

L'idée d'un arbre généalogique est venue naturellement à l'esprit de ceux qui ont songé à représenter la descendance des êtres. Cette idée paraît juste au premier abord; elle peut rendre quelques services dans certains cas, mais il faudrait se garder d'en exagérer l'importance, car en principe elle est moins exacte que celle du réseau, et dans la pratique elle est absolument irréalisable. Pour en donner la preuve, je n'aurai qu'à envisager l'application de l'arbre généalogique à une famille humaine ;

on peut, pour cela, procéder dans deux sens, en recherchant soit la descendance d'un personnage plus ou moins ancien, soit les ancêtres d'un individu quelconque, en remontant la série des temps.

Dans le premier cas, on ne tiendra généralement aucun compte des mariages, ou du moins on supprimera forcément tous les ascendants des membres alliés par mariage à la famille en question ; et si les membres de cette même famille se marient entre eux, l'indication de ces unions ne pourra y être portée qu'au moyen de renvois. Dans le second cas, ou bien on ne figurera que la série linéaire de la généalogie masculine, ou bien, après les dichotomies successives produites à chaque génération d'ascendants, on se bornera à suivre une direction unique particulièrement intéressante, ou peut-être seule connue. Dans tous les cas, l'arbre généalogique sera fatalement incomplet, et restera sans aucune valeur scientifique, si l'on se préoccupe par exemple des antécédents héréditaires, ethniques, anatomiques, intellectuels ou morbides.

Et là encore la filiation est connue d'une manière plus ou moins certaine, tandis que dans le problème qui nous occupe, la généalogie de tous les végétaux, cette filiation est précisément l'inconnue, et nous ne pouvons encore, dans l'immense majorité des cas, formuler à ce sujet que des hypothèses plus ou moins plausibles.

'Nous sommes loin de connaître encore toutes les plantes qui vivent actuellement à la surface de notre globe, et nous ne savons que peu de chose sur celles qui s'y sont succédé pendant les temps géologiques, la paléontologie végétale ne mettant guère à notre disposition que des restes de végétaux ligneux et à feuilles ou fruits coriaces, déjà très diflférenciés, ayant oflFert une assez grande résistance aux phénomènes de la putréfaction. Nous ne pouvons donc connaître la descendance de tous les êtres, pour cette première raison que nous ne les connaissons pas tous ; le fait matériel de leur filiation nous échappe, sauf pour les individus actuellement vivants, que nous pouvons soumettre à nos observations et à nos expériences, dont nous pouvons constater par nous-mêmes les procédés de reproduction et de multiplication, avec les conséquences qui en résultent au point de vue de l'hérédité immédiate ou tout au moins prochaine.

De nombreux travaux ont été entrepris dans cette direction, à l'occasion des controverses relatives à la variabilité des espèces, et je n'en retiens ici qu'une conclusion qui vient à l'appui de ce que j'ai dit plus haut du rôle important des croisements dans la modification des types : c'est celle qui a trait à la fécondation croisée. On sait que celle-ci est indispensable à la conservation des espèces qui, par la fécondation directe prolongée, aboutissent à l'abâtardissement et à la stérilité. Or, si la fécondation croisée est nécessaire, elle est forcément une cause de variation et enlève à l'hérédité le caractère exclusivement conservateur qu'on pouvait lui attribuer jadis; elle conserve les espèces, mais en modifiant plus ou moins leurs caractères.

Il y aurait donc lieu de tenir compte, pour l'établissement de la filiation des végétaux, des influences paternelle et maternelle sur chacun des individus, comme pour l'arbre généalogique d'une famille humaine, auquel je faisais allusion tout à l'heure, recherche impossible pour le passé, impraticable pour le présent. Si donc des études de cette nature peuvent jeter une vive lumière sur certains côtés de la question, elles ne peuvent en aucune façon être utilisées directement à l'édification de la classification naturelle.

Nous ne pouvons, pour la recherche de la filiation, procéder que par voie d'induction, c'est-à-dire par la constatation des analogies, en nous appuyant sur cette idée toute naturelle, conforme d'ailleurs aux résultats de l'observation, que le degré de parenté entre les plantes est en raison directe du nombre de leurs caractères communs : plus elles se ressemblent, plus elles sont proches parentes ; plus elles différent; plus leur degré de parenté est éloigné.

Nous n'avons rien à changer au principe fondamental de la méthode naturelle : rapprocher les plantes qui se ressemblent, écarter celles qui diffèrent, et pour cela nous n'avons pas de procédé plus sûr et plus fidèle que de compter les caractères qui leur sont communs ; cette numération est le seul moyen d'apprécier l'importance que peut présenter ici ou là tel ou tel caractère, importance que nous savons sujette à varier suivant le génie de chaque groupe, et absolument indépendante de toute considération théorique. Laissant de côté toute subordination préconçue, nous devons nous dire que la valeur d'un caractère tient uniquement à la constance relative de sa coïncidence avec un plus ou moins grand nombre d'autres.

26 LE JABDIN BOTANIQUE

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