MÉNAGERIE, SINGERIE, FAISANDERIE FOSSES AUX OURS, PARCS
Les Ménageries sont une institution moderne : ce n’est que depuis un assez petit nombre d’années que les nations éclairées entretiennent à leurs frais des animaux vivants, afin d’en mieux connaître les mœurs, d’en étudier plus attentivement les formes et les allures, et d’observer avec plus de soin les changements physiques que l’âge ou les saisons leur font éprouver. L’homme, placé au premier rang de la création, ne doit rien négliger pour
connaître toutes les espèces utiles ou nuisibles qui habitent avec lui le globe terrestre.
Les Romains faisaient venir à grands frais de l’ Afrique les animaux féroces quelle produit. Les généraux qui s’étaient illustrés sur cette terre lointaine faisaient figurer à la suite de leur pompe triomphale des lions, des panthères, des éléphants, et souvent en grand nombre. Ces animaux, et beaucoup d’autres, originaires des mêmes pays, ou même de l’Asie occidentale, étaient destinés aux jeux du cirque, et les Romains aimaient à les voir s’entr’égorger ou à les faire lutter contre les gladiateurs les plus hardis. Ils dépensaient aussi des sommes immenses pour réunir dans leurs viviers les poissons les plus beaux et les plus succulents.
Mais ces caprices bizarres ont peu profité à la science; et si l’ histoire en a conservé le souvenir, c’est seulement pour nous apprendre le nombre des victimes immolées sous chaque empereur, et les folles dépenses des Licinius Muræna , des Hortensius et des Lucullus.
L’abbé Mongez a fait un relevé fort curieux des Mammifères amenés «à Rome, d'Afrique, d’Asie ou du nord de l’Europe. Voici comment G. Cuvier a résumé ce travail:
« Dès l’an de Rome 479 (273 ans avant Jésus-Christ), Curius Demains, vainqueur de Pyrrhus, lui prit quatre éléphants que Pyrrhus lui-même avait pris sur Démélrius Poliorcète ; ils furent les premiers que virent les Romains. En 252 avant Jésus-Christ, Mélellus en fit transporter à Rome, sur des radeaux, cent quarante-deux qu’il avait pris sur les Carthaginois, cl que l’on lit tuer h coups de (lèches dans le cirque, parce qu’on ne voulait pas les donner, et que l’on ne savait comment les employer. En 109, aux jeux de Scipion Nasica et de Publius Lentulus, on montra soixante-trois panthères et quarante ours. En 93, S y 1 1 a , lors de sa prélure, lit combattre cent lions mâles. Emilius Scaurus, dans les jeux célèbres qu’il donna lors de son édililé, en 58, fil voir l'hippopotame pour la première fois, accompagné de cinq crocodiles et de cent cinquante panthères. Pompée, pour l’inauguration de son théâtre , montra le lynx, le céphus ou guenon d’Ethiopie (probablement legrivet), le caracal, le rhinocéros unicorne. On y vil six cents lions, dont trois cent quinze mâles, et avec eux quatre cent dix panthères; vingt éléphants y combattaient contre des hommes armés. César, 46 ans avant Jésus-Christ, fil voir une girafe et quatre cents lions à la fois, tous mâles, tous à crinière. Ces profusions ne firent qu’augmenter sous les empereurs. Une inscription d’Ancyre loue Auguste d’avoir fait tuer trois mille cinq cents bêles fauves devant le peuple romain. A la dédicace du temple de Marcellus, on lit périr six cents panthères; un tigre royal y parut; un serpent de cinquante coudées fut montré au peuple dans le Forum. Ayant fait entrer l’eau dans le cirque de Flaminius, on y introduisit trente-six crocodiles qui furent mis on pièces. Un rhino-
céros el un hippopotame fuient lues lors du triomphe d’Augusle sur Cléopâtre. Les animaux étaient exercés à des travaux extraordinaires. Caligula, 56 ans avant Jesus- Chrisl, fit disputer le prix de la course par des chameaux attelés à des chars; Galba . étant empereur, (il montrer des éléphants funambules. Sous Néron (an 58 de Jésus- Christ), on en vit un, monté par un chevalier romain, descendre sur la corde, du sommet de la scène jusqu a l’autre extrémité du théâtre. C’étaient de jeunes éléphants, nés à Rome, que l’on dressait ainsi; car alors on savait faire produire ces animaux en domesticité. Claude eut à la fois jusqu'à quatre tigres royaux dont on a trouvé le monument il y a quelques années. Le sage Titus lui-même, à la dédicace de ses Thermes, livra à la mort neuf mille animaux, tant sauvages que domestiques, et on y vil combattre des femmes. Un livre tout entier des épigrammes de Martial est destiné à célébrer les animaux que Domilien (it paraître, l’an 90 de Jésus-Christ, et auxquels on lit la chasse aux (lambeaux; une femme y combattit contre un lion; un tigre royal y mil un autre lion en pièces. Des aurochs y furent attelés à des chars. Ce fut là que l’on vit pour la première fois le rhinocéros à deux cornes, qui est même représenté sur les médailles de cet empereur. Aux jeux que Trajan donna après avoir vaincu Decébale, roi des Partîtes, l’an 10a de Jésus-Christ, on fit mourir, selon Dion, qui était contemporain, jusqu’à onze mille animaux, domestiques ou sauvages. Antonin montra des éléphants, des crocodiles, des hippopotames, des tigres, et, pour la première fois, des erocutesou hyènes, et des strepsicéros. Marc-Aurèle, plus sensible, eut horreur de ces spectacles; mais ils reprirent avec une nouvelle force sous Domilien, qui, à la mort de son père, donna des jeux pendant quatorze jours, cl y tua un tigre, un hippopotame, un éléphant, el y trancha le cou à des autruches. Hérodien remarque même que ces autruches faisaient encore quelques pas, ce qui ne m’étonne point, car j’en ai vu faire autant à des canards. Une des plus curieuses de ces exhibitions, fut celle de Philippe, l’an 1000 de Rome (248 de Jésus-Christ). Les animaux rassemblés pour celte fête par Gordien III, qui espérait la célébrer, consistaient en trente-deux éléphants, dix élans, dix tigres, soixante lions apprivoisés, trente léopards, dix hyènes, un hippopotame, un rhinocéros, dix girafes, vingt onagres, quarante chevaux sauvages, dix argoléons, nom dont la signification est présentement inconnue, et beaucoup d’autres, qui furent tous tués. .
« Probus, à son triomphe, planta dans le cirque une forêt où se promenèrent mille autruches, mille cerfs, mille sangliers, mille daims, cent lions et autant de lionnes, cent léopards de Libye et autant de Syrie, trois cents ours, des chamois, des mouflons, etc.
« Il semble que les sangliers cornus, qui parurent aux jeux de Carus et de Numérius, chantés par le poète Calpurnius, aient été des babiroussa. Constantin prohiba les jeux sanglants et les combats du cirque, et cependant Symmaque, sous Théodose, parle encore de panthères, de léopards, d’ours, d’addax, de pygargues; il rapporte que les crocodiles qu’il destinait au cirque périssaient par une diète de quarante jours. Claudien dit qu’IIonorius avait des tigres attelés à des chars, cl Marcellin attribue à Justinien d’avoir fait paraître vingt lions et trente panthères. La difficulté de se procurer des animaux que de pareil les destructions avaient dû éloigner des provinces romaines, el la diminution des ressources de l’empire, contribuèrent sans doute autant que l'humanité à faire cesser ces usages barbares, qui avaient peut-être été introduits dans l’origine pour maintenir dans l'habitude du sang un peuple que l’on destinait à faire sans cesse la guerre. »
Nos Ménageries se recrutent sur une plus vaste étendue que celles des Romains, qui ne connaissaient qu’une petite portion de la terre; elles ont d'ailleurs un but plus élevé. Destinées à fournir à l’agriculture des animaux utiles, elles sont aussi un de nos meilleurs éléments d’instruction; en meme temps quelles offrent au savant les moyens de reculer les bornes de la science, elles lixent l’attention des gens du monde, et contribuent à détruire les préjugés, quelquefois ridicules, transmis d’âge en âge, et dont beaucoup d’auteurs n’ont pas été exempts. Naturaliste ou homme du monde, chacun suit avec intérêt les scènes toujours curieuses que des sujets, députés de tous les points du globe, et choisis parmi les plus remarquables d’entre les espèces animales, représentent au bénéfice de la science, sur ce théâtre où la nature est repro¬
duite en abrégé.
On s’est quelquefois demandé s il y avait utilité à entretenir des Ménageries. C’est presque demander si l’étude des sciences elle-même a réellement des avantages.
Dans de semblables établissements, les vrais observateurs peuvent étudier les instincts si variés des Mammifères, des Oiseaux et des Reptiles; c est là qu’ils développent, et fort souvent rectifient les rapports des voyageurs sur les espèces exotiques. Ils comparent entre eux les animaux les plus divers et ceux qui, bien que semblables en organisation , proviennent néanmoins de régions fort éloignées.
C’était uniquement dans les Ménageries, comme on les entend aujourd’hui, qu’il devenait possible d’acquérir une idée exacte de la nature morale des animaux, et de comprendre leurs actes en les jugeant d’après le principe qui les détermine: l’intelligence ou l’instinct.
Descartes et Buffon n’admettaient de véritable intelligence que chez l’homme, et l’on pourrait supposer, à la lecture de plusieurs de leurs écrits, que les animaux sont de simples machines animées, des automates agissant toujours de même, sans qu’il y ait en eux d’autre impulsion que celle qui lait croître ou lleurir les plantes. Et cependant ce n’est point sous cette impression que Buffon lui-même écrivait l’ histoire du Chien, du Cheval ou du Lion. Ce n’est pas non plus ce que pensaient Réaumur, Condillac, Dupont de Nemours, Georges Leroy. Mais entre la générosité avec laquelle ces derniers prodiguaient 1 intelligence aux animaux de toutes les classes, et l’erreur de Descartes, il fallait trouver la vérité; et la vérité, ici comme partout, devait être simple, et en dehors de toute définition exclusive et
systématique. Nous verrons, en parlant île certains animaux, que plusieurs sont doués d’une véritable intelligence, et que, chez eux, cette intelligence diffère seulement de celle de l’homme par une moindre portée. L’homme, en effet, est, sous ce rapport, incomparablement au-dessus de tous les animaux , et à cette haute intelligence il joint une qualité plus précieuse encore : la raison , que nulle espèce animale ne possède.
Au Muséum, les animaux vivants sont groupés par catégories, et, pour ainsi dire, par familles naturelles. A la Singerie , on met les Singes et les Makis; au bâtiment plus rapproché de la Seine, les Animaux féroces , c’està-dire les Mammifères carnassiers. Quelques Ours, insensibles à nos variations de température, habitent dans de grandes fosses. Des Lions, des Panthères, etc., ne pourraient pas y vivre en toute saison; et d’ailleurs, il serait impossible de les y retenir, car leur grande agilité leur permettrait bientôt de s’échapper. La Rotonde , qu’on pourrait appeler le point central de la Y allée Suisse, en est aussi la construction la plus considérable et la mieux conçue; elle donne asile aux plus grands animaux: l’Éléphant, les Pachydermes et les Ruminants. Diverses espèces la quittent pendant la belle saison, et vont occuper les parcs; cette faveur est plus particulièrement réservée à celles de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Amérique méridionale, auxquelles les chaleurs de l’été rappellent leur patrie. Pendant l’hiver, ces animaux reviennent à la rotonde. Mais les parcs ont, comme les fosses, des habitants qui ne les quittent pas plus en hiver qu’en été. Tels sont les Cerfs de Virginie, les Axis de 1 Inde , dont les espèces peuvent être regardées comme acclimatées chez nous, etc. ; quelques autres nous viennent des pays froids, comme le Renne, l'Élan, etc.
Les parties non moins essentielles de la Ménagerie sont : la Volière du nord, où l’on met. principalement les Oiseaux de proie et les Perroquets; la Faisanderie , où sont les Faisans, qui lui ont donné leur nom, les Poules de diverses races, les Pintades, et les autres Gallinacés. Les Autruches, les
Casoars et quelques autres oiseaux de grande taille, occupent une fabrique spéciale, subdivisée en plusieurs compartiments; deux endroits, pourvus d une pièce d’eau , sont le séjour des espèces aquatiques ou de rivage : c’est là que l’on voit les Cygnes, les Oies, les Canards de diverses sortes, les Grues, les Cigognes, etc.
Les Reptiles occupent le local autrefois réservé aux Singes. Quoique placé en dehors de la \ allée Suisse, il est très-peu éloigné de cette partie de la Ménagerie, et mérite une mention spéciale. Il v a fort peu de temps que le
Jardin des Plantes possède une collection de Reptiles vivants, et cette amélioration, essentiellement duc à MM. Duméril et Bibron, a déjà fourni d’excellents résultats.
La Ménagerie n’a pas de chef spécial comme la bibliothèque ou les galeries d’histoire naturelle; elle est placée sous la direction immédiate des professeurs de zoologie chargés de l’enseignement relatif aux animaux qu’on y conserve: M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire , pour les Mammifères et les Oiseaux, et M. Duméril, pour les Reptiles. Les aides naturalistes de chacun de ces professeurs, MM. Florent Prévost et Bibron , sont chargés de les seconder.
On pourrait écrire, et même on a écrit, au grand profit de l’ histoire naturelle, plusieurs volumes sur la Ménagerie du Muséum. Mais comment la dépeindre en un seul chapitre? comment raconter en quelques pages ce que la science moderne lui doit de connaissances positives et d’applications utiles? La description pure et simple de ses habitants est déjà un travail d’une assez grande étendue; et, comme on a soin de faire figurer dans la belle collection des vélins conservés à la bibliothèque du Muséum toutes les espèces remarquables qui s’v succèdent, et, le plus souvent, d en publier la description , l’histoire détaillée de la Ménagerie entraînerait celle d’une branche importante de la zoologie, depuis le commencement du dix neuvième siècle. Feu M. Frédéric Cuvier1 a déjà donné la plus grande partie de ces matériaux dans Y Histoire naturelle des Mammifères , publiée par lui et M. Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, qui, depuis la fondation du Muséum jusqu’en 1841, a occupé la chaire de mammalogie et d’ornithologie de ce magnifique établissement. Avant l’ouvrage dont il vient d’ètre question , Lacépède, G. Cuvier et M. E. Geoffroy avaient commencé sous ce litre : La Ménagerie du Muséum national d'Iüstoire naturelle, ouïes Animaux vivants, un livre avec figures peintes d’après nature par Maréchal , et gravées par Miger. Le nom de Maréchal est devenu célèbre par les beaux dessins d’animaux qu’il a faits d’après des individus vivants à la Ménagerie. Huet a continué avec talent ce travail, aujourd’hui confié à plusieurs artistes d un grand mérite. Parmi ces derniers, M. Werner est celui qui a fait, soit pour
' M. F. Cuvier , dont les travaux mammalogiques seront pendant longtemps la principale ressource des personnes chargées de raconter les mœurs des animaux ou d’écrire à ce sujet, est né à Montbéliard , le 26 juin 1775 , cl mort le 21 juillet 1838. Il a été , pendant trente ans, chargé de la direction delà Ménagerie du Muséum.
M. F. Cuvier, soit pour la collection des vélins, le plus grand nombre de peintures nouvelles.
L administration du Muséum achète les animaux intéressants qui lui sont proposés, ou dont elle a eu connaissance; la Ménagerie s’enrichit aussi fréquemment de dons, et, dans ce cas, on a soin de conserver le nom des donataires; tant que l’animal ofïert au Muséum fait partie de l’établissement, ou, après sa mort, lorsqu’il a été préparé pour les galeries d’histoire naturelle, une étiquette spéciale rappelle cet acte de générosité. Parmi les amis ou protecteurs des sciences auxquels la Ménagerie doit des espèces rares, nous citerons quelques voyageurs naturalistes: Pérou et M. Lesucur, Leschenault, Milbert, M. Dussumier, M. Gaimard. Des princes français de plusieurs familles ont également fait à la Ménagerie des offres précieuses; et, à diverses époques, des princes africains, le pacha d’Égypte, l’empereur de Maroc, Abd-el-Kader, ont adressé au gouvernement des animaux remarquables, et dont la Ménagerie a été aussitôt gratifiée. C’est au pacha d’Égypte que sont dus l’Éléphant d’Afrique et la Girafe.
Tout ce que nous allons dire sur la Ménagerie ne saurait se rapporter exclusivement à son état actuel. Les acteurs sont exposés ici aux mômes vicissitudes que ceux de notre espèce, et souvent leur règne n’a pas une moins courte durée. Si nous nous bornions aux individus que la Ménagerie possède au moment où nous écrivons ces lignes, peut-être que, dès demain, plusieurs auraient fait défaut. Ce n’est pas qu’elle n’ait un fond de représentants sur lequel on ne puisse toujours compter: Macaque, Sapajou, Lion, Panthère, Ours, Hyène, Chacal, Agouti, Dromadaire, Autruche, etc., etc., ces espèces s’ y voient en tout temps, et toujours en bonne santé, car il est si facile de se les procurer, que la substitution d’un individu à un autre est à peine sensible.
Maison a déjà beaucoup parlé de ces différents animaux, qui forment le vulgaire des Ménageries européennes, et nous ne nous arrêterons pas à les décrire une fois de plus. Peut-être sera-t-il plus à propos de donner, sur les especes moins classiques, et que la Ménagerie du Muséum a contribué à faire connaître, des renseignements consignés, pour la plupart, dans les ouvrages des savants administrateurs de cet établissement.
Ainsi, tous les animaux dont nous parlerons ne se trouvent pas actuellement (août 18H) dans les fossés, les parcs, les volières ou les loges de la Ménagerie; mais ceux qui lui manquent y ont vécu précédemment; leurs
80 SFXONDE PARTIE.
dépouilles sont exposées dans les galeries de zoologie ou d anatomie, et il est facile de les y voir. Disons aussi , avant de commencer cette sorte de statistique, qu’il faut chercher dans la partie de cet ouvrage relative aux animaux conservés pour l’étude la description abrégée des espèces dont d va être question. Nous devons nous occuper ici de leur manière de vivre, et de ce que leurs mœurs ont offert de plus remarquable.