‹ Le jardin des plantesChapitre 5 sur 83 · M O B 1 T 11 R I TE S AL UT A N T · texte numérisé non relu

M O B 1 T 11 R I TE S AL UT A N T

— Les animaux dont nous voulons parler seraient destinés à servir aux expériences d’anatomie comparée. — Si nous ne pouvons pas les sauver, sôuhaitons-leur de ne souffrir que le moins possible. — Adieu, martyrs d’une curiosité sublime et sacrilège, adieu. Vos cris, personne ne les entendra; que pourraient faire en votre faveur ceux qu’attendriraient vos souffrances? — Il ne faut pas seulement que l’homme vive, il faut qu’il sache... Donnez votre sang goutte à goutte; laissez-nous épier jusqu’au fond de vos organes l’impénétrable secret de notre propre existence. — Sommes-nous cruels? — Non ; nous sommes ambitieux; et Bacon l’a dit : La science, c’est le pouvoir.

Pourquoi ces réflexions, à propos d’une erreur peut-être ; figuronsnous qu’il n’y a pas de parc de la mort au Jardin des Plantes, — et continuons notre promenade. — Admirez au milieu d’un gai paysage ces oiseaux heureux et magnifiques : ce sont des pintades en demi-deuil, des canards à la tète pourprée, des oies d'une blancheur éclatante, des oisillons des plus belles races, des paons aux prétentions aristocratiques! On se croirait au milieu d’une véritable basse-cour d’opéra-comique à laquelle il ne manque qu'un fermier et une fermière en toilette de théâtre, Annette et Lubin, l’une donnant à manger aux poules, et prenant la graine de sa blanche main dans son gracieux tablier de soie rose; l’autre en culotte de satin et en gilet bleu de ciel, relevant des bottes de paille avec une fourche de bois des îles.

Tous ces oiseaux si bien emplumés vivent dans l’abondance et dans une sorte de contentement naturel. L’oif. dort toujours, comme si elle n’avait pas encore réparé sa mauvaise nuit du Capitole. La pintade venue d'Afrique crie incessamment: Cocotte ! cocotte! avec un air d’impertinente supériorité sur la poule ordinaire. Le paon, originaire de l’Inde, étale sa queue, laquelle n’est pas précisément neuve, mais qui n’en reste pas moins éblouissante. C’est là un riche écrin qui ne perdra jamais rien de sa valeur. Déployer aux yeux de ses admirateurs toutes les richesses que lui a données la nature est chez le paon un usage antique et solennel, et plus on le regarde, plus il se pavane et fait la roue. L’exercice est un peu monotone;

mais le public admire toujours : le paon a trouvé son excuse. Le din do a, ce gallinacé fameux, a plusieurs représentants au Jardin des Plantes; on les y conserve avec soin, parce qu’ils sont sauvages ou issus d’individus ayant les couleurs brillantes qui distinguent ces derniers. Le dindon est originaire d’Amérique, et, à ce titre, il mérite bien les honneurs de la ménagerie. — Le dindon ordinaire est vain, mais il est brave ; et à ce titre on peut lui pardonner bien des choses.

Voulez-vous connaître un animal dont le corps, les cuisses, les jambes, les oreilles et la queue présentent, sur un fond clair, des divisions que l’on dirait tracées à la couleur noire avec un large pinceau ? Est-il ainsi marqué tout vivant pour fournir des portions destinées à la table du prince et des grands dignitaires de quelque royaume?

— On dirait un cheval.

— C’est un âne rayé.

— En effet, on retrouve en lui quelque chose de l’âne...

— Eh bien ! c’est un cheval sauvage !

— En définitive, c’est moins que tout cela ; ce n’est qu’une espèce de zèbre; le daüw.

Maigre sa jolie robe, le dauvv n’a pas nos sympathies; il est têtu, il est !<dif. il est paresseux ; il est bien de sa race. Les patients Hollandais n’ont I nu, iis pu venir a bout du zèbre ; peut-être a-t-il peur de se salir dans la

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domesticité et le travail. Alors il devrait s’arranger pour devenir tout à fait sauvage, et dans cet état, nous estimerions son indépendance ; — mais participer de la nature de l’àne et de celle du cheval pour ne servir à l ien, c’est tromper deux fois son public. — Grâce à ses lignes plus ou moins cabalistiques, le dauw, le zèbre doit avoir été quelque part l’objet d’un culte, d’une superstition. — N’est-ce pas un fait étrange que le respect des hommes envers des êtres inutiles? — Excepté le jour où il chemina chargé de reliques, jamais l’âne, cet intéressant quadrupède, n’a été l’objet des moindres égards, du plus insignifiant honneur, même dans le beau temps où son sabot brûlé sur des charbons ardents était vanté contre l’hystérie, où son sang, quand on le lui tirait de derrière les oreilles, passait pour calmer les accès de mélancolie. Bien loin de là : — l’âne est par nous bafoué en vers, en prose, et à coups de bâton, pour prix de tous les services qu’il nous a rendus, qu’il nous rend et qu’il continuera de nous rendre encore. Le dauw paraît avoir profité de cette leçon, il se fait craindre ; nous aurons des égards pour lui. — Il est méchant; — il tuerait volontiers son gardien dans l’occasion. — Le dauw ne prend pas pour cela une physionomie cruelle; au contraire, on le croirait aimable au premier abord ; — ne vous y fiez pas plus qu’au zèbre, qu’à I’hémione. — Ces animaux sont d’une couleur douce à l’œil qui voit, mais suspecte à l’œil qui juge, — Zèbre, dauw, hémione, nous les croyons doués d’une intelligence médiocre, et partant, nous n’oserions pas vous répondre de leur bienveillance.

Bonne et tendre juche, mollement couchée sur le gazon d’un enclos qui serait spacieux, si tu étais moins légère, quels sont tes rêves? — Dis-nous donc si la douceur du caractère fait trouver la captivité supportable ! si la timidité peut prêter des charmes à la vie sans périls, sans vicissitudes, mais sans indépendance non plus ! — D’où viens-tu ? — De quelle forêt royale? — Dans quel piège es-tu tombée? — tu as cédé à l’apparence d’un bienfait sans doute. — Le morceau de pain qui t’aura séduite, c’était un leurre; — ce généreux humain qui te le faisait offrir par le hasard, c’était un garde. — Tu as cru bien facilement à la bonté, à la pitié des hommes ; va, souviens-toi qu’ils sont durs les uns pour les autres. — Mais que t’importe l’expérience à présent? — Fontainebleau est si loin, et les portes de ta prison sont si bien gardées !

Les ken n e s auraient besoin, pour paraître dans toute leur beauté, d’être attachés à un traîneau, et de voler sur les neiges de la Laponie.... Ici leur tète est penchée vers la terre, leur œil éteint, leur pied traînant et lourd.

Mais la décoiation va changer; gagnons le nord de la Vallée Suisse, et rendons visite aux oiseaux de proie.

— L’ordre, nous vous l’avons fait pressentir, n’est pas rigoureusement possible dans ces promenades, et la variété des distractions est plus à considérer que l’observation d’un froid itinéraire.

La première cage, à compter de la rive gauche de la Seine, renferme un condor, vullur gryphus, du genre vautour, suivant la remarque de plusiems naturalistes. Le pauvre animal tient dans quatre pieds carrés, et la nature lui a donné quinze pieds d’envergure. — Il est exclusivement

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propre aux Andes. — Après le condor viennent les vautours; — le vautour brun, le vautour d’Égypte n’ont pas une tenue excellente: — il leur manque toujours, et principalement vers le col, beaucoup de plumes, ce qui leur donne un certain air négligé. — A l’exemple du condor, ces oiseaux ne pourraient-ils pas mettre des cravates? — Tout ce que nous pourrions en dire de plus se lit déjà dans les histoires naturelles à la portée des enfants.

Les g y p a Ë t e s participent de la nature de l’aigle et de celle du vautour. — Ce genre d’oiseaux offre seulement une espèce. — Cette espèce, on la connaît bien : nous voulons parler du gypaète des Alpes, surnommé le vautour des agneaux. — Son envergure est de onze pieds ; — on l’accuse de dévorer beaucoup de gibier et jusqu’à des veaux, — cela est fort, mais cela se comprend; il n’en est pas de même de ce fait que le pygargue se nourrit parfois de poissons, et va chercher sa nourriture en plongeant. Cela doit humilier ses ailes !

Connaissez-vous une physionomie plus respectable que celle du pygargue a tète blanche? — Voilà un chef expérimenté, plein d’activité, de feu ; cet oiseau semble réunir en lui les qualités opposées, extrêmes : la prudence et l’ardeur.

Les ai g l e s. — Pauvres rois emprisonnés : ils sont là plusieurs de différentes espèces, des aigles à tète blanche, des aigles communs, des aigles variables. — Un perchoir de trois pieds de haut figure pour eux les rochers les plus escarpés. — L’aigle est grand dans sa captivité : — il regarde fièrement ses visiteurs ; — on devine la hardiesse de son vol à la noblesse de son attitude. — Son corps est dans la cage ; mais on voit que sa pensée, son âme, pour ainsi dire, plane au plus haut des cieux.

Il est une heure curieuse à laquelle il faut visiter les cages pour comprendre que l’idée de grandeur et de noblesse attachée à l’aigle, et qui l’a fait choisir pour l’emblème du génie et l’enseigne des grands empires, repose sur quelque chose de réel. Présentez-vous à l’heure où les oiseaux de proie reçoivent leur nourriture : vous verrez le vautour inquiet, exprimant son plaisir par une sorte de danse ridicule; vous trouverez le pygargue hors de lui ; le gypaète, comme piqué par la tarentule ; l’aigle seul demeure impassible. — On le sert et il jette à peine un coup d’œil sur cette nourriture qu’il n’a pas sollicitée, et qu’il aurait bien su conquérir. — Il mange, parce qu’il vit, et qu’il ignore le suicide ; — mais il mange à son heure, — non pas quand il a faim, mais quand il lui plaît.

De l’aigle au milan, même royal, il y a loin. Le milan est lâche; un corbeau lui lait peur, une poule lui résiste : il a pourtant cinq pieds d’envergure, un bec courbe et des serres :

Qu’importent les armes ! le cœur est tout.

Le grand duc, malgré son nom de quelque apparence, est, après tout, du genre chat-huant, et, de bonne foi, il en a bien l’air. Quel oiseau de mélodrame ! — Ses yeux énormes, son regard de feu, sa physionomie satanique, en font un oiseau funèbre ; et pourtant la pauvre bête ne fait de mal à personne; au contraire, elle rend service aux laboureurs, en détruisant les taupes, les mulots, les rats, et une foule de rongeurs. — En retour de ces bienfaits, le grand duc, lorsqu’il est libre, n’exige rien. — Celui du Jardin des Plantes doit trouver que c’est là le plus sage avec la race humaine ; et, dans ses éternelles méditations, il ne peut que commenter cette variante d’un passage de Montaigne :

Les hommes me donnent prou , s’ils ne m’ôtent rien , et me font assez de bien, quand ils ne me font pas de mal : c’est tout ce que j’en demande.

Les buses ont le col court, le corps épais, et de grosses jambes : pourriez-vous vous les figurer autrement? Cet oiseau est d’une lourdeur accablante; — il ne chasse pas, il attend le gibier : la fortune lui vient en dormant.

Au-dessus de l’une des cages, on lit : « Aigle criar d. » — Le pauvre oiseau, que cette indication signale à la curiosité des promeneurs, en paraît vraiment toul humilié ; — comme ces enfants auxquels on a mis, à l’école, 1 écriteau de gourmand, de paresseux, etc. — 11 s’en venge, car il ne dit pas un mot, et donne un démenti perpétuel à ses parrains. — Les perroquets profitent du silence que l’aigle criard ne trouble pas, et font, à dix ou douze, le bruit de cent personnes réunies pour s’entendre dans une affaire de conciliation. Leur plumage éclatant a de la peine à faire oublier leur organe métallique. — L’administration du Muséum néglige d’apprendre à ses pensionnaires ces éternels refrains : A la garde! Portez armes! As-tu déjeuné, Jacquot? — 11 ne serait peut-être pas prudent d’appeler sans cesse les vautours à l’appétit et les aigles à l’insurrection.

On devrait cesser bientôt de dire que le perroquet parle. — Il articule certains sons, forme un mot, des mots, c’est tout. Ne prodiguons pas les expressions qui rappellent nos facultés les plus belles, maintenons la dignité des mots qui intéresse la dignité des choses.

Cette question de la parole, considérée comme privilège exclusif de

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l’homme, et signe éclatant qn’il possède seul l 'intelligence au milieu d’animaux doués de sentiments et d’instincts, a fixé depuis longtemps l’attention des philosophes et des naturalistes ; — la métaphysique n’a pas laissé de prévaloir çà et là contre le sens commun ; — après avoir tout refusé aux animaux, on ne leur a plus rien refusé, selon les lois éternelles de l’action et de la réaction. — On avait nié l’animalité des bêtes ; on fut près de leur conférer l’humanité.

Nous n’irons pas plus loin dans la Vallée Suisse, sans donner un coup d’œil à cette vieille construction qui rappelle l’ancienne époque du Jardin des Plantes, comme la Cité rend témoignage du vieux Paris. — C’est noir, humide, mal pavé, mais pour quels habitants, grand Dieu !

Là était autrefois la laiterie de l’établissement; — les singes ont habité ces cages où rampent aujourd’hui des crocodiles et des serpents.

Le mot seul de reptiles glace, dégoûte, épouvante. — 11 faut être plus que naturaliste, il faut être courageux pour supporter la vue d’un serpent. Ce qui porte un grand nombre de personnes à en étudier l’histoire, c’esl cette envie invincible qui nous excite à trouver la raison de l’existence de tant d’êtres hideux, malfaisants : — on a pu utiliser quelques individus, mais, en définitive, on se serait fort bien passé de l’espèce. — Les reptiles

jouiraient presque du privilège particuliei les raffinements de la création.

* de nous faire maudire le luxe e(

Aujourd’hui le Muséum possède deux serpents à sonnettes.— Lorsqu’on approche de la cage à double réseau de fil de fer qui les renferme, l’extrémité de leur queue s’agite et fait entendre ce bruit auquel ils doivent leur nom. — Ils lèvent leur tête aplatie, restent ensuite immobiles, le col tendu, l’œil fixe. — On les dirait pétrifiés : — ils ne sont qu’attentifs et inexorables comme le destin.

Ce n’est pas à nous qu’il est réservé devons introduire dans 1 intérieur de cette galerie ; mais ils sont du domaine de notre description, ces deux boas qu’on aperçoit, près des fenêtres, à demi enveloppes dans de chaudes couvertures.— Que font-ils là? puisqu’ils ne mangent pas, ils digèrent les deux lapins, le poulet qu’on leur aura servis tout vivants il y a quinze jours, trois semaines peut-être!— La société est merveilleusement choisie! et l’on fait bien de la tenir sous verre:—' voici des crapauds, des grenouilles... Pauvres batraciens ! — Cette expression presque tendre vous étonne ! nous avouerons quelle est échappée à notre pitié, à notre répugnance même; — ces grenouilles, elles doivent servir de nourriture aux vipères d’Europe, — elles sautent en attendant, et sembleraient presque jolies, tant elles gagnent au voisinage de leurs ennemies; — et ces crapauds, ils paraissent moins

affreux, tant ils sont à plaindre.

Puisque aussi bien nous quittons un sujet peu aimable, passons tout de suite devant les galeries d’anatomie comparée. — C’est là un monument légué par G. Cuvier à la science et au monde. — La nouvelle loi d’organisation du Muséum, en créant une chaire d’anatomie des animaux, lorsque l’enseignement de l’anatomie humaine y fiorissait déjà, mettait en quelque sorte les savants sur la voie de l’anatomie comparée. Daubenton, d ailleurs, avait déposé quelques-uns des matériaux de la science dans ses descriptions anatomiques, si fines et si détaillées. Cuvier survint, qui, embrassant les a perçu s pie Buffon, les connaissances de Daubenton, conçut la magnifique idée de tout rapprocher, pour tout distinguer. Hommes, animaux, mêmes organes chez des êtres différents, organes différents chez les mêmes individus, tissus, solides, il rassembla tout ce que possédait le Muséum, fil acheter ce que le commerce pouvait lui offrir. Il s’adjoignit des élèves, des confrères, et commença ce beau monument de science, d’observations, ce superbe ossuaire qui s’appelle le Cabinet d’ Anatomie comparée. Cuvier, ses préparateurs et ses amis se mirent à l’œuvre en 1796. — Ils disse-

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([lièrent tant et si bien, que le cabinet fut prêt en 4806, et livré à cette époque aux études des savants, à la curiosité, aux méditations de tout le inonde.

Aujourd’hui l’œuvre de Cuvier passe pour n’avoir pas de rivale. — Chaque jour y ajoute de nouvelles richesses.

— La comparaison s’étendra, établira d’un règne à un autre des transitions lumineuses, des analogies révélatrices, et entin l’on pourra vérifier là ces trois parties de la définition générale des animaux, des végétaux et des minéraux :

Les animaux croissent, vivent et sentent ; — les végétaux croissent et vivent ;

— les minéraux croissent. — Animalia crescunt, vivunt et sentiunt ; — vegeialia crescunt et vivunt ; — miner alia crescunt.

Un mot de moins dans chaque phrase ; un ordre de phénomène de moins dans chaque règne. Mais n’anticipons pas, nous indignes, sur le domaine des hommes spéciaux : — ils viendront tout à l’heure pour vous conduire à travers les salles si curieuses du cabinet d’anatomie comparée :

— ils vous feront assister à ce sublime développement de la vie qui, dans les animaux, commence par le mouvement, augmente par la digestion,

s’élève par l’instinct, et se couronne enfin par l’intelligence. — En attendant, vous plaît-il d’avancer sous le vestibule, et de regarder ces deux charpentes recourbées, formant berceau au-dessus de la porte d’entrée? — seraient-ce les côtes d’un navire? — lisez, un écriteau porte : Mâchoires inférieures de la baleine. — L’imagination n’arrive pas à construire un animal assez gigantesque pour de tels os. — Nous pouvons venir à son aide : voici précisément le squelette d’un cachalot; grossissez l’objet, et vous aurez la mesure de la baleine.

La pèche de la baleine et du cachalot, nous en avons tous les détails plus ou moins authentiques dans les histoires naturelles à l’usage de la jeunesse. Nous voudrions seulement qu’il nous lût permis de vous dire ici quelques mots de l’importance d’une pèche qui devient tous les jours plus difficile, plus coûteuse, plus incertaine, en même temps que les profits tendent à diminuer : — c’est bien le moins qu’à propos d’un si énorme cétacé, une petite digression ne nous soit pas défendue.

Les baleines, que des marins basques, bretons, normands pêchaient d’abord sur les côtes de France, fuyaient déjà, au seizième siècle, jusque dans les parages du Canada ; aujourd’hui, il faut les poursuivre sous les latitudes les plus diverses, dans les mers les plus lointaines, où, par un

admirable instinct du péril, elles se sont dispersées. Ainsi le ternie des entreprises de pèche, qui était autretois lixe à seize mois de navigation au plus, est-il en moyenne aujourd’hui de vingt-quatre au moins. Cependant, vous comprenez que la concurrence actuelle des huiles tirees des végétaux, l’application du gaz hydrogène à l’éclairage, mille laits économiques modernes tendent à faire tomber le prix des huiles qui lont les piincipaux bénéfices de ces sortes d entreprises ; leur importance commei ciale diminuerait donc chaque jour, et la pèche pourrait même cesser, si elle n’offrait un intérêt politique du premier ordre, par la longue navigation quelle exige, et l’influence considérable qu’elle exerce sur l’éducation des hommes de mer. Cet intérêt a été compris depuis longtemps en Angleterre et en France. Les gouvernements de ces deux pays ont prodigué des privilèges, des primes considérables aux entiepiises et aux armements de cette pèche; on évalué a 62,500,000 francs le montant des primes accordées jusqu’en 4824, parle gouvernement britannique, aux baleiniers. Fn France, la législature, prenant en considération des événements politiques récents qui laissaient entrevoir la possibilité d une guerre maritime, vient de continuer jusqu’au 34 décembre 1850 une prime fixe d’armement et de retour.

La pêche du cachalot est plus coûteuse et plus difficile que celle de la haleine ; elle exige une navigation de trente mois au moins, et quelquefois de près de quatre ans ; — le pêcheur est obligé enfin de faire le tour du monde pour rencontrer le cachalot, qui n’affecte particulièrement aucun parage. — Nous avons avancé qu’elle était plus difficile que celle de la baleine, c’est plus dangereuse qu’il fallait dire : en effet, la baleine, une fois harponnée, fuit ou plonge, mais se défend rarement; le cachalot, lorsqu il se sent atteint, se retourne contre ses agresseurs, submerge les embarcations, et broie les pêcheurs.

— Avions-nous tort de vous promettre toute sorte de contrastes et d’imprévus? — Près de la charpente du cachalot, et debout, chapeau bas, en contemplation devant elle, vous trouverez toujours quelques-uns de ces pêcheurs de Seine, qui demandent, les bonnes gens, pour prix de leurs expéditions maritimes à bord d’un batelet ou d’un train de bois, un peu de vent, un flot calme et quelques petits poissons. — Le spectacle de 1 immense cétacé parle à leur imagination, leur lait entrevoir la grandeur réelle de leur exercice favori et tant rabaissé ; — au fait, du harpon a la ligne, il n’y a jamais que la différence du plus au moins. — Eli! mon

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Dieu, respectons cet effort delà poésie chez des individus naturellement calmes. — Ne les détournons pas de leur utile vocation ; ils nous semblent destinés à perpétuer la race chaque jour moins nombreuse des hommes qui savent être attentifs.... et attendre. — La patience est une intrépidité de tous les instants.

Écoutez, on sonne, — on appelle le monde pour le spectacle, — c’est un singe qui met la cloche en branle ; approchez. — Mais d’abord, demandez ce que vous voulez voir : — la farce, le vaudeville, la comédie, le drame, la tragédie? on joue de tout au théâtre où nous sommes. — Nous devons seulement vous avertir que la censure n’a pas corrigé les pièces. — Messieurs les comédiens ordinaires du public donneront aujourd’hui, jour de grand soleil et de chaleur, de midi à trois heures, une représentation à leur bénéfice. — Il n’y a pas de billets à prendre au bureau : voici des chaises, asseyez-vous ; — c’est ici que cette éternelle annonce du saltimbanque : On ne paye qu’en sortant et si le public est satisfait, reste encore au-dessous de la vérité, puisqu’on ne paye dans aucun cas : — le prix des places n’est jamais augmenté. — Vous admirez le théâtre; — voulez-vous nous permettre un simple détail ?

— Cette gracieuse construction, toute de fer et de treillage, ne représente point un palais, comme les ennemis des singes veulent bien le dire, car il n’y a pas d’antichambre. — On y vit au grand-air, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, à jour. Le projet primitif du bâtiment des singes avait été rédigé sur un programme fourni par les professeurs, et devait coûter 55,000 Ir.

PKEMlÈKli l'AUTIE.

— Plus tard, les professeurs réclamèrent, dans l’intérêt de la conservation des animaux, des améliorations qui devaient en outre faciliter leu obseï valions des peintres et des naturalistes. L administration dut admettre ces îeclamations. Un nouveau projet porta la dépense à 85,000 fr.

11 s’agit bien vraiment de parler de chiffres! Silence! attention! Vous allez assister à l’entrée en scène de cinquante acteurs, tous originaux dans leur genre, et les premiers de l’emploi. — Voici le mandril qui s’avance ; — que vient faire cet arlequin de la Guinée? sa figure enluminée est une des plus laides qu’on puisse voir. — On dirait qu’il est tombé la tète la première dans un pot à couleurs, comme si un animal aussi adroit pouvait tomber.

— Que fait Azor en pareille société ? — Azor est un papion ( cynocéphale ).

— Sa tète de chien ne l'empêche pas de vous représenter un animal assez féroce. — Celui que vous apercevez là se contentera de vous faire la gri¬

mace, et de manifester son mauvais caractère par un peu de brusquerie. — Le papion représente le tyran de la troupe, le mandril en est le traître. — Déridez-vous, voici le chœur des patas, gentils figurants qui ne chantent pas, mais qui célèbrent incessamment, par leurs gambades, la lète du beau

temps. Les makis, avec leur museau de renard, jouent les ingénus, les con¬

fidents; tandis que les callitriches, toujours silencieux, font les comparses. Les sajous s’acquittent de la partie romantique et larmoyante de 1 ouvrage ; vous savez qu’on les a surnommés singes pleureurs. Le bonnet chinois appartient nécessairement à l’orchestre.

Le terrain de la singerie est disposé en amphithéâtre, afin que tout le monde puisse s’amuser du spectacle. — De la foule des spectateurs partent de continuels éclats de rire, des acclamations, des bravos. — Les singes s’inspirent beaucoup de la gaieté du parterre. — Malheureusement les palais, la vogue ne sont ni le bonheur ni la santé. Les singes meurent vite. La chaleur factice, le soleil intermittent dont on les fait jouir, rien de tout cela ne leur suffit. — Ils ne se conservent bien parmi nous qu’empailles. Aussi est-ce au cabinet d’histoire naturelle que vous pourrez voir les

orangs-outangs, nos rivaux les plus directs.

Si nous soulignons ces derniers mots, c’est que nous les écrivons par ironie ; tout le monde sait bien les similitudes d’organisation, d’appareil, etc., qui existent entre l’homme et certains animaux; mais il faudrait peut-être laisser la science discuter ces sortes de questions, débattre leurs conséquences, et ne pas rendre cette idée familière à tous indifféremment, que ! homme est presque un singe et le singe presque un homme. — Pascal a

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dit : « Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. » — Sa grandeur, elle éclate autour de nous, dans le Jardin môme que nous parcourons ensemble ! — A chaque pas, nous avons en effet trouvé une marque de la puissance de l’homme sur tout le reste de la création : — il dompte, il soumet, il modifie et transforme. — Aspect d’une contrée, température diverse des zones, il imite, il produit ce qu’il a besoin d’imiter et de produire ; et il dit ensuite aux plantes, aux arbres exotiques, aux animaux de toutes les régions : La nature c’est moi, vivez où je suis, croissez pour moi. — Chaque pouce de terrain, au Jardin des Plantes, est ou lut occupé par une conquête de l’homme sur le monde extérieur. — Le sol que vous foulez, il portait peut-être il y a peu de jours quelque bel arbre, mort aujourd’hui, mais après avoir donné son espèce à notre agriculture. — Comment ne pas nous en souvenir? par exemple : — à peu de distance du lieu où nous sommes, s’élevait en 16o6 le seul marronnier qui vécut chez nous; — il mourut dans l’hiver de 1760 à 1767, — mais non pas sans postérité : — tous les marronniers de France sont ses enfants et petits-enfants ; — gigantesque famille, peu difficile sur le choix de son terrain; en revanche, peu généreuse dans ses produits : — ses fruits ne servent qu’à faire de l’amidon, et son bois donne à peine quelques planches, cela est vrai; mais enfin, l’arbre est conquis; l’homme a triomphé

Nous chantons victoire à deux pas du coq sauvage. — Apercevez-vous cet hémicycle convexe, formé par des loges eu maçonnerie et par des

PRE Ml EUE PARTIE.

cages en lil de fer? eh bien, reconnaissez la Faisanderie. — Les oiseaux qui l’occupent varient souvent ; mais ce sont, en général, des gallinacés, parmi lesquels le faisan, le faisan doré surtout, tient le premier rang. — 11 y a aussi d’aimables colombes, d’innocentes perdrix, des merles, des rossignols. — Tandis que les plus légers, les plus gracieux habitants des airs foulent tristement le sable de leur cage, de simples, d insolents moineaux, entonnent incessamment, sur les barreaux mêmes delà prison, les chansons les plus joyeuses, les refrains de l’oiseau libre et heureux ; puis, lorsqu’il leur plaît de cesser, ils passent entre les mailles du treillage, et viennent partager avec le faisan, avec la perdrix, la graine et l’eau de la captivité ils mangent sans droit et sans souci,— oubliant la Providence, tant qu’il y aura une administration du Muséum.

Les moineaux, si hardis partout, semblent plus hardis encore au Jardin des Plantes. — 11 est évident qu’ils se regardent là comme tout à fait chez eux> — Us vous précèdent, ils voltigent autour de vous, et vous font en réalité les honneurs de l’établissement. — Tout à l’heure, lorsque vous visiterez les cages des animaux féroces, ne perdez pas de vue les moineaux; —ils s’approchent du lion, du tigre, et leur disent probablement deux mots en votre faveur ; — ils descendent ensuite dans la fosse aux ours, s’assurent que l’animal est prêt à vous recevoir; enfin, ils n’oublient rien, que de ne pas ramasser les miettes qui traînent : — le moineau est comme les gens peu délicats ; il trouve son compte à ce qu’on ne s’occupe pas de lui, et il est plus lier de nos-dédains que de son indépendance.

Tous ces faisans, toutes ces perdrix manifestent donc une horreur bien grande, bien invincible pour la civilisation, puisqu’ils sont encore sauvages, malgré nos soins? — il serait opportun que nos basses-cours se peuplassent de tous les animaux dont les plaines et les bois se dégarnissent un peu chaque année. — 11 y a longtemps qu’on ne devrait plus chasser le faisan, la bécasse, etc. : — chasser, c’est bon pour l’enfance d’un peuple; apprivoiser, voilà le fait d’un peuple civilisé : — le Muséum d’histoire naturelle est une vaste école de naturalisation.

Si nous avions besoin de preuve pour vous démontrer qu’après tout les animaux ne sont pas si rebelles à nos soins, a nos attentions, nous vous inviterions à tourner vos yeux vers la girafe; elle est la précisément : c est son heure de promenade, et elle fait quelques pas, pour montrer a ses nombreux admirateurs qu elle va Y amble, comme un cheval dressé à ce genre de progression. — Originaire du centre de l’Afrique, la girafe a bien

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voulu s'habituer a notre climat tempéré, et répondre ainsi a l’immense empressement dont le public l’avait honorée à son arrivée en France. C’était en 1826, au plus fort de la lutte entre deux opinions politiques : eh bien, la girafe passa entre les deux camps émerveilles, et entraîna dans un cortège innombrable amis et ennemis. Une simple bête parut un moment avoir résolu le plus grand des problèmes et opéré une réconciliation générale; — on était près de s’embrasser... on s’étouffa pour voir l’animal gigantesque. La vogue, l’engouement, la mode, la spéculation s’en mêlèrent : il y eut des étoffes, des comestibles, désétablissements à la girafe ; il y eut même une maladie à la girafe (affection rhumatismale ayant le caractère épidémique); et enlin, ce qui est la couronne de la popularité, le nom de la girafe entra dans le vocabulaire des gamins de Paris. On put remarquer à cette époque les trésors de légèreté et de bonne humeur que garde cette brave nation française, même aux jours de l’opposition la plus vive, même à la veille de graves événements.

La girafe habite la grande Rotonde.

Cet édilice rose et blanc fut commencé en 1808, et achevé en 1812 Placé au centre de la Ménagerie, il est divisé en neuf pavillons, dont cinq grands et quatre petits, ouvrant chacun sur un parc. — La girafe est restée l’hôte le plus merveilleux de cette élégante cité; — aussi elle reçoit, de la façon la plus dolente du monde, les expressions pittoresques de la

curiosité publique; puis, elle va appuyer sa tète sur les premières branches, ou se perdre jusqu’au cou dans le feuillage d’un arbre — : douce, timide, niaise et coquette, la girafe reste aux yeux de beaucoup de gens comme une bête compromise a titre de présent de la restauration.

Quelques personnes ont de la peine à pardonner à la girafe sa démarche qu’ elles trouvent stupide, maniérée : mais il faut, pour être juste, se rendre compte de bien des choses en ce monde. — Vous n’ignorez pas que le cerveau préside à nos actes, et que la volonté précède, en général, le mouvement.

Observez donc maintenant où se trouvent logés le cerveau, l’intelligence

et la volonté de la girafe; voyez donc le chemin que ccllc-ci doit faire avant de se communiquer aux jambes ; — et que de chances il y a d’être malentendu, peu compris, lorsqu’on parle de si loin à ceux qui doivent

exécuter !

Les zéisus vivent sous la girafe en véritables animaux domestiques. — Vous savez qu’on les regarde comme formant une simple variété de nos bœufs ordinaires ; — leur variété consiste en une bosse graisseuse. Nous voudrions bien savoir sous quel prétexte les brahmines ont pu honorer cet animal d’un culte presque divin. Il est beaucoup plus sage de l’employer comme bète de somme.

La girafe et I’éléphant pourraient se donner la main à travers les barreaux de leur domaine réciproque, si cela était dans les habitudes de leur espèce. Le Muséum a beaucoup possédé et beaucoup perdu en éléphants mâles et femelles. On en a vu de gigantesques à la Ménagerie ; on en a élevé de tout jeunes, nous n’osons pas dire de tout petits. Ce mammifère se recommande à l’attention publique par sa gravité, son poids. Il jouit en outre d’une belle réputation d’intelligence, réputation qu’il n’a point usurpée. Rendons-lui cette justice, qu’il n’a jamais employé son esprit au mal : c’est une vraie bète. Celui qui existe aujourd’hui au Jardin du roi, et qui n’existera peut-être plus lorsque vous lirez ce passage, nous est venu d’Afrique. Sa douceur et sa docilité sont parfaites; elles passeront à la postérité. Mais on ne vit pas impunément au centre même de la civilisation ; les plus belles natures y perdent quelque chose de leur fleur, de leur parfum. Notre éléphant est devenu solliciteur; il tend la trompe toute la journée ; il ne se lasse pas plus qu’un politique résolu à faire son chemin. Pain, gâteaux, fruits, tout lui est bon; tout s’engouffre dans son vaste estomac avec une rapidité qui épouvante. Quand on a de si petits yeux et un si grand ventre, on doit avaler bien des aliments équivoques.

ASPECT L> U JARDIN

'Toutefois l’éléphant est protégé contre la malice des enfants par la réputation qu’il s’est très-habilement laissé faire. On assure qu’il se venge : cela suffit pour qu’on ne l’insulte pas. C’est à peine si quelque soldat ose, en passant devant lui, murmurer un : Oh! qu’il est vilain ! Le courtisan, après avoir laissé entrevoir à son prince la moitié d’une vérité, n’attend pas avec plus d’inquiétude la colère du maître, que ne le fait cet homme pourtant courageux. 11 baisse la tète, s’amoindrit, jusqu’à ce qu’il soit hors de portée des traits de l’éléphant. Ces traits, vous le savez, sont d’eau plus ou moins claire.

La trompe de l’éléphant garde le privilège d’attirer une fonle de curieux, et surtout les plus généreux d’entre ceux-ci. Présentez-vous donc les mains vides devant cette puissance absorbante! on aime d’ailleurs à jeter des miettes dans cet estomac immense, par le même sentiment, nous allions presque dire par la même sensation qui vous porte à jeter des pierres dans un précipice.

« Ah! mon Dieu! s’écriait l’autre jour un invalide, quelle souplesse! quelle élasticité dans la trompe de cet éléphant ! Dites-moi, monsieur, — le brave homme s’adressait à son voisin, — cette trompe, est-ce un nez ou une main? — L’un et l’autre, répondit le savant interlocuteur : vous remarquerez que la trompe se termine par un doigt. — Eh bien, alors, quel dommage! — Comment l’entendez-vous? — Vous ne comprenez pas : avoir un pareil nez et un doigt au bout, et ne pas en prendre ! » En même temps, le bonhomme s’offrait à lui-même une prise de tabac.

En conscience, l’éléphant doit se trouver déplacé dans le monde du dixneuvième siècle; il n’est en proportion avec rien. — Lorsqu’il se recueille en lui-même, il se sent honteux de son impuissante supériorité, et triste de son isolement. Aussi meurt-il bien vite, et en mourant il lègue une œuvre colossale aux anatomistes du Muséum : l’œuvre de sa dissection.

Tous les matins, avant que les portes de la Vallée Suisse soient ouvertes au public, l’éléphant sort de la Rotonde et va faire un tour de jardin ; — il emmène avec lui son cornac, et cela est d’un grand caractère, car enfin, le quadrupède pourrait dire : Chacun son tour; mon cornac m’enferme, me gronde tout le reste de la journée, il est mon maître ; puisque la matinée m’appartient, enfermons d’abord mon gardien; — je serai bien plus suide ma liberté. Loin de là, il lui épargne la peine de marcher, et le prend sur son dos. — Nous ne savons pas ce que nous ferions si nous étions éléphant, mais il nous semble que cet animal est bien magnanime.

PKEMIËKE P Alt T IL

Visitons maintenant un pauvre animal, bien obligeant, bien utile, bien facile à vivre... Aussi ne lui donne-l-on presque jamais rien. — Il est connu, il n’est pas beau, donc on ne peut rien faire pour lui. Nous sommes désintéressés, sans doute, mais pourtant notre charité veut qu on l'intéresse. Que nous fait le chameau? que nous fait le dromadaire?

Nous savons, depuis longtemps, qu’il a une bosse, deux bosses. — Eh

bien, qu’il les garde !

Nous parlons un peu légèrement d’un excellent serviteur : tout faire, et

ne pas même vouloir trouver de l’eau à boire à notre service ; se bien porter toujours, et ne rien manger : voilà le caractère du chameau. En est-il un de plus parfait? — L’honnête animal, auquel on peut confier des kilogrammes de marchandises, que l’on peut charger comme l’impériale d’une diligence, lester comme la cale d’un navire! — Aussi le chameau

a-t-il, dans son pays, le surnom de navire de terre. Nous qui n’usons pas de sa force et ne lui demandons pour le moment aucun travail, nous sommes, à son égard, moins portés à la poésie par la reconnaissance, et nous saisissons mal le beau côté de cette comparaison orientale. Nous voudrions pourtant finir avec ce bon mammifère par une chose flatteuse : eh bien, nous dirons, avec M. Richard, qu’au trefois tout le sel employé en

médecine et dans les arts était retiré de la fiente des chameaux, et se préparait en Égypte; or, l’ammoniaque n’est rien que l’alcali volatil des anciens chimistes.

Le buffle, autre habitant de la Rotonde, a peut-être, comme Samson, toute sa force dans son abondante chevelure; mais il pourrait alors y donner plus de soin ; sa barbe est aussi fort négligée : tout cela lui donne l’air d’un franc paysan du Danube, au milieu d’animaux polis et civilisés. — Indomptable, il ne veut rien tenir de nous, et pouvoir nous dire en tout temps, au nom de sa race entière :

Qu’avez-vous appris aux Germains ?

Le k a n g u r o o est un animal tout équipé pour le voyage; il a une canne et un sac. — La canne, c’est sa queue; le sac... vous le trouverez au-devant de l’abdomen du Kanguroo femelle, car cet animal appartient aux marsupiaux, comme le sarigue dont l’histoire est plus connue. — Les tapirs cherchent toujours avec leur petite trompe charnue ; ils rappellent un animal qu on ne nomme pas volontiers, mais que l'on mange avec beaucoup d appétit dans le faubourg voisin et même ailleurs.

Martin! Martin! Martin!

ASPECT DU JARDIN

— Quoi est donc ce M. Martin? Tout le monde l’appelle, les femmes, les enfants, les vieillards? Oh ! mon Dieu' ce doit être un pauvre homme, tombé par mégarde dans cette grande fosse, autour de laquelle la foule s’assemble et s’agite en criant,... un ouvrier imprudent, un malheureux astrologue, un savant distrait?

Martin, c’est bien plus que tout cela ; — c’est un prototype ! — s’il a eu un commencement , et nous ne l’affirmons pas, il n’aura pas de fin. Martin, c’est Tours éternel.

11 y eut autrefois un Martin qui fit beaucoup parler de lui et occupa la renommée. Il se donnait du mal, il montait à l’arbre plusieurs fois par jour, afin d’attraper l’immortalité; deux méchantes actions la lui donnèrent : Martin dévora deux hommes. Nous serions d’indignes historiens du Jardin des Plantes, si nous refusions d’ètre les échos, — trèsaffaihlis, — du bruit que souleva la dernière de ces catastrophes. Elle n'inspira pas seulement les faiseurs de canards et les rédacteurs de faits- Paris, elle alluma la verve d’un jeune poète, aujourd’hui fonctionnaire public, et qui ne trouvait pas alors à placer ses vers à la cour. — On le sait : le roi de ce temps-là était difficile ; il aimait la perfection. Or, d’un ours et d’un vétéran, Horace lui-même aurait eu beaucoup de peine à faire une ode ; — le Tyrtée de Martin Tours n’alla pas créer un genre exprès ; il fit une complainte, qui est restée dans les annales populaires du Jardin des Plantes'. Les journaux n’étaient pas grands alors, mais ils étaient graves,

' Nous publions ici, dans le seul but d’ètre complets, ce document célèbre. Nous ne prenons pas d'ailleurs la responsabilité des doctrines qui s’y trouvent exposées, notamment au deuxième couplet, où il est dit qu’un factionnaire avait tort de ne pas dormir.

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