‹ Le jardin des plantesChapitre 104 sur 143 · I N S E C T E S 11 Y M É N P T È R ES · texte numérisé non relu

I N S E C T E S 11 Y M É N P T È R ES

pour tirer l'Insecte de sa cellule, elles en agrandissent l'ouverture; à cet effet. elles en coupent une bande longitudinale à l'aide de leurs mandibules, qu'elles emploient comme nous emploierions une paire de ciseaux.

Une sorte de fermentation règne dans la fourmilière autour du nouveau -ne ; les Fourmis, occupées à le dégager de ses entraves, se relèvent et se reposent tour à tour, puis reviennent avec empressement seconder leurs compagnes dans cette entreprise. L'une relève la bandelette coupée dans la longueur de la coque, tandis que d'autres tirent doucement le jeune Insecte de sa loge natale. 11 en sort enfin, mais il a encore besoin des Ouvrières; il ne peut ni voler, ni marcher, ni même se tenir sur ses pattes; une dernière membrane emmaillotte tout son corps, et il ne sait pas la rejeter de lui-même. Les Ouvrières le secourent encore dans ce nouvel embarras; elles le dépouillent delà pellicule satinée dont toutes les parties de son corps sont revêtues, tirent délicatement les antennes et les palpes de leur fourreau, délient les pattes et les ailes, dégagent le corps, l'abdomen et son pédicule. Alors l'Insecte peut marcher et manger; aussi la première attention de ses gardiennes est-elle de lui dégorger une nourriture appropriée à ses besoins.

En admirant cette assiduité des Ouvrières à l'égard des petits, vous vous demandez par quel lien la nature a su les attacher aux enfants d'une autre mère? Cette question mériterait d'être traitée avec plus d'étendue et de profondeur que nos connaissances ne le permettent, mais on peut entrevoir le secret de l'affection singulière des Ouvrières dans la ressemblance qu'elles ont avec les femelles. Ce sont, en effet, de véritables femelles stériles, auxquelles le Créateur a imposé les devoirs de la maternité, sans leur accorder le titre de mères, et chez lesquelles, dit Huber, le moral s'est développé aux dépens du physique.

Nous vous avons dit que les Mâles et les Femelles sont ailés. l'eu après leur naissance, les mâles sortent de la fourmilière, et les femelles ne tardent pas à les suivre. Si vous vous promenez dans une prairie par un beau jour d'été, la Fourmi des gazons vous permettra d'observer cette migration; vous les verrez sortir par centaines de leurs souterrains, et promener leurs ailes argentées et transparentes à la surface du nid ; un nombreux cortège d'Ouvrières les accompagne sur toutes les plantes qu'ils parcourent. Le désordre et l'agitation régnent sur la fourmilière; l'effervescence augmente à chaque instant; les Insectes ailes montent avec vivacité le long des brins d'herbes, et les Ouvrières les y suivent; courent d'un Mâle à l'autre, les touchent de leurs antennes, et leur offrent de la nourriture. Les Mâles quittent enfin le toit paternel ; ils s'élèvent dans les airs comme par une impulsion générale, et les Femelles partent après eux. La troupe ailée a disparu, et les Ouvrières retournent encore quelques instants sur les traces de ces êtres favorisés, qu'elles ont soignés avec tant de persévérance, et qu'elles ne reverront jamais.

Eu effet, ces Fourmis qui viennent de se rassembler dans les airs ne doivent plus reparaître clans leurs foyers. Elles ne tournoient pas autour de leur domicile avant de s'en écarter, afin de pouvoir en examiner la position et les alentours (ainsi que le font les Abeilles quand elles sortent de leur ruche pour la première fois) ; elles s'écartent de la fourmilière en lui tournant le dos, et von en ligne droite à une distance qui ne leur permettrait pas même de l'aperce-

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y oir. Que vont devenir ces Insectes habitués à vivre dans une demeure commode, spacieuse et à l'abri de toutes les intempéries de l'air, accoutumés aux soins des Ouvrières, et tout à coup livrés à eux-mêmes, et privés de tous ces avantages?

Les Mâles ne tardent guère à périr; privés de leurs nourrices, incapables de pourvoir d'eux-mêmes à leur subsistance, et ne devant plus retourner à la fourmilière qui les a vus naître, comment pourraient-ils exister longtemps? Ou leur vie est naturellement bornée à quelques semaines, ou la faim doit eu terminer promptement le cours. Quoi qu'il en soit, ils disparaissent bientôt, •"ais ils ne sont jamais victimes de la fureur des Ouvrières, comme ceux des Abeilles.

Quant aux Femelles, Huber s'est assuré que, peu de temps après leur départ, elles se débarrassent de leurs ailes ; ayant remarqué que des Femelles, qu'il avait v ues ailées un instant auparavant, en étaient tout à coup dépourvues, et voyant s es ailes dispersées sur le sol, il mit une Femelle ailée sous une cloche de verre ; elle conserva ses ailes; il mit un peu de terre sous la cloche, aussitôt elle étendit ses ailes avec effort, et, les faisant venir en avant de sa tête, elle les croisa dans tous les sens, les renversa d'un côté, puis de l'autre, et fit de si singulières eontorsions, que ses quatre ailes tombèrent à la fois. Après cette expédition, e 'le se reposa, brossa son corselet avec ses pattes, et se promena sur la terre, où elle parut chercher un gîte; elle se cacha enfin sous quelques morceaux de terre, qui formaientune petite grotte naturelle. Huber répéta cette expérience un grand nombre de fois, et obtint toujours le même résultat.

Quelle est la destinée des Femelles qui se sont ainsi mutilées? Dès qu'elles °"t perdu leurs ailes, on les voit courir sur le terrain et chercher un gîte; il serait bien difficile de les suivre dans les tours et détours qu'elles font alors au milieu des champs et des gazons. Mais Huber a fait des expériences qui lui ont démontré que ces Femelles, qui n'étaient appelées à aucuns travaux dans les fourmilières natales, et paraissaient incapables d'agir, animées par l'amour maternel et le besoin de faire usage de toutes leurs facultés, deviennent laborieuses, et soignent leurs petits aussi bien que les Ouvrières. Il enferma Plusieurs Femelles fécondes dans un bocal plein de terre humide; elles s'y Pratiquèrent des loges, pondirent, joignèrent leurs œufs et les larves qui eu sortirent; à d'autres Femelles il confia des nymphes, et il les vit travailler à délivrer ces nymphes de leur coque; elles s'y prenaient comme les F our m i s ordinaires, et ne paraissaient point embarrassées d'un rôle qu'elles remplissaient pour la première fois. Enfin, pour confirmer tous ces faits, il trouva la retraite d'une de ces Femelles et la fourmilière naissante qu'elle avait établie : ce nid était situé à peu de profondeur dans la terre ; on y voyait un Petit nombre d'Ouvrières auprès de leur mère, et quelques larves qu'elles nourrissaient.

Mais toutes les femelles ne doivent pas s'éloigner de la métropole; il faut qu'il en reste quelques-unes pour subvenir à sa population ; et voici comment la nature a prévenu la désertion des femelles, dont la fourmilière est menacée. Au moment où elles vont prendre leur essor, les Ouvrières en retiennent plusieurs Par lespattes, s'y cramponnent avec force, leur arrachent les ailes, et les condui-

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sent dans leurs souterrains, où elles les gardent obstinément. Les femelles devenues prisonnières sont d'abord entièrement dépendantes des Ouvrières; celles-ci, accrochées à chacune de leurs jambes, les surveillent avec assiduité, et ne leur permettent point de sortir; elles les nourrissent avec le plus grand soin, et les conduisent dans les quartiers dont la température leur paraît la plus convenable, mais elles ne les abandonnent pas un instant. Chacune de ces femelles perd par degrés l'envie de quitter la fourmilière; et dès que l'augmentation de volume de son ventre annonce que la ponte est prochaine, elle n'éprouve plus de contrainte ; elle a cependant une garde assidue ; une seule Fourmi la suit toujours, et prévient tous ses besoins. La plupart du temps, montée sur son abdomen, et les jambes postérieures posées par terre, elle semble une sentinelle établie pour surveiller ses actions, saisir le premier instant où elle commence à pondre et relever aussitôt ses œufs. Ce n'est pas toujours la même Fourmi qui la suit: celle-ci est relevée par d'autres qui se succèdent sans interruption ; mais lorsque la maternité de la femelle est bien reconnue, on commence à lui rendre des hommages pareils à ceux que les Abeilles prodiguent à leur reine. Une cour de douze ou quinze Fourmis la suit partout ; elle est sans cesse l'objet de leurs soins et de leurs caresses; toutes s'empressent autour d'elle, lui offrent de la nourriture, et la conduisent parles mandibules dans les passages difficiles ou montueux ; elles vont même jusqu'à la porter dans les différents quartiers de la fourmilière. Les œufs, recueillis par les Ouvrières à mesure qu'ils ont été pondus, sont réunis autour d'elle, et lorsqu'elle se tient en repos, un groupe de Fourmis l'environne. Plusieurs femelles peuvent vivre dans le même nid ; elles n'éprouvent aucun sentiment de rivalité; chacune d'elles a sa cour; elles se rencontrent sans se faire de mal, et soutiennent en commun la population de la fourmilière; mais elles n'ont aucun pouvoir.

Les Fourmis sont quelquefois appelées à changer de domicile : une habitation trop ombragée, trop humide, exposée aux insultes des passants, ou voisine d'une fourmilière ennemie, cesse-telle de leur convenir, elles vont poser ailleurs les fondements d'une nouvelle patrie. Si vous voulez être témoin d'une de ces migrations, vous pourrez la provoquer vous-même en les tourmentant, et en abattant souvent le toit de leur ville souterraine. D'abord elles répareront les dégâts que vous aurez commis, mais enfin elles se dégoûteront de leurs foyers, et chercheront un asile moins exposé à vos persécutions. Vous verrez alors partir du nid quelque ouvrière chargée d'une autre Fourmi suspendue à ses mandibules, suivez-la attentivement, elle arrivera au bord d'une cavité souterraine, dans laquelle elle déposera son fardeau. Vous remarquerez bientôt que le nombre des porteuses, d'abord fort petit, augmentera à chaque instant; vous n'en apercevrez au commencement que deux ou trois, probablement les mêmes; mais quand elles en auront amené assez d'autres pour subvenir aux travaux de la nouvelle fourmilière, une partie des colons iront à leur tour dans l'ancien nid, d'où ils tireront, comme d'une pépinière, des habitants pour celui qu'ils veulent peupler. Le recrutement dure plusieurs jours, mais lorsque toutes les Ouvrières connaissent la route de la nouvelle habitation, elles cessent de se porter; c'est alors que, dans leur nouvelle patrie, où elles ont praliqué des voûtes, des avenues, des cases, elles apportent leurs nymphes, leurs

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larves, puis les Mâles et les Femelles. A celte époque, tout leur déménagement e stfini, et elles abandonnent pour toujours la fourmilière primitive.

Vous connaissez le dévouement des Abeilles pour leur république : les Fourmis ne le cèdent en rien aux Abeilles; leur patriotisme résiste à toutes les «preuves. On peut les partager par le milieu du corps sans leur ôler l'envie de défendre leurs foyers, et vous verrez la tête et le corselet séparés de l'abdomen marcher encore et porter les nymphes dans leur asile. C'est dans l' affection réciproque des Fourmis qu'il faut chercher la cause de l'harmonie que y ous admirez en elles. Latreille raconte que des Fourmis, voyant souffrir leurs compagnes auxquelles il avait coupé les antennes, faisaient, sortir de leur bouche une goutte transparente d'une liqueur dont elles connaissaient Peut-être la vertu, et la versaient sur la partie blessée. Hnber, qui avait réuni dans un appareil vitré une fourmilière, en remit une partie dans le jardin, au Pied d'un marronnier, et garda le reste clans son cabinet pendant quatre mois, Puis il Iransporla sa ruche vilrée dans le jardin, à quinze pas de la fourmilière lu'il avait mise en liberté; bientôt quelques-unes de ses prisonnières, profilant de sa négligence à renouveler l'eau des baquets sur lesquels posait l'appareil vitré, s'évadèrent et parcoururent les environs. Les Fourmis libres rencontrèrent et reconnurent leurs anciennes compagnes : on les voyait gesticuler et Se caresser mutuellement avec leurs antennes, se prendre par leurs mandibules, et les Fourmis du Marronnier emmener les autres dans leur nid. Elles v 'nrent bientôt en foule chercher les fugitives au-dessous de la fourmilière arhficielle, et se hasardèrent même jusque sous la cloche, où elles organisèrent ll ne désertion complète, en enlevant successivement toutes les Fourmis qui s'y trouvaient. En peu de jours, l'appareil fut dépeuplé. Notez que ces Fourmis étaient restées quatre mois sans communication.

Mais si l'affection des Fourmis pour leurs compatriotes est ardente et coura geuse, leur haine est implacable contre les espèces étrangères, ou même contre les individus de la même espèce qui se trouvent dans leur voisinage. Les Fourmis sont belliqueuses ; elles attaquent à force ouverte : la ruse n'est Point au nombre de leurs armes. Celles dont elles font usage sont leurs mandibules, un aiguillon semblable à celui des Abeilles, et le venin qui les accompagne. Ces armes n'appartiennent qu'aux Femelles et aux Ouvrières. Plusieurs espèces sont privées d'aiguillon, mais elles ont le secret d'y suppléer en mordant leur ennemi, et en versant dans la plaie qu'elles font avec leurs dents une goutte de venin qui la rend plus cuisante; elles recourbent pour cela leur Ve ntre, qui contient la liqueur vénéneuse, et l'approchent de la partie blessée a u même instant qu'elles la déchirent avec leurs pinces. Quand l'ennemi se Montre seulement à distance, et qu'elles ne peuvent l'atteindre, toutes se redressent sur leurs pattes de derrière, et, faisant passer leur abdomen entre ,eu rs jambes, font jaillir leur venin avec force. On voit partir de toute la surface du nid une pluie ascendante d'acide formique, qui exhale une odeur presque sulfureuse.

De tous leurs ennemis, ceux que les Fourmis redoutent le plus, ce sont les Fourmis elles-mêmes. Les plus petites ne sont pas les moins redoutables, parce ^e plusieurs d'entreelles.s'atlachant simultanément aux pattes desplus grandes,

les amarrent au terrain, gênent tous leurs mouvements, et les empêchent de fuir. Vous seriez étonnée de l'acharnement de ces Insectes dans leurs combats : il serait plus facile d'arracher leurs membres et de les mettre en pièces que de les forcer à lâcher prise. Aussi verrez-vous souvent une tête de Fourmi suspendue aux jamhes ou aux antennes de quelque Ouvrière qui porte en tous lieux ce gage de sa victoire.

Quand des Fourmis de grandeur différente sont en guerre, la tactique des grandes consiste à se jeter sur les petites, à les saisir par-dessus le corps et à les étrangler subitement avec leurs pinces; mais si les petites ont eu le temps de prévoir l'attaque, elles donnent l'alarme à leurs compatriotes, qui arrivent en foule; et le nombre supplée à la taille.

C'est, surtout entre les Fourmis Hercules et les Fourmis sanguines que vous pourrez oberver ces combats. Dès que les Hercules approchent, les sentinelles les plus avancées les assaillent avec fureur. C'est d'abord un duel que chaque Hercule a à soutenir ; une Sanguine, plus courageuse que les autres, s'élance sur l'Hercule et se cramponne à sa tète. Bientôt ses compagnes s'attroupent autour de leur ennemie, et tandis que les unes s'accrochent à ses jambes et entravent tous ses mouvements, les autres la criblent de leurs morsures, et inondent de leur venin les plaies qu'elles ont faites. La victoire se décide cependant presque toujours en faveur des Fourmis de grande taille : alors les vaincus prennent le parti de fixer ailleurs leur habitation ; les Ouvrières transportent au loin les larves ou les œufs ; des postes nombreux de Fourmis, placés de distance en distance, protègent leur retraite, et les défendent avec le courage du désespoir.

Mais si vous voulez voir des armées en présence, une guerre dans les formes, il faut aller dans les forêts où les Fourmis fauves établissent leur domination. Vous y verrez des cités populeuses et rivales, des routes battues, parlant de la fourmilière comme autant de rayons, et fréquentées par une foule innombrable de combattants. Ces guerres entre les hordes d'une même espèce ont pour but la possession d'un terrain contesté, voisin de leur capitale. Voici la relation d'un de ces combats homériques, écrite par un véridique historien qui en a été le témoin : « Qu'on se représente, dit-il, deux nids de Fourmis situés a cent pas de distance l'un de l'autre; une foule prodigieuse de Fourmis remplissait tout l'espace qui séparait les deux fourmilières, et occupait une largeur de deux pieds ; les armées se rencontraient à moitié chemin de leur habitation, et c'est là que se donnait la bataille. Des milliers de Fourmis montées sur les saillies naturelles du sol luttaient deux à deux, en se tenant par leurs mandibules vis-à-vis l'une de l'autre ; un plus grand nombre encore se cherchaient, s'attaquaient, s'entraînaient prisonnières ; celles-ci faisaient de vains efforts pour s'échapper, comme si elles avaient prévu qu'arrivées à la fourmilière ennemie elles éprouveraient un sort cruel. Le champ de bataille avait deux à trois pieds carrés; une odeur pénétrante s'exhalait de toutes parts; on voyait nombre de Fourmis mortes et couvertes de venin; d'autres, composant des groupes et des chaînes, étaient accrochées par leurs jambes ou par leurs pinces, et se tiraient tour à tour en sens contraire. Ces groupes se formaient successivement : la lutte commençait entre deux Fourmis, qui se prenaient pat

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