‹ Le jardin des plantesChapitre 98 sur 143 · K A MILLE DES MELLIFÈI1ES. 48S · texte numérisé non relu

K A MILLE DES MELLIFÈI1ES. 48S

^'autres êtres moins favorisés du côté du jugement, des routes ou plus directes, ou plus sûres, ou plus nombreuses, et dont les rameaux s'étendissent dans tout le domaine qui leur serait départi ? Il peut y avoir des manières, absolument inconnues pour nous, de considérer les eboses matérielles; et rien ne répugne à l'idée que la Nature ait pu créer des sensations toutes spéciales pour des êtres qui diffèrent de nous sous tant de rapports. Cela admis, l'obscurité qui enveloppe les sensations des Abeilles ne doit pas désespérer 1er naturaliste; elle doit au contraire l'encourager à étudier les organes qui échappent moins à son observation.

Les cinq sens que possèdent les animaux supérieurs ont été départis aux Abeilles ; le sens de l'ouïe n'est pas prouvé, quoiqu'il soit naturel d'admettre que les sons divers produits par l'Abeille sont destinés à être entendus de ses semblables : les gens de la campagne pensent que les Abeilles ne sont pas sourdes, car ils ont l'habitude de frapper sur un instrument sonore, au moment de la «ortie d'un essaim, pour prévenir sa fuite. Mais eu revanche, de quelle perfection est chez elles l'organe de la vue ! Comme cette Mouche reconnaît de loin son habitation au milieu d'un rucher qui contient un grand nombre de cases toutes semblables à la sienne ! Elle y arrive en droite ligne avec une extrême vitesse; ce qui suppose qu'elle la distingue des autres de très-loin, et à des signes qui nous échapperaient. L'Abeille part, et va droit au champ le plus fleuri ; dès qu'elle a trouvé sa direction, vous la voyez suivre un chemin aussi droit qu'une halle qui s'échappe du canon d'un fusil. Lorsqu'elle a fait sa récolte, elle s'élève pour voir sa ruche, et repart avec la rapidité de l'éclair.

Le goût est peut-être le moins parfait des sens de l'Abeille, car elle met Peu de discernement dans le choix des substances qu'elle récolle. Le miel des "curs les plus vénéneuses, le suc excrémentiel des pucerons, l'eau des mares 'ÇS plus infectes, ne la dégoûtent pas : c'est cette indifférence qui explique la qualité variable de son miel, suivant le pays ou la saison. Mais si les Abeilles SOl U peu délicates sur l'origine de leur miel, elles attachent une grande importance à la quantité que les (leurs en contiennent, et leur odorat compense a uipleinent l'imperfection de leur goût. Elles vont toujours là où il y en a le plus; ce n'est pas la chaleur, ce n'est pas l'éclat du soleil qui les fait sortir de le ur ruche, c'est l'espoir d'une récolte abondante. Quand le tilleul ou le sarlas ' n sont en Heur, elles bravent les pluies, sortent dès l'aurore, et se retirent l J 'us tard qu'à l'ordinaire : mais cette ferveur diminue après la fleuraison, ot la peuplade reste dans son domicile, quelque brillant, quelque chaud que S0 »t le soleil.

Ce toucher des Abeilles est plus admirable encore que leur vue, car dans l'in- Wieur de la ruche il supplée complètement à l'inaction de ce "dernier sens.

Abeille construit ses alvéoles dans l'obscurité; elle verse le miel dans les magasins, nourrit les petits, juge de leur âge et de leurs besoins, reconnaît la Reine, Gt - tout cela à l'aide de ses antennes; or, si ces organes, sous le rapport de la °i'nic, sont moins habiles à connaître que nos mains, il faut leur accorder des Propriétés spéciales et des perfections inconnues au tact de l'homme.

Aous vous avons exposé en détail (et la grandeur du sujet nous en faisait un 1 '' W| iiM l'histoire de l'A h El ILE domestique (Apis mellifica, de Linné) : l'ai-

4Si INSECTES HYMÉNOPTÈRES.

chilecture, la reproduction, la police, la tactique offensive et défensive de ces industrieux Insectes, ont rempli votre âme d'une admiration religieuse ; mais votre etounement va redoubler peut-être, quand vous saurez que ces mœurs, ces travaux, ces combats ont été observés et décrits... par un aveugle. Homère, aussi, était privé de la vue, mais il ne la perdit que dans les dernières aimées de sa vie, et les riebes couleurs qu'il a versées à pleines mains dans son Iliade étaient des réminiscences des sensations de sa jeunesse. Il peignait ce qu'il avait vu de ses propres yeux : l'Homère des Abeilles, aveugle à l'âge de vingt ans, a vu par les yeux d'un autre les merveilles que nous venons de vous raconter.

François Huber naquit à Genève, "en 1750, d'une famille honorable. Son père, Jean Huber, était cité par Voltaire comme l'un des hommes les plus spirituels de son temps. Musicien, peintre, poëte, artiste en un mot, il joignait à ces talents variés le goût et l'art d'observer les mœurs des animaux. Il publia même sur le vol des Oiseaux de proie un ouvrage que consultent encore aujourd'hui avec intérêt les ornithologistes. Le jeune François hérita de son imagination vive et de son esprit original; il trouva dans la conversation colorée de son père une excellente école de littérature, et reçut de lui, en raccompagnant dans ses promenades au milieu des Alpes, celte spontanéité d'exploration qui ne se contente pas d'observer fidèlement ce qu'elle rencontre, mais qui sait prendre l'initiative, et marcher au-devant de la découverte. Les cours de l'illustre Saussure lui inspirèrent le goût de la physique, et pour compléter son éducation de naturaliste, il manipula dans le laboratoire d'un de ses parents qui se ruinait à chercher la pierre philosophale.

Avide d'émotions autant que de science, son âme échappa, trop tôt peut-être, aux paisibles amusements de l'enfance; les passions de l'âge viril agitèrent son adolescence, et comme s'il eût prévu que son hiver serait précoce, son printemps fut la saison la plus brûlante de sa vie. Menant de front ses travaux et ses plaisirs, passant les jours à l'étude et les nuits à lire des romans, sans autre clarté que celle de la lune, il vit bientôt sa santé s'altérer, et fut menacé d'une cécité complète et prochaine.

Son père le conduisit à Paris, pour consulter le célèbre Tronehin et l'oculiste Venzel. Venzel regarda l'état de la vue du jeune homme comme incurable, et Tronehin, voulant retremper sa constitution générale, l'envoya passer quelque temps dans un village aux environs de Paris, où il lui fallut mener la vie d'oïl simple paysan, conduire la charrue, et se livrer à tous les travaux de la campagne. Ce régime eut un plein succès : la vue du jeune Huber continua à baisser, mais sa santé se raffermit pour toujours; et lorsqu'il quitta la campagne, remerciant avec attendrissement les bonnes gens qui lui avaient donné l'hospitalité, son départ fit couler bien des larmes. Un beau je i homme, riche et

point fier, qui a conduit la charrue comme un simple garçon déforme ; qui va devenir aveugle, et qui part pour ne plus revenir, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire pleurer les villageois, «et même les villageoises, » dit le biographe d'Uuber, à qui nous empruntons ces détails.

Mais, malgré le tendre souvenir qu'iluber emporta de son séjour aux champs, un intérêt beaucoup plus vif hâtai! son retour à Genève. Il yavail là une jeune

FAMILLE DES MELLIFÈKES.

demoiselle, fille d'un des syndics de la république, dont la ç/rùce, plus belle encore (/ne In beauté, avait, frappé le jeune homme lorsque sa vue n'était pas tout à fait éteinte; et quand celui-ci revint dans sa patrie, la cataracte qui envahissait rapidement ses yeux lui permit encore de lire dans ceux de Marie Lnllin que son affection était partagée. Il demanda sa main ; le père la lui refusa parce qu'il allait devenir aveugle, et la jeune fille la lui promit par la même raison. L'amour, la pitié, une sorte d'héroïsme, qui n'est pas rare chez les femmes, lui inspirèrent la ferme résolution de n'accepter jamais d'autre époux que lui. Son père employa, pour l'y faire renoncer, les séductions, les iniportunités, les persécutions même; Marie persista. L'épreuve fut rude el longue : elle dura sept années entières, pendant lesquelles la cécité du pauvre Huher alla toujours en croissant; mais son malheur n'était pas au-dessus des forces de mademoiselle Lnllin, qui sentait grandir son dévouement en même temps que son sacrifice. Dès qu'elle eut atteint l'âge de majorité, fixé parla loi à vingt-cinq ans, elle se présenta au temple accompagnée de son oncle, et conduisit à l'autel l'époux qu'elle s'était choisi lorsqu'il était heureux et brillant, et qui par son infirmité même avait acquis un charme de plus aux yeux de sa généreuse amie.

Est-il besoin de vous dire que madame Huher ne démentit pas mademoiselle Lullin? Cette union touchante a été mentionnée par des plumes célèbres : Voltaire la cite souvent dans sa correspondance, et madame de Staël, en peignant le ménage des époux Belmont dans Delphine, s'est contentée de changer 'es noms. Un mot seul d'IIuber suffit pour donner une idée du bonheur domestique qu'il goûta pendant quarante ans: « Tant qu'elle a vécu , disait-il dans sa vieillesse, je ne me suis pas aperçu du malheur d'être aveugle. »

Son séjour à la campagne le ramena au goût des sciences, que lui avait transmis son père. Il avait un domestique, né dans le pays de Vaud, et nommé François Burneus. Il se fit lire par lui les meilleurs ouvrages sur la physique e t l'histoire naturelle; mais bientôt il s'aperçut, que son lecteur n'était pas lin homme ordinaire: Burneus comprenaitrapidement le livre, le commentait, le critiquait, tiraitdes conséquences el indiquaildesvérilicalionsà faire. Huher, dont I imagination active n'avait besoin, pour réparer sa cécité, que d'une paire d'yeux clairvoyants, comprit toute l'étendue des services que Burneus pourrait lui Rendre; il lui fit d'abord répéter quelques-unes des expériences les plus simples de la physique : elles furent exécutées avec intelligence et dextérité ; on Passa ensuite à des opérations plus difficiles. Le cabinet d'Huber était encore Peu monté en instruments, mais Burnens sut bien vite les perfectionner, les appliquer à de nouveaux usages, et fabriquer lui-même les machines dont il avait besoin ; enfin son goût naturel pour les sciences devint wwa passion, lluber encouragea studieusement le zèle de son domestique , le dirigea dans ses ''echerches par des questions adroitement combinées, contrôla ses récits au m °yeu des témoignages qu'il recueillait près de sa femme et de ses amis, et l'iand il se fut assuré de son exactitude, il n'hésita plus à lui accorder toute sa c,, "fiance.

bientôt nos deux naturalistes arrivèrent aux magnifiques mémoires de Béau- " ll11 ' s nr les Insectes. Huher trouva dans cet ouvrage un si beau plan d'expé-

1 N S K C T K S II Y .M E N 1' T É IîIlS.

riences, des observations si ingénieuses, une logique si sage, qu'il résolut <le l'étudier particulièrement pour former son lecteur et lui dans l'art difficile d'observer la Nature. II commença par vérifier toutes les observations de Réaumur sur les Abeilles, et en employant les mêmes procédés, il obtint les mêmes résultats, ce qui acbeva de le convaincre qu'il pouvait s'en rapporter aux yeux de Burnens.

Enhardi par ce premier essai, il tenta sur les Abeilles des expériences absolument neuves, imagina de nouvelles constructions de ruches, et découvrit des faits importants de l'histoire des Abeilles, qui avaient échappé à tous les zoologistes.

Il démontra que la Reine ne devient féconde que dans ses voyages aériens, et que, quand cette fécondité est tardive, elle ne pond que des œufs de Faux Bourdons; il confirma la découverte du pasteur Schirac sur la faculté que possèdent les Nourrices de changer les larves d'Ouvrières en larves Royales; il découvrit que les Abeilles Ouvrières peuvent pondre des omfs de Faux Bourdons, et indiqua les causes accidentelles de celte fécondité ; il fit connaître les circonstances variées qui donnent lieu aux combats des Beincs entre elles, et ce qui résulte de la substitution d'une Reine étrangère à la Reine naturelle; il expliqua l'origine et l'histoire des essaims ; il raconta la manière dont les larves filent la soie de leur coque, et trouva la raison pour laquelle la coque des jeunes Reines est ouverte à son ex Illimité; il prouva que le principal usage des antennes est de permettre aux Abeilles de se distinguer les unes les autres; il observa le premier la ventilation qu'opèrent les Abeilles pour renouveler l'air dans leur ruche; il avait fait connaître l'origine de la Propolis, il éclaira par des expériences positives celle de la cire, qui était un point fort obscur de l'histoire des Abeilles; il distingua les Ouvrières qui la fournissent de celles qui la mettent en œuvre; enfin, après des essais ingénieux et multipliés, il réussit à forcer les Ouvrières de sculpter leurs cellules sous ses yeux.

Sous ses yeux ! Ne rétractons pas cette expression, qui nous est échappée. Oui, ces deux hommes n'en faisaient qu'un ; ils s'étaient si bien identifiés l'un avec l'autre, que l'aveugle a pu dire dans ses Mémoires, avec une parfaite conviction : J'ai vu... Et ce n'étaient pas seulement ses yeux que Burnens prêtait à Huber, car celui-ci, en perdant l'organe de la vue, ne pouvait se servir avec discernement de celui du loucher : il lui fallait donc les yeux et les mains d'uu étrange;-. Or, jamais yeux ne furent plus perspicaces, jamais mains plus hahiles, que les yeux et les mains de ce paysan des Alpes. Mais ce qui centupla la valeur des services du fidèle Burnens, ce fut l'enthousiasme que son maître sut lui inspirer pour L'histoire naturelle. Cet enthousiasme peut seul explique'' les prodiges de courage, de persévérance et de dévouement, auxquels Huber dut le succès de ses expériences. Oh ! comme elles partaient du fond de l'âme, les exclamations île bonheur, les félicitations, les renierciinenls qu'Huber adressait à Burnens, quand il s'entendait annoncer par lui les faits dont ses méditations silencieuses et patientes avaient amené la découverte.

Il est impossible de se représenter sans émotion ce généreux domestique s'emparanld'un énorme guêpier, et le transportant au loin malgré les blessures douloureuses don) le criblent les Insectes qu'il a déplacés. Fallait-il explorer la

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conduite d'une Abeille, dont il avait, peint le corselet pour la reconnaître, Burnens la suivait pendant vingt-quatre heures, oubliant la nourriture, le repos et le sommeil. Lorsque Huber voulut constater l'existence des Ouvrières fécondes, Rumens proposa à son maître (qui le désirait tout bas sans oser le demander) de trier une à une les trente mille Abeilles d'une ruche : il les saisit vivantes, l'une après l'autre, et, malgré leur colère, il observa tous leurs caractères spécifiques, examina attentivement la trompe, les jambes postérieures, l'aiguillon de chacune, et consacra onze jours à cet immense travail, sans se permettre d'autre distraction que celle qu'exigeait le repos de ses yeux.

Mais si Burnens fut l'instrument de la gloire d'Huber, c'est que celui-ci avait été son instituteur : en niellant à contribution les yeux matériels de son domestique, il avait ouvert en lui les yeux de l'intelligence ; Burnens sentait que les leçons de son maître faisaient de lui un homme nouveau, et doublaient en quelque sorte son existence : il y avait donc échange entre eux, et l'on peut avancer sans paradoxe que le dévouement de Burnens était une véritable reconnaissance. Vous jugerez si cette reconnaissance était fondée, en apprenant lue le savant élève d'Huber, rappelé dans le pays de Vaud par des affaires de famille, fut bientôt apprécié de ses concitoyens et nommé l'un des premiers magistrats de son district.

Le départ de Burnens fut une perte bien douloureuse pour Huber; c'est alors ïu'il se lût senti redevenir aveugle, sans sa femme et son (ils, qui se firent ses aides-naturalistes... Son (ils Pierre, qui devait marcher si glorieusement sur ses traces, en observant les mœurs des Fourmis, vérifia, confirma toutes les observations de Burnens sur les Abeilles, et les compléta en exécutant les expériences qui lui furent indiquées par son père. Il le seconda aussi dans ' a publication de la seconde partie de son ouvrage; la première avait été adressée sous forme de lettre à Charles Bonnet, et le style clair, élégant, Pittoresque de ces lettres, donne un nouveau prix aux belles recherches de l'auteur. On croit voir, en le lisant, les objets que lui-même n'a pas vus. Ne vous étonnez pas de cette perfection dans le style descriptif d'un aveugle : ne pouvant acquérir une notion que sur les rapports d'autrui, il était astreint à suivre "ne méthode laborieuse, mais sûre, pour coordonner les récils divers de ses aides ; il lui fallait écouter, comparer, prendre la moyenne entre les témoignages différents, et se refaire une image de l'objet par ses propres conceptions ; si donc il rend cette image sensible pour le lecteur, c'est qu'il a su en saisir le ll 'ait dominant. Au reste, dans ce beau livre, on sent à chaque ligne l'artiste ''eligieux, que sa brillante imagination porte sans cesse vers les idées générales, niais que 1,. doute philosophique n'abandonne pas un seul instant.

Si nous avions entrepris de vous donner la biographie complète d'Huber, les dé- ,a ils intéressants ne nous manqueraient pas : nous vous monlrerions le lieaumur genevois vieillissant paisiblement au sein d'une famille dévouée qui n'avait d'autre Pensée que celle de lui plaire et de suppléer à son infirmité ; vous le verriez, animant de sa physionomie mobile, de sa voix sonore, de sa conversation gracieuse, v ariée et toujours bienveillante, le cercle d'amis qui l'entourait ; cherchant à se dissimuler (par une illusion commune à la plupart des aveugles) sa cécité, qui '' la 't son plus beau litre de gloire, et qui peut-être avait été le principal élément

<le son bonheur; vantant la beauté (l'un point de vue, la fraîcheur du coloris d'une femme, l'élégance d'une toilette, et répétant de la meilleure foi du monde : Je l'ai vue, je l'ai vue de mes propres yeux. Nous vous parlerions de son goût pour tous les arts, et surtout de sa prodigieuse disposition pour la musique, qui lui fut d'un grand secours pendant sa vie entière. Il avait une voix agréable, et chantait avec un goût exquis la musique italienne. Grétrv lui avait donné des leçons de contre-point, et il était devenu habile harmoniste. — Pour correspondre plus sûrement avec ses amis, il avait fait fabriquer par un de ses domestiques une petite presse à caractères saillants, au moyen de laquelle il imprimait seul une lettre, qu'il pliait et cachetait lui-même, heureux de ne pas dépendre d'un secrétaire pour ses correspondances confidentielles. Afin de pouvoir se promener sans guide dans la campagne, il avait fait tendre dans les allées des cordes munies de nœuds, qui l'avertissaient de sa direction et de sa position. Il vécut ainsi jusqu'à quatre-vingt-un ans, et s'éteignit sans douleur et. sans agonie entre les bras de sa fille : longue, belle et glorieuse vie, qui, en nous montrant ce qu'a pu produire la force de volonté clans un aveugle, enseigne aux clairvoyants la résignation, le courage et la persévérance.

L'Abeille domestique n'est pas la seule espèce intéressante du grand genre Apis, qui constitue la famille des Mellifères. Il y en a plusieurs autres dont les mœurs méritent d'être étudiées: telles sont celles du sous-genre des Bourdons, qui ne diffèrent des Abeilles proprement dites que par les deux épines qui terminent leurs jambes postérieures. Leur corps est gros, très-velu, à poil de différentes couleurs, formant des bandes transversales sur l'abdomen et le corselet. Ils ont les antennes très-brisées, dont le premier article forme le quart de la longueur totale; le corselet est très-grand; l'abdomen ovale, conique; les mandibules sont en cuiller. Ces Insectes, qui tirent leur nom du bruit qu'ils font entendre, forment des sociétés de soixante à trois cents individus. Chaque société se compose de Femelles, de Mâles et d'Ouvrières. Les Bourdons construisent une demeure pour leurs petits, comme les Abeilles; mais si l'on compare les habitations des Bourdons, le petit nombre des Mouches qui y sont rassemblées, et les ouvrages dont elles sont remplies, avec la cité de l'Abeille, celle-ci paraîtra, par rapport aux autres, ce qu'est une grande ville, très-peuplée cl où florissent les beaux-arts, par rapport à un simple village- Mais, dit agréablement Béaumur, après s'être plu à contempler les plus superbes villes, on peut aimer à s'instruire de la vie des villageois. Étudions donc les mœurs des Bourdons; vous n'y observerez pas les guerres de succession qui troublent si souvent le repos des ruches. Les Mâles ne sont pas massacrés, et plusieurs femelles vivent paisiblement sous le même toit. Les Ouvrières sont fécondes et pondent, au mois de juin, desomfsdc Mâles, qui formeront société avec les Femelles ecloses en automne. Aux premiers froids, toute la nation périra, mais les femelles tardives, qui auront échappé aux rigueurs de l'hiver, jetteront, au printemps suivant, les fondements d'une nouvelle colonie. Certaines espèces s'établissent dans les prairies, d'autres dans les plaines sèches et sur les collines. Ces cavités souterraines, d'une étendue assez considérable, sont en forme de dôme plus large que haut; leur voûte est construite avec de la Iprre et de la mousse ; une calotte de cire brute et grossière en revêt les paroîS

FAMILLE DES MELLIFERES.

Ultérieures; tantôt une simple ouverture, ménagée au bas du nid, sert de passage; tantôt un chemin tortueux, couvert de mousse et long de deux pieds, conduit à 1-liabilatkm; le fond est tapissé d'une couche de feuilles sèches, sur laquelle doit reposer le couvain.

Lhaque nid est commencé, en avril, par une femelle qui est restée engourdie pendant l'hiver dans son nid ou dans quelque trou. Au retour de la belle saison, pressée du besoin de pondre, elle s'occupe à construire un logement. pour ses petits. La première chose qu'elle fait dans son nid, c'est d'y déposer un massif de cire brune, irrégulière, mamelonnée, ayant la forme et la couleur d'une truffe ; dans la cavité intérieure de celle-ci, elle pond quelques œufs, et ['lace auprès un petit gobelet de cire plein d'un bon miel. Les Insectes qui sortent de ces premiers œufs sont des Ouvrières qui aident leur mère dans la construction des autres massifs de cire où elle doit déposer de nouveaux œufs. Les larves qui en sortent après quatre à cinq jours sont sans pattes, blanches et semblables à celles des Abeilles; elles se nourrissent avec une bouillie de pollen humecté de miel, que les Ouvrières ont placée dans leur cellule. Quand Cette provision est. épuisée, ces Ouvrières font un trou au couvercle, renouvellent la provision et referment la loge. A mesure que les larves prennent de l'accroissement, leur cellule, qui devient trop étroite, se fend sur 'es côtés; les Ouvrières l'élargissent, en y ajoutant de la cire; quelques jours après, les larves se séparent, et filent des coques de soie, fixées verticalement 'es unes contre les autres; la nymphe y est toujours dans une situation renversée, et la tête en bas, comme le sont dans leur coque les femelles de l'Abeille domestique; aussi ces coques sont-elles toujours percées à leur partie inférieure lorsque l'Insecte parfait en est sorti. Les métamorphoses sont achevées ai ' mois de juin, et comme les coques se trouvent enveloppées dans un massif ( ' e cire, les Ouvrières en démolissent les parois pour faciliter la sortie des jeunes Bourdons. Bientôt, le nombre des coques s'accroît, et elles forment des gâteaux irréguliers, s'élevant par étages, sur les bords desquels on distingue ' a matière cireuse, de couleur brune, première enveloppe des œufs.

Les Bourdons composent un sous-genre nombreux, dont les espèces sont ''épandues dans toutes les parties du monde. Le Bourdojn soutebbain [Apis terrestris, de Linné) est noir; l'abdomen est blanc à son extrémité, jaune a sa base, ainsi que le devant du corselet, ce qui forme deux bandes jaunes 'l'ansversales. On le trouve partout aux environs de Paris; il est bien connu <le s enfants qui le privent de la vie pour extraire le miel de son jabot, et le sucer.— Le Bourdon des pierres [Apis lapidarius, de Linné), par exception ,lu x autres espèces de France, s'établit à la surface de la terre, sous des tas de pierres; la femelle est noire, avec l'abdomen rougeâtre au bout, et les ailes incolores; le mâle, dont Fabricius faisait une espèce particulière, sous le nom de ''°mbus mimslorum, a le devant de la tête et les deux exlrémités du thorax Jaunes. — Le Bourdon des itocn eiis( Apis rupesiris, de Fabricius) est une espèce îare aux environs de Paris; le corps est noir; l'extrémité de l'abdomen est rouge et les ailes sont noirâtres. — Le Bourdon diïs jardins [Apis horlo- ''""', de Linné) est noir; l'abdomen est blanc à son extrémité ; le devant du cor- S|> 'et, son extrémité postérieure et la base de l'abdomen sont de couleur jaune. "• 62

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Le lîoiirdmi des mousses

Le Bourdon des mousses (Apis muscorinn, de Linné) est jaunâtre, aV€« les poils du thorax fauves. Cette espèce est très-commune; elle construit son nid dans les prairies et les champs de Sainfoin ou de Luzerne. Ce nid a quatre à cinq pouces de circonférence, et s'élève de cinq à six pouces au-dessus de la surface du sol; les Bourdons le recouvrent de mousse, qu'ils transportent après en avoir dépouillé la terre des environs. Ils pratiquent au bas oe leur nid une ouverture pour y entrer, et un chemin voûté qui a quelquefois ph' s d'un pied de longueur, et qu'ils couvrent également de mousse. Rien n'est plus aisé que de voir l'intérieur de ce nid ; vous pouvez le découvrir sans vous exposer à aucune aventure fâcheuse. Quoique les Bourdons soient armés d'un lort aiguillon, et que le bruit qu'ils produisent semble menaçant, ils sont fort pacifiques. Si vous enlevez le toit de leur habitation, quelques-uns en sortiront pa> en haut, mais ils ne chercheront point à se jeter sur vous, comme le feraient les Abeilles en pareil cas. Réaumur a bouleversé des centaines de nids, -sans qu'un seul Bourdon l'ait jamais piqué.

Dès que vous aurez cessé de les inquiéter, ils songeront à recouvrir leur nid, et n'attendront pas même, pour se mettre ii l'ouvrage, que vous vous soyez éloigné : si la mousse de dessus a été jetée assez près du nid, ils s'occupen bientôt à la remettre dans sa première place; les mâles, les femelles et les Ouvrières y travaillent. « Nos Bourdons, dit Réaumur, ressemblent encore en ceci aux villageois avec lesquels nous les avons comparés. Tous se croient nés pou

I' A MILLE M<; S MELLIFÈKES.

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