‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 100 sur 219 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Nouvelle contrée drcouvcrlc; le troupeau do liiilllos ; précieuse artiuisition.

le lendemain matin nous trouva tous bien porlaiils, et nous reiiicrciâmes en comiuiiii le ciel de sa divine protection, ^iius di'jcuiiâiiies axée le lait de notre vache, des ])atales et un peu de fromage (le Hollande; pendant le repas, nous fîmes le plan de nos travaux de la jiiiiriiée. AOus avions en vain cspi'ré ipic la iiiiil cl notre bon feu

nous ramèneraient notre âne fugitif. Jack était courroucé contre lui. « Il faut aussi être par trop bête, disait-il, pour préférer de passer la nuit dans le désert, et peut-être parmi les tigres et les lions, pliili'it (pie d'être iiri'S de nous, sous la prolection de nos chiens et dans le voisiiiaije agréable de notre feu. » 11 assurait (pi'il ne valait pas la peine d'aller à la reclierclic d'un animal si peu intelligent. Mais nous lûmes d'une tout autre opinion; nous trou\i(ins liiiis ipie le grisou nous était presipie indispensable, cl ipTIl fallait faire notre possible pour le retrouver. Il fui donc décidé (|ii'avcc un de mes bis et les deux dogues je iiar( ourrais, jus(pi'ii midi, en tous sens, les épais buissons de bambous pour le cherclier; (pie je reviendrais à cette heure à la cabane, où ma femme et mes trois antres fils devaient nous attendre en coupant des cannes ii sucre, en recueillant du vin de palmier, des noix de coco et des bambous, afin de retourner le lendemain ii l'alkcnhorst avec nos provisions, sans i|iic rien nous relardât, (jommc je prenais avec moi les deux chiens, il me parut juste de laisser cette fois la mère et le petit Fnincois sous la prolection (les deux aînés, et d'emmener seulement avec moi l'alerte Jack, (pie 1.1 joie de cet arrangement mit hors de lui ; il mourait d'envie de m'accompagner, et n'avait pas osé me le demander, dans la crainte d'un refus,

l'our jouir encore de la fraîcheur du matin, nous nous mimes en roule, bien pourvus (l';iriiies à feu, de haches, cl munis d'une ]icllte scie pour ouvrir au besoin des noix de coco. jNous dîmes adieu à nos amis, en leur recommandant la diligence, et, précédés de nos ilo- !;ucs, nous entrâmes dans le bois de bambous, où nous perdîmes bientijt de vue nolri^ famille. IXiiiis ne le traversâmes pas sans dillicullé ; il devenait de |ilus en plus serré ; à peine pouvions-nous marcher et dislinguer noire roule, cl, sans un jicii de honte, je crois que nous serions revenus sur nos pas. iMais nous reprîmes coiir.igc, et peu après nous eûmes le bonheur d'apercevoir sur la terre la maripie du sabot de notre âne, ce qui nous mit sur ses traces et ranima notre zèle. Après une bonne heure de marche, nous vîmes cnhii la mer à travers les bambous, et bicnliit nous fûmes en liberté au bord de la grande baie. INiius découvrîmes ([u'uiie rivière assez considérable s'y jetait, et ipic la lisière de rochers ipie nous avions toujours .'i notre droile s'élendait jiisiprauprès du rivage, et se terminait pcr- ]iendiculaircmcnt en précipice, ii(^ laissant entre elle et la rivière i|u'un passage étroit, (pii devait être entièrement inondé dans le Icmp'i de la crue des eaux, mais qui alors était praticable. Le soupçon (pic notre âne aurait plutùt passé par ce déhlé (pie de se hasarder dans ce torrent nous décida à prendre cette même route ; niiiis étions égalemeni guidés par la curiosité de savoir ce (pil se trouvait derrière la paroi des rochers ; nous ne savions pas encore s'ils bordaient notre île ou s'ils la iiarlageaicnl, et si nous allions trouver la mer ou la terre ferme. IVous grimpâmes donc, et nous arrivâmes bienlijl vers un ruisseau bruyant, (pli sortait en cascade d'un amas de rocs, et se jetait a gaiiclie dans la rivière. Son lit était si profcmd et son cours si raiiide, (pie nous Iroiivâmes avec peine un endroit assez étroit pour le traverser sans danger ; de l'aiilre c(Jté, nous eûmes un terrain saliloniictix luêb' de terre xi'gétale, cl là nous xîmes encore l'empreinte visible des pieds de notre ip'ison. En cherchant à l'observer, nous aperçûmes avec surprise (pi'll j avait de toutes paris une (piantité d'autres traces de iiieds; ils dilVéraienl un peu par la forme de celui de l'âne, cl ils étaient beaucoup plus grands. Notre curiosité redoubla notre ardeur, et nous suivîmes la trace de ces pieds singuliers; elle nous conduisit dans une plaine à perle de vue, (pii offrit à nus yeux cnclianlés la rianle image du paradis terrestre. IN'oiis montâmes sur une colline ipil nous en cachait une partie, et nous vîmes .alors, ax'ec nue cxcelletile lunette (l';ipproelie, une contrée fertile, délicieuse, où tout rcspiniil la Irampiillilé et le repos. A notre droile, s'élcvail majesliicosemcnt la chaîne de rochers ipii parlagcail l'Ile; (pielipies-uns semblaient mouler jiisipi'aiiv nues, d'autres se dessiiialeul en formes bizarres et variées contre l'azur du ciel ; (piehpies brouillards amoncelés comme la neige cachaient leurs sommllés. A notre gauche, une suite de douces collines se prohmgealt jiisipi'au fond de ce beau tableau ; elles étaient la]iissées d'une herbe haute et du plus beau vert, coupée çà et là de petits bois de palmiers de toute espèce, et d'autres arbres inconnus. La belle rivière, comme un large ruban d';irgeiil, traversait le xallon en ser- {lentant, et ses bords étaient garnis de roseaux et d';iiilres plantes aquatiipies. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle ravissant, et je m'assis pour en jouir plus longtemps. M sur la plaine, ni sur les collines, ou ne pouvait découvrir la moindre trace d'habilaliiins d'li(imiiies (111 de )daiitatioiis; ('*('■ ta II une terre absolument x'ierge il dans liiulc sa purclé primillve ; on n'y apeicevall (pic ipiehpies oiseaux, ([ui volllgeaienl sans ell'rol autour de nous, cl un grand nombre de papillons brillant des plus belles couleurs, ipii se cmifoiidaicnl avec des (leurs (pii nous élaienl étranj;ères.

(^'cpcndant , à force de regarder de tous e(ités, je crus voir dans réloigncmeiit un (jroupe animé, qui me parut être un troupeau do gros animaux, ijiie j'aurais pris de là pour des vaches ou pour des chevaux ; je les voyais laiitiU réunis, tantiit broiilanl de C(jté cl (l'autre, et je résolus d'en :ipproclier. Depuis (pie nous iiiarchlons dans l'herbe, niiiis avion-, perdu les traces de noire âne; je ne voulais

LE ROBINSON SUISSE

pourtanl pas renoncer à l'espoir de le retrouver ; j'espérais qu'il se serait peut-être associé à ce troupeau de bêtes sauvages qui paissait assez près de la rivièic. Nous primes donc le chemin du rivage, en traversant un luiisson de roseaux (|ui nous cacliaità ce troupeau, que nous voulions aliorder avec précaution, ne sachant pas eucoie à (|ucllc espèce d'animaux nous aurions affaire. A peine avions-nous marché un quart d'heure, que le sol commença ii devenir niarécageiix , et les roseaux se montrèrent si épais, (|ue nous lûmes oliliijés de tirer un peu de côté, et de passer autour de ce l>ois de roseaux enlacés. Us surpassaient tellement en hauteur et en épaisseur tous ceux que nous avions vus jusqu'alors, que je soupçonnai que c'était le roseau géant d'Amérii|ue, ou le bambou sommât ; on en a vu qui avaient (|uatrevingts pieds de hauteur et dix-huit pouces de diamètre ; ceux-ci n'avaient, il est vrai, qu'une élévation de trente ou quarante pieds ;

Bienlôl je vis couler abondamment cette agréable liqueur, que je reçus dans la coupe.

mais on pouvait les employer à des mâts de bateau et de canot, et je savais <pii' les grands roseaux servaient à cet usage. Les sauvages les coupent aussi au-dessus et au-dessous des nuuds, et en fiuil ainsi des vases tn's-commodes pour contenir le lail ou d'autres liquiiU";. ,lack av.iit envie d'en apporter » sa mère ; je lui promis d'eu couper quelques-uns au retour; je n'étais alors occupé (|ue du principal objet de ma course, de notre bauilet perdu. Ouand nous eûmes passé les roseaux, nous aperçûmes à trente pas de nous un trou|)eau assez considérable ilc bullles sauvages '. Cet animal est elTrayant lorsiju'ou

' Le baille est im quadrupède ruminant, du genre du bœuf, auquel il ressemble pour la ligure et la stature; mais sa tile est plus ijrosso, son museau plus allongé, et ses cornos, qui se touchent presque à leur naissance, s'écartent déplus de cinq pieds à liuir extrémité, et ont aussi une forme et une courbure complètement différentes de celles du taureau; ses oreilles sont aussi plus larges et plus pointues Toute la forme du buffle et la saillie de ses muscles annoncent la vigueur et la force; mais la grosseur énorme de sa télé, les cornes singulières dont il est arir.é, au-dessous desquelles se trouve un gros toupet de poils hérissés, d'un blanc jaunâtre, lui donnent une physionomie dure, farouche et efl'rayanle: le reste do son poil est noirâtre. Cet animal se trouve dans les pays chauds. En Ilalie on s'en sert comme d'un animal domestique, pour le labourage et le trait. La manière d'apprivoiser les buffles est de leur passer un anneau dans les narines lorsqu'ils ont atteint l'âge de trois ou quatre ans; mais la force et la férocité du buffle exigent beaucoup d'art pour parvenir à lui faire Sans danger cette opération. On le fait tomber au moyen d'une corde qu'on entrelace dans ses jambes , quelques hommes se jettent sur lui et lient ensemble ses quatre pieds, pendant que d'autres lui percent les narines et y passent l'anneau; on l'abandonne ensuite à lui-même : il court de tout rûté comme un furieux , cherchant à se débarrasser de l'anneau ; mais ensuite il s'y accoutume, et l'habitude l'amène à l'obéissance. On attache une corde à cet anneau pour le conduire : si l'animal résiste, il souffre, mais non lor^rpéil cède, et il suit ainsi son conducteur. Dans la suite, l'anneau tombe de lui-même, mais alors l'animal est soumis effort attaché à son maître , à son domicile et ù ses camarades. Rien n'est si commun que de le voir revenir d'une distance de quarante milles pour les rejoindre. Leurs jeunes gar-

l'.iri'! Typnf^rapliic Plnn frères, imprim

le voit pour la première fois et qu'il n'est pas apprivoise ; il est d'ailleurs d'une force extraordinaire, et ce troupeau aurait pu nous anéantir en un instant s'il s'était jeté sur nous ; aussi j'en fus tellcineul effrayé que je pensai a peine ii bander le chien de mou double fusil, et (pie je restai là comme pétrifié. Par bonheur, nos chiens étaient en arrière, et ces bullles sauvages, qui ne connaissaient point l'homnie, n'avaient pas l'air de nous craindre ; ils restaient assez tranquilles k leur place ; leurs yeux ronds étaient fixés sur nous avec étonncment; ceux qui étaient couchés se levaient lentement, mais aucun ne paraissait disposé il nous attaquer. La circonstance qui faisait que nous n'avions pas nos chiens avec nous nous sauva x'raiscmblablement la vie, car, ;i la moindre atta(]ue hostile de nos dogues, qui n'auraient pas manqué de leur courir sus, le troupeau se serait jeté sur eux et sur nous, et nous eussions tous succombé. IN'ous eûmes le temps de reculer un peu, et de mettre nos armes en état. Mon intention n'était pas cependant d'en faire usage, excepté pour notre défense; nous n'étions pas assez en force jiour attaciuer, et je savais qu'un coup d'arme ;i feu mettrait ces animaux en fureur; je ne songeais donc qu'à la retraite, et j'allais l'elïectuer avec mon pauvre petit .laek, ])oiir qui j'étais plus alarmé que pour moi-même, lorsque malheureuscmeut Turc et Bill nous rejoignirent, et furent aussitôt aperçus des bullles. Tout à coup ces effrayantes bêtes commencèrent à mugir d'une telle force que nos nerfs en furent ébranlés; ils frappaient des ]iieds et des cornes ciuitre la terre, qu'ils soulevaient et faisaient voler autour d'eux. Je voyais avec épouvante le moment où ils allaient se jeter sur nous pour nous anéantir, ainsi que les chiens, qu'ils prenaient sans doute pour des loups ou pour des chacals. Nos intrépides dogues, .sans redouter aucun danger, allaient en avant, malgré nos efforts pour les retenir; et, suivant leur nuinière d'attaquer, ils saisirent par les oreilles un buflletin, ou jeune bullle, qui se tiouvail de ciii([ ou six pas plus près d'eux (pie le reste du tioupeau, et (|uoii(u'il criât à nous fendre la tète et qu'il frappât du pied, ils le tinrent

Avant que nous eussions eu le temps de rélKchir 5 ce que nous devions faire , il nous tourna le dos et prit la fuite au galop.

ferme et le traînèrent vers nous. Le combat était engagé, et, si nous ne voulions pas honteusemcnl abandonner nos vaillants défenseurs,

dieusleur donnent des noms qu'ils connaissent très-bien et auxquels ils répondent en s'arrétant , fussent-ils au milieu de quehpies milliers de buffles. Le lait de leurs femelles est excellent; il a un léger parfum qui lient du goût de la noix muscade; on en fait du beurre et de petits fromages en forme d'ieufs, qui sont très-recherchés. Dans les plaines ou savanes de l'Aménipie et do l'Inde, qui sont arrosées par des rivières , on rencontre fréquemment do grands troupeaux de buffles sauvages, qui n'attaquent ]ias l'hommo lorsipi'ils n'en sont pas attaqués; mais un coup do fou les rend furieux et très-daiigrreux; il vont droit à lennemi, le renversent d'un coup de tète, et ne le quittent que lorsqu i s 1 ont com|ilétcmcnt écrasé sous leurs pieds et sous le poids de leur corps et dt'chiro avec leurs cornes. La couleur rouge les irrite , et ou no les chasse qu'avec beaucoup de précaution. {Nouveau Vic.lionnaire U'Ilisloire naturelle )

curs de l'Empereur, rue de Vaiigirard, 3<i.

LE ROBINSON SUISSE

que menaçait une mort procliaine, il fallait Iiasarder de les dçfen- i dre à noire tour, ce qui, vu le nombre de nos ennemis, paraissait une véritable témérité. Notre seul espoir était dans l'effroi que pourrait leur causer notre mousipielerie, qu'ils entendraient pour la première lois, et (|ui les délerminerait peut-être à fuir, l.e cœur un ] eu tremblant , je l'avoue, nous finies feu tous deuv en même temps ; et en effet les liiillles, effr.ivés par ce bruit et par la fumée, restèrent un insl.nit immobiles, comme frappés de la foudre, et prirent la fuite avec une telle r^.pidité qu'ils furent bientôt hors de notre vue. Nous entendîmes leurs mui;issements, qui se perdirent peu a peu dans le lointain. Une femelle seule, qui était sans doute la mère du petit que les chiens tenaient eu arrêt, étant accourue il ses cris, avait été blessée; elle était furieuse. Après s'être arrêtée pendant deu\ secondes, elle courut têle baissée et avec rage contre nos doijucs, qu'elle aurait exterminés si, d'un coup de mon double fusil, je ne l'eusse prévenue. Elle tomba; je m'approchai d'elle, et, voyant •pi'elle vivait i ueore, je l'achevai d'un coup de pisr tolet.Cene fut ([u'alorsque nous commeiic;iiues à respirer ; nous venions de voirde près une mort lerrihle et presque inévitable; nous avions lisipu' d'être écrasés sous les eou)is de pied et de corne de ces redoutables animaux. J'étais enchanté de mon Jack, qui, au lieu de pousser des cris et des gémissemenls, comme bien d'autres enfants de son ;Vje l'auraient fait, était resté lerme, silencieux à côté de moi, et avait avec calme tiré son coup de fusil. Je le louai .à juste titre, et je lui lis sentir combien, dans le daiii'cr, il est essentiel de ne ])as perdre la tète, de ne pas la faire perdre à ceux f[iii son! :ix('c nous jiar des démonstrations d'une crainte inutile, et de conserver toute i>a présence d'esprit, ipii siillit quelquefois pour sauver la vie.

Mais je n'avais pas de temps à perdre en loiip,ues rélle\i<iiis ; le biiflleliii , ou veau de buffle, était tiuijoiirs arrêté par nos deux do;;ucs, (|iii le tenaient aux oreilles; il beui;iait tellement, et diuiiiait de tels coups de pied, ipic je craignis Il la fin ([ue nos chiens ne fussent blessés, et je jui;eai nécessaire d'aller à leur secours. A dire la vérité, je lie savais trop luoi-mème comment m'y prenilre, et j'étais dans le plus grand embarras. (/uoi(pie jeune,

le luillletin avait déjà assez de force pour se défendre et se venger sur nous si je faisais lâcher prise aux doi;ues. J'aurais pu, il est vrai, le tuer, comme la mère, il'un coup de pistolet; mais je tenais beaucoup ,i le conserver vivant et a l'apprivoiser, pour remiilacer notre âne, (pie nous avions peu d'espérance de relroiiver; in:iis comment faire :' .l'j réiléchissais , lorscpie .lack me tira d'iuiibarias ; il avait sur lui sa fronde ;i balle ; il la tira de sa poche, recula de ipielqucs pas, et la lança si adroitement cimtre le jeune bullle et autour de ses jambes de derrière, qu'il en fut renversé; ;iIojs je pus apiirochcr cl loi lier les ipialrc pieds avec une corde plus forte. ISous finies reiiiler les chiens, qui n'avaient blessé ipie légi'rcmcut l'animal aux ilci.i\ oreilles, et dès ce moment nous le regardâmes comme étant ;i nous, .lack en sautait de joie. « Quelle belle bête nous aurons lit ! disait-il ; elle aura bien meilleure allure, attelée ii notre char, à côté de la va(he, que ce vil.iiii petit âne (pii nous a plantés là ! Comme je me réjouis cle l'amener à la maison ! .Ma mère cl mes frères seront bien étonnés de notre chasse !

— Ahl alil petit fanfaron, lui répliquai-je, lu vas vite en besogne, ce me semble; tu vois déjà ton bullle attelé, et je ne sais pas encore comment nous ferons pour le mener chez nous, \cux-tu le porter sur ton dos, comme laisail Miloii de Croliuie.' Pour moi, je ne sais comlueiil le faire bouger de celte place.

Bien obligé, papa; si j'étais Samson, Hercule, ou ce IMiloii dont

vous parlez, je serais fort à son service : hélas! je ne suis (jii'iin pauvre petit g.ircon. Mais, mon père, cet animal peut marcher, il n'y a qu'à lui délier les jaiiilies.

— Et lui dire : Marche devant nous, (hois-tu (pi'il le veuille:' . — -Les chiens ponrninl le faire avancer.

— Il (lourra aussi les tuer d'un eou]) de pied, puis nous échapper au galop. Je crois que le mieux s;;ra de lui lier les jambes de devant, comme on fait aux clievaux vicieux, mais de les serrer de iiianiire qu'il puisse marcher et no» courir. Je vais essayer de mettre en œuvre le moyen ipi'oii pratiipie en Italie pour dompter les bulllcs; il te paraîtra peut-être trop cruel, mais j'espère (jii'il nous réussira; nous rendrons ensuite cet animal si heureux, ipi'il nous pardonnera et ne voudra plus nous ipiiltcr. Tiens ferme le bout de la corde qui lui lie les ]iieds pour qu'il ne puisse bouger. i> le lis approcher lurc et Bill, et je leur tendis les oreilles du jeune Imllle, dont la tête fut

alors tiMiiquille; je tirai de ma poche mon ciiiiteaii pointu et tranchant, je prép;irai une corde de moyenne grosseur, je me plaçai devant lui, et , saisissant d'une main son museau, je lis un trou dans la narine; j'y passai vite la corde , que j'attachai ensuite à un arbre, assez ferme pour que la bête ne ])ùt pas même secouer la têle, ;itlenilu que,jus(|u'à ce que la jilaie lût cicatrisée , cha(|iie moilxement aogiuentcrait ses douleurs. Je lis éloigner les chiens dès que l'opération fut finie. Le biiHletin furieux se leva et voulut s'é- \ (der; mais ses jambes l'iéi s à demi et la douleur ipie lui causait sa blessure l'arrêlileut. Au premier essai i|i e je lis pour tirer la corde, il se ]irêl.i à ce mouvement et marcha eu avant ; je vis alors que nous l'cmmènerioiis avec .assez de facilité. •Il' le rattachai ensuite à l'arlire aussi (irès ipie possible, voulant lâcher d'emporter au moins ce que nous pourrions de la femelle (pie j'avais tuée. Je comiiieiieai jiar couper la langue, (pli est le iiieilleur morceau.

Nous prenions toujours avec nous (|iiel(pics iioignées de sel pour nous en servir an besoin; je l'en frottai pour la conserver; j'ôtai ensuite la pe.iii des quatre pieds, en prenant garde de la déchirer. Je me rappelai d'avoir lu (pic les chasseurs américains mettent cirs peaux en guise de bottes et de souliers, (pi'clles sont très-douces à porter et ties-tlcvibles, et je voulais les ciuidoycr à cet^ usage, .le coupai cTicore quehpics pii'ccs du corps avec la peau, j'y mis ce (pii me restait de sel, cl i'abaiidoiiiiai aux chiens les débris de la bêle pour les récompenser (le leur bravoure. J'allai, apri's avoir fait le bouclier, me laver à la rivière. \ous nous assîmes ensuite à l'ombre des roseaux, et en admirant leur superbe végétation nous mangeâmes avec ajqiétil les provisions (pie nous avions apportées. Nos pauvres dogues dévoraient aussi de leur côté ; mais ce ne fut pas sans peine (pi'ils achevèrent leur repas. A peine reiircnt-ils commencé, (pic des vautours se précipilèrent du ciel, oii nous les avions observés comme des points nous, et .'•e jeti'rent sur le cadavre du bullle sanss'emliarrasser des burleiueiils de uns chiens. Il s'éleva d'abord entre eux une espèce de combat; mais, nul ne voulant céder la proie, ils se décidèrent à la parlaj;er; cliacuu en attrapait ce qu'il pouv:iil avec nn emiircssement et une gloutonnerie ipii nous firent rire : aussi en ])eii de temps ne resla-1-il que les os de cette énorme bête. 1)('S (prune horde de ces brigands empluinés était rassasiée, il en arrivait une autre de plusieurs espèces d'oiseaux de proie, entre lcs(piels je rccoiiniis le grand vautour royal, elle calao, (pie l'on nomme aussi Voifectu rhinocéros, (pii est trèsfacile à connaître par l'excroissance courbe (pi'il a sur son bec supérieur. Nous aurions bien voulu avoir en notre puissance cet oiseau

Jack lança si adroitement sa fronde à halle contre le jeune bullle et autour de ses jambes de derrière, qu'il en fut renversé.

ce

LE ROBl^SO^ 8UISSE.

icpos

nùlc lie

iissez curieux , et iilusi.-uis ;>utics rspèces qui m'ctiiiLMit iiKonnuos; nous eussions pu eu al.uUrc une (luunlité au moyen île (jueliiucs coups de i'usil; mais à quoi cela nous auiuit-il servi? nous n'avions déjà ([ne trop troulilé, pour nos besoins et notre défense, la Iranquillilé (les habitants de celte île, qui jusque-là n'avait appartenu qu'aux animaux. « Pourquoi, dis-je à mon lils, tuer ceux-ci dans l'unique desde satisfaire une vaine curiosité' .' • >ous les laissâmes donc en et nous nous contentâmes de les chasser lorsqu'ils voulurent rendre notre diner dans nos mains et sur nos i;enoux. J'eus de la iieine à empêcher Jack de s'amuser à les tirer : il fallut l'occuper autrement, et je lui donnai une petite scie pour préparer des vases de roseau, qui devaient nous être beaucoup plus utiles (juc ce ijibier. Je ne pouvais me lasser d'admirer la hauteur et l'épaisseur de ces bambous; mais mon petit paresseux n'eut i;arde d'atta(|iier les plus hauts, (|ui lui auraient donné trop de peine; il en choisit (lui avaient loiit au plus un pied de diamètre et ii peu près un pouce d'épaisseur, et il les sciii de jiùnture en jointure.

« Il me parait, lui dis-je en riant, que tu veux te faire une llu Pan pour arriver en triomphe ii la maison au son de la musi(|ue. et célébrer notre victoire sur les bullles; mais tu prends encore des r()seaiix beaucoup trop ijros; coupe les plus petits, et choisis les iiie- Ijaiix. — Ahl me dit-il, je penserai à la musiciue une autre fois; je n'ai |)as vu que l'iobiuson dans son île s'amusât ;i faire des llùtes : mais il me vient une idée; je vais faire quchpic chose qui sera [ilus utile il maman, ^'oule7,■vous, mon père, achever ces vases.' il n'y a plus rien i. faire (|u'ii les partager; je vais â présent couper des roseaiu i;ros comme des cierges d'éfjlisc , et j'en ferai des moules pour nos boiijjies.

— Bien pensé, Jack, lui dis-je en lui frappant le front, il me semble que .cette petite tète sans cervelle commence ii en acquérir; c'est très-bien imaginé, et je loue ton invention. Je vais t'aider à faire (]uelques-uns de ces moules : si nous ne pouvons pas en laire sortir la bougie sans les casser, ce que je crois très-probable, nous savons ou ils croissent, et nou» reviendrons en chercher d'autres. «

En disant cela , je me levai , et je fis clioix des roseaux qui pouvaient le mieux convenir à cet usage; j'en coupai ensuite qucli|uesuns des jdus grands, que je partageai seulement en trois ou quatre parties, pour en donner une idée ii ma femme. Je donnai ensuite le siijnal du déjiart.

'jNous avions tant de choses à traîner et il porter, et la soirée était (h'jà si avancée, que je n'hésitai pas à renoncer pour ce jour-lii ii la reclierche de l'âne, et à retourner sans délai près des nôtres, afin de ne pas les inquiéter; je désirais aussi moi-même savoir s'il ne leur était rien arrivé pendant notre absence. Je détachai notre jeune buffle, et vis avec plaisir, en m'approehant, ipi'il s'était endormi; ce (|ui me jirouva (jue sa blessure ii la narine n'était |ias trop douloureuse. Cependant il beugla lors(|ue je lirai la corde, mais il me suivit sans résistance. Je lui en attachai une seconde ;iu\ cornes, cl je les tins toutes deux; je ne lirais celle du nez cpie lors(pie j'y élais iddigé pour le faire marcher, cl presque ii chaque pas il devenait plus docile; enfin il le lut au point (|ue nous luisardâmes, pour nous HOiilTiger, d'attacher sur son dos Ic^ |)aquets de roseaux et les pièces de viande salée. Le bulllelin n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il me suivit comme auparavant, et nous rendit, ce premier soir, un bon service; nous en fûmes plus lestes pour la marche, et nous iitiursuivimes gaiement notre chemin. >ous nous retrouvâmes bientiU dans l'étroit passage entre le torrent et les amas affreux de rochers dont j'ai déjii parlé. Inopinément se trouva là, à quatre pas de nous, un chacal assez gros : aussitiit (|u'il nous apeiTul il prit la fuite; mais il fut vivement poursuivi par nos chiens, (|ui ratteiguircnt à l'entrée d'une caverne, et le forcèrent; n'ayant plus la possibilité d'j entrer, il prit le parti de se défendre. Mais le combat était très-inégal; nos vaillants dogues étaient ileu\ cinitre un, et leur larg'c collier armé de pointes et de clous résistait bien aux attaques de l'cniu'uii , (|ui était trop à découvert pcuir n'être pas bienli'it vaincu. ( hiand nous arrivâmes sur le champ de bal;iillc il était déjii mort; nous l'examinâmes, et nous \ imes (iiie c'était une femelle (|ui allaitait, (l'était sans doute pour défendre l'eulrée de la cavenur (ui devaient être ses petits (pi'elle axait perdu la vie. Jack voulut y pénétrer et les preu- «Ire; mais, craignant ipie le mâle n'y fût caché, je retins son zèle, et je lirai d'aboni un coup de pistolet dans cet enfonecment obscur : vovaiit (|iic tout était 1 raii(|uille , je le laissai faire, car j'étais charmé l(]nles les fois (|ue je le vojais donner des preuves de ciuiragc.

l'endaut (|uel(|n(s UKUiients ses yeux ne purent rien découvrir à cause de l'obscurité; mais, ((nand ils y fiireiil accoutumés, il aperçut dans un coin un nid rempli de petits chacals. Les dogues, <|ui l'avaient suivi, les scnlirent avant même qu'il les eût vus; ils se jetèrent dessus et les exlcriiiiiH'rcnt sans miséricorde, à l'exccplion d'un seul, qu'il parvint à leuréiler. Il revint vers moi, tenant dans ses bras ce petit animal, qu'il caressait, cl qui pouvait avoir douze .i ([uinzc jours ; ses yeux étaient ii peine ouverts, car, chez les bêtes ijni ludssent aveugles, les yeux ne s'ouvrent p;is .tvaiil le dixii'uie ou le douzième jour, et rcstenl (|n(l(|ue temps encore faibles et à demi feriiK's.

.lack me demanda avec iicl;iu<'e la permission d'élever ce petit

chacal, comme Fritz avait élevé son singe : je n'eus rien à oijjecler, ne voulant pas refuser à l'un de mes entants ce ipic j'avais accordé à l'autre; il me paraissait cruel de tuer de sang-froid cette jiauvre petite bête. J'avais envie aussi d'essayer sur elle le pouvoir de l'éducation, et de savoir s'il nous serait ]iossil)le de parvenir à l'apprivoiser assez pour nous procurer à l'avenir une bonne race de chiens courants : cela valait la peine d'en faire rexpérience. Jack eut doue la permission de le garder, et fut si content, qu'il d.msait, sautait de joie , serrait contre son sein le petit renard doré, le couvrait de baisers, et me promettait de l'élever si bien, qu'il deviendrait doux et gentil, et n'incommoderait personne.

]N'ous sortîmes de la caverne; j'avais attaché près du torrent le jeune bulile à un arbre sans remarquer de quelle esiièce il était. En y cillant pour détacher l'animal, je vis que c'était un petit palmier; près de là j'en trouvai d'autres, de deux espèces trèsremaLapiables, (|uc nous n'avions encore vues nulle pari'. Les uns avaient de dix à ilouzt^ |)ieds de hauteur; leurs feuilles étaient armées d'épines pointues, et portaient un fruit de la forme d'un petit concombre obioiig; mais il n'était pas encore mûr, de sorte ipie nous ne pûmes le goûter. Les autres, un peu plus petits, avaient ;iussi des feuilles épineuses; ils ét.iient en neiirs et ne portaient pas encore de fruit'-. Je sou]i(;onnais que la prcmicic espèce était le palmier royal , (|u'on nomme arriva ou aiifuiUe d'Aduin, et la seconde le palmier nain. Je résolus de me servir de lous deux pour fortifier mon enclos de Zeltheim, et d'en planter aussi une ligne serrée pour hi défense du pass;ige étroit oii nous étions. Nous nous proposâmes donc de revenir dans (piel(|ue temps ])our arracher les plus jeunes et les Iraiisplanlcr; nous eûmes l'espoir lie trouver alors leurs fruits mûrs, et de pinivoir reconnaître leur espèce avec plus de certitude.

Nous traversâmes .heureusement le ruisseau (|ui, depuis la paroi des rochers, se jette en cascade écnmanle dans la rivière, après avoir également franchi l'étroit et rude passage qui tourne le rocher, et qui ne laisse pas d'être dangereux; marchant toujours avec précaution, nous arrivâmes cheit nous un peu avant la nuit , fatigués, mais d'ailleurs sains et saufs. Nous fûmes re(;us avec des cris de joie et d'admiration à cause des nouveaux hôtes que nous amenions : le veau noir fut trouvé très-beau, le renard jaune très-joli, et Jack eut assez à faire de raconter l'histoire du mémorable combat avec les bullles et la mort du chacal. On lui faisait tant de (|uestions, (|ue je pus ii peine m'inforiuer de ce qui s'était passé pendant notri' absence : j'en vins à boni cependant, et j'appris avec phii^ir tout ce que mon monde avait entrepris et exécuté, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant.

J'ai ilé'jà plusieurs fois fait r(diservation du privilège particulier dont jouissait notre île, de rcnleinier des animaux i|ui ne se sont jamais jnsipi'ii présent trouvés ensemble. Pour la dernière fois je ferai reniar(|uer ici ipie l'Australie, dont nous étions peu éloignés, ne nourrit ancune espèce d'animaux ruminants, de sorte ipie la présence du bulile dans l'ilc m'aurait paru fort extraordiu:iire sans les exemples singuliers qui s'étaient déjii ofl'crts ii nous. En attendant, ce qui me confirmait ilans la pensée que nous étions réellement dans un lieu d'exception, c'était que le règne végétal ne présentait pas la même marche, du moins je n'avais encore renconlré aucun des arbres essentiellement australiens, tels que les eucal^ples, les panda^ nus, et antres.

Page 1