‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 101 sur 219 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

L'aigle de Malahar et la fabriiine de 9as;ou.

Ma femme prit la parole : elle me dit ([ue tous ses enfants avaient été saijcs et diligents; ils étaient moulés ensemble sur l(! promontoire de l'I'.spérance trompée, avaient ramassé du bois et lait des flainbeanv pimr la nuit, et, ce (lue je n'aurais pas cru possible, ils s'étaient hasardés il ;ibattre un immense palmier, celui oii Ernest était moulé. (](■• pénible et dangcrenv travail avait été heureusement exéciiié; le roi des forèls gisait étendu sur la terre, et couvrait un espace de soixante-dix pieds de long au moins. Ernest avait encore une fois grimpé dessus, muni d'une longue corde (ju'il avait fortement altacliée au sommet. Lorsi|u'il fut redescendu, lui et Fritz avaieni travaillé de la hache et de la scie pour le couper. Dès qu'il fut à peu pri's traversé, ils dirigi'reul douceiiicnt sa chnie avec la corde, et de

' Le palmier épineux, nu l'avoira de G'uiice. Ses feu'llcs ont (iiielqiefois jusqu'à dix pieds de lonj; ; elles sont ad.'OS,ct leur pétiole est Rarni d'épmes longues et aiguë*; ces queues ou p('tiole» sont Iri-s-ailliéreiits à l'arbre , c( subsistent lors nu'me q.c sa feuille tombe ou qu'on la cueille pour dilTéienis us.igc.-t ; et cet amas d'épine» eetrelacécs autour du trond en rend rn|)i)rocho impossdilu. Les fruits font plus (;ros qu'un ceuf de pigeon, ohlonga , jaunes et velus. Dans le brou ou l'enveloppe, so trouve une substance jaune cl onctueuse, que les singea, les vocliPS et d'autres animaux mangent avec délices; on en tu'e une huile dont on se sert pour apprêter des aliments et pour brûler. Do l'rmnnde contenue dans ce brou on extrait une espèce de beurre d'un très-bon g ût. (Nouveau Dicliannaire d'ilisloire niitiirelte.)

2 Palmier nain ou cocana. Son fruit est jaune et coniient des graines entourées d'une pelliiulo aigrelette. Les sauvages in font une boisson assez agréable et rafrntrlii«s.iiile «n feuille c<l .aussi épineuse.

LE ROBINSOW SUISSR.

rette maiiièie ils en vinrenl ii bout. "Mais, iicmii1;iiU leur promenaïUet leurs occupations, ils eurent une visite assez tàeluMise : uni' troupe nonilireiise de siu;;es s'était fjlissée vers la ealiaue; ces animaux avaient bu le vin de iialniier (|ue nous avions recueilli dans les calebasses, renversé cl disiiersé toutes les patates, volé les noix de coco, cl presque entièrement détruit la paroi tressée de notre cabiine; de sorte (pie mes enfants, à leur retour, avaient eu ]iour une beiire de travail à réparer le (lonimaije causé par celle maudite enp,eance. Fritz avait aussi fait une cliasse dont il était Irès-ticr : il lu'apporla sur son poiui; un jeune oiseau d'un superbe plumaije; il l'avait ])ris dans un nid, sur les rocbers, tout priîs de la colline <le l'Espérance trompée. Ouoique très-jeune, il avait déjà toutes ses plumes; elles n'étaient pas encore colorées couiine elles devaient lètre; mais, en les examinant, je crus avoir la eerlitude que mon tils avait dénicbé un aijjle du Malabar '; je l'admirai comme il le méritait. Sa rencontre passe pourèlre de bon anoure; et, comme celte espèce d'aJTjle n'est ni (jrande, ni dlfiieib' à nourrir, je voulus essayer de dresser ce nouveau pensionnaire, comme un faucon, à la cliassc des oiseaux. Fritz lui avait déj;i bandé les yeux, et l'avait attacbé par le pied à une licelle; je lui conseillai de le tenir loni;lemps et souvent sur le poini;, et de le dompter par la l'aim, comme font les faueonni<'rs.

(Juanil nous eûmes achevé nos récits, ma femme commença ses lamculalicuis ordinaires sur les bêtes vivantes et mangeantes qu'on lui amenait, et (pii ne pourraient manquer par la suite de nous dexeuir il cliarije. J'eus de la peine ii la consoler, en lui disant (|uc le bullle remplacerait l'âne, et j'établis la loi invariable que celui ipii vomirait avoir une bêle nouvelle à son service aurait le soin de l'en- 1 retenir. « C'est une cruanlé, leur dis-je, que d'ôter à un être sensible la liberté pour un plaisir passai;er et pour le faire souffrir; il faut, au contraire, le dédommaijer de cette privation par les caresses et l;i bonne nourriture. Je déclare donc que celui (pii fera soufl'rir les animaux (\u\ lui sont confiés n'aura plus le droil d'en avoir. Celle menace était terrible, car l'Iiomme est lellemeni fait pour la société, (|u'au défaut d'êtres de son espèce il s'allaciie aux animaux. Ma femme alors fut satisfaite, cl, eoniiue elle les aimait beaucoup elleurème, elle promit ;i ses fils de les remplacer d;ins leurs soins lors- (pi'ils seraieiil occupés ailleurs. Ndus eûmes l'espoir que celle obli- ;;alion les ri'iid rail plus doux, plus actifs, plus réipilicrs, plus constant dans leurs afi'eclious. J'ai souxeiit reman|né ([ue le bien (|u'on fait aux animaux produit ces bons effets. Je doiin;ii l'cn-drc de faire du feu et d'v mettre beaucoup de bois vert pour axoir di' la fumi'C, au ilessus de laquelle je voulais suspendre les quartiers de bullle salés pour les conserver; ce qui fut exécuté, ^ïous altacliâmes nos morceaux de viande à de liantes fourches, j'en ôtai tout ce ([iii ne me jiariit pas assez frais, et je vis avec plaisir (pie le petit aii;le s'en ré- (jaliiil. I,e jeune bullle eomiueiL(;ait ii broiiler; on lui donna du lait de vaille, cl Jack en lit boire aussi ii son petit chacal, ^ous joignîmes il la ration du bullle, dont l'appi'lil esl très-grand, un tas de patates ha( liées (|u'il mangea en entier; ce (|ui nous lit juger que la douleur de sa blessure était passée, et qu'il s'apprivoiserait bient(jl.

Vint notre tour (le souper; nous nous en ;icquiltàines aussi bien (|ue nos bêles. On causa avec gaieté ; on railla beaucoup .lack sur son combat avec les buftles, sur les bottes (pi'il voulait se faire avec leurs |)ieils, et même sur les moules à bougies, dont on ne pouvait le faire sortir. Il se défendit avec esprit, et les rieurs furent de son (■(lié. On prit pour la nuit les mêmes arrangements que la veille. INous laissâmes notre viande à la fumée de nuit; nous altacliâmes le jeune bullle il côté de la vache, (^t nous vîmes avec plaisir qu'ils s'euleiulaient fort bien, et qu'il l'avenir ils vivraient en pai.x. Les chiens se mirent ii leur poste (le garde, b'ritz voulut se coucher ax'cc s(ui aigle, qu'il avait sur son poignet, et dont les yeux étaient toujours couverts; l'oiseau resta p;iisiblement ii cette jilace, et n'empêcha pas son maître de dormir. Notre nuit fut si tranquille, qu'aucun de nous lie se réveill.i pour entretenir les flambeaux, et le soleil se leva avant MOUS. Immédialemeut a])rès un sobre dé'jeuner, je sonnai la marche du départ ; mais mes petites bonnes gens avaient encore je ue sais combien de choses dans la tête, et ni eux ni leur nu';re n'étaient disposés il m'obéir.

o lîéllécliis, cher ami, me dit ma femme, (jnc nous avons abattu ce beau palmier avec bien de la peine, et qu'il serait fâcheux de ne recueillir ;iuciiu fruit de nos sueurs; c'est l'arbre dont Krnest avait coupé rexcellent chou, il ne pouvait plus croître ni produire, nous

' L'aigle du Malabar ou des grancicis Indes est peiil; il n'est pas pins gros qu'un fort pigeon; mais dons sa petite taille il réunit l'élégance d. s formes à la beauté du pliimsgp; ses jO'ix pleins île feu , ses mouvements vifs, de l'ell'ronteiie dans le ri'gard et dans les attiludes, répandeni sur sa physionomie toute l'apparence de 11 li'rté et du courage. Les M.dahares eu ont fait une idole, et lui rendent une espèce de culte. Un camail de plumes larges, d'un blanc cblijuîssaiit, dont la tige a le noir brillant du jais, couvre la tiSte, le cou et toute la poitrine •do ce bel oiseau; le reste du plumage est de couleur marron très-luslré, h l'exception du bout des six premières plumes de l'ade, qui c-t noir; le bec est cendré et d'un jaune verdàtre à la pointe; sa membrane esl blouo, ses pieds jaunes, et ses ongles noirs. Cette espèce se trouve au Malabar, b Visapour, dans le Mogol et dans toutes les lies indiennes, etc. , elle ne le cède en voracité ii aucune autre. (Extrait du Dirlionnaire d'Iiiiloire nnlurelle.)

avons voulu en profiter autrement, Krnest assure que c'est un sagoutier; s'il a raison, la moelle nous donnera une excellente provision pour mes soupes. Je le prie de l'examiner et d'en tirer parti, ji

Je pensai ([u'elle avait raison ; mais pour cela il fallait se décider k rester encore un jour en cet endroit : ce n'était pas d'ailleurs une petite alT;iire que de fendre d'un bout il l'autre un tronc de soixante pieds. J'y consentis pourtant, d'autant plus volontiers (pi'oulre l'avantage de la moelle farineuse, !c pouvais, en le vidant, obtenir deux beaux et grands canaux pour conduire l'eau du ruisseau des Chacals dans le j.irdin potager de ma femme il '/.cltheim, et de lii dans incs nouvelles plantations d'arbres.

Fiurz. % oilii pour un, et l'autre nous servira pour conduire notre ruisse;iu de l'alUeuhorsl dans mon lieau bassin d'ccaJUe de tortue; nous aurons alors une fonlaine ii lôlé de la maison, ce qui sera trèsagréable : je me réjouis de la voir couler.

uiixKsr. Et moi, je me réjouis (!(• voir comment on parvient it mettre le sagou en petits grains , ainsi que je l'ai vu en Europe : pouvcz-vous le piép:irer ainsi, mon père.'

r.E riiiiii. Oui, je le crois, si vous voulez lu'aider. Nous allons établir une fabrique de vermii-elle et de macaroni.

rRANcois. Oli ! oui, papa, je vous en prie; de luacaroni 1 c'est si bon ! je veux bien vous aider il les faire.

I.E n;im. Je crois plutiit, petit gourmand, que lu m'aideras ii les manger. Je ne vous promets pas cependant ipi'ils seront aussi bons et aussi bien fabriqués que ceux de Gènes et de Naples ; mais faisons toujours de la pâte de sagou, et nous essayerons ensuite de la mettre eu œuvre. ]\'avons-nous pas ici une de nos râpes ii cassave ?

KRxrsr. Oui, sans doiile, nous avions pensé ii en faire ici pour nous amuser ; mais nous avons trouvé assez d'autres occupations... II courut me la chercher.

IF. ri:RE. Patience, mes enfants! nous n'en sommes pas lii; il me faut beancou]) d'autres choses : d'abord je vais élever ce palmier eu niellant ii cliaque bout deux petites fourches pour le soiilenir : nous aurions trop de peine ii le fendre s'il restait couché sur la terre; il me faut ensuile (|ucl(|iies coins de bois pour tenir la fente ouverte il mesure (|iie je la ferai, et juiis une provision d'eau.

i.A «lÎMin. C'est lii le plus dillicile; le ruisseau est très-éloigné ; nous n'avons jias encore décoii^erl de source dans le voisinage.

r.RMisr. Cela n'y fait rien, m;i mère; j'ai vu près d'ici en abondance de ces plantes (|ui portent de l'eau; elles nous en fourniraient assez si j'avais seulement des vases pour la mettre.

JNous lui indiquâmes les vases de roseaux que nous venions de fabriquer; et comme il faut (pielque temps pour faire couler l'eau do ces petits tuyaux, il alla sur-le-champ se mettre ii rouvraije avec Fr;incois; ils coupèrent un grand nombre de ces plantes, (|u'ils posèrent inclinées sur le vase : pendant ipi'il se remplissait, ils en pré- ]iaraient un ;iiitre. Ue notre côté nous nous mimes courageusement il l'oiivrai'e : nous réussîmes sans peine ii soulever le palmier; la couronne fut d'abord séparée avec la scie. i\ous le fendîmes ensuite en deux, et ce bois tendre nous donna jieii de peine. iNous arrivâmes bientôt ii la moelle (|ni reiuplit le milieu de l'arbre. Lorsipi'il fut partagé, nous posâmes une des moiliés par lerre, et nous en pressâmes la moelle avec les mains pour pouvoir y placer provisoirement celle de l'autre moitié encore jiosée sur les fourches. Nous voulions la vider pour nous en servir comme d'une auge ii pétrir; nous laissâmes de la moelle aux deux bouts pour empêcher l'eau de couler, et nous nous mimes en devoir de préparer notre pâte. Nous avions cloué la râpe ii l'un des bouts pour presser la pâte ii travers les petits trous dès ipi'elle serait faite. Mes petits mitrons, les bras nus, commencèrent leur besogne avec une grande joie cl bien mieux que je ne l'avais espéré; l'un après l'autre ils allaient cberclier de l'eau, tt la vcrsaieul doucement dans l'auge, pendant que nous la mêlions avec la farine. Dans peu, cette pâle me parut sullisamment travaillée; je fis alors une ouverliire en deliors au bas de la râpe, cl je liress;ii la pâle fortement avec la main; les parties farineuses passèrent fort bien par les petits trous, et les parties ligneuses, oii se trouvait un peu (le bois, reslèreut et furent ii mesure jetées en las, dans l'esiioir (ni'il y viendrait des (diaiupii',noiis et des larves. Les enfants se leiiaieiil prêts il recevoir dans des vases de roseau ce qui tombait de la râpe, et le portaient aussitôt il leur mère, chargée du soin d'élendre ces iietits grains au soleil sur des loiles ii voiles pour les faire sécher. Je fis (insuite des verinicelli en donnant plus de consistance à hi pâle, et en la pressant plus l'ortemeiit contre les trous de la râpe; elle en sortait en petits tuyaux plus ou moins longs, (|ui séchaient promjitemcnt devant un feu doux. ^Ll femme nous promit, pour noire |ieiiie, de nous en faire nu bon pbit avec du Iromage de Hollande, ce ([ui lui douuerail, en effet, do la ressemblance avec du macaroni d'Ilalie. Nous obtînmes donc ainsi une provision d'une nourriture saine, aijréable et .iboudantc : nous en iiiirioiis eu davantage si nous n'avions pas été pressés par le temps; mais la |ierspcctivc (le pouvoir recommencer (|uaiid il nous plairait en abattant un sagoutier, (1 l'impatience de porter il la maison nos deux canaux et de les mettre en usage nous fiieni bâter notre beso!;ne. Ce ([ni nous restait de pâte fui ajouté il la couche des cbamplguons, et encore arrosé d'eau pour bâter la fermeulalion.

LE ROBINSON SUISSE

Nolie ncciip.itioii du ivslo de la soirée fiil de cliarijer nos ustensiles et les deux moitiés de notie arlire sur le char. INous nous relirànies dans notre cabane à la nuit toml)ante, et nous dormîmes aussi paisihiemcnl (|ue les jours préiédenls. Le lendemain, dès le matin, nous élions prêts à retourner à Falkenliorst. INOtre Inillle commciH-a son apprentissage : attelé à côté de la vaclie, il remplaça l'âne, et se montra fort docile; j'allais, il est vrai, devant lui, tenant la eorde qui passait dans ses narines : par ce moyen je le tenais en respect lorsqu'il lui prenait envie de broncher.

IVons primes, à notre retour, le même chemin par oii nous étions venus, pour mettre sur le char la provision de baies, de cire, et les vases de gomme élastique. J'ajournai la recherche des œufs de poule à fraise, ayant à cceur de revenir le plus tût possible à Falkenliorst pour soigner les bêtes que nous y avions laissées.

J'envoyai comme avant-garde Fritz et Jack avec un des chiens ; ils devaient, avec la hache, nous frayer entre les broussailles un chemin sûr pour notre char. ]\os deuv tilyanx de fontaine, qui étaient fort longs, embarrassaient un peu notre marche. >les deux fils s'acquittèrent fort bien de la commission dont je les avais chargés, et nous arrivâmes assez vite et sans accident vers les arbres a cire et à gomme, oii nous nous arrêtâmes pour mettre sur notre voiture les sacs de baies. Le caoutchouc n'avait pas donné autant que je le croy.iis, jiarcc qu'il s'était trop vite épaissi à l'ardeur du soleil, et qu'il s'était formé une croûte au-devant de l'incision; nous en eûmes cependant environ un pot, qui suftisait pour tenter l'essai des bottes imperméables, que depuis loiiijlemps je désirais faire.

Nous nous remimes en roule, toujours précédés de nos fourriers, qui nous préparaient les voies. En traversant le petit bois de goyaves, nous entendîmes tout à coup un bruit efTrayant qui venait de notre avanl-garde, et nous vîmes Fritz et Jack accourir au-devant de nous. Je craignis d'abord qu'il n'y eût un tigre ou une ])anthère dans le voisinage. Turc aboya si effroyablement, et Bill, courant à lui, l'accompagnait d'une manière si bruyante, que je me préparai, non sans effroi, à un sanglant combat. J'allai, ii la tcti' de ma troupe, ([ui voulut absolument me suivre, secourir ceux que je croyais en danger; mes braves chiens s'étaient portés, comme des furieux, contre un fourré assez épais, oii ils s'étaient arrêtés, et, la tête baissée, soufflanl de tons leurs poumons, ils tâchaient d'y pénélrer. Sans doute, me Uisais-je, il y a là quelque animal redoutable; Fritz, qui l'avait entrevu à travers les feuilles, me confirmait dans cette idée, et disait ((ii'il était .à peu près de la grosseur du jeune buffle, et qu'il avait un ])oil noir et hérissé. J'allais, à tout hasard, lâcher mon fusil dans ce fourré, lorsque .lack, qui s'était couché par terre pour tâcher de voir la bêle, se leva en éclatant de rire. « C'est, nous dit-il, un nouveau liKir de maître cochon; cVst notre grosse truie, qui ne cesse de se moquer de nous. » Dans ce moment, le grognement du monstre caché dans le buisson confirma ce que nous disait Jack. Moitié fâchés, moitié riant, nous nous fîmes jour au centre du fourré, où nous trouvâmes en etl'et notre truie étendue par terre vl entourée de sept petits, qu'elle avait mis bas depuis peu de jours, et qui la tétaient ii qui mieux mieux. Cette trouvaille nous fit grand plaisir, et nous caressâmes tous la grosse nourrice, (|ui semblait nous reconnaître, et grognait ainicaleineiU en léchant ses petits et sans témoigner aucun cft'roi. Nous la récompensàiues de cette bonne conduite par des patates, des ijlands doux et du pain de cassave : mes petits garçons s'en privaient vohuilicrs pour elle ; ils lui ;ivaieiit obligalion de celle belle porlée ciuniiie d'un présent, et voyaienl déjii en idée un coclinn de lait croquant tourner ,i la broche. jSous délibérâmes sur ce qu'il valail mieux faire : laisser là loiite eetle famille, ou la (-(Uiduire à la maison. l'"rilz voulait qu'on ne la dérangeât point. 11 peiisail i|ue l'isolement rendrait ces animaux sauvages, (|u'ils ilevieiidr;neiit peulêtic de petits sangliers, et (|u'il aurait le plaisir de chasser. Ma feiuiiie désirait iju'on en élevât au moins deux pour le ménage, et que, puisque la mère nous échappait toujours, on la tuât lorsipi'elle aiir.iil sevré, afin d'avoir une provision de viande salée : ce fut là l'avis ipii prévalut. Pour le niomenl, nous les laissâmes en paix dans leur r<traite, nous réservant d'en élever trois, et de laisser courir les ipialre aiilres dans les bois, oii nous pourrions les cliasser s'ils cansaieni du dommage à nos plantations.

JNoiis continuâmes notre roule vers I'';ilkcnliorsl , oii nous .inivâmes heureusement et avec une grande salisfaction, tant il est vr.ii cpi'on retrouve toujours avec satisfaclion sa demeure habiliiellc. Toul était en bon ordre, et nos aniiiianv doiiiesticpiis vinrent au-devant de nous en caipielant et en nous léiuoiijnant a leur luaiiii'i'e leur joli' de niuis revoir. Nous leur jetâmes tout ce i|ue nous crûmes leur êlre agréable; elles retiui ruèrent ensuite d'elles-niêmes à leur jilaee accoutumée. Jl fallut encore attacher le luillle el le chacal pour les apprivoiser peu à peu : ce fut aussi le sort du bel aigle de .Malabar. l''iilz crut faire merveille en le plaçant îi côté du perro(|uet, sur une racine d'arbre; il l'attacha avec une ficelle assez longue piuir (jii'il ))ùt remuer facilement, el il lui débanda les yeux. Jusqu'alors l'aigli; avait été assez tranquille; mais il n'eut jias pliilôl la vue libre, <|u'il entra dans une espèce de rage qui nous ét(uina; il releva lièreiiicnt la Icte, hérissa ses plumes, et ses prunelles sembliuent tourner dans leurorbile et lancer des éclairs. Toiile notre volaille s'en efl'raya el prit

la fuite; mais le pauvre perroquet se trouva trop près du brigand, et ne put lui échapper. Avant que nous nous fussions aperçus de son danger, il fut saisi et déchiré en un instant par le véritable bec crochu de l'aigle. Fritz éclata en injures et en malédictions, et résolut de liier à l'instant le meurtrier; mais Ernest accourut, en le priant de le laisser vivre, o iNoiis retrouverons, lui dit-il, des perroquets tant (pie nous en voudrons, mais jamais peut-être un aussi bel oiseau que cet aiijle, que nous ]K)iirrons di'csscr pour la chasse au faucon, comme le dit mon jière. C'est bien la faute s'il a tué le perroquet : pourquoi lui débander les yeux? J'ai lu que les faucimniers les leur laissaient bandés pendant six semaines, jiisim'à ce (|ii'ils fussent entièrement apprivoisés. Donne-moi ce gaillard-là ii élever, il sera bientôt souple et docile comme un ])etit chien ; je sais le moyen d'y parvenir; tu n'as (|u'à me le céder, cl tu verras!

• — Oni-da! dit Fritz; je le donnerais mon aigle! il est à moi, je ne veux le confier à personne; je relèverai toul aussi bien ipie toi si tu veux seulement me dire commenl tu voulais faire; c'est bien in;il à toi si tu ne me l'apprends pas. j\ 'est-ce pas, mon père, que c'est bien dommage? » Ernest avait secoué la lête, coiume pour dire non à la proposition de son frère.

LE pî-BE. Doucement, doucement, mes enfanls! 11 faut, Fritz, que je te raconte un petit apologue. Un eliieii s'était posté sur une bolle de paille, (|u'il regardait comme sa propriété. Un âne et un bœuf affamés vinrent le prier de la leur laisser luanger, puisqu'il ne pouvait la manger lui-même; mais le chien, hargneux el jaloux, ne leur pi'rmil pas même d'en approcher. Jalua.r, inaiiiie ta balti; uu laisse-niiug la inanijer, lui dit le bœuf'; mais le chien ne voulut rien entendre, el le força de s'en aller. Dis-moi à présent si lu n'agis pas aussi mai que ce méchant dogue. Ju ne sais comment apprivoiser ton ;iiglc; tu voulais le tuer il n'y a (pi'iin iiislant, cl maintenant lu ne veux pas le donner à Ernest, ([ui te promet de l'élever, parce (|ue lu es jaloux de ce qu'il est plus instruit ipie toi! Comme il a lu avec plus de réllexioii, il esl tout simple qu'il veuille retirer quehpic profit de ses leclures el de son savoir; au moins devais-lu lui offrir liounèlcmeiit (pielquc chose pour (pi'il le donnât son secret, si lu liens tant à garder ton aigle. Si Ernest veut te le eommuiiic|iicr pour rien, ce s&ra d'autant plus généreux de sa part, et je serai content de lui et de loi.

iiurz. \oiis avez raison, mon père : eh bien I je lui donne mon singe, s'il le veut; un aigle, c'est plus noble, plus héroïipie. Puisiiue je l'ai trouvé, je veux le garder; mais lu m'apiu-cudras à l'apprivoiser. Qu'en dis-lii, Ernest? acceptes-tu le marché?

EiisEST. Je le veux bien ; moi, je ne f;iis pas grand cas de cet héroïsme; j'aime mieux être uu savant. Tu seras, si lu le xeiix, le chevalier (le l';iigle, et moi, je serai votre historiographe el votre poêle, el je ferai une belle épopée sur les hauts faits du chevalier et de son oiseau de proie.

riuTZ. Mauvais railleur! mais enfin prcuds le singe, el apprendsmoi Ion secret pour dompter mon aigle. t^)ue faiil-il (pic je fasse pour le rendre plus tranquille ?

Kll^EST. J'ai lu, je ne sais oii, que les Caniïbes souIlleiU de la fumée de tabac dans le bec des oiseaux de proie et des pcrnupuls ipi'ils attrapent jusqu'à ce qu'ils en soient étourdis et tombent presipie sans connaissance; quand cette espèce d'ivresse esl passée, ils ne sont plus farouches.

niiTZ. Voilà donc ce grand sortilège! de la fumée de tabac! il valait bien la peine de s'en vanter! Ton secret ne vaut pas mon singe : n'est-ce pas, mon père ?

i.ii 1 kiiE. Et poiinpioi pas? s'il esl b(Ui, comme je le crois, le marché doit tenir; s'il ne l'est pas, Ernest ne demandera rien pour un conseil inutile; mais j'en ai bonne opinion. On peut, par le même moyen, tellement étourdir les abeilles, (|u'oii en fait ce (|iic l'on vciil sans (pi'ellcs se iléfendenl : comment pourrait-on sans cela prendre leurs rayons de miel? L'idée n'est pas du tout mauvaise.

rii,\i\i;ois. Il y a donc un moyen d'empêcher ces mécliaiitcs abeilles de piquer un pauvre petit garçon (pii vent seulement goùler de leur miel! 1)011 papa, je vous prie d'aller un peu fumer dans ce trou d'arbre , cl d'endormir si bien ses habitants que nous puissions avoir au moins la moitié de leur miel sans eu êlre dévorés.

i.E l'îiiK. Je te le pnnuels, mon petit ami : je m'en occuperai au premier jour; en attendaiil, je prie l'rit/, de donner une fumigation à son aigle, pour (pi'il nous laisse passer tranipiillcmcnt celle niiil? il ne cesse de battre des ailes cl de faire crier noire volaille; il faut ah solumeiit le lucllre ii la raison el faire l'épreuve du secret d'Ernest.

t'ritz y consentit. 11 prit du tabai; el une pljic; nous en ax'ions trouvé en (|uaiitil('' dans la caisse des matelots; puis il liiina en s'ap- ]n'ocliant peu à ]umi de l'oiseau farouche. Lors(pie celui ci lut un peu calmé, il lui remit son capuch(m sur les yeux, el fiinni de iioii\eaii si pri's de ses narines, que l'aigle denieiira sans connaissance sur la place, comme s'il eût été empaillé, l'rilz le crut mort, cl vouliil se fâcher contre son frère; mais je lui fis observer ipie l'oiseau ne se tiendrait pas perché s'il élail sans vie, et que sa lête seule étail étourdie, l'.ii elTct, il revint à lui peu à peu, sans faire aiieiin bruil, (|iioi(pi'(ui lui débandai les yeux; il nous regardait d'un air éloniié, lu.iis sans fureur, el de jour en jour il devenail plus apprivoisé et plus li'.iiupiille. I.e singe fui unanimement adjugea Ernest. Dî's le même

LE nOlilWSOIN SUlûSE.

(il)

soir il en prit possession, et le lit coucher près de lui. Nous passâmes tous une excellente nuit dans notre eli.ikMU aérien et dans nos lits, i|ue nous retrouvâmes avec beaucoup de plaisir.

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