CHAPITRE XXV
Ni'uvello excursion ; le vin do palaiicr.
Lorsque nous fûmes entrés dans la nouvelle plantation d'arbres fruitiers servant d'avenue au port de l'alkenliorst, nous remanpiâmes que nos jeunes arbres n'étaient pas assez forts, et qu'ils se courbaii m
Lie robinson suisse.
cr
en croissant. Nous résolûmes à l'instant de leur mettre des tuteurs et, pour rct eflVt, d':illcr cueillir des bamiious du roté du en/) de l'Espéranre traiiipcc. Di's (|ue j'eus pionoiicé ce nom, mes trois l'ils cadets et ma femme même s'ccrièrcnl à la fois (|u'ils voulaient être de celte eoLirsc. ^ous avions excite leur curiosité iiar !e récit de tout ce i|ue nous avions trouvé de curieux, Fritz et nn)i , de ce eôlé-lii. Arrivés à Falkenliorst, une foule de circonstauces nous frappèrcnl (jui rendaient, en cIVet, celle excursion indispensable, l ne poule était à couver, il fallait aller chercher des œufs de poule ii fraise : notre i)rovision de houijics tendait il sa fin, il fallait se procurer <les haies ii cire; ma femme se trouvait ii merveille de cette lumii'rc pour raccommoder nos vêlements, ainsi (|ue nH)i pour écrire le soir nnui journal , dans noire château aérien; et nous ne pouvions plus nous en passer : notre truie s'était sauvée de nouveau, nous pensions (|u'clle avait étaldi son dcunicile dans le bois des Chênes aux ijlands doux; Jack avait envie de manp,er des tjoyaves , et François de sucer ([uel(|ues cannes ;i sucre; de sorte (|ue tout nous ;illirail dans celle terre promise.
In beau matin donc, nous partîmes île l'alkenhorsl en caravane. Je voulais, celte fois, examiner ii mon aise celle partie de l'île, et recueillir en abondance tout ce dont nous avions besoin; je lis donc les préparatifs nécessaires pour j coucher si le temps nous manquait : je pris mon char au lieu de ma claie ; j'y posai en travers ([U(l(|ues planches p(uir asseoir ma femme et son |)lus jeune jils lors(|irils seraient fatii;ués. Je me pourvus de l(Uite sorte d'inslriimcnls pour faciliter nos récolles , de i|uel(|ucs provisions de bouche, de i|iicli|ii('s vases pleins d'e;iu, et d'une liouleille de vin de la caisse du capilaini' : je pris aussi des instruments particuliers, ([ue j'avais composés exprès pour aider à mes enfants à grimper sur les hauts cocotiers; il n'y avait pas d'apparence (pi'nn crabe complaisant vînt encore leur en éparijucr la iH'ine. Lorscpu' tout fui placé sur le char, j'y attelai celle fois l'iini' et la vache, parce que la elianje au retour devait aui;nienler; nous notis mimes en routi' le Ion;; du champ de patates et de manioc. Notre première station fut vers l'arbre où nous avions trouvé le ijrand nid d'oiseaux vivant en colonie ; tout autour croissaient les arbres il cire, entièrement couxeris de leurs baies lirillanlcs, cl |ilusieurs goyaviers chargés de fruits. Cette fois je ))us donner un nom aux oiseaux; je me rappelai qiu' les naturalistes les avaient nommés loxia grcfiaria ou loxia sochi.
11 n'était, sans doute, pas facile de passer avec noire char au travers des buissons entrelacés ; j'en élaguai plusieurs; nous aid;*imes aux bêles de toutes nos forces; les roues étaient pourlaul plus commodes ([ue la claie. Nous nous tirâmes assez bien d'afl'aire, et pour laisser reposer, après tant d'efTorls pénibles, noire âne elnotii' vache, luMis résolùuies de passer (|uch|ucs heures dans cet endroit , oii il y av;iil tant de choses curieuses et utiles. \ous eommeueàmes ])ar cueillir des goyaves, dont mois nous régalâmes, cl dont nous remplîmes un s;ic , qui iiil porté sur le char. INous <-xaminâmes ensuite avec allenlion le nid commun des loxias, et iu)us fûmes convaincus que le petit perroquet ([uc Fritz y axail trouxé était un ])arasite, i|ui s'était emparé d'une place vide : les xérilables habitants entraient et sortaient en grand nombre , volaient sur les ;trbrisseaux à cire, et mangeaient des baies en ;ibondance; ce ([ui nous cxpli(|u:t ]>our(|uoi ils a\ ;iicul établi b'ur grand nid dans le voisinage de ces arbres. \oiis lotus hâtâmes (l'en faire aussi notre provision, et n<ms en remplîmes une sacoche, (|ui fut placée pri's des goyaves; ;i l'exemple des oiseaux, mes fils voulurent en goûter et les troiivi'rent tri's-mauvaises. Nous axions ;imené avec' nous notre singe pour nous chercher des œufs de poule il fraise, dont il l'bail si friand; mais nous reuxoxâmes cette quête a notre retour, de crainte de les casser en voviicaiit. I,a place où Fritz avait tué le coq n'était pas loin de là. Nous continuâmes ensuite noire chemin, et nous arrivâmes bienlùl vers les arbres de caoutchouc ou gomme élastique : je trouvai bon d'y faire une station, et de lâcher de me procurer assez de ce jus pour fabriquer des ustensiles commodes cl (les souliers im|icrméal>les. C'était dans ce but (|ue je m'étais pourvu de plusieurs écuelles de coco. Je lis des incisions dans les plus gros troncs, et des espèces de rigoles avec des feuilles d'arbre repliées, ([ue je plaçai dans roiiverliire faite ;i l'ecoree , in posant au - dessous le vase de coco pour recevoir le jus précieux. Nous eûmes bientôt le plaisir de le voir couler, blanc comme du lait, goutte il gciutte ; en sorte que nous eûmes rcs|)oir de Iroiixer nos vases ]ileins ii notre retour, et d'obtenir assez de ié>iiie pour faire un essai.
Nous eonlinuâmes notre route; elle nous conduisit dans le bois des cocotiers; de lîi nous prîmes notre direction ;i i;aiiche, du côté des cannes à sucre, pour nous arrêter ensuite à une égale distance des bambous et des cannes, dont nous voulions faire provision. Nous nous dirigeâmes si heureusement, i|ii'cn soiianl du bois nous nous tioiivâmcs en rase campagne dans une plaine, axiinl à notre gauche les caniics îi sucre, ii notre droite les bambous cl une qnanlité de palmiers d'cspi'ccs différentes; en face était la superbe baie formée par le cap de l'I'.spéranee trompée, qui s'avançait dans la mer.
I.'aspeel de ce point cli' \ ue était si ravissant, que nous résolûmes Huanimemcnl de elioisii- celle place pour nous v arrêter, cl en faire le eeiilre de liuiles nos excursions; il s'c'ii falliil mêiiie peu ipie nous
n'eussions formé le plan d'y transporter notre établissement de Falkenliorst, et d'en faire notre domicile : mais l'Iiabitude nous attaeliait déjii à notre demeure ; nous y étions idiis en sûreté sur notre' grand arbre, et plus près de notre Xclllicim, c|ue nous venions d'embellir; ainsi nims nous cciulenlâmes de faire de ce beau site le but de nos promenades. Nous dételâmes aussilcjl nos deux bêtes de somme i)our les laisser paître en liberté l'herbe loull'cie qui croissait ;i l'ombre des palmiers, et nous-mêmes fîmes une petite halte rcstauranle avec nos ]irovisions, en causant de nos affaires cl de la beauté de ce lieu.
Après nous être rafraîchis, nous nous divisâmes en arrêtant le travail de chaciiii; les uns allèrent .'i droite coii])er des bambous, et les autres à gauche aux Cannes ii sucre; nous eu fîmes des paquets, c|ui furent liés pcnir les meltic sur le char, l.c travail excita de nouveau l'appétit des jeunes gens, ils sucèrent (piclciucs cannes; cela ne leur siiliit pas. Leur mère ne voulait pas leur livrer cuicore le reste des provisions, el leurs yeux se porlaieiil vers le haut des palmiers, où pcndaienl les plus belles noix de coco. Enfin il fut décidé que deux d'entre eux grimperaient liardiment sur ces arbres de soixante ou quatre-vingts pieds de haut, avec une hache attachée ;i la ceinture pour abaltrc les noix. Fritz el Jack ne balancèrent pas; ils choisirent les palmiers les pins chargés de fruits, et avec mon aide ils s'élevèrent d'abord assez liant; mais, lorsc|u'ils furent livrés ;i eux-mêmes, leurs jambes el leurs bras n'emlirassanl point cet immense tronc, ils ne purent s'aceroclicr ;i rien, el ils dégringolèrenl plus xilc qu'ils n'étaienl montés. Arrivés au pied de l'arbre, je les vis honteux el chagrins; alors je m'avançai, cl comme un bon père, je vins à leur secours. c( .l'ai voulu, leur ilis-je, vous laisser faire l'c'ssai de vos forces, et X'ous prouver que la présomption est qiielc|uefois punie. (J'esl fort bien d'ax'oir du courage el de ne pas balancer dans l'occasion; mais à votre âge, mes amis , il faut ]uenilie conseil de rexpérience, et, si vous axiez eu recours à la mienne, je vous aurais dit cju'il vous était impossible de monter sans secours à une telle hauteur. Sans doute de petits mousses aussi jeunes c|ue vcnis grimpent li des mâts aussi hauts, mais ces mâts n'ont jkis l;i grosseur de ces ;irbres, et les mousses s'aident avec des cordages. ^ oici donc; ce cjiic je xcmis conseille de faire pour y sujipléer : d'abord je vais vous allaclicr aux jambes des morceaux de peau de reciiiin, qui vous em]iêchcroiil de glisser cl vous reliendriuil ii l'arbre; voici ensuite une corde avec laquelle je X'ais vous allachcr au Irone de manière qu'en la fais;iiil monter avec vous X'OUS puissiez, en vous scuileuant avec les bras, vous asseoir de temps en temps, et grimper en avant, au lieu de vous cramponner, en poussant la corde tcnijours un peu ]ilus haut. (lelle manière de grimper esl pralii|uée avec succès par les sauvages el par les esclaves nègres; elle demande de l'Iiabilelé el de riiabiliide. Vous monterez d'abord très-lenlcnicnt , puis vous irez aussi vile c|ue les sauvages. »
Ils m'avaient écoulé avec alleuliiui; animés par mes ciiiim'ÎIs, ils essayèreiil la manière cpic je leur avais iiidii|uée , el réiissireiil bien plus faeilcmeiit ciiie je ne l'avais imaginé ; ils arrivi'rent heureusement ;i la couronne de l'arbre , oii il leur était facile de se tenir , et nous saluèrent axcc des cris de joie. Ils tirèrent bien vite leur petite hache de leur ceinture, et, frappant sur les noix de coco, ils les Il l'eut tomber comme la grêle aiiloiir de nous; ii peine eûmes-nous le temps de nous mcllrc de ecilé pour ne pas les recevoir sur la tête. Alais notre singe, aprc's avoir bien regardé ce qui se passait, voulut en faire aut;iiit , et rinstinct d'imilalion s'empara de lui; il s'élança de l'herbe sur un palmier, el il fil tomber des noix, en trav.iillaiil des )ialti'S et des dents, aussi Viieii cpie Fritz cl .lack avec la liaelie ; il rcdesccndil ensuite aussi vile i|ii'il était monté , el s'assit par terre en grugeant une noix qu'il leiiail entre ses pattes, cl en faisant les grimaces les jibis drôles. Mes deux fils descendirenl moins vite que lui, mais aussi heiireiisemenl , cl reçurent nos félicitations sur leur adresse dans ce pénible exercice.
Ernest ne dis;iil mot ; ses frères se nioquaieul de lui et de sa ]iaresse ; ils lui offraient leurs noix de coco piiui' se restaurer après Itint de fatij/ues : il ne lépondail rien, el les repoussait. 11 se leva ensuite, el regarda atlentivciucnt Ions les palmiers les uns après les aiifees; il xiiil après cela me jirier de lui scier une noix de coco par le haut, cl d'y faire un Iroii pour y passer un lien et l'allaelier ii un des boulons de sa veste. IVrsonne ne comprenait ce qu'il voulait faire ; il prit une pclitc hache dans sa ceinliire, imis s'avancanl de deux pas, il prononça ce petit discours avec assez de grâce :
« .le vois, mes cliers parents, que, dans noire l'épuldique , ou |dii- >i loi dans notre royaume (c.ir notre bon père esl iiolre roi bien aimé, » et noire nic're une reine chérie), je vois, dis je, qu'ainsi ciu'en Eu - » l'ope, celui qui a le talent de s'élever au-dessus des autres est eu » grand honneur cl eu i;raiide ccuisidéiatiou. Pour moi, j'avoue ipie H je trouvais bc'aui'ou|i plus doux et plus commode de rester paisibleu ment à ma place, .l'ai peu d'ambiliiui, el je préfi're le repos; mais » je n'eu aurai cpie plus de mérite d'être à mon tour utile à la patrie )) en grimpaiil comme les autres : heureux si je puis aussi inériler des
• éloges de mon chef el de mes couciloyeiis ! (irimpons donc, piiis-
• c|u'il faut grimper; » el . nous saluant de la main, il s'élanea vers lin nalmicr tris haut , de l'espèce des choux p ilmisles ou aréeas olé-
es
LE ROBINSON SUISSE
r.ici's '. .l'ctuis curieux de savoir ce <[u'il allait l'aiie; mais l<ii-si|uc je le vis eiiuiaijeuseinenl embrasser l'arl)re «le ses jauibes et de ses liras, et vouloir ipimper sans aide, je lu'approeliai pour lui offrir des bandes de peau de rei(uin et la eordc ; il aceeiila les premières, mais ne voulu! point de eorde. « Je suis un ]ieu maladroit, lue dit-il, el tirer après moi eette corde est une peine de plus; je crois (|ue je pourrai m'en passer. » En effet, il travail a des ijenouv et des liras si bien et avec tant de force, iju'il avançait dans son ascension; mais phis il montait et plus j'étais ini|uiet, jiaree (jue sa eliutc en sérail devenue plus danijereuse. Je me tenais au pied de l'arbre, les jeu\ attachés sur lui, et je l'eneouraijcais en répétant : « liravo ! bravo ! mon Ernest I si lu es monté le dernier, tu es aussi le plus eourai;eux, puis(|ue tu n'as pas l'aide delà corde, comme tes frères. » Ceux-ci, (|ui voyaient l'éclat de leur ijloire prêt à se ternir, avaient plutôt 1 air ricaneur et ironi([ue (|uc jaloux et liuniilié; je ne pouvais comprendre en ((Uni ils trouvaient il railler Ernesl , mais je l'appris aussitôt qu'il eut atteint la cime de l'arbre. Fritz et Jack éclalèrenl de rire : o Bien de la peine pour rien, sage Ernest, lui erièrent-ils; dans ton impatience de i;rimper, lu n'as pas vu (jue ton ^lalmier n'a point de de fruit : tu ne rapporteras pas même une noix pour ta récompense.
— Non, pas une noix, leur répondit-il, mais une couronne; el en disant cela il trancha avec sa hache la sommité du palmier : un lyros paquet de feuilles tendres et nnu développées tomba à nos pieds.
— Méchant i;arcon! s'écria la mère : de déiiil de ne point trouver de noix, il a coupé la tète de ce superbe ])almier, qui périra. Est-il jiermis, Ernesl, de te livrer ainsi ii la colère ?
— -Ce n'est point de la colère, inaman, cria Ernesl du haut de la colonne, oii il se tenait comme une slalue ; c'est le désir de vous l'aire connaître un des meilleurs mits de ces contrées, le choii-i)almist<'; je me condamne à rester ici, sur cet arbre, si vous ne le trouvez pas meilleur (|ue toutes les noix de coco.
— Un chou! s'écria Fritz; M. Ernesl veut nous faire croire ii présent que les choux croissent au haut des arbres , et que nous sommes dans le pays des miracles !
— Nous y serons toujours, mon fils, dis-je, dans quelqui's li<'ux que nous habitions, car la nature enlière est une suite de miracles (le la bonlé de Dieu; et cette contrée étrangère nous en présente à cha<iiie instant de plus frajipanls pour nous, parce (|ue nous n'en ax'ons pas l'habitude. Uegarde cette cime de palmier, à lai|uelle tous les naturalistes, et non pas seulenu'nt Ion frère, ont donné le nom de cliiiu : ce n'est pas, il est xrai , une tèle ronde comme celle du chou (|ui croit dans les jardins, mais un loni; rouleau de feuilles entrelacées, très-jeunes encore , et qui , si Erin'sl ne les cùl coupées, se seraient développées peu ii peu en belles el grandes feuilles, comme celles qui sont encore sur l'arbre. Il a voulu nous faire eonnaitre un des mets les plus recherchés des habitants de ces pays lointains, et même des Européens qui sont aux Indes; il a de plus le mérite d'avoir su distinguer ce palmier de tons les autres, dont le ehiui n'est pas manijcable ou est beaucoup moins estimé, comme les palmiers à coco et à dalles ou sagou. I,c palmier est le plus beau présent que la Providence ]inl faire ii riiommc non civilisé, puisqu'il peut seul lui tenir lieu de toutes les jouissances que l'art et la civilisation proeurent aux l'.uropéens. Mais ii présent, mes chers enfants, laissez-moi vous faire observer combien, dans cette occasion, vous avez en tort de vous nio(|uer de votre frère, moins vif, moins leste que vous, moins entreprenant, mais beaucoup plus réfléchi el plus observateur, ce qui est bien aussi essentiel. C'est ii lui (|ue nous devons déjii nos décoiiveites les ])lus utiles, les patates el le manioc. Si au lieu d'envier l'un à l'autre vos succès, de vous railler comme vous venez de le faire si injuslemcnt, vous saviez réunii' vos divers laleiils, v<iyez (|uel bien il en résulterait pour tous. Ernest penserait pour vous, vous agiriez pour lui, et le bonheur de tous serait le résultat de cet esprit
' Palmisle est le nom i^énérifiuo et vulgaire des palmiers dont la cime non développée est mangeable. On nomme chou le faisceau ^\^' feiiillos (|iii se lioave à ?on sommet ; c'est l'nrecrt olerticeaqn] fournit le meilleur chou. Cet arbre o.^t Irêsélevé et abonde dans les forSts des lies de France et do Bourbon. Lorsque ce chou on bourgeon est encore jeune, il a un goût délicat qui approche de celui de l'artichaut ; il est excellent en friture. On en fait une grande consommation i\ Saint- Domingue ; mais, comme l'arhre meurt lorsqu'on a coupé le chou, et (pi'd ne repousse pas de sa racine, on en détruit heaucoup, et il devient toujours plus rare ; ce qui est d'uutanl plus fâcheux que cet arbre précieux , ainsi que la plupart des lialmiers, sert â tous les us.igcs de lu vie. On trouve, en coupant te chou , (pudquos pintes dune liqueur scmhialilo à un vin de Champagne Ires-agréable, et qui fournit, par la fermentation, un vinaigre très-actif, et, par l,i disldlalion , de l'alcool ou eau de vie tres-violcnte. La semence ou l'amande produit une huile douce assez épaisse, ou plutôt une espèce de tcurrc végétal qui ne le cède pas au notre. L'enveloppe de ces amandes forme des lasses et des vases aussi durs (|ue la porcelaine , et moins cassants. Le hois est excellent pour toute sorte d'usages , et ne se corrompt jamais. Les feuilles , surtout celles du palmier-éventail , peuvent servir de tuiles pour la couverture des maisons : on peut en faire des parasols et des chapeaux. On peut s'en servir pour écrire comme sur du papier. La lige ligneuse donne du fil excid'enl pour coiiilro , et même pour faire des cordes et des licelles. Ouelques-uns , comme le cocotier, fournissMil du lait rafraîchissant et agréable , qui, par l'évaporatioii , peut produire du sucre d'assez bonne qualité ; enlin les palmiers sont des arbres universels , de vrais trésors que la l'rovidence a donnés aux pays où ils croissent en abondance.
de paix et de concorde si nécessaire parmi les hommes, mais surtout entre des fri'res. Accoutumez-vous aussi ii ne jamais jinjcr les actions des autres avant d'en connaître le résultat, l'oi-mèmc, bonne mère, toi qui ne prêches (pie la paix et la douceur, et crois volontiers le bien, tu l'es laissé entraîner par l'apparence, tu as mal jugé Ernest; tu lui dois une réparation.
— De tout mon creiir, s'écria-t-elle élevant vers son fils ses yeux mouillés (le larmes; descends, mon cher Ernest, ne retarde pas le plaisir (|nc j'aurai ii l'embrasser.
— Que fais-tn si longtemps là-haut.' dit Fritz; on croirait que tu veux remplacer le chou que tu nous as envoyé, et dont je me réjouis de me régaler. »
Nous levâmes les yeux au haut du )ialmier, et nous vîmes en effet Ernesl accroupi an milieu de la couronne de grandes feuilles, et aussi immobile que s'il était dexeiiu cliail lui-même; ce <|ui, malgré ma leçon, fit encore éclater de rire mes petits railleurs.
« Allons, allons, in'écriai-jc ii mon tour, veiix-lu passer la nuit sur ton ]ialiuier? as-tu peur de descendre? laisse-loi glisser doucement, cl Ole, si lu le veux, les peaux de requin, qui t'accrocheraient.
— .le n'ai pas peur, s'écria-t-il ; mais je prépare ici l'assaisonnement du chou, tl cela x'a plus lenleiuent que je ne croyais : laissez faire, je vous apporterai de (|uoi boire ii ma santé.
— IJe quoi boire! s'écria le petit brancois : a-l-il donc aussi trouvé une fontaine îi la cime de cet arbre? Je vous assure, papa, dit-il d'un air capable el sérieux, que je commence ii croire (|iie nous sommes dans une forci euehantée, comme celles qu'on décrit dans les contes de fées. (,)ui sait si la plupart de ces arbres si singuliers ne sont pas des princes et des princesses ainsi mélaniorphosés? Ne le pensez-vous pas, mes frères? » 11 avait, en disant cela, l'air si persuadé et si craintif, (|iie nous éclatàiiies de rire. La mère le ]nil sur ses genoux et lui exjdiqiia aussi bien ([u'elb' put ce que c'était i|u'iin conte, et inoi je demeurai encore plus convaincu ([ii'oii ferait beaucoup mieux de ne jamais dire aux enfants que la simple et pure vérité.
l'ciiilant ce temps-là , Ernest descendait avec précaulion et fort ;iilroilciiicnl. A peine ful-il ii terre, qu'il détacha de sa veste la coupe de noix de coco, la ])ril délicatement dans sa main, et tira de sa poche un flacon qu'il déboucha; il le vida dans la coupe, me le présenta, et me dit en souriant : « Permettez, mon père et mon roi, que votre petit écbanson vous présente une boisson nouvelle ; je désire ([u'clle vous plaise; c'est du vin de palmier, cl j'esjière que vous le trouverez excellent. »
La iiiaman el les frères regardaient celle li(|ueiir avec élonnement : jioiir moi, (]ui connaissais déjà, par mes lectures, le viii de |),iliuicr, j'étais moins surpris, mais très-réjoui de ci'lle nouvelle aci|iiisilion, cl plus ciKorc de la devoir à mon pelil philoso|)he; c'est ainsi que j'appelais Ernest, o C'est excellent, mon cher fils, m'écriai-je; je bois a la santé avec la reconnaissance (juc nous te devons, et j'engage tout le monde à en faire autant. »
En disant cela, j'en avalai une gorgée, el je tendis la coupe à ma femme , qui la passa à son fils aîné, celui-ci à Jack, puis à François, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus une seule goutte. Nous trouvâmes tous (|iie c'était une boisscui agréable, ii la fois douce el pii|uante, et qui nous rafraiehil singulièrement. « Oui, m'écriai-je, gloire soit rendue au grand philosophe Ernest, ii i|ui nous deviuis ce beau présent! " .Mais apercevant sur son visage une nuance d'orgueil, je voulus l'abattre, et je continuai : « Il est fâcheux seulement (|ue le motif qui l'a décidé à grimper sur le p.ilmisle diminue un iicn la gloire de sa découverte. J'aurais voulu ipi'il y eût été conduit par le désir d'être utile, plutôt que par raiiibition et l'envie de l'emporter sur SCS frères. .Sans doute il en est résulté un bien général; mais pour (|ii'une bonne aclioii soit parfaite, il faut encore (|ue le motif en soit pur et louable.
— Je vous assure, papa, dit Ernest, que si j'avais été sûr (|u'il y eût des palmiers à chou , je me serais décidé tout de suite à monter, mais je ne les connaissais pas; seiilciuent, pendant que mes frères grimpaient sur les cocotiers, je regardais tous les arbres, et j'ai iicnsé (|ue celui (|ui ne portail point de fruits serait peut-être celui (|iie je cherchais cl dont j'avais lu la dcscriplion : le hasard m'a bien servi. » Il raconta ensuite en détail ccnumenl il avait recueilli ce vin de palmier. 0 Je ne me doutais pas qu'il y en eût, nous dit-il, et je n'étais monté que pour avoir le chou ; dès (|iie je l'eus coupé, je vis couler une li(|ueur, je la goûtai el la trouvai parfaite. Apri'S avoir exprimé
dans ma ipe ce i|ui sortait du chcui même, je vous le jclai, et je
fis une incision à eôlé du tronc, liicntôt je vis couler abondaiiiiiienl eette ae.réable li(|iieiir, (|iie je reçus ilaus la coupe, et i|ue je mis ensuite dans mini llaeon. (i'esl grand dninmage (juc je ne me sois pas molli d'un petit lonneiiii, je l'aurais rempli ; mais une autre fois nous lâcherons d'en recueillir davaiila|;e ; nous savons ;i iirésent oii est la source.
— Console-toi, mon cher, lui dis-je, de n'eu avoir pas pris ilavantagc aujouririiui ; ce jus délicieux, qui ressemble au vin de Champagne , et <|ui peut-être nous cuivrerait de même si nous en prenions beaucoup, serait demain tout ii fait aigri <-omiuc le lait gâté de la noix de coco. Il faut d'autant inoins en faire de provision ipie, d'un moment a l'autre, nous pouvons en avoir <lu frais sur ces arbres, i|ui
LE ROBINSON SUISSE
dans ces parages sont tios-abondants ; ccpcnilanl, comme on assurfi que l'arbic niciiit lors(|iie son sonnncl a l'té coupé, il faut y aller avec modération, ])0iir ne pas dclrnire l'espèce. Il y a une ((uanlité de sortes dilïércnlcs de paliiiiers (|ui ont d'excellentes (jualités; tous ne sont pas encore connus des liotanistes ; il y en a un, dit-on, d'où il découle une espèce d'iuiile i|ui lirùlc aussi liicn (|ue les Iniiles d'Euro])e, et (]ue nous trouverons pcut-ctre une autre lois. En attendant, mes clicrs lils, rendons jjràccs au ciel des biens ((u'il nous accorde. »
Le jour était déjà fort avancé, et connue nous étions décidés à passer la nuit dans cette diarinante contrée, nous résolûmes d'établir une espèce de cabane de lirancluii;es, coninie les chasseurs sauvages en construisent dans les l'orèls d'Améri((ue, pour nous préserver de la rosée et de la Iraichcur de la nuit ; car nous ne craignions pas les bêles féroces, n'en ayant aperçu jusi|u'alors aucune trace. Je me mis donc à l'ouvrage, .l'avais apporté de l'".dkcnlu)rst une pièce de toile à voiles; in)us plantâmes (|uclipics pieu\, sur lesipiels nous l'assujettîmes avei' des cordes en forme de tente. Les côtés ouverts lurent !;arnis de hranclics et de feuilles ; une perche posée en travers foruiait le faite, et nous eûmes ainsi, en fort peu de temps, un asile très-commode et très-sûr.
Pend. ml (jue nous étions occupés à cette construction, et comme notre ouvrage lenilait déj.-i ii sa hn, nous fûmes tout à coup troublés parles cris de uol re âne , ({ui paissait lrani|uillemcnl dans le voisin.ige, cl (|ui se luil à braire il'uue telle force i|ui' nous allâmes voir cecpii l'enVajait à ce ponil. Iji approeliaut de lui, ncuis le vîmes, le nez en l'air, donnant dcs'ruadcs, et faisant des sauls extraordinaires. Avant (|ue nous eussions eu le temps de réiléchir à ce ijuc nous devions faire, il nous tourna b' dos et prit la fuite au galop, en nous laissanl lii tout surpris de le voir disparaître. Mallieureusemcnt l'urc et liill , (pie nous avions envoyés ii sa poursuite, s'élaicul glissés dans les buissons de cannes ;i sucre, et ne nous entendirent pas; l'âne, au ((uitraire, était entré dans les bambous du côté opposé, sans ipie nous eu-sions pu l'arrêter. \ous n'étions pas d'ailleurs sans crainte ipie son eflroi n'eût été causé par la vue de (luelquc liète sauvage, ipie nous n'.ivions nulle envie de rencontrer, et nous allâmes prendre nos .irriM'sà feu pour nous défendre en cas d'attaijue. Nos chiens revinlenl enfin à notre appel , et ne donnèrent aucun signe de crainte; ils ne Hainiicnt point, et sautaient autour de nous comme ii l'ordinaire, .le lis la riniile autour de la cabane, et n'axant pas aperçu la moindre chose (pii pût m'inipiiéler, je courus avec Frit/, cl les deux dogues xers le buisson oii notre fuyard s'était dirigé ; j'espérais, au moyen du nez de nos deux braves (biens, retrouver bienuU ses traces; mais ces lionnes bêles ne comprirent pas ce v|ue nous leur demandions; la piste de l'âne, avec (|ui ils passaient leur vi(^, n'était pas pour cu\ un objet de chasse (|iii pût les encourager; en sorte i|u'ils allaient de lolé et d'autre dans les bambous, ne nous indiiiuant rien, et ne suivant aucune trace. La niiii s'approchait; je n'osai m'éloigncr davantage des miens. Fatigué et chagrin de ma course inutile et de la perle de notre âne, rjui m'était si nécessaire, nous retournâmes vers la cabane, oii nous trouvâmes tout en lion ordre ; la hutte était enlièreinent finie. Nous n'avions plus([u'à couper de l'herlie pour nous coucher, et ramasser des branches sèches et (les roseaux pour allumer du feu, tant pour nous chaulfer que pour éloigner les animaux dangereux ; je remis ce soin à ma femme, (lomme je vis qu'elle ne jinuvait se procurer assez de bois sec pour entretenir le l'eu toute la nuit, je voulus y suppléer par un nombre de flambeaux que je composai d'aliord. Je liai ensemble, coiiiiue de petits faisceaux, des cannes à sucre; on S(^ sert pour cela aux Aiililles de cannes vidées ; mais, comme je n'en avais point, je les pris loiit bonneiuenl pleines de leur jus, et je soupçonnai (prdlcs n'en brûleraient que mieux. J'en préparai donc, avant de souper, trois ou (piatrc douzaines de ciii(| à six pieds de longueur. Je les ]ilacai debout à droite et à gauche de la cabane, et au milieu de cette singulière avenue fut phicé le feu i|iii devait servir à faire cuire notre souper, cl que nous cntretinmcs aussi longtemps (|ue nous eûmes du bois.
I.a fraichciir de la niiil nous lit trouver grand plaisir à rcnloiircr. Après le repas, nous entrâmes sous la tente de campagne, et nous niiiis trouvâmes heureux de nous coucher sur notre herbe fraîche, ;ivee la perspective d'un doux sommeil. ISos deux chiens et notre vache furent allachés en dehors de la c;iliaiie comme une avant-garde; nous mimes pri's de nous nos armes chargées, et tout le monde se eoiicha traih|iiillcmenl. Moi, je restai éveillé jusipi'ii minuit pour enliileiiir le teii ; dès (pi'il fut entièrement coiisiiiMi' , j'allumai mes tbiiiilie;iii\ . et j'allai aussi me reposer sans crainte.