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CHAPITRE XXVIII

Origine de qiiclciues arbres fruitiers européens; les abeilles.

Le lendemain, de bonne heure, nous entreprimes ce que nous aviojis décidé depuis longtemps, c'est-à-dire de planter des pieux de lianihiius à côté de nos jeunes arbres pour les soutenir. Nous partîmes avec joie de la maison, notre char chargé de cannes et d'un fer gros et pointu pour faire des trous dans la terre, dette fois nous laissâuies ma femuie seule avec son petit François en les priant de nous préparer uu bon diner, sans oublier le ehou-paluiiste et les macaronis de sagiiu an fromage; ils offrirent aussi de faire fondre la cire des baies pour notre provision de bougies.

INous ne primes pas avec nous le buffle; je voulais que sa blessure achevât de se guérir par un jour de repos, la vache suflisanl d'ailleurs pour la charge légère de cannes de bambous. En (lartanl, nous donnâmes au bnflle, pour nous en l'aire aimer, (|ueli|ues poignées de sel; celte friandise lui plut tellement qu'il voulut à toute force nous suivre, et que pour l'en empêcher nous fûmes obligés de l'allachcr. IN'ons commcuçânu's nos Iravauv à l'entrée de l'allée qui conduisait à Zeltheim, cl assez près de l'alkenhorst. Les noyers, les châtai- !',niers et les cerisiers qiu' nous avions piaules en ligne régulière et ii une égale distance iieucliaient déjà sensiblement, et tous du même côté, parce qu'ils avaient été courbés par le vent. Comme étant le plus fort, je tenais le fer, avec leipiel je faisais facilement daijs cette terre légère un vide assez profond pour que le pieu y tînt ferme. Peiulaul ce temps-là mes t'ils choisissaient des tuteurs, les coupaient tous a la même hauteur, cl faisaicul une pointe au bout i|ui devait entrer en lerri'. Lors(pi'ils furent bien solidement établis, nous serrâmes la terie tout autour, et nous ;itlacliàmes les jeunes arbres aux pieux avei- une plante lunguc, élroite et souple, (pie je soupçonnai être "lie espèce de liane, cl qui se trouvait dans les environs.

Tout en tiavaillant, nous entamâmes uift conversation animée sur l.i culture des arbres. Jusipi'alors mes enlants n'avaient songé qu'à manger les fruits sans trop s'embarrasser d'oii ils venaient; mais ciiiin leur curiosité fut excitée, et ils me firent tant et tant de qucs tions sur cet objet, que je fus assez embarrassé pour leur rcpcuidre. Cependant je leur communiquai avec plaisir tout ce que je savais : je voyais que le moment était venu de rendre mes leçons instructives et vraiment profitables; je pouvais en même temps leur en ilouner la démonstration, .le vais rendre compte eu abrégé de notre ciitrelicn , qui ne sera pas sans utilité pour les jeunes gens destinés à la vie agricole.

fBirz. Ces jeunes arbres ([iie nous avons plantés, et que nous vclunis d'appuyer, sont-ils sauvages ou cultivés?

uch. l'Iaisanle question! ei'ois-lu donc qu'on ap]n'ivoise les arbres ciimiue les bullles cl les aigles? Tu leur apprendras peut-êlre à se baisser polimenl pour que nous ayons moins de [U'ine quand nous viendrons cueillir leur fruit!

riurz. Tu crois dire lii, mou pelil ami, quelque chose île bien spirituel, et tu ne dis (prune bêtise. Peuses-tu (|iie tous les êtres créés (biiveiit être élevés de la iiiême manière? Si cela était, papa devrait, à ta première désobéissance, te passer une corde dans le ne/- pour te rendre plus docile.

EiiXEsr. JNous le verrions bienlôl bridé.

i.i: rKKK. Vous courriez ris(pie de l'être tous, si c'était là le seul moyeu do vous dom])ler; mais Fritz a raison : on n'éli've pas les hommes comme les aniiuaiix, ni ceux-ci comme les plantes, (|iioii|ue l'éducation de tous tende toujours au niêiue but, c'est-à-dire à faire céder leur volonté au joug de la nécessité et du devoir, et à les faire iiKirclier droil, comme ces arbres <(ui pliaient à tout vent, et que nous venons de redresser et d'assurer. (Jhaipie créature est siiseeplible de se perleetioiiner, c'est-à-dire que, par la culture et les soins, cliaipie être peut devenir meilleur et acipiérir des verliis et des ipialités (|u'il n'aurait pas eues s'il élail resié abandonné il lui-même cl à son naturel : ainsi je rends noire biillle cl lu rends ton chacal dociles en leur faisant stinlir le pouvoir de l'Iiinuiuc sur la brûle; ainsi je tâ( lie, mes chers enfants, de vous perfectionner en eiillivaiit votre iiitelligciice,en vous doiinanl, aiilanl ipie je le puis, de bonnes leçons et de bons exemples, et ces arbres, ([ui n'étaient d'abord (pic des sauvaifcons, c'est-à-dire venus de semence et ne portant ipie du fruit petit cl mauvais, ont été rendus c;ipablcs d'en produire d'exeellenls eu les greffant de bonnes espèces. Ap|iroehcz, regardez celte braiiehe; il est aisé de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; on a élagué tontes les autres pour ne conserver (|ue celle-là; toute la scvc ou le sue nourricier s'y est porte, s'est étendu, et le sauvageon est devenu un bel et bon arbre produisant le même fruit que celui dont ou a pris la greffe. C'est ainsi ipi'on procède lorsqu'on veut greffer. FRITZ. Il y a bien des choses que je ne comprends pas encore, .l'ai souvent enlendu parler d'enler les arbres : est-ce la même chose (pie de les greffer ?

LE pîîRE. A peu près. Eiiler est, je crois, le mot propre de l'opération, et (/ri'lfe le nom de la branche que l'on insère. Il y a, suivant les espèces d'arbres, dilTéienles manières de greffer et différentes saisons pour faire celte opération avec succès; on ente en fente, en écusson, en œillet : les uns greffent avec une branche insérée, d'autres avec un boulon non développé. Ola ne réussit pas toujours ; mais on recommence une seconde ou une troisième fois.

JACK. Peiil-on enter de bons fruits sur toute espèce d'arbres, sur des sapins, sur des chênes?

LE PÈRE. Non, mou fils; il faut choisir des espèces d'arbres homogènes.

JACK. Ah! voilà, par exemple, un fruit ipie je ne connais pas, hoimH/p.ne. Est-il bien bon? est-ce que nous en avons ici? .le serais bien aise d'en manger.

i.E riaiE. Ce n'est pas un fruit, mou cher enfant, c'est un mot un peu plus savant, et dont j'ai eu lorl de me servir sans vous en donner l'explicaliou. llomoijcne dérive ou vieni du grec, et veut dire d'une, iin'ine nature, quia de uramls rapports: ainsi un jiommier, un poirier, un cognassier peuvent s'enler les uns sur les autres, parce que leur bois, leur semences ou pépins sont homogènes ou se ressemblent. 11 en est de même de différents fruits à noyau, tels ipie le cerisier, le prunier, le pêcher, l'amandier. Vouloir enler ces différents arbres sur un pin ou sur un chêne serait tout à fait inutile. 11 en est de même parmi les hommes : la meilleure éducalion ne peut faire de chacun d'eux un savant, un artiste, un général.

nu rz. Vous disiez, mon père, que les sauvageons ou les arbres produits par la seule seiuence ne portent pas de bons fruits; eependanl tous ceux qui sont dans notre ile, nos cocos, nos goyaves n'ont pas élé entés, piiisipi'il n'y a ici aucun jardinier, ni personne ipii put leur faire cette opération.

LK l'iiHE. Ta rcmaripic est juste; aussi je ne parlais que des arbres fruitiers de notre l'urope, oii, presiiue sans exception, les fruits demandent à être améliorés par un meilleur terrain, par la ;;reffe et la culture. La Providence a voulu sans doute dédommager les climals brûlants de plusieurs inconvénienls, en leur accordant les palmiers et d'aulrcs fruits (|iii viciiueiil nalurellemeiit cl s.iiis peine.

ERMiST. Je comprends tout cela; mais une seule chose m'in([iiicte : d'où a-t-on tiré en Europe, au commencement, les greffes des meilleures espèces?

JACK. Relie ([iiestion! des pays qui en avaient.

ERXEsr. Belle réponse! Et ces pays où les avaienl-ils prises? .le voudrais savoir d'où l'on a tiré les premières branches des bonnes espèces avant ([u'il y eut des gens ([ui s'occupassent de la culture des arbres et c[ui eussent inventé l'art de les enler; il faut cependant (pie, dans l'origine, tous les arbres aient été sauvages.

JACK. Oui-da!... Et le paradis terrestre, ne crois-tu pas qu'il y eût là d'excellents fruits et de toutes les espèces? n'a-t-on pas pu en prendre là autant (pi'on en a voulu?

i,E rkiiE. Mon petit ami, si lu avais lu la Bible avec :illenlioii, tu aurais vu que notre père Adam fui chassé du paradis tcrresirc pour avoir mangé de l'un de ces bons fruits, contre la défense positive de Dieu; et comme il était alors seul sur la terre avec sa femme Eve, personne n'a pu aller prendre des greffes dans ce beau jardin, ijui d'ailleurs n'était pas eu Europe : ainsi la question d'Ernest est juste cl sensée. Les bons arbres fruitiers sont sans doute originaires de (piehpies endroits sur la terre, oii ils porlcnl iiatiirellement, dans le climat qui leur convient, des fruits aussi exquis (jue l'art cl les soins peuvent en produire chez nous. Ces arbres auroiil été arrachés jeunes de leur sol natal et transplanics en Ijirope, oii, par le<'soins des jardiniers, ils .iiiriuil prospéré et fourni des greffes pour les luulliplier; c;ir le clim.it d'I'.uropc esl si peu propre à produire n.iliircllemcnl de bons friiils, (pic le meilleur arbre, venu seiilemenl de semence, y redevient sauvage et a besoin d'être greffé. Des jardiniers rassemblent dans un enclos une ([iiantité de jeunes arbrisseaux; ils les sèmcnl d'abord et les greffent ensuite. On appelle ces enclos ilca pépinières ; c'est là que l'on va choisir ceux dont on a besoin, cl ipie les nôtres ont été pris pour les mellrc sur le vaisseau.

FRITZ. Est-ce que vous savez, mon père, quelle est la p:ilric originaire de ces arbres ?

LE l'i-RE. Uc la plupart, du moins. La vigne que j'ai hasardé de planter près de notre arbre, à Falkeiihorst, ne vient (pie dans la zone tempérée; elle ne prospère ni dans les pays trop froids ni sous la zone torridc, quoi(pi'eii général elle préfère le midi au nord. Du reste, elle date de loin, celU^là! puisque nous voyons dans la Uible que le père A()é faisait déjà du vin. Il y a lieu de croire (pie la vigne est originaire de rAsie-!\linciire cl de l'Arménie; elle parait avoir été portée, dès l'anti((iiité la ])lus reculée, en Egypte, en Grèce, et dans tout le resle de l'Iairope. Les narrations f.ibuleiises de la mythologie sur IJacchiis lieiineiit sans doute à la propai^alion de la vigne. L'Italie l'aura reçue de Grecs émigrés et des Komains, (|ui devinrent les maîtres du monde connu; elle a élé jiortée dans les Gaules, en Espagne, eu Allemagne, et dans les parties de l'ilcivétie où elle pouvait prospérer. Peut-être aussi (|ue les Phénieiens l'avaient porlée auparavant dans quelques-unes de ces parties du monde.

LL, HOBINSON SUJSbË.

LES ENFANTS. El les pommicis, les poiriers, les châtaigniers, les noyers, les :iiiian<liers, les pêchers, les mûriers?

LE PKRE. Patience, patience, petits curieux! pnis-je vous dire lout cela à la tois? L'un après l'autre, messieurs. Les fruits à coquilles ou à brou, tels que la noix, l'anianile, la chàtaiijne, nommés ijénéralemcnt i/landes chez les Romains, viennent de l'Orient, c'est-ii-dire du côlé oii le soleil se lève, rcijion qui comprend plusieurs pays. Cliez les anciens, les chàtaijjnes étaient nommées glani!s sa i des; elles viennent de la Syrie, |irovince de l'Asie-Mineure, et ont reçu leur nom actuel de celui d'une ville p,rec([ue près de laipielle on les cultive en i;rande quantité. (îuant aux grosses noix, elles s'appelaient jadis, chez les Uoniains, fitundes Jovis ou ijhmds de Jupiter ; elles soni originaires de Perse, et se réiiandirenl en Kuropc par les conquêtes des Romains. Le grand noisetier, (|ui se nomme aveline ou iiuisi'ltc de Purtuiial . est originaire du Pont, pays de l'Asie-Mineure. L'orii;ine île l'amandier est incertaine; on le trouve sauvage en Asie et en Afrique; ses fruits portaient .en Grèce le nom de llialiis. parce qu'ils avaient été transplantés d'abord dans l'île de ce nom, dans l'Archipel.

jACh Et les cerises, papa, mes chères cerises <|uc j'aime lanl? 11 y en a une si grande quantité en Suisse, sur les bords des grands chemins et |)artout, que je crois bien qu'elles sont mes compatriotes.

LE pbuî. Nullement, mon ami; mais il est vrai que, de tous les fruits étrangers, c'est celui qui prospère le mieux chez nous. Elles ont reçu leur nom de ('eîd.sus. ville de cette même province du Pont dont je vous ai déjà parlé, et, si je ne lue trompe, cette ville s'appelle aujourd'hui Cliirisonda. Le célèbre général romain Lucullus, après sa victoire sur Alithridate, roi de l'ont, les a, dit-on, transportées le premier en L.urope, soixantc-dii ans avant la naissance de Jésus-Christ.

ERMiST, Je n'ai rien lu de cette circonstance dans FAilriqie; cela m'aurait pourtant fait le plus grand plaisir.

LE l'kni;. Je trouve, comme toi, que les historiens auraient aussi bien fait de citer les noms de ceux qui ont procuré aux hommes la connaissance d'un fruit agréable que ceux des destructeurs du genre humain.

Pendant cette conversation instruclix'c, nous étions ])arvcnus au bout de notre allée, ii laquelle tous nos arbres redressés donnaient très-bonne façon; nous passâmes ensuite le iiO)il de Famille pour nous rendre dans la plantation des arbres méridionaux, que nous voulions aussi soutenir. INos yeux furent réjouis par de beaux orangers, citronniers et grenadiers, qui avaient repris et venaient à merveille, ainsi (jue les pistachiers et les mûriers; queh[ues-uns étaient en fleur et nous donnaient la |dus douce espérance. Nous nous mimes promplemeul ii l'ouvrage, et mes fils, avec une curiosité redoublée, recommencèrent leurs cjuestions pour savoir l'origine de ces excellents fruits.

riurz. Ah 1 (|ue ce doit être un beau pays ([iic celui oii ces fruils viennent nalurellcmcnt!

LE im;|!R. Sans doute, sous ce rappoil, ce pays jieul èlre appelé fai- /une ; mais il a aussi sou mauvais côté. Tous ces fruils it jus acide et rafraichissanl ont leur origine dans la zone lorridc ou brûlante, ou dans les parties de la zone tempérée qui en sont les plus voisines; ils paraissent avoir élé destinés à rafraîchir la masse du sang et à préserver des maladies inflammatoires, si fréquentes dans ces climats. Les orangers viennent de la (!liine et les citronniers, à ce que je crois, de la tiédie et de l'Assyrie. Chez les Piomains, on appelait ces derniers matli medica ou pommca de Médie: ils furent apportés par les l'erses ii Albine, de là en Sicile et à l'ile de Malte; puis en Italie, et de là dans le reste de l'Europe. Les grenades s'ap]ielaient mala punica ou pommes jturiiques, et sans doute elles furent apportées par les Phéniciens et les Carthaginois dans les provinces méridionales de l'Europe. Je ne sais rien de positif sur l'origine des pistachiers. A présent, mes enfants, je pense que vous en savez assez làdessus.

LES ENFANTS. Non, non, cher papa; puisque vous êtes en si bon train, faites-nous connaître la patrie primitive de tous les arbres que nous avons à pourvoir de iiieux; cela nous amuse tant!

LE l'iiiE. Je suis eliarmé que vous y preniez plaisir, cl ce que je sais est bien à votre service; mais en ap|uenaul ainsi coup sur coup tant de détails sur toutes les espèces de fruits, vous surchargeriez votre mémoire , et ne ga^de^^ez aucun souvenir de notre conversation.

FRrrz. Pardoniu'z-iuoi , mon père; chacun se rappellera fort bien ce qui regarde son fruit favori, et nous parlerons souvent en nous promenant sous ces arbres. ,

LE v'v.KV.. l'.li bien, soit! Dans le fond, il en est ainsi de loutes les sciences; on n'oublie pas ce qu'on désire savoir, ce qui se lie à nos désirs et à nos espérances. Ainsi, demandez, e\ je vous réjiondrai si je le puis.

rrirrz. I!h bien! papa, d'oii viennent b^ olixes?

LE rii\E. Elles viennent originairement de l'.^rnu'nic et de la P.l- Icsline. U'anciens auteurs disent qu'Hercule les apporta le ])remier en Europe, et qu'il les planta sur le mont Olympe ; )ieu à peu on les cultiva dans toute la Orcce, et suiloul dans le territoire d'Atliene-,

d'oii elles vinrent en Italie, et furent de là répandues dans la France méridionale et en Espagne, oii on les soigne avec zèle, à cause de l'huile cxcelleiile (|u'on en retire. Les figues ont la même origine. Du temps de Caton l'Ancien, on en faisait venir de la Lydie cl de l'île de Chios d.ms l'Archipel : ce ne fut que longlcm]is après (pi'clles furent apjiortées dans les Gaules par l'empereur .lulien, (|ui fui d'abord préfet ou gouverneur de celte province romaine. Les pêches viennent de la Perse, et les Romains les ap|icl<'renl iniila jieraiea. Du temps de Pline, qui vivait sous l'empereur ^ cspasien, elles étaient encore nouvelles en Italie , quoi(iu'elles fussent connues des Grecs dès le siècle d'Arislole. La famille des abricots vint, environ dans le même temps, de l'Arménie chez les Romains, qui leur donnèrent aussi le nom de leur patrie primitive.

Passons maintenant aux piunes, votre fruit favori : (|uelques espèces des plus mauvaises sont peut-être européennes; mais les meilleures et les plus belles sont certainement d origine étrangère : elles nous vieinunl de Damas, ville de Syrie, qui leur donna son nom. Dans la suite, les Croisés en apportèrent plusieurs a\itres espèces en Europe.

Disons à présent (|iu'l([ues mots des poires et des pommes. INôus trouvons les premières chez les auteurs grecs, sous la dénomination de /Vu (7s (/u Péloponnèse : c'est de là (|ue les Romains les ont reeues; mais ils en trouvèrent aussi de plusieurs espèces en Syrie et à Alexandrie. C'est le fruit qui présenle le |)lus de variétés, et sans doute plusi<'urs d'entre elles sont dues à la culture ou à l'influciiee du sol et du climat. C'est en général une loi de la nature qu'une éducation soignée produit dans la même espèce plus de variétés et de nuances différentes que l'on n'en trouve dans l'état brut et primitif, qui se ressemble assez partout. L'homme sau\ai;e est presque le même d.ins les dix'crses contrées de la terre, et ne présente pas ces difl'ércnccs de caractère (|ui se développent naturellement chez l'horumc civilisé. (!liaque classe d'animaux ou de plantes ((ue l'homme rapproche (le lui par la culture offre, sans comparaison, plus de nuances dans la même espèce, plus de xariétés, plus de familles, que celles (|ui sont encore dans leur étal naturel et éloigiu'es des soins de l'homme : il sciiiblerait i|ue la Proxidence ail voulu par là encouragrer et récompenser l'activité et le Iravalil.

lACK. A présent, papa, encore l'histoire des pommes, je vous en prie; je ser.iis bien aise (|u'elles fussent d'origine allemaude ou suisse : c'est un des fruils les plus utiles : il s,' conserve tout l'hiver et se mange également cru ou cuit.

LE ri HE. Non, mon ami : ce bon fruit nous vient aussi des climats plus privilégiés, au moins les meilleures espèces. On trouve chez nous heaucoup de jioiriers et de pommiers sauvages, dont le fruit est âpre et pres(|ue immangeable; on ne sait pas s'ils y ont toujours existé, ou si ce sont des arbres dégénérés. Ainsi (|ue je l'ai dit, aucun de ces bons fruils n'est indigi'ue dans les parties les plus froides de l'I'.ui'ope ; et c'est préeisémeni ce climat ingrat et pénible (jui l'ail que riCu ro])écn se distingue des habitants des aulr<'s parties du monde, par s(ui intelligence, scui aptitude au travail, et son habileté pour la culture di' la lerrc. Trop de moyens et de facilités rendent l'homme mou cl paresseux; mais la nécessité et le besoin le portent an travail el au\ inventiiuis utiles, et sont, à i|ueh|ues égards, de xéritables (u'ésents du ciel.

lAch. Je le crois comme vous; mais dites-moi donc d'où vieimcnt les pommes?

LE riciiE. Des pays orientaux, mon fils, et c'est toujours par les victoires des Romains que nous sont parvenues (juelques-nnes des meilleures espèces, (pii se sont diversifiées, par les étamitn's, la greffe, l'influence du terrain el du travail.

rniïz. Il ne nous reste plus (pi'à coiniaitre l'histoire des cognassiers et des mûriers, après (pioi nous voirs laisserons en repos.

LE lÈfiE. Il en sera temps. Eh bien! itM^M fils, les mûriers viennent principalement d'Asie : on les a, je croîs, plus cultixés pour leurs feuilles, (|ui nourrissent les vers à soie, cpu' pour leur fruit; cepenilant la baie succulente du mûrier noir mérite par cllc-nH'nie (pu'lque estime, et les blancs, donl le Iruit est petit et mauvais, priuluisent la plus belle soie. La famille des coings avait pris sou nom de la ville de Cydonia, dans l'île de (Iri'te; les llomains les appelaient yj/r/ Cijdoniw. Le cognassier est l'arbre sur le(|uelon ent('avcc le plus de succès les poiriers que l'on veut élever en espalier.

riuTZ. Mais à quoi cela sert-il d'estropier un bel arbre el de le forcer à rester petit?

LE l'iiRE. Cela est utile à plusieurs éj;ards ; les arbres nains produisent des fruils plus précoces et mieux soignés; on p<'nl plus facilement les préserver des insectes; leurs fruits se cueillent plus aisément; l'arbre ne donne pas autant d'ombrage et ne nuit pas aux plantes potagères.

lAïK. Alors je demande pourquoi on ne cultive pas de cette façon tous les arbres fruitiers.

LE ricBE. C^ela ne serait pas .lisé non |)lus, car, les branches des arbres nains louchant prcsqu'à terjc, on ne peut rien planter dessous; il'ailleurs un arbre à haute tige produit plus de fruils, on en fait des vergers, el on recueille encore du foin dessous.

Noila un abrégé de noire longue conversation du matin, pendant

LE RObINSOA SUISSE.

I;i((iielle nous lerniinàmes heureusement notre ouvrage. Vers le midi, un appétit dévorant nous ramena promptemenl à Fallieuliorsl, où nous trouvâmes un abondant et excellent diner préparé par ma femme. Le cliou-palmiste i'til luitre principal régal : il est impossible de manger rien de meilleur et de plus délicat; Ernest. <|ui nous l'avait procuré, eu fut remercié.

Quand notre laim fut un peu apaisée, nous parlàuies d'uiu' affaire (jui me Icnail depuis longtemps au ecnur, et plus ciu-nre » ma femme ; elle trouvait pénible cl mèiue dangereux de luonler et de descendre de noire arbre avec des ccliclles de corde : nous n'y allions jamais que pour nous couelier, et, cliaf|ue fois, nous lreml)lions qu'un des enfants, ([ui montaient en étourdis comme des chats, ne fit un faux pas et ne s'estropiât. Les mauvais temps pouvaient arriver et nous ol)liger à chercher un asile dans notre cbamlire aérienne, cl à monter et descendre plus souvent. I\Li femme ne cessait de me demander si, dans mon génie inventif, je ne pourrais pas trouver une manière plus facile de parvenir sans danger dans notre demeure. Je riais de son aveugle eonhance dans mon intelligence; je l'assurais que, si j'étais un enchanteur ou un magicien, elle n'aurait rien a désirer, et que, d'un coup de l)aguette, je lui ferais l'escalier le plus commode et le plus solide; mais j'avouais que par moi-même je n'en savais aucun moyen. Ceiiendaut ses iust.inces réitérées et mes propres soucis m'avaient fait faire bien des réllexions, pour découvrir si réclleluenl cela serait im))ossible. Il ne fallait pas penser :i un escalier extérieur, la chose étant impraticable à cause de la hauli'ur excessive de l'arbre; je n'aurais su sur quoi l'appuyer ui oh prendre des poutres assez forles pour le soutenir; mais, depuis quelipic temps, j'.-ivais eu l'idée qu'on ]>ourrail établir un escalier tournant, en dediuis de l'immense troni; de l'arbre, si par hasard il se trouvait nalurcllenient creux, ou c|u'il fût possible de le creuser : François avait réveillé celte idée en rue parlant des abeilles.

• Ne m'as-tu pas dit, ihcre amie, demandai-je it ma femme, qu'il y a un trou dans le tronc de ce gros arbre, et qu'il s'y trouve un essaim d'abeilles :'

i.\ MiRR. Sans doute, c'est là que François, qui voulait y fourrerun bàlon, fut si bien piqué. Tiens, regarde, lu verras entrer et sortir des abeilles eu foule.

i.E i'i;iiE. Eh bien! il s'agirait seulement de savoir jus(|u'où descend ce Irou, s'il atteint les racines, et (piclle eu est la circoid'ércnce : alors notre escalier serait déj;i bien avancé. »

Tous mes enfants saisirent cette idée avec ardeur; ils se levèrent en sauUnt, et se préparèreni ',\ grimper, comme des écureuils, sur les arcs des racines, pour de l.i frap)icr le tronc avec des haches, afin de juger, au bruit, jiis(|u'à cpicl point il était creusé; mais ils eurent bientôt assez de leur essai. L'essaim des abeilles, alaruu'es du bruit que l'on faisait contre leur deuieurc, sortit en bourdonnant avec fureur, se jeta sur les pelits tapageui's, commença h les ]iiqiur, s'attacha à leurs cheveux et ;i leurs habils, et les mit bientôt en fuite, emportant avec eux leurs ennemis el poussant des cris lamentables : nous eûmes assez de peine ii les arrêter et ii couvrir leurs petites plaies de terre fraîche pour apaiser la douleur. ,lack, toujours le plus Uinéraire, avait frappé droit contre le nid des al>eilles; aussi était-il le plus maltraité : il i^allut lui mettre un mas(|ue de liun)n sur le visage. Le pau'ssenx l'.rncst était monté le dernier, et s'était sauvé le premier qiiaud il avait vu le combat; aussi en fut-il (piitte pour une couple de piqûres; mais il fallut nue heure ou deux avant (|ue Ions les yeux fussent ouverts et les grainlcs douleurs passées. Alors vint le désir de la vengeance contre les insectes rpii les avaient si fort mallrailés : ils me prcssi'renl de faire tous les préparatifs nécessaires pour lu/us emparer de leur miel. Elles bourd(UMiaient , encore furieuses, autour de l'arbre ; je pré))arai du labac , une pipe , un morceau de lerre glaise, des ciseaux, des marteaux, etc. ,1e pris la grande courge, destinée de])uis longlemps ;i faire une ruche, el je lui préparai sa place en clouant un bout de planche sur une branche de notre arbre; je fis un toil de ])aillc pour la ])oser dessus cl la nu'tlrc ii l'abri du soleil el de la pluie. Tout cida un' prit plus de temps que je ne pensais; il fallut renvoyer au Icndeuutiu l'allaquc de l.i forteresse,

et nous nous y préparâmes par un bon som il, qui acheva la gué-

rison de tous mes petits blessés,

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