CHAPITRE XXIX
Conquéle sur les abeilles; l'escalier tournant ; éducalio» de divers unimau.x ; fabriques diverses; fontaine, etc.
Le leudcHuiin, di-s l'aube du jour, nous étions debout; les abeilles axaient repris possessicni de leur trou, (|ue je comnn'uçai par boucher avci- de la terre glaise, en n'y laiss.mt d'ouverture ([ue pour y passer le tuyau de ma \i\\)c; je fumai cusuite pour étourdir, sans les tuer, ces insectes. A'ax ant point de bonnet ii masque, connue les preneurs d'abeilles en luitlent, ni mènn' de i;auts, cette précaution était uéecssaire. Au comm iiceinenl, ou entendit un léger bourd(nnu?ment dans ce trou, il augmenta ensuite et devint scmbl.ible au bruit d'un orage; mais peu il peu il se calma, tout redevint tranquille . et je retirai mon luviu de pipe >ans i|u'il piirùl une s:-Mle abeille, l'"ril/
avait grimpé it côté de moi : alors nous counueuçàmcs, avec un ciseau et une petite hache, k ôterde l'arbre, au-dessous du trou des abeilles, une pièce de bois de trois pieds eu carré; avant de la détacher entièrement, je recommençai la fumii;alion : je eraii;nais (|ue l'etourdissemenl de la preniii'rc ne fût passé , ou que le bruil que nous venions de faire u'eùl ranimé les abeilles. Lors(|uc je les crus suflisamiuent endormies, je séparai du tronc le morceau (|ue j'avais taille, et par le uu>yen de celle espèce de fenêtre tout l'inlérieurde l'arbre fut éclairé; nous fûmes en même temps saisis de joie et d'étcuinemeut en voyant le travail immense et merveilleux de cette peuplade rl'iuseetes. 11 y avait une si grande provision de cire el de mi(d , que nous ( raignîiues de n'avoir pas assez de vases pour la contenir. L'inléricur de l'arbre était plein de r.iyons : je les coupai ave(- précaution, cl je les plaçai dans les caleba:;s<'s ipu' mes enfanls m'apporli'renl. Uès que j'eus un peu de vide, je mis les rayons supéri(uirs, oii les abeilles étaient rassemblées en gr.ippes el en pelotons, dans la courge préparée pour servir de ruche, el je la plaçai sur la )dauche que j'avais élevée exprès; je descendis, emportant avec moi le reste du miel; j'en remplis un lonnclet , après l'avoir fait laver dans le ruisseau; j'en réservai quelques rayons pour nous régaler à iliuer : je fis couvrir avec soin ce baril de toiles et de planches, de peurque les alieilles , attirées par l'odeur, ne vinssent le visiter; |)uis noM> nous assîmes autour de la table, et nous uiangeàmcs il souhait de ce miel délicieux et parfumé. Lorsque nous en eûmes assez, ma femme serra b' reste avec soin , et je proposai it mes fils de retourner a l'arbre, et d'empêcher ([ue les abeilles , réveillées, ne s'y rassem blassent de nouveau, ce qu'elles n'auraient pas maitt(ué de faire, sans la précaution que je pris de passer une planche en dedans, el d'allumer dessus (juelques poignées de tabac, dont l'odeur et la fumée les éloignaient de leur ancienne demeure toutes les fois qu'elles voulaient y entrer; elles finirent par ne plus s'en approcher, elpar s'ac coulumer it leur nouveau gîte, où la reine était sans doule établie. A celte occasion, je racontai it mes enfants tout ce que j'avais lu, dans rinli'ressant ouvrage de M. Hubert de Genève ' , sitr celle abeille : reine el mère chérie et respectée de ses sujets, (jui sont tous ses enfants, qui la soignent, la gardent, Iravaillen' pour elle, nourrissent les itouveaux essaims, foui les cellules oit ils doivent être logés, en préparent d'une structure dilYérente, et apprêtent aussi les aliments des jeunes reines qui doivent conduire au dehors des colonies. Tous ces tlétails, que des observateurs célibres, et surtout celui i|ue nous venons de itommer, oitt su rendre si inléressants, amusèrent beaucoup tua jeutu' famille, et lui firctil presque regreller d'avoir troublé par leur brigandage ce paisible royaume, (|ui, depuis si longtemps, prospérait dans un tronc immense. Quanta moi, il me convenait si liien pour mon escalier, que j'adoptai la morale de tous les conquéranis, qui laissent de côté les scrupules (|uand un pays est à leur convenance, el je résolus de commencer dès le lendemain ;i prendre possession de l'arbre. En atlendant , je proposai a tout le monde de veiller celte nuit pour garder notre provision de miel peu dant le sommeil des abeilles, qui ne notis juraient pas laisses Iratiquilles, et seraient venues en légions reprendre leur bien. Pour ne pas nous tuer de fatigue, nous allâmes nous jeter loitt habillés sur nos lits, et faire un itetil sommeil en attendant l'heure de la retraite. Nous nous eniloriuîmcs ait bruil de leur bourdoitnemenl ; mais il avait tout it fait cessé quand noits nous réveillâmes à l'etilrée de la nuit : elles élaicnl rentrées paisibictnent d.ms la courge, ou iiendaient en giappes it iiueh|ues braitches. Sans nous en embarrasser, nous noits miities prompletueitl à roitviai;e : le tonnelet île miel lui vidé dans un chaudron, à rcxecplion de quelques rayons que nous gardâmes pour noire usage journalier; le reste, mêlé d'un peu d'eau, fut mis sur un feu doux, et réduit en une masse liquide, que nous passâmes ;i travers un sac, en la pressaitl , et que nous versâmes ensuite de nouveau dans la tonne, qui fut laissée debout et découverte le reste de la nuit, pour se refroidir. Le matin , toute la cire s'était sép.irée et élevée au-dessus sous la forme d'un disque dur et solide , ((ue nous enlevâmes très-facilement ; au-dessous était le miel le plus pur, le plus beau, le plus appétissant (|u'on pût voir. La tonne lui soigneusemenl refermée el mise au frais, en terre, îi côté de nos tonnelets de vin, et nous nous promîmes de la visiter souvent pour nos desserts. Je montai ensuilc pour examiner la ruche : tout y était en ordre; les abeilles sortaient eu foule, et rentraient chargées de cire, ce ipii me fit voir qu'elles construisaient de nouveaux édifices dans leur nouvelle habitation. J'étais sitrpri> que la quanlilé qu'il y en avait dans l'arbre eût pu se placer dans la calebasse; m.iis, en regardant de plus près, j'en aperçus une i>arlie rassemblée en i;roupc autour d'une branche. Je jugeai qu'il y avait peut-être là une jeune reine; je me fis donner une seconde courge , dans laquelle je les secouai, el que je plaçai à côté de la première. Ainsi j'eus le plaisir d'avoir it peu de frais deux belles ruches en activité.
' .M. Hubert Luilin (de Genève) a fait paraire un excellent traité sur les mœuis de ces insectes. Il a découvert sur la reine abeille l"s détails les plus curieux el les mieux prouvés; mais, ce qui est plus singulier encore, c'est que celui qui a répandu tant de lumiiTes sur cet inUVcssant objel de l'hisloire • i lurelle était aveugle.
LE ROBIJNSON SUISSE.
Nous passâmes de là à l'examen de l'iiiténeiir du tronc d'arbre; je le mesurai avec une perclie , de la fenêtre que j'avais faite jusqu'en liaul, et une pierre attachée à une ficelle nous servit pour sonder le bas et connaître ainsi la hauteur et la profondeur du creux^ A mon fjrand étonnemcnt, ma perche pénétra sans résistance jusqu'aux brandies où nous avions notre demeure, et la pierre alla jusqu'aux racines. Le tronc avait donc perdu son noyau et la plus ijrande partie de son bois intérieur; je pensai qu'il n'y avait rien de plus facile (|ue de placer un escalier tournant dans ce (jrand vite, qui tenait du bas en haut. Apparemment cette espèce d'arbre, ainsi que le saule de nos contrées, se nourrit par l'écorce, car il ne paraissait point souffrir, et ses branches, très-étendues, étaient de la plus grande beauté, .le décidai que nous devions commencer le jour même notre construction : au premier moment, une telle entreprise semblait au-dessus de nos forces ; mais l'inlelligencc, la patience, le temps et une ferme résolution viennent à bout de toutes les difficultés. >ous avions de tout cela de reste, et j'étais charmé de trouver des occasions de tenir mes fils dans une activité continuelle; leur pliysii|ue et leur moral s'en trouvaient à merveille; ils grandissaient , se forlifiaicnl, et n'avaient le temps de regretter aucune des jouissancei de l'Europe.
Là fabrique do iiijcdtoiii.
!\ous commenràiiies par couper dans l'arbre, sur le côlé en face de la mer, une porte de la grandeur de celle de la chambre du capitaine, que nous avions prise avec sa fermeture; ainsi nous fûmes d'ahoril rassurés contre toute invasion de ce côté : ensuite l'inléricur fut n<>tloyé et dégagé de tout le reste du bois pourri (|ui l'i'iicoiiilirait ; les |i.irois en furent reinliics unies, en \ laissant assez d'épaisseur pour N laire des incisions et \ placer les marches loiirnantes, sans nuire ii l'écorce. ,1e |)lac;ai au milieu un arbre di' dix ii douze pieds de hauleur et de l'épaisseur d'un pied, bien dégarni de ses branches , pour lair(> miuilrr autour mou escalier touriiaiil. Nous fîmes dans ce tronc et ilans la |iariii intérieure du grand arliK' des rainures iiarallcles en (orme de limaçon, pour v placer, de deiiii-]iied en demi-pied de ilislanee , les planches (|ui devaient servir de marches , jus(|u'ii ce que j'eusse atteint la hauteur du petil arlire autour du(|uel elles tournaient. I.a fenêtre (|ue j'avais ouverte dans le haut, ])0ur enlever le miel, suffisait pour nous donner du jour; j'en fis une seconde plus bas et une troisièiue plus haut , qui éclairèrent parfaitement notre l'sealier. .le perçai aussi une issue près de noire chambre, jioiir pou- \oir faire de lii tn's-eommodémenl la partie supérieure de l'escalier. I n secoiul tronc fut posé sur l'autre, et retenu solidemenl ])ardes ecrons et des cales transversales; il fut garni de marches taillées <•!! biais comme les précédentes, et nous arri\àmes ainsi heiireusemeiit au niveau de notre chambre ;i coucher. Lit , j'ouvris nue secuiide porte, par laquelle on \ entrait dircetement , el miui but fut rempli. iSi notre iseilicr n'i'tail pas eiilièrnnenl confornie aux règle, de l'ar-
chitecture, il répondait du moins à nos besoins, et nous conduisait en sûreté et il l'abri dans notre demeure. Pour le rendre plus solide, et aussi pour qu'il fût plus joli , je fermai l'espace intermédiaire des marches avec des planches mises de hauteur au-devant de charpie degré ; puis j'attachai deux fortes cordes, l'une descendant le long du petit arbre, l'autre contre la paroi du grand, pour nous retenir si nos pieds venaient ii glisser. Je posai les fenêtres vitrées de la cabine du capitaine aux ouvertures faites pour éclairer l'escalier; et (|uand tout fut achevé, cet escalier se trouva si joli, si solide, si commode , que nous ne pouvions nous lasser de le monter et de le descendre avec une véritable admiration pour nos talents. Il faut que j'avoue ccpcudant qu'ils étaient médiocres, que nous ne réussîmes iju'ii force d'essais, de patience et de temps; car cet ouvrage nous tint plusieurs semaines en haleine. 11 me fit penser plus d'une fois à la sagesse du système d'éducation du philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau , au moins ii cet égard , lorsc|u'il veut qu'on apprenne à tous les garçons, de quelque classe (|u'ils soient, un métier utile, et surtout celui de charpentier : combien n'aurais-je pas été heurnix, dans les circonstances oii nous nous trouvions, si j'avais su ce métier et si j'ax'ais ])u l'apprendre à mon fils aine! Je ne puis trop exhorter les pères de famille .à donner d'avance à leurs fils une ressource ipii , si elle ne leur devient pas alisolumcnt nécessaire, a du moins l'avantage de rendre un jeune homme plus fort , plus adroit , d'occuper plusieurs des heures si dangereuses de l'ardente jeunesse, et, dans l'âge mûr, de pouvoir au moins, si on ne travaille pas soi-même , surveiller les ouvriers qu'on emploie. Je ne suis point un enthousiaste du système de Jean-Jacques, quoique j'admire son style et son génie; mais, quand l'humanité ne lui devrait (|ue ee sage conseil et le bonheur de la première enfance, c'est bien assez pour l'aimer et pour le regarder comme un bienfaiteur.
Notre escalier ne nous occupa cependant pas exclusivement pendant tout ce temps. Dans notre solitude, nous ne dépcndiotis de personne que de nous-mêmes et de nos besoins journaliers; et. n'étant contraints par aucune autorité étrangère, il eût été ridicule de nous tourmenter à travailler du matin au soir comme des forçats ou des ouvriers salariés; nous n'avions ni dur inspecteur, ni (|ucstionnciirs curieux, ni voisins, ni conseillers importuns. Si quelquefois il nous arrivait de regretter que nous ne fussions plus membres d'une grande société, soumis au\ lois et aux convenances établies entre des honiiiies rassemblés, le ]dus souvent nous nous applaudissions de n'être pas assujettis ii cette gêne et aux embarras qui en sont la suite. S'il nous arrivait parfois de manquer de quelques-unes des jouissances de la vie sociale, nous étions bientôt consolés en jM'nsanI que du moins nous n'avions pas besoin d'anjent, que nous n'étions pas obligés de nous rompre la tète pour nous en procurer, (|ue nous n'attirerions sur nous ni l'envie, ni la pitié, ni le blâme; et l'imperfectiiui de notre travail, et la peine qu'il nous donnait, nous semblaient amplement compensées |)ar la liberté et par la gaieté avec lescjuelles nous l'avions fait, sans jamais nous disputer, el n'ayant tous qu'un cceur et (|ii'iine àmc.
Je vais raconter maintenant en peu de mots ce ([ui nous arriva de remai'i|uablc pendant cette construction.
l'eu (le jours après (|u'elle fut commencée, nos deux chèvres nous donnèrent deux petits chevreaux, et nos brebis cinq agneaux; de sorte f|ue nous nous vîmes en itossession d'un joli troupeau. Pour empêcher nos bêtes (lomestiques de suivre le mauvais exemple de l'âne et de nous échapper, je fis attacher au cou de chacune une petite cloche; nous en avions trouvé beaucoup sur le bâtiment, (|ue l'on avait emportées pour en trafiquer avec les sauvages, ()iii en sont fort :imat<Mirs ; nous pou\"ious, jtar ce moyen, être avertis snr-lechaiiip, suivre les traces d'un déserteur, et le ramener au bercail.
Ma ])lus grande occupation, après l'escalier tournant, fut l'éducation de notre jeune bullle, dont la plaie au museau était cicatrisée au point (|ue je pouvais, ii mon gré, le conduire avec une corde ou avec un bâton passé dans cette oiiverlure ;i la manière des Cafres. Je préférai le bâton, (|iii faisait l'cIVct d'un mors de cheval, el j'espérai dresser cette vaillante bête niui-seulemenl à traîner notre voilure, mais cncoi'e ;i être montée. {■'.Ile fut en elVi't biciil('>l accoutumée au Irait, dont nous avions déjii fait l'épieiive, et \ devini tort docile; mais j'eus plus de peine comme éeiner. Il talliit, pai' deip-i'-s, lui faire supporter une sangle (|uc j'avais faite de la peau de sa mère. Je fabriipiai une espèce de selle de toile à voiles, (|iie j'attachai il cette sangle ; peu à peu je mis sur cette selle ([uchpies fardeaux toujours plus pesants : il renversa les premiers ; je ne me lassai pas, et bientôt je pus lui faire porter sans crainte les ([los sacs de l'âne, ]>leins de patates, de sel , etc., ele. Quand il s'agit de le monter, ce fut le singe qui, le premier, en fit l'essai, et qui se craniponiia si bien à la selle, (|iie, malgré les sauts el les ruades du bullle, il ne fut jioint renversé : vint ensuite le tour de b'rançois, comme le jibis léger; mais pendant sa cavalcade je conduisais la bête par la corde, jiour (|u'il ne jetât pas l'enfant par lerre. Jack brûlait (i'impalienee d'être à son tour sur le dos (le l'animal; il fallut le c(Uileiiler. J<' passai dans le nez du bullle le morceau de bois; j'attachai ii cliai|ue bout une forte ficelle, et je les réunis toutes deux sur le cou de l'animal ; je mis ensiiile celte espèce de bride dans la main du jeune cavalier, en lui mon-
LE ROBINSON SUISSE
tidiit comniciU il devait s'en scrvii-. Le petit bonliomme se tint d'abord assez l'enne, maljïré les sauts répétés de son clicval cornu ; mais un écart de côté le jeta sur le sable sans lui faire grand mal. Ernesl, Fritz et moi nous le montâmes tour ii tour avec plus ou moins de succès. Son trot nous secouait rudeiuent les entrailles; son ijalop était si rapide, que la tète en touruail , el noire leçon d'é([uitation se répéta bien des jours avant que l'animal fut dompté el (|u'on pût le monter avec sûreté et agrément. Nous en vinmes à bout cependant sans accident fàelieux, el la force et la vitesse de notre monture étaient vraiment inconcevables; il paraissait se jouer des l'ardcanx les plus pesants ; mes trois l'ils aînés le montaient ([uelquefois ensemble, et il allait comme l'éclair. INous nous donnâmes tant de peine,
Il prit une pipe , puis il fuma en s'approchant peu à peu de l'oiseau farouche.
qu'il devint extrêmement docile; il n'était nullement ombrageux, et j'eus un vrai plaisir à ]>ouvoir, par ce moyen, rendre mes fils si habiles dans l'art du manège et de l'équitalion, que si jamais ils ont des chevaux, ils pourront monter les plus fougueux et les plus ardents sans la moindre crainte. Aucun cheval, du reste, ne peut être compare à notre jeune buffle; et notre âne , que j'avais compté employer aussi à cet usage, fut plus que remplacé. 1>ilz et Jack, d'après mes instructions, s'amusèrent à dresser leur buffle comme un vrai cheval de manège, et avec son petit bâton passé dans le nez ils en faisaient ce qu'ils voulaient.
Fritz, pendant ce temps-là, ne négligeait pas son aigle. Il tirait tous les jours cpielques coups de fusil à de petits oiseaux qu'il lui donnait à manger en les plaçant tantôt entre les cornes du bullle, tantôt sur le dos de l'outarde, tantôt sur celui du flamant; d'autres fois il les mettait sur une planche ou au bout d'une perche, afin de l'accoutumer à fondre, comme les faucons, sur d'autres oiseaux. Il lui apprit .'1 venir sur sou poing' à son appel ou lorsc|u'il silllail; uiais il lui Irès-louglenips sans oser l'abandonner à ce vol libre, à UKiiuh (|u'il ne lui attaché à une longue ficelle. H craignait (|ue s(Mi i..itui<'l hardi el sauvage ne l'entrainàt pour jamais loin de nous.
i.e paresseux Ernest fui aussi saisi de la fièvre d'instruire et de lormer des animaux; il essaya ses talents avec son singe, i|ui lui donna, coiniue on dit, dit fil à ri'lnrdre. (^'étail une chose plaisante de voir le fleguiatii[ue Ernesl, dont tous les mouvements étaient Isnts el relléehis, obligé de faire des saiils cl des gambades avec son élève pour le remettre au pas. Il axait ii cœur d'accoutumer maître knips il porter sur son dos de petits fardeaux dans une hotte, à i;rimper, cette hotte sur le dos, au haut des cocotiers , el à y jeter des noix et d'aulres fruits pour nous les rapporter. Lui et ,lack fabriipièrenl une petite liolte de roseaux extrrnu'ment légère ; ils y attachèrent trois courroies : deux passaient dans les bras, et une entre les jambes du singe ; celle-ci se rallachail par-devanl à une ceinture, et devait tenir la hutte feruie sur le dos de la nH'chanlc pelitc liètc. Toul ccl
attirail lui fut d'abord insupporlable ; il grinça des dents, se roula par terre, sauta comme un furieux, el fil tout ce qu'il put pour s'en débarrasser ; mais on se moqua de lui : on lui laissa la hotte jour et nuit, et on ne lui donna à manger que ce qu'il y avait mis; au bout de quehiue temps il y fut si bien accoutumé, (|u'il grognait lorsqu'on voulait la lui ôter, et ([ue dès qu'on lui donnait quchiuc chose à tenir, il le jetait dans cette hotte, qui lui avait d'abord tant déplu. Il nous devint très-ulile, mais ne voulait obéir qu'il Ernest, ([u'il aimait et craii;iiail en même temps; ce qui devrait cire le but de tous les instituteurs, .lack était le moins heureux avec son petit chacal , r[u'il avait nommé If Chiisneur. espérant que ce nom développerait ses tilleuls. Il voulait lui apprendre ;i arrêter et ii apporter le gibier; mais, pendant les premiers six mois, il ne |)ut réussir qu'à lui faire apporter ce qu'on lui jetait, et lorsc|ue c'était une pièce de gibier morte, il la mangeait toujours chemin faisant, et n'apportait (|ue la peau. Cependant il était d'ailleurs si joli el si docile, que j'exhortai Jack à ne pas se rebuter en faisant une éducation ([ui nous rapporterait de si piands avantages, et il la continua avec beaucoup de zèle.
Ces dilïérentcs occupations remplissaient plusieurs heures de la journée; et lorsque, pour nous reposer du travail de notre escalier, nous nous rassemblions, vers le soir, autour de la bonne mère, en cercle amical et joyeux , c'était son tour de nous donner qucl(|ue occupation agréable et peu fatigante pour l'aider dans les soins du menace. Ainsi, par exemple, nous nous applii|uâmcs à perfectionner notre fabri(|ue de cieri;es et de bougies en mêlaiil à la cire des baies celle des abeilles, el en nous servant îles moules de roseau inventés par Jack. Ayant éprouvé queh|uc difiiculté à en faire sortir les lioul'ies lors(|u'ellcs étaient refroidies, j'imaginai de Cendre les moules en deux, de bien nettoyer l'intérieur, de le frotter a\ec un peu de beurre, pour que la cire ne s'y attachât pas, puis de réunir ces deux moitiés avec un lien , (|ui se détachait cusuile pour en faciliter la sortie. Les mèches furent ce qui nous donna le plus de souci, n'ayant ■point de colon; nous essayâmes, sans beaucoup de succès, les fils du
Mallro Knips.
c.irata, ceux de l'agave ou bois de lumière. Tous avaient l'inconvéiiicnl de se charboiuicr cl de se réduire en cendre; ce (|ue nous trouvâmes (le mieu\ pour le monienl, ce fui la moelle d'une espi'cc de sureau, qui ne nous empêcha pas de désirer vivement de trouver le cotonnier ou arbre à coton. J'inventai ;iussi une manière de rendre nos bougies égales et luisantes en les faisant rouler entre deux planches : il n'y avait plus que la couleur vcrdâlrc qui les distinguait ilc celles d'Euroiie. Ayant appris à mes enfants que la cire se blanchit comuie la toile en l'exposant, sur des linges, à la rosée et an soleil, ils voulurent rciilreprcndrc ; mais je trouvai que puisque nos boueies vertes brûlaient ii merveille, c'était un luxe inutile el une perte (le temps ipic de chercher à les blanchir, ,1e préférai d'employer ce temps il la labri(|U(' de nos bottes de caoutchouc imperméahles et sans couture. Je commençai par les miennes, et j'encouiMgeai mes
LE HOBlNSOiN SUISSE.
enfants à essayer leur induslru' en se l'aliriqiianl des flacons et des pobelets qui ne pussent pas se casser, lis firent d'abord des moules en terre ijlaise, pour les enduire de couches de ijomnie, ainsi que je le leur avais explique.
Q)uant il moi, je pris une paire de mes vieux bas, (jue je remplis exactement de sable; j'étendis dessus une couclie de limon, <|ue je fis sécher d'abord à l'ombre, ensuite au soleil. Je coupai sur un de mes souliers une semelle de cuir de buffle, ([iie j'avais bien battue avec un marteau; je plantai tout autour de petits clous ;i tête, qui nie servirent comme d'anneaux pour la fixer solidement sous le pied du ba«, cl dans tous les interstices je versai de la gomme liquide, qui fil, en séchant, un point de réunion solide entre la semelle de cuir et celle du bas. Ensuite, avec un pinceau de poil de chèvre, j'enduisis le tout d'une couche de résine un peu épaissie : dès qu'elle fut tout il fait prise, j'en étendis une seconde , et ainsi de suite, jusqu'il ee que je les jugeasse assez épaisses. Alors je fis sortir aisément le sable de l'intérieur du bas, puis le bas lui-même, puis la croûte de terre; je secouai bien la poussière, et j'obtins ainsi une paire de bolles sans couture, aussi bien faites que par le meilleur cordonnier anjjlais, souples, chaudes , douces, unies, et conipléteuienl imp('iiétnibles il l'eau. Je les mis tout de suite ii mes jambes, pour qu'elles achevassent de sécher sans se rétrécir; elles allaient il merveille, cimes quatre i;arçons en furent si enchantés, (|ii'ils sautèrent de joie en me suppliant de leur en faire de pareilles. Je ne leur promis rien encore, parce «lue je voulais mettre h l'épreuve la solidité de cette chaussure, et la comparer avec celle des bottes de simple cuir de Imllle. Je me mis aussitôt à l'ouvrajje pour en faire une paire ii Fritz avec la peau de la jambe de biillle ; j'eus beaucoup plus de peine qu'avec le caoutchouc, que j'employai aussi pour couvrir les coutures, afin que l'eau ne pût y pénétrer. 11 en résulta un ouvraije imparfait, <|ui n'était pas con;paral)lc il mes superbes bolles; de sorte que Frit/, se fit violence pour les porter, attendu (|ue ses frères se moquaient de lui parce iju'il avait de la peine à courir (|uaiid il les .avait mises. Mes fils, lie leur cûlé, avaient passableincnl réussi ii conleclionner leurs vases, quoiqu'ils fussent loin d'être parlaits; mais pour un premier ouvrage de ce genre, exéculé par de petits polissons, j'en fus assez content.
Nous arrangeâmes aussi notre fontaine projetée, qui lui pour ma femme et pour nous une source d'agréments. Avec des pieux et des pierres, nous construisimes dans le haut du ruisseau une espèce de baUirdcau , qui élevait l'eau de manière (|u'elle pouvait entrer dans nos canaux de palmier de sagou, et arriver ainsi, par une pente convenable, près de notre demeure, oii elle était reçue dans l'écaillé de tortue qui servait de bassin. Nous avions posé celte écaille sur des pieri'es k une certaine hauteur pour notre couiniodilé; le trou du harpon se trouva placé de manière .'i faciliter l'écouicmcnt du superflu de l'eau au moyen d'une canne qui y fui adaptée. Je plaçai deux bâtons plats en travers pour y poser les calebasses, qui nous servaient de scau.x , et nous eûmes ainsi tout pris de nous une clu:rmante fontaine, dont le murmure nous euchanluil, et qui nous don- Mail une eau très-pure, ce qui nous avait (|uili|uelois manijué lorsque nous n'avions que le lit du ruisseau, souxcut tnuiblé par les feuilles et la terre qui y tombaient, ou par les jeux de notre volaille aqiialiqiie. Le seul inconvénient était que l'eau, coulant .liiisi à découvcri dans les canaux et en petit volume, nous arrivait très-chaude et peu restaurante; je me proposai de remédier plus tard ii ce mal en me servant, au lieu de canaux, de grosses cannes de bambou, enterrées assez profondément pour conserver k l'eau toute sa fraîcheur.
En attendant ((uc cela pût s'exécuter, nous nous réjoiiiiues de celle nouvelle acquisition, et gloire en fut rendue à Fritz, qui en avait eu le premier l'idée.