CHAPITRE XXX
L'âne sauvage; éducation dilTicile; le nid de gelinotte à collet.
Nous étions k peine levés, un maliu, pour luetlre la dernière main à notre escalier tournant, lorsque nous eiileniliuie> dans le loinlaiu deux voix siu|;ulii'res qui resseiiililaieiil ii des hurieiuents de liêtes féroces entremêlés de silllemenls et de sons mourants; je ne ]>ouvais concevoii' ce que cela voulait dire, cl je ne fus pas sans inquiétude; nos chiens aussi dressaient les oreilles, cl paraissaient aiguiser leurs dents pour un combat meurtrier avec (|uelque ennemi datigereux.
U'apri's leur conten.ince, nous jugeâmes prudent de nous mettre en état de défense; nous cli.irgeâiues nos fusils et nos pistolels, nous les rangeâmes les uns ;i côté des autres dans le château aérien, et nous nous préiiarâmes ii repousser de là une attaque lio>lile. Opeudaiit ces liurlemenls axant lessi' pendant quelques instants, je descendis bien armé de notre citadelle; je mis à nos deux fidèles gardiens leurs colliers de clous et leurs colles de porc-épic ; j'appelai noire bétail auloiir de l'arbre, pour l'avoir en vue, et je remonlai pour regarder de tous côtés si l'ennemi n'arrivait pas. Jack désirait que ce fussent des lions. « .le voudrais, disait-il, voir de près le roi des animaux, et je n'en aurais pas la moindre peur : on dit qu'il est généreux.
LE piiRE. Je ne le conseille pas de l'y fier ; je crois bien que lu n'as pas peur des lions à quarante piids a i-dessus d'eux ; mais les animaux auxquels nous avons affaire n'en sont pas; les hurleuients du lion, ]ilus prolongés, sont plus majestueux, et inspirent à tous les animaux un effroi, une inquiétude que je ne remarque en ce moment dans aucun des nôtres.
Fiirrz. Je croirais plutôt que c'est une troupe de chacals, qui voudraient venger sur nous la mort de leurs camarades.
ERXEST. Ce n'est pas le cri du chacal ; je crains plutiil que ce ne soient des hyènes ; leur hurlement doit être aussi alTreux que leur aspect.
FiiANçois. Pour moi , je suis sur que ce sont des sauvages, qui viennent dans notre ile manger leurs prisonniers. Si, comme Robinsou, nous jiouvions les sauver et nous procurer un bon Vi^vilredi !
LE rinr. Quoi que ce soit, mes enfants, ne nous laissons pas intimider par l'cftet de l'imagination ; nous sommes ici en sûreté. » Au même moment, les hurlements recommencèrent ; ils s'étaient Irèsrapprochés de nous, l'rilz s'avança autant que possible, écoula attentivement, regarda de tous ses yeux, puis jeta sou fusil en riant aux éclats et en s'écrianl : « Moi, je vous dis que c'est notre âne, notre fugitif, qui revient chez nous et nous chante l'hymne de retour; écoutez 1 ne dislinguez-vous pas ses touchants hi lian '. In' Iiaii ! répétés sur tous les tons?)> Nous écoulâmes, et nous ne pûmes douter que Fritz n'eût raison; nous fûmes tous presque en colère d'avoir eu peur, cl d'avoir fait des préparatifs de défense pour nous mesurer contre maitre Aliboiiin.
Cependant j'en étais charmé au fond ; un nouveau hurleuieni, bien caractérisé, k la manière de l'âne, excita de bruyants éclats de rire suivis de railleries réciproques sur nos craintes et nos suppositions. Kientôl apri^s, nous eûmes le plaisir de voir de loin, entre les arbres, notre bon vieux grisou xenirà nous Iranquillemenl, en s'arrclant de temps en temps pour brouter. A notre grande joie, nous aperçûmes qu'il clail suivi d'un compagnon de son espèce, mais infiniiuenl plus beau ; et, lorsqu'il fut près, je reconnus que c'était un onagre ', ou âne sanvaije, el je désirai vivement m'en rendre maitre, quoique je susse que cet animal est Irès-diflicile k apprivoiser el k se soumelire k l'homme. Quelques ailleurs qui l'ont dépeint sous le nom de (IsliihLeij, ou rlioval a hiu/ues oreilles, que les Tatars lui donnent, prétendent (|ue c'est impossible; mais j'avais Ik-dessus une idée i|ue j'étais résolu k suivre, si je pouvais m'approprier ce bel animal. Sans tarder, je descendis avec Fritz, en exhortant ses frères k rester tranquilles, et je consultai mon conseiller privé sur les moyens de m'emparcr du compajjiion de notre déserteur. Je préparai aussi vite qu'il me lut possible une lonj;ue corde avec un nœud coulant, dont j'alla chai forlement un bout k une racine d'arbre ; le lacet fut tenu ouvert par le luoxcn d'une bagiielle jiosée légèrement dans l'ouverture, et qui devait tomber d'elle-uiêuie en le jetant an cou de l'animal, que le nœud serrerait aussitôt qu'il voudrait prendre la fuite.
En outre, je préparai un morceau de bambou d'environ deux pieds; je le fendis par le bas, et le liai fortement dans le haut, pour qu'il
' L'onagre, Ic^shikkcy, le koulan, paraissent être le mémo animal, dont le nom varie suivant les pays et les auteurs qui en ont parlé. Sa conformation lient le milieu entre le cheval et l'âne; sa télé est forte , très-relevée dans l'clat de repos, et au vent dans sa course, qui est d une extrême rapidité, et l'emporte sur celle des meilleurs chevaux. Il a l'encolure tres-fine, le poitrail largo et carré, le dos long, l'épine du dos concave et raboUusc, la croupe elfilée, le sabot semblable à celui de I àne , la crinière courte et épaisse, la mâchoire garnie de ironle-quatre dénis, la queue longue de deux pieds, ressemblant exactement à une queue de vache, les épaules étroites, peu charnues; il a une extrême souplesse dans tous ses membres et dans loi. s ses mouvements, La couleur dominanio de son poil esi le brun jauni'ilre; un jaune roux couvre le devant de la tête et I intérieur des jambes; la crinière et la queue sont noires. Il a tout le long du dos une bande d'un brun foncé, qui s'élargit au défaut des reins et .se rétréoil beaucoup vers la queue. En hiver, son poil est long, frisé, ondoyant; en été , il est court et lustré. Ces animaux errent en troupes dans les vastes déserts et dans les plaines découvertes et abondantes en herbe salée : jamais ils n'approchent des bois ni des montagnes. Ils ont les sens de l'ouïe et de l'odorat d'une délicatesse extrême. Leur hennissement , assez singulier, est beaucoup plus éclatant que celui du cheval. Ils sont timides et farouches , et leur principale défense est dans la rapidité de leur course, cependant leur naturel c,H paisible et sociable. Leurs troupes sont communément de vingt t> trente, et quelquefois de cent : chacune a son chef, qui veille à sa sûreté , la conduit , et donne , dans le danger, le signal de la fuite: ce signal d'alarmo consiste à sauter trois fois en rond autour de l'objet qui cxcilB leur crainte. Si le dshikkcy chef est tué , co qui arrive souvent parce qu'il s'approche plus prés des chasseurs, alors la bande se disperse et donne la facilité d'en tuer ou d'en prendre plusieurs. Les Tatars-Manichous font un grand cas de sa chair, qui leur parait délicieuse. Mais on n'a pu parvenir encore à apprivoiser un dsliikkey , même en le prenant fort jeune, lie serait sans contredit la nu illeure des monlures si l'on pouvait le soumettre a la domesticilé; mais son carai tere c-t indomptable; ceux que l'on a leiilé do réduire se sont tué» dans leus entraves philùt que do les ^oulfrlr. Si notre Hobinson suisse y aréu.-si, en effet, par lo moyen siiuulier qu'il indique, cost une vraie conquête. Le nom de dakil.Iifij donné à l'onagre ou âne sauvag(^, dans les centrer s où il est le plus commun, vient du mot dshiggelei, qui signifie, dans la langue des Talars, (o»ir/ucs oreilles : en cll'r't , cet animal les a très-longues, mais plus droites et mieux faites (pie celles de l'âne.
LE R01Ui\S0IN SUISSE
liùt 1110 l'aire l'office d'une piiicelte. VviU rei;ar(lail avec curiosité mon ouvratjc, cl n'en cninjiicnail ))as l'ulililc; iiupalicnl comme un jeune homme, il prit la Inuule à balle, cl me proposa «le la jeter contre l'àne sauvage; ce ()ui serait, disait-il, lieauconp iihis tôt fait; mais cette fois je ne voulus pas iiermeltrc la eliasse des l'ataijons; je craignais que, le jet ne réussissant pas, celle belle bcle ne pril la l'uilc avec la célérité ({ni lui est propre, et ne fût perdue pour louj(uirs. Je lui cxpli(|uai mon ]irojct de le prendre au lace! , i|ui' je lui rcuiis pour en l'aire usage, attendu qu'il élait plus Icslc et plus adroit i|ue moi. Peu n peu les <leu\ ânes s'a|iprocluueiit i\v nous, l-'rit/. , tenant à la main le lacet ouvert, sortit sans bruit de derrière l'arbre où luius étions cachés, et s'avança autant que la buigucur de la corde put le lui pennetlrc. L'onagre lut singulièrement étonné (|uaiul il aperçut cette ligure d'homme ; il sauta de (|uel(|iu's pas en arriére, puis s'arrêta comme pour examiner celte créature (|ui lui était inconnue; mais Fritz restant immobile, il continua à brouter. Frit/, s'approcha de notre ancien scrviUur, espérant (pie sa conliance en donnerait il son compagnon ; il lui présenta une poignée d'avoine mêlée de sel ; l'ànc accourut aussil('it pour prendre celle n(Hirriturc, dont il est trcsfriand, et la mangea avec avidité, ce ([ui lut remar(|ué |iar son compagnon, (|ui s'approcha aussi, leva la tète, souilla forlciuent, cl vint si près de notre grison, ipie Frit/, saisissant le moment, parvint à lui jeter la corde aulonr du cou. Le monvemeni cl le coup cITrajèrent tellement ranimai sauvage, (pi'il voulut prendre la fiiile; alors la corde se serra si fort (|u'elle lui (ita ))res(pic la respiration : il s'arrêta, et, la langue pendaiilc, il fut obligé de se couclier par terre. .le me hâtai de sortir de mon poste, et d'aller relâcher la corde, ahn (ju'il ne l'i'il pas étranglé, ,1c lui jelai proiuptcmcut ii la tète le licou de notre àiic ; je plaçai s(Ui museau dans ma canne fendue, (|ue j'attachai fortement au bas avec de la hcelle. .l'avais dompté cette bête sauvage ii la uiauière des marcchauv lorsipi'ils ferrent un cheval pour la preniière fois. J'ôtai entièremeul le lacet, (|ui pouvait être dangcreuv ; avec deux longues cordes j'allacliai le licou à deux racines voisines ii droite cl ii ganebc, et je laissai l'onagre revenir à lui, en observant ce (|u'il ferait, et comment on pourrait le dompler complètement.
Pendant ce temps, le reste de ma Camille était dcsreudu de l'arbre, et chacun regardait avec admiration ce bel animal, dont la construction gracieuse et svclle le met si fort au-dessus des ânes, (pTelle l'élève presque ii la dignité de cheval. Aiuès (|uel([ues instants, il se releva, frappa du pied avec fureur, et parut avoir le projet de se délivrer de ses liens; mais la douleur de son nez, pris entre le bambou et violemment serré, le força de se coucher de nouveau. Alors mon his aine et moi nous allâmes doucement détacher les cordes, et nous le niellâmes, en le trainaul à demi , entre denv racines trèsrapprochécs, où nous rallachlmcs de nouveau si court, (|ue la possibilité de se mouvoir et de s'échapper lui fut absolument ("itée , et que nous pûmes avec assez de sécurité inuis approcher de ce nouveau captif. Nous nous occupâmes aussitôt il prévenir une seconde fuite de noire baudet, et il fut fortement lié avec un nouveau licou ; ses pieds de devant furent allachés ensemble avec une corde lâche; je le mis ciisuile près du sauvage, et je plaçai devant tous les deux une nourrilure abondante pour les consoler de leur captivité.
iNous résolûmes d'eiiiplojer tous les niojens imaginables pour dresser cl rendre propre au service ce superbe onai;re. Mes hIs se réjouissaient de l'espoir de le monter, cl nous ne pouvions assez nous féliciter de ce que la fuite de notre âne inuis avait valu celle cxccllenle capture, .le ne me dissimulais cepcudant pas les dillicnllés (pic nous aurions a vaincre piuir l'apprivoiser, quoiqu'il parûl être très-jeune cl n'avoir pas même fait son cru. Cependant je pensais aussi ijue jusqu'alors ou s'y était mal pris, (|iic les chasseurs, prcs(|ue aussi sauvages (pie les onagres, n'y avaient pas mis assez de soins et de patience, et n'en scnlaiciil pas autant (pie nous ravaulai'jC. .le me décidai donc il user de tous les moyens possibles; je lui laissai ses piiiccltes au liez; elles le gênaient beaucoup et le doniplaieni complélcmciit ; sans elles on n'aurait pas même jm en approcher, (apendanl je les lui ôtais de temps en temps, lorsipic je lui apportais sa lioiirriliirc , ahn (lu'il pût manger plus ii l'aise, et je commençai, comme j'avais fait avec le liullle, il lui attacher sur le dos un i)a(|iiel de toile à voiles, pour raceoutiimer à porter. Lorsqu'il y fut habitué , j'essayai de le rendre plus docile par la soif et par la faim , et je vis avec plaisir (pic, (piand il avait jeûné quehpie temps cl (pie je lui apportais sa nourriture, ses regards et ses mouvements étaient un ])cu moins farouches, .le l'oldig-eais aussi à rester droit sur ses (piatre jambes en resserrant les cordes qui l'altaeliaient , pour lui ôter peu à peu, par la fatigue, son natiiiel sauvage. Mes (uifaiits venaient loiir à tour le caresser et lui grallcr doueement les oreilles, ipi il avait particulièrement sensibles; et ce fut sur celle partie ipic je résolus de teiiler une dernii'rc éiucuv'e, si nos premiers essais étaiiuil iiiiructucuv. Nous désespérâmes longtemps de le rendre docile ; il faisait des sauts de furieux (piaiid (ui s'aïquiichait de lui , frappait des pieds de derrière, et elierchail mciuc ii atlaipier avec les dénis ceux ipii le touchaient; il m'obligea par la ii lui faire une muselière, ([ue j'arrangeai assez bien avec des roseaux, et que je lui mettais cluupie fois ipi'il avait m.ingc. Pour ne p.is être frappé par sCs pieds de derrière, je passai
deux cordes qui les liaient k ceux de devant, sans cependant trop gêner ses mouvements. Ces moyens de contrainte furent continués si longlemps, (pi'il s'j habilua ; ifnc se mcttail plus en fureur (piand on i'approch.iil ; il s'accoiitumail davantage 11 nous tous les jours, et permcll.iil même (|u'on le touchai et ipi'on le caressât.
Knhii nous cnlreprimes de relâcher peu il peu ses liens, et de le monter comiue niuis avions fait avec le bullle, en lui laissant toutefois les pieds de (levant allachés; mais, malgré celte précaution et loules celles ipii l'avaient devancée, il n'en fui pas un moment moins fariiuche. Le singe, (pic nous mimes le premier sur son dos, s'\ tint assez ferme en se cramponnant ;i ses crins, oii il restait comme suspendu (piand l'onagre se démenait comme un furieux ; aucun de mes bis ne put parvenir à le monter. IVous perdions tous nos peines auprès de cet obstiné, et nous redoutions le moment de sa leiain, (|ui n'était pas sans danger. Il nous paraissait assez doux dans son écurie; mais, dès qu'il se sentait un lieu en liberlé , il se démenait comme un vrai possédé.
,1e me décidai enfin il cmplo\er iiii dernier mojen, (jui me coûtait ccpendani beaucoup, comme on pourra en juger; et j'étais résolu, s'il ne réussissail pas, ii lui rendre la liberlé. .le hs l'essai de le nionicr, cl au moincnl oii un haul-le-corps terrible m'en empêcha, je saisis avec mes dents nue des longues oreilles du fiiribmid , et je la mordis jusipi'au sani; ; ii l'inslant même il s'arrêta ]ircs(pic droil sur ses pieds de derrière, sans faire le midndre mouvement, et il resta loide coiiime un bâton ; peu ii peu il se baissa. Je le tenais toujours par l'oreille; Fritz saisit ce moment et s'élança sur son dos. ,lack, avec le secours de sa mi'ie, en fil autant en se tenant à son frère, qui , (le son côté , se cramponna il la sangle de toile que l'animal avait sur le dos. Lorsqu'ils fureni tous deux |)lacés cl assez fermes, à ce qu'ils m'assurèrent, je lâchai l'oreille ; l'onagre ht d'abord (piclqiies sauts moins violents ipie les précédents, et , retenu par les liens de ses pieds, il se résigna peu ii peu , commença à trotter plus Iranipiillemenl de côté et d'autre, et devint enfin si docile, (pie cet excrciic de manège fut un de nos plus grands plaisirs. Mes fils ne lardèrent pas à être bons écuyers, cl leur idicval, malgré ses oreilles un peu longues, élail vraiment beau et bien dresse.
«An nom du ciel, me dit ma femme un soir après un des premiers essais, d'oii l'est venue cette sinijulière idée de mordre l'oreille de cet animal ? — Je I ai apprise, lui dis-je, d'un dompteur de chevaux que le hasard m'a fait rencontrer. Il avait été longlemps en Amérique, et avait fait le commerce de pclleleries avec les sauvages, à qui il portail en écliani;c loules sortes de marchandises européennes. Il se servait dans se> voyages de chevaux demi-sauvages, (lui se Irouvcnl dans les provinces méridionales de celle république, et qu'on prend dans des pièges avec, des lacets. Ils sont d'abord indomptables, et ne veulent absolument pas se laisser charger de fardeaux ; mais du moment qu'un des chasseurs leur mord l'oreille, ils deviennenl doux cl soumis, et ou peut en faire ce ipioii vent. Le voyage continue, au travers de forêts et de bruyères, jiisipi'ii la demeure des sauvages ; on échange les marchandises apportées contre des pclleleries, que l'on charge de nouveau sur le dos des chevaux. On se remet lui roule en se dirigeani , par le moyen de la boussole et des astres, vers les établissemenls européens, oii l'on vend avec avantage et les peaux et les chevaux, .l'avais regardé, je l'avoue, coiunK" un conte celle singulière manii're de dompter un animal saiivaee ; mais l'essai ipie je viens de faire sur noire jeune onagre prouve que ce voyageur m'a dil la vérité. »
Après (|iicl(pics semaines, cel animal fut si bien apiirivoisé, que nous pouvions tous !e uionler sans crainle ; je ciuiliniiai ccpeiidaiil à lui tenir les deux jambes de dcvaiil liées par une corde lâ( lie, pour modérer l'exlrêmc vélocité de sa ecuirsc. A défaiil de mors pour le (lirii'cr, je lui fis une espi'cc de caveçon ipii réussit assez bien, et au moven (l'une g.iiile dont on lui touchail l'oreille, il allait à droite ou à gauche, comme on le jugeait ii proiios. .le le moulais aussi (|uelquefois avec un plaisir mêlé d'un scnlimcnl d'orgueil, .l'étais fier d'être parvenu seul ii dompler un animal regardé par tous les voyageurs et tous les naluialisles comme indom]ilable, cl j élais ravi (piand je voyais mon Fritz s'élancer sur ce bel animal, en faire ce (pi'il voiilail, parcourir sur lui, comme l'éclair, noire longue avenue, .le pensais'que, dans cette ile déserte, ignorée , je iiouvais rendre ces cliers enfants propres il rentrer un jour dans la société et il en faire l'orncmenl. Leur force et leurs grâces pbysiipiessc dc\ ehqipaicnt et se perlecli(Uinaienl en même temps (pie leur esprit cl leur inlclligcnce; élevés dans celle retraite, loin du lumulle du iiuuidc cl de ce qui excite les passions, ils pouvaicnl devenir tout ce ipie désirait mou cœur paternel. Je n'avais pas perdu l'espoir qu'un jour nous pourrions rclourncr en Europe, soil sur (picli|iie vaisseau ipic le hasard amènerait dans ces parae.es, soil avec noire pinasse; mais je sentais déjà, et ma femme bien plus encore, que ce ne serait pas sans un vif reerel (pii- nous abandonnerions notre ile, oii je résolus en attendant de'continuer ii m'arranger comme si nous devions y passer notre vie, avec la satisfaction de voir tout prospérer autour de nous.
Pendant l'éducation de notre âne sauvage, que nous avions nommé Lfidilfuiis illied léger), une triple couvée de nos poules nous avait donné une foule de pclils êlrcs empliimés; une qu.iranUiinc au moins
LE U0B1IN60JN SUISSE
pipaient et saulillaieiil autour de nous, au grand contentement de ma femme : elle les soignait avec un zèle qui nie faisait (juelquefois sourire. Les femmes ont en général une telle dose d'amour maternel dans le coeur, qu'elles aiment tout ce q\ii leur retrace l'image de l'enfance. La bonne mère ne murmurait donc point de la peine que lui donnait celte quantité de petits poussins; elle la prenait avec grand plaisir, et ne pouvait se lasser de les admirer, ce qui ne l'empccliail pourtant pas d'en destiner une partie à paraître rôtis sur notre table, et l'autre à former de petites colonies, qui s'élèveraient et se nourriraient elles-mêmes dans le désert, où nous pourrions les retrouver. «Voilà, nous disait-elle, des bêtes bien plus utiles au ménage que vos singes, vos chacals, vos aii;lcs, (|ui ne font que manger, sans être eu\-mcmcs bons à nous nourrir au besoin. » Cependant elle nous pardonnait le buffle, qui lui apportait ses provisions, et Luiclitfuss, sur leipiel elle aimait ii voir galoper ses lils. Depuis que nous l'avions rendu propre à cet usage, le rude bullle, qui nous faisait sauter les entrailles, n'était plus monté; on le réservait uniquement pour le trait.
Cette augmentation dans notre basse-cour nous rappela la nécessité {l'un travail auipicl nous avions pensé depuis longtemps et qu'on ne pouvait plus remettre; c'était de construire entre les racines de notre gros arbre des loges couvertes i)our tous les animau\ bipèdes et quadrupèdes. La saison pluvieuse, qui est l'hiver de ces contrées, s'avançait à grands pas, et si nous ne voulions pas risquer d'en perdre la plus grande partie, il fallait les mettre ii l'abri.
Nous coiumene.imes donc à construire nue espèce de toit au-dessus des racines voûtées de notre demeure; nous employâmes à cet usage des cannes de bambou; les plus longues et les i)lus fortes soutinrent la toiture en guise de colonnes; les minces furent attachées et liées fortement les unes à côté des autres pour la couverture. Dans les interstices, je fis entrer de la mousse et de la terre grasse, et j'étendis sur le tout une couche épaisse de goudron. Il en résulta un toit si solide, qu'on pouvait se promener dessus; je le munis tout autour d'une balustrade ou garde-fou; de sorte (|u'il ressemlilail a un joli balcon, sous leiiuel, entre les racines, se trouvaient plusieurs ap))artcmcnts il l'abri de la pluie et du soleil, et qu'il était aisé de Icrmer et de séparer les uns des autres au moyen de quchpies planches clouées contre les racines. Us pouvaient nous servir les uns d'écurie et de basse-cour, les autres de salle à manger, de dépense, etc., etc., ou de fenil pour tenir au sec nos provisions et notre foin. Cet ouvrage nous ]>rit peu de temps; mais il s'agissait ensuite de remplir nos cellules de [irovisions de toute espèce pour la mauvaise saison. Nous nous en occupâmes sans relâche, et tous les jours nous allions de côté et d'autre avec notre char pour ramasser quelque chose d'utile et qui pût aussi nous fournir de l'ouvrage pcuilant (|ue nous serions enferuus.
Un soir, nous revenions de la récolte aux patates; notre char, chari'é de sacs, roulait doucement, traîné par le bullle, l'âne et la vache : vovant qu'il y avait encore place sur le char, j'eus l'idée d'envoyer ma femme à la maison avec mes deux plus jeunes l'ils, pendant qu'avec Ernest et Fritz je ferais un détour par le bois des Chênes aux glands doux, pour en ramasser autant (|ue nous pourrions en rapporter. Il nous restait encore (pielques sacs xides; Ernest avait sur son épaule scu) cher knips, qui ne le (|uillait guère, et Fritz, comme un é<uycr, nM>nlait l'onagre, (pi'il s'était approjirié, jiarce qu'il m'avait aide à le prendre et à le dinuplcr, et qu'il savait. Il est vrai, le diriger mii'U\ que ses frères. Ernest était trop paresseux, et préférait marcher paisiblement avec son singe, (|ui lui épargnait même la peine de cueillir des fruits. ,lack était si étourdi, qu'il peine osait-on lui confier seul le cheval, qu'il montait souvent en croupe derrière son frère, et l'rançois était trop [xtit même pour l'essayer. Ouoiipie l'onagre fût devenu docile ii la monture, il était encore excessivement vif et rétif à rattelai;e, aut|iiel il fut même impossible de le soumettre ; mais quelquefois il souffrait qu'on lui mit sur le dos un ou deux sacs assez bien garnis, pourvu, toutefois, que Fritz se plaçât devant; alors il les apportait ;i la maison, et servait ainsi au liien-être général.
Ouaiid nous fûmes arrivés sous les chênes, Leichtfuss: fut attaché il un buisson, et nous nous mimes avec activité à ramasser des glands qui étaient tombés en quantité sur lé terrain. Nous y étions tous occupés; le singe avait ipiitté l'épaule de son maître et s'était jeté dans le buisson voisin sans que nous nous en fussions aperçus. Il y était depuis quelque temps, lorsque nous enlendîmes de ce côté des cris d'oiseaux et des b.itlements d'ailes très-bruyants; ce (|ui nous lit juger qu'il y avait un vif combat entre maître Knips et les habitants du buisson, .l'envoyai Ernest voir ce qui s'y passait; il se (;lissa doucement dans (a haie, et au bout d'un moment nous l'entendimes s'écrier : 0 l'apa, venez, venez vite ! un nid de belles poules ii fraise " tout plein il'ceufs! monsieur mon sinije voudrait les croquer; la mère les défend. l'"ritz, viens vite la prendre! moi, je tiens maître Knips. »
Fritz y courut aussitôt, et peu île moments ajiri's il rapporta vivants une poule et un co(| ;i collet semblable à celui qu'il avait préeédemnu-nt tué au milieu de sa pantomime amoureuse, et dont la mort m'avait causé tant de regrets, .le fus très-réjoui de cette trou-
vaille, et j'aidai mon fils ii mettre le beau couple dans l'impossibilité de nous échapper, en leur liant les pieds et les ailes avec de la ficelle, et en les tenant dans mes bras pendant (|ue Fritz retournait au buisson chercher les œufs. Au moment même, nous en vîmes sortir le singe, qu'Ernest chassait devant lui ; peu après, il arriva lui-mèuie, portant avec ])récaution son chapeau dans ses mains; il avait garni en entier sa ceinture de feuilles étroites et poinUies , semblables ii des lames de couteaux, et ([ui me parurent être des feuilles de glaïeul; mais j'y fis alors peu d'attention, étant tout occupé de notre chasse aux œufs, et regardant cette parure comme un enfantillage. Des qu'il fut près de moi , il leva le mouchoir qui couvrait son chapeau , l'ôta avec soin et me le présenta avec des cris de joie. « A oilà, cher ])apa, me dit-il, des œufs de poule à collet; je les ai trouvés dans un nid si bien caché sous ces longues feuilles, ipie je n'aurais pu le découvrir, si la poule, en se défendant contre le singe , n'en avait dérangé quelques-unes. Je vais les porter chez nous avec précauliiui; ils feront bien plaisir à maman, je le parie, et ces feuilles, que j'ai prises à dessein , amuseront beaucoup François; voyez, elles ressemblent il de petits glaives : ce sera pour lui un charmant joujou. »
Je louai Lruest de ses attentions pour sa mère et son petit frère, et j'exhortai Fritz, aussi bien que lui, à penser toujours avec intérêt à ce qui pouvait faire plaisir aux absents et leur prouver qu'on s'était occupé d'eux; il y a plus de mérite encore dans les complaisances que l'on a pour une personne dont on est séparé, et elle vous en sait plus de gré que lorsi|u'elle est là pour les rendre. Nous pensâmes ensuite au retour; mes deux fils achevèrent de remplir de glands les sacs, et les chargèrent sur la croupe di' Lcicittfusfi. Fritz s'assit entre eux; Ernest portait les œufs, moi la poule, et nous reprîmes ainsi le chemin de Falkenhorst , suivis de notre char; nos braves bêtes n'avaient plus besoin que de la voix pour conduire leur charge en sûreté. Pendant la marche, je voyais Ernest approcher souvent son oreille du chapeau où étaient les leiifs; il prétendait entendre un petit bruit, comme si les poussins allaient en sortir ; j'écoulai, je regardai, et je m'aperçus, en effet, que quelques coquilles étaient déjà cassées, et (|u'on entrevoyait, au-devant du trou, les petites bêtes naissantes, (jette circonstance nous causa une ijrande joie, et Fritz ne put résister au plaisir de nu^ttre sa monture au trol pour aller annoncer cette bonne nouvelle à sa mi-re. iMais l'onagre alla plus vite qu'il n'aurait voulu : il avait pris aussi un paquet de feuilles poinlucs, ipii, voltigeant autour des oreilles et des yeux de l'animal, elfrayèrent tellement celui-ci, qu'il prit le mors aux dents, et partit comme un trait, emportant sacs et cavalier, si bien que nous les eûmes bientôt perdus de vue. Pleins d'inquiétude pour lui, nous les suivîmes aussi vite ipie nous pûmes, mais sans les apercevoir. Cependant, en arrivant à l'alkenhorst, nous eûmes la satisfaction d'y trouver Fritz sain et sauf. Sa mère avait été efi'rayée de le voir arriver comme un éclair, mais se tenant ferme entre les sacs. Maître Lekiilfiiss, t\m méritait bien cette fois son nom, s'arrêta de lui-même devant son écurie. Il fut ensuite question d'examiner les œufs. La poule à collet était trop elTaroucliée et trop sauvage pour retournera sa couvée : par bunheur, ma femme en avait une qui couvait , elle lui ôta ses o'iils et y substitua ceux quêtions venions d'apporter: la poule à fraise fut mise a part, dans la cage du perroquet défunt; nous la plaçâmes dans notre salle à manger pour l'accoutumer à nous peu ii peu. Il ne se passa pas trois jours avant (|ue tous les petits fussent sortis de leurs co- (|uilles; ils restèrent fidèlcmeul autour de leur mère ailoplive, et mangèrent a\ec avidité d'un mélange de glands doux piles et de lait, dont nous nourrissions notre volaille. A mesure (|u'ils grandissaieul, je leur retranchais les loni;ues [dûmes des ailes, de peur que leur naturel ne les portât à s'envoler. Mais, peu à peu, et les petits et leur vraie mère furent si bien apiirivoisés, qu'ils allaient, le jour, avec les nôtres, chercher de tous côtés leur nourriture, et revenaient le soir d'eux-mêmes dans le réduit que je leur avais arrangé, et où cette jolie peuplade paraissait se plaire.