‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 105 sur 219 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Le lin et la saison pluvieuse.

François s'était fort amusé de ses petites feuilles à glaive, et puis, comme tous les enfants, léger dans ses plaisirs, il s'en était ennuyé et les avait jetées là. l'ritz en ayant ramassé (|uelques unes, qui étaient tout à fait molles et flétries, il en trouva qui céilaient comme des rubans. « Petit garçon, dit-il à son frère, tu pourrais à présent faire des fouets de tes giaives; relève-les et soigne-les pour cet usage ; lu t'en serviras pour conduire les chèvres et tes breliis. » Celait la tâche de François de les mener au pâturage.

0 Mh bien, aide-moi, » lui dit le petit. Ils s'assirent à côlé l'un de l'autre; François fendit les feuilles en longui s co'urroies, et l-'rilz les tressa en cordes de fouet; cela lui réussit très-bien. Je remanpiai avec plaisir, pendant ce travail, combien ces bandes étaient llevibles et fortes; je les examinai de plus près, et je trouvai qu'cjles étaient composées de longues fibres ou filaments, ce <|ui me lit soupiouNcr que ces s()i-dis:inl glaïeuls pourr.iieiit fort bien n'être autre clioseipie la plante de lin vivace de la Nouvelle-'/,élaude , que des naturalistes

LE ROniNSON SUISSE.

lioinmoiit phormiuinK Cetti' découverte étail précieuse tliiiis noire situation; je savais que ma IVmme soupirait après le lin, et <|iie c'était presque la seule chose (|u'elle rcfjretlàt. Je nie liàtai doue d'aller lui faire jiart de notre trouvaille; elle en fut traus]iortée de joie. ic\oilà, dit-elle, ce ([ue vous avez trouvé jusqu'il inésent déplus utile; je vous prie d'aller clicrclier de ces feuilles et de m'en ajiporter autant que vous le pourrez; je vous ferai des bas, des chemises, des habits, du lil à coudre, des cordes... Knlin, (|u'on me doinie du lin et des métiers, et je ne serai pas en peine de les employer utilement, j) .le ne pus m'empêchcr de rire du chemin (|ue faisait son imaj;ination au seul nuit de lin : il y avait loin de ces feuilles à la toile qu'elle cousait déjà en idée. Fritz <lit on mot à l'oreille de .iack : tous deux allèrent il l'écurie, et, sans même me le demander, l'un monta sur Leichifuss, l'autre sur le ijios liuflle, et ils i;alopèreul si vile vers le bois, (|ue ((iiand je voulus les rappeler ils avaieul déjà disparu. Leur empressement ii idiliijer leur mère dans celle occasion ht que je leur pardonnai et les laissai aller leur chemin sans les suivre, me réservani, s'ils tardaient ii revenir, de les aller chercher et de les ramener.

En les attendant, je m'entretenais avec ma femme, (|ui, tout animée et active, m'expliquait quels inslrunients je devais lui faire pour filer et ourdir son lin, en faire des étolTes et nous vêtir tous de la tète au\ pieds; ses yeuv pétillaient de joie en parhint, cl je lui [iruniis tout ce cpi'elle voulut.

Au bout d'une demi-heure, nos jeunes cavaliers revinrent au trol, et j'eus ijrand plaisir ii les revoir, (iommc de vrais hussards, ils avaient fonrraijé le bois, et rapportaient sur leurs bêtes des pa(|ucls immenses de la précieuse plante, qu'ils jetèrcnl avec des cris de joie aux pieds de leur mère; nous n'eûmes le couraijc ni l'un ni l'autre de les gronder de leur évasion. .lacU nous lit rire eu nous racontant, avec sa vivacité ordinaire, quel cdiiraije il avait mis ii f;iire trotter son bullle pour rester sur les lalmis de Li'iclilfuss, et comme son i'.ros cheval cornu l'avait jeté par terre en faisant un s;iMt de côté; il hnil en nous assurant (|ue , mali;ré cela, lui et sou liufllc n'en étaient pas moins au service de leur reine. " Eh bien! lui dis-je, je veux que vous y soyez tous pour l'aider dans ses préparatifs de Iravail et pour rouir son lin.

riinz. (ioiumi'nl prépare-t-iui le lin, et (|ii'est-ce que c'est que de le rouir '.'

I r. l'iiu:. liouir le lin ou le chanvre, c'est l'exposer en plein ;iir en le cnucliant sur l;i terre, ii la pluie, au vent, ii la rosée, p(Uir dissoudre la plante jusqu'il un ccrlain point : alors les parties liipii'uses ou l'éeorce du lin se séparent ]iliis aisément des libres hiameuteuses; une espi'ce de colle véi;étale (|ui les lie se dissout, et l'on peut ensuite avec plus de facilité le nettoyer complètement et n'avoir (jiie la filasse ou ce (|ui peut se hier.

nirrz. Mais ne court-on pas risque que cette partie aussi se déualiMc et se ])onrrisse, exposée si lon!;temps ii l'humidité:'

lE l'ini;. (iela peut sans doule arriver (|iiaiul on ne calcule pas bien et (|u'oii n'a pas la précaution de le retourner; mais le danger ii'esl pas grand. Cette partie hlireuse a une ténacité parlii'ulière (|ui la fait résister beaucoup plus longtemps ii raction de l'humidité; ou peut même rouir le lin en le lueltant tout ii fait dans l'eau sans i|u'il eu soulfre. Uieii des personnes jugent cette méthode lueilleure et plus prompte, et je suis assez de cet avis. »

Ma femme pensait de même, surtout jiour le cliouil brùlaul qur nous habitions. Elle nous proposa donc d'aller mittre notre lin dan . le marais du Flamant, mais de nous occuper d'abord ii ranger le; feuilles en paquets comme on fait le chanvre en iMjrope. Nous y consentîmes, et nous y travaillâmes tout le reste de la journée. Lilendemain matin, nous attelâmes l'âne ii notre petit char léger, rempli des paipiels de feuilles. François et maître Kiiips s'assirent dessus, et le reste de la lauiille suivit gaiement; nous étions chargés de pelles et de pioches. Arrivés au bord du marais, nous nous arrêtâmes; iiou> divisâmes les grands paquets eu petits, que nous rangeâmes dans l'eau du marais eu mettant des pierres dessus pour les faire enfoncer, et nous les abandonnàhu's à leur sort jusiiii'au moment oii noire souveraine jugerait (|u'il serait temps d'aller les tirer de lii et de les mettre au soleil pour les faire sécher et pour rendre fragiles les tiges mouillées, afin de pouvoir les teiller facilement, l'endant celte occupation, nous eûmes l'occasion d'admirer en plusieurs endroits l'iustiiiet des flamants dans la eonstruction de leurs nids, faits en cône, élevés au dessus de la superficie du marais, ayant en mitre un enfoncement oii les œufs sont il l'abri de tout danger : la femelle peut les couver ayant les jambes dans l'eau. La iiuitière des nids est de l'argile maçonnée

' I-e phormiwm est une [liante do la Noiivcllc-/.'lan(le , que Cook a fait connaître. Les habitants de cette lie tirent de ces feuilles une filasse très-forte, qui leur sert ii fabriquer des eUilfes, des filets , des cordes, etc. Ces fouilles sont radicales, longues de doux à trois pieds, larges de deux priices, ayant la forme d'un glaive. Macérées d.ins l'eau, elles produisent une lilasse plus longue, plus forte CI aussi lino que le lin. Le climat cù se trouve cette ulile plante donne lieu de croire ipion pourrait la naturaliser en Europe, où elle pro Jiiiiait les plus grands avantages. Lorsqu'on ouvre ces feuilles sur la plante , il en découle une .gomme inodore, transparente, couleur de paille, et ressenililonl extérieurement ii la gomme arabique ; elle est très-anière.

si solidement, que l'eau ne peut ni les dissoudre ni les renverser jusqu'au moment oii les petits sont en état de nager.

Ouinze jours iiprès cette opéraliou, ma femme nous assura que son lin devait être siiflisamment roui; nous retournâiues au marais pour l'ôter de l'eau et l'étendre au soleil sur l'herbe, oii il sécha si parfaitement et si |ironiptemcnt (|ue le même soir nous pûmes le charger sur notre chariot et le porter .i F'alkcnliorst, où il fut serré en attenilaut (|iie nous eussions le temps de nous en occuper et de faire les battoirs, les rouels, les dévidoirs, les peignes, que notre habile ouvrière eu lin nous demandait. Il était plus urijcnt de garder cet ouvrage sédentaire ])oiir l;i saison pluvieuse, et de préparer ce dont nous avions besoin pendant ce temps de retraite; dans l'incertitude de sa durée, il fallait avoir soin de ramasser des provisions siilhsantes pour nous et pour nos aniiuau\. Déjà de temps en temps nous avions quelques grains, avant-coureurs de la siiison pluvieuse; le temps, (|ui jusqu'alors axait été serein, devint sombre et cliange;int; U' ciel était souvent couvert de nuages; les vents orageux se faisaient entendre, et nous invitaient à profiler de clia(|ue moment favorable pour rassembler autour de nous tout ce qui nous était nécessaire. ]\ous commençâmes par tirer de terre une quantité suffisante de patates et de racines de manioc pour faire du pain; nous ne iiégli!;eâmes pas non |iliis de ramasser des noix de coco et ([iielques sacs de glands doux. Kn bêcluiut la terre, il nous vint à l'esprit de profiter de ce travail pour semer, dans ce terrain remué et engraissé par le feuillage des plantes, tout ce que nous avions de blé d'Europe. IMalgré toutes les friandises que ce pays étranger nous fournissait, l'habitude nous faisait regretter le pain, avec lequel nous avions été élevés et nourris. INous n'élions pas encore en mesure pour labourer régiilièremenl , et je voulais essayer de fabri(|uer t;iiit bien (|ue mal une charrue, lorsque nous aurions assez de graiu pour que cela en valût l:i peine; cette fois nous le mimes eu terre sans grande préparation, (^'élait le moment le plus favorable |iour semer et planter; la pluie devait détremper et gontler tous les sucs nécessaires aux dilTérenles plantes, qui sans cela aur:iicnt élé perdues dans ce sol sec et brûlé. Nous nous empressâmes donc île jdanter à '/.elthciiu toutes les diverses espèces de palmiers que nous avions découvertes dans nos courses, en ayant soin de les clioisir aussi petites et aussi jeunes que nous pûmes les trouver. Nous fîmes aussi une grande plantation de cannes il sucre dans les environs pour avoir à l'avenii' aulour de nous tout ce qui nous était utile ou iigréable, et ne plus perdre notre temps à aller le eherclicr au loin.

Ces différentes occup.itions nous tinreul peiidaiii quelques se maines dans une activité continuelle; notre cliarint roulait sans cesse de coté et d'autre pour transporter à la nuiisou ce qui nous psraissait néccss;iire pour notre liixcriuigc. Le temps nous était si précieux, que nous ne nous permettions plus même des repas en règle; nous nous contentions de iu;inger du pain, du fromage, des fruits, ])oiir avoir plus tôt fait, et pouvoir retourner à l'ouvrage, afin de tout expédier av;iiit (juc la mauvaise saison nous forçât de rester enfermés.

liélas! ce moment prévu arriva plus tùl que nous ne l'avions pensé. Avant (|ue nous eussions fini tout notre élablissemeut d'hiver, il tombait déjà des averses si fortes, si abondantes, que le petit François me demandait tout effrayé si le iléduge du père Noé allait revenir, et que moi-même j'en ét;iis al.irmé, ne voyant pas moyen de nous préserver de celle quantilé- d'eau, i|ui faisait un l;ic rie toule la contrée.

La premiire chose à faire, et qui nous fut extrêmement pénible, ce fut de transporter sans délai notre demeure aérieuue dans le bas d(^ notre arbre, et de nous établir entre les r;icinesel sous noire toil goudronné; car il n'était plus iiossible d'Iiabller la cime, à cause des coujis de veut qui ch.issaienl des lorrents de pluie jiisi|iie dans nos lits par la grande ouverliire i\i\ devant, .l'y av;iis cluiie à la vérité une toile ii voiles; mais elle fut bientôt pénétrée d'eau cl déchirée. Nous fûmes doue obligé-s de descendre nos li;im:ies, nos matelas, e( tout ce qui pouvait êtri' endommagé par la pluie; trop heureux d'avoir fait noire escalier tournanl, (|ui nous mettait à l'abri ]icndant ce dénK'iiagement. Il nous servit ensuile de garde-meuble; nous y laissâmes loiit ce dont nous pouvions nous passer, et l.i ]duparl de nos ustensiles de cuisine, que ma femme prenait à mesure ((u'elle en avait besoin. Les petites loges entre les racines, arrangées pour notre volaille et notre bétail, pouvaienl à peine nous contenir tous. Les premiers jours lurent vraiment cruels : entassés à ne pouvoir ]uesqiie leinuer dans ces réduits obscurs, etcpie l'odeur fétide de nos proches voisins, nos animaux, rendait presiiue insupportables, éloiill'és par la fumée dès (|ue nous voulions nous procurer du feu pour faire la cuisine, et inondés par hi pluie dès i|iie nous ouvrions les portes, l'our la premiiu'c fois depuis noire désiisire, nous soupirâmes tristement aprî's les maisons île uolre cbi'ri" p;ilric. ALiis que l'aire;' nous n'y étions pas; il ne fallail ]ias aii);uieiil<>r notre mal en perdant eouriige. .le lâchai de ranimer celui de tout mon nionile,et de remédiera (|uelques-nns de ceii ineonvéïiicnls. L'escalier tournanl nous fut, comme je l'ai dil , Iri's-iilile ; l'étage supérieur fut reni|)li de mille choses qui débarrassèrent le bas, et comme il él;iil éclairé el garanli par les fenêlres, ma leiume y fit souxent son établissement de travail,

LR KOHINSON SUISSE.

assise sur les inarche», l't sùii petil Hniiirnis à i>ks pie<ls. iSous resserrâmes un pou plus nos bètes, cl nous donnâmes un courant d'air aux endroits où elles l'taicnl rcnfernucs; nous limes sortir de l'clable celles qui étaient du pays, et pouvaient par leur nature se tirer d'affaire et clierclier leur vie eonime elles l'auraient lait si nous n'eussioiis ]ias été là. Pour ii'avoi]' pas lii crainte de les perdre, nous leur alliicliànies des clochettes autour du cou, et tous les soirs Kritz et moi nous allions les eherclier pour les ramènera l'élable, oii souvent elles se reiuliiient d'elles-niènies. i\ous revenions luouillés jusi|u'au\ os, ce (|ui donna l'idée à ma femme de nous taire une cspt'cc «le vêlement qui pût nous ijar.intir de celte cvcessive Immidilc. Elle prit dans la caisse qui nous rcsiail deiiv chemises de matelot; avec des morceaux de nos vieux habits, elle ht une espèce de eape de drap cousue par derrière, et (|ui pouvait commodément se mellrc sur la tête. INous finies fondre de la résine élastique, dont il nous restait une assez p,rande provision; nous eu enduisimes et les cheuiises et la cape, et nous eûmes ainsi des redinjjotcs impernu'-ables, qui nous rendirent les plus ijrands services et (|ui égayèrent beaucoup mes petits railleurs la première fois qu'ils nous en virent revêtus. Tous auraient voulu en avoir; mais la i^iiiume nous manr[uait, et nous nous servîmes tour à tour des uianleaux ([ue nous avions pour aller faire en ]ilcin air, malgré la pluie et s.ms danijer pour notre santé, ce que les ciiconstances exigeaient.

t/uant à la fumée, il nous fut imjiossible d'y remédier autreuient (|u'en laissant la porte ouverte lorsipie nous faisions du feu; nous ])rimes donc le parti d'en faire rarement et de vivre de lait et de i'romage; nous n'eu fîmes i;uère que pour la cuisson de nos ijàteaux de manioc, et alors nous en prohlioiis pour faire bouillir une quantité de patates et cuire un morceau de viande salée, qui nous sullisaient pour plusieurs jours. I)';iillcurs, le bois sec nous mau<[uait presque totalement, et nous rcmerciàiiies le ciel de ce que la température n'était pas froide, sans ([uoi nous eussions été bien mallieureux. Ce qui nous allliijeaitle plus, c'était de n'avoir pas amassé assez de foin et de feuilles pour la vache , l'âne, les moutons, les chèvres, que nous étions obliijés de nourrir dans l'écurie et de tenir au sec, si nous ne voulions pas les perdre, l.e nombre de nos bêles européennes s'était aui;menté; ces aniiuauv man];eaieut beaucoup, et nous nous vîmes dans la nécessité de leur céder notre provision de patates et de jjlands doux, dont, au reste, ils s'accommodaient fort, et qui rendaient leur lait délicieux; la vache, les chèvres et même les brebis nous en fournissaient autant que l'eviijeaient nos besoins. Le soin de les traire, de les tenir propres, de préparer leur nourriture, nous occupait la plus j;raiide partie de la matinée; nous faisions ensuite de la farine de m.inioc, dont nous remplissions de |;randes courtes, ranjjées sur des tablettes à côté les unes des autres^ pour la trouver prêle au besoin. INotre demeure basse, sous un arbre, et sans fenêtre, rendait, pour nous, les journées beaucoup jilus courtes qu'elles n'auraient dû l'être; ninis avions heureusement fait une immense provision de bouijies , et iioiis n'en manc|uàoies pas. Dès (|ue la nuit nous oblii'.cail .'i avoir de la lumière, nous nous rassemblions autour de notre table; un ijros eieri;e, planté dans une courije, nous éclairait tous à merveille. La miu-e travaillait à raccommoiler quelques vêlements, tandis <|ue je mettais au net mon journal, et que j'écrivais tout ce ipi'on vient de lire, l'histoire de notre naufrajje et de notre séjour dans cette ile; mes fils et leur mère m'aidaient dans ce travail en me rappelant telles ou telles circonstances; je donnais mes paijes à copier à Kriiest, qui avait une Ires-belle écriture, l'rilz et ,laek s'amusaient à dessiner de mémoire, soit les plantes, soit les animaux qui les avaient le plus frappés; tous ensei|;naient ;i leur petit frère a lire et à écrire. Nous faisions ensuite nos dévotions eu lisant tour il tour la faintc Ilible , et nous allions nous coucher, conleuls de nous-mêmes et de notre vie innocente et paisible. >otie bonne iiiénaffère nous faisait souvent quelque ai;iéable surprise pendant (|iie nous étions occupés avec nos bestiaux; elle allumait un petit fai;i>l de cannes sèches, et rôtissait vite, à ce l'eu cl.iir et Irès-ch.Liid, lanl'ôl un poulet, un pii;eon, un canard, un |)in!;(uiiii de notre basse-cour, tantôt (|uclques ({rives conservées dans le beurre, qui se trouvèrent exielleiites, et furent pour nous un vrai réiial. 'Ions les quatre ou cinq jours, elle nous ball.iil, ilans la b;iralte de coun;e, du beurre frais et délicieux, dont nous faisions, sur nos ijàteaux de cassave, des tartines avec du miel parfumé; nos (foûters aur.iicnl fait envie ii tous lesj;i)iirmands européens. Ces jours de ré|;al iii.Mleudii élaicnl des espicesde petites fêtes (|ui nous taisaient oublier pcinlant quelques lieiues notre cinprisonnemciil , leipiel , du reste, ét;iil plutôt causé par rhiiiiiidilé de la lerre et les grandes llaiiues d'eau que nous rencontrions à chaque pas, que par la pluie elle-même : car s'il ne se passait pas de jours oii il ne lombâl plusieurs averses, dans les intervalles le soleil luisait et la chaleur él:nt l'-loulïanle.

Les restes de nos lepas apparleuaieni de droit ii nos animaux <loloesliqiies, qui faisaient partie de la famille : nous avions alors .'i nourrir avec nous le pelil chacal, raii;le et le sin(;e; mais ils pouvaient se fier ;i l'amitié de leurs maîtres respectifs, qui s'ôlaienl vob)ntiers les morceaux de la bouche pour les donner à leurs chers élèves. .^Li femme était <liari;ée de liill et moi du brave Turc. Ainsi eliaoïin de nous avait son acolyte, dont il pri'iiait soin, et personne

ne fut en soiiIVranee. Mais si le bullle, l'onagre et le cochon n'eussent point trouvé leur vie au dehors, nous aurions été obligés de les tuer ou de les voir périr de faim, ce (|ui nous aurait enielicmcnt atlli|;és. Il l'ut donc décidé unanimemenl que nous ne nous exposerions plus ,i passer une seconde saison pluvieuse dans un si pitoyable étal; ma femme même,(|ui avait-une si grande iirédilection pour sa demeure de Falkenliorst, était souvent d'assez mauvaise humeur, et insistait ])lus que personne pour que nous nous fissions ailleurs une habitation d'hiver plus spacieuse; piuirvii, disait-elle, que nous revenions toujours, l'été, habiter notre château aérien : et nous étions tous du même avis. Nous ne cessions de réiléchir pour savoir oii et comment nous pourrions nous établir. l''ritz alla fouiller au fond de la caisse (|iii contenait nos propres effets, et, triomphant, il revint en rapportant un livre. « Voici, dit-il, notre meilleur conseiller et notre modèle, Bohivuoil CruSûi' : puisque le ciel nous a destinés au même sort que lui, nous ne pouvons rien consulter (|ui nous soit plus utile. Autant qu'il m'en souvient, il se creusa une demeure solide dans un rocher; voyons comment il s'y prit, et nous ferons comme lui, et bien ])lus facilement , puisqu'il était seul et que nous sommes six, dont quatre au moins en état de travailler. — liien, mon fils, lui dis-jc, j'aime à te voir ce courage. Voyons donc si nous ne pouvons pas être aussi habiles que Hobinsou.

— Et pourquoi pas? dit .lack ; n'avons-nous pas comme lui une ile, des rochers, des instruments du vaisseau, et, comme dit mon frère, beaucoup plus de bras pour s'en servir;' «

Nous finies donc cette lecture avec un grand intérêt; elle nous sembla toute nouvelle; nous y puisâmes une foule d'instructions, et une vive reconnaissance pour la bonté de Dieu, qui nous avait saiiy es tous ensemble, et n'avait pas permis qu'un de nous fût, comme le pauvre Robinson, seul dans cette ile. Nous ne pouvions cesser de nous embrasser les uns les autres et de nous trouver les plus lieiireuses créatures (|u'il j eût au monde, l'raneois disait toujours qu'il voudrait bien que, comme liobinson, nous eussicnis un Yendreili; mais ses frères lui répondaient qu'il valait bien mieux n'avoir iioint de Vendredi, mais aussi point de sauvages à combattre. .lack n'était pas tout à fait de cet ax'is; il aurait, je crois, assez aimé à faire la guerre. Enfin le résultat fut que, dès que le temps le permettrait, nous irions examiner les rochers de '/.eltheim pour voir s'il y en aurait un qu'on pût entamer et creuser.

Le dernier travail de notre hivernage, pour lci|uel ma femme me tourmentait sans cesse, fut défaire un battoir pour son lin et de grosses cardes pour le peigner. Le battoir se fit très-facilement, mais les cardes me donnèrent assez de peine. Je limai de grands clous égaux, ronds et pointus; je les passai à égale distance dans une feuille de fer-blanc que j'avais trouvée sur le vaisseau; je relevai les bords de cette feuille en manière île boite; je fondis ensuite du plomb, que je fis couler sur la feuille entre les clous et jusqu'au reboril, pour donner aux (lointes, f|ui sortaient eucnre de quatre pouces, beaucoup de solidité, .le clouai ensuite celle feuille sur une planche, et la machine fut faite et en élat de recevoir les paquets de lin et de les peigner ii merveille. Il lardait à ma femme de pouvoir en faire usage : sécher son lin, le leiller cl le filer, c'était pour elle une source inépuisable de plaisirs.

Page 1