‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 106 sur 219 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

I,e printemps; la lilalure; la caverne de sel.

.le puis à peine décrire la joie de notre âme lorsque, après de longues semaines jiluvieuses, le ciel eommenea à s'éclaircir. Nous sortîmes de nos réduits sombres, étouffés et chauds, pour nous promener .'iiiloiir de notre habitation, respirer un air frais cl balsamique, et délecter nus yeux de la belle verdure (|ui commençait ii pousser de tous côtés. La nature était r;ijeuiiie, une vie nouvelle animait toutes les l'réalures, et nous sentions nous-mêmes rinfluence de ce ciel pur et ;:zuré, que nous n'avions pas vu depuis si longtemps, et qui revenait, comme un ami, après uni' longue absence, nous apporter plaisir et bénédictions. Nous oubliâmes un instant Ions les IoiuimmUs, tous les ennuis de la saisiui pluvieuse; et, le cfeur plein de joie et d'espérance, nous allâmes en imaginalion au-devant des travaux aiix(|iiels un temps constamment beau allail nous permettre derechef de nous li-vrer.

\olre plaiilalioii d'arbres comincneait à pousser ; les semences que nous avions confiées ii la lerre en sortaient en filets d'herbe menue ipii se balani'aienl mollement; une agréabli' parure de feuilles len lires ornait lcs;irbrcs; la lerre secouvr.iil d'une variété innombrahle de fleurs dont les belles couleurs coupaient aijréablemenl le vert des prairies. Des v;i|)eurs balsamiques étaient répandues dans les airs, ou cntendaM de tous côtés le chaut des oiseaux : ii travers le léger feiiil lage, on les voyait saiiler d'une branche à l'autre; leurs formes variées, leur plumage brillant, aniiuaieiil ce délicieux tableau , et nous étions il la fois émerveillés cl pénétrés de rceouiiaissaiiee envers le (îréaleur. Aussi nous célébrâmes en plein air le premier dimaiielie de cette saison bicnfaisanle avec jibis d'émotion et de véritable dé- \olion que nous n'en a>i lis encore éprouvé sur celle côli' si riche, si belle, oii nous ;ivioiis été conduits et protégés d'une manière si

LE noniNSON SUISSE.

miraculeuse. Xous étions plus cpie d('clonii]i:t|ii's de ((uelnues m;iuviiis moments, et, pleins d'un uouveiiu zt'le, résii;nés il plisser, si IJicu le voulait, notre vie entière dans cette solitude, avec une ànie contente et l'activité (|ui nous était nécessaire. 'Slan cieur paternel lorinait, il la vérité, pour mes calants (iueli(ues vo'uv de plus, dont ji' ne leur parlais pas; mais, en me permettant de souhaiter ([uelque événement (|ui put jirolonyer et doubler leur honlieur, je m'en remettais en toute ^.oumission a la volonté de Dieu, et je l'attendais avec patience.

j\ou3 commençâmes nos travaux par arranger et par nettoyer notre cliàleau aérien , que la pluie et les feuilles jetées par le vent avaient sali; mais il n'avait d'ailleurs pas souffert, et dans peu de jours il fut en état d'èlre habité de nouveau. L'escalier tournant fui débarrassé; les appartements entre les racines furent rendus ii leur destination primitive, et nous nous livrâmes ii d'autres enireprises.

Ma femme ne larda |ias un instant ii s'occujicr de son lin et h lui donner tous ses soins. Pendant que nos fils conduisaient notre bétail dans des iiàtuiages frais et que le soleil avait déjii sédiés, je portais les paquets de lin an grand air, et je composai avec des pierres amoncelées une espèce de four pour le sécher complètement. Oès lu même .soirée, nous nous mimes ;i le (eiller, puis nous le plaçâmes sous le battoir pour en ôter l'écorce ; il fut peigné ensuite avec ma luacliine à clous, qui réussit à merveille. Ce fut moi (|ui me charjjeai de cet ouvrage assez, pénible, et j'en tirai des quenouilles de lin ])r<jtes à filer, si longues, si douces, (|ue ma femme vint m'embrasser avec la plus tendre reconnaissance, cl me pria de lui fabriquer tout de suite un rouet, pour ([u'elle pût commencer sou ouvrage favori.

.l'avais jadis luiirné pour m'amuser : ici il n'en était pas question , n'ayant ni tour ni aucun des outils nécessaires ; mais au moins je savais par cœur ce qu'il fallait pour la composition d'un rouet et d'un dévidoir, et, il force d'application, je vins ;i bout de construire ces deux machines à son contentement. LUe filait avec tant de zèle qu'elle ne se permettait pas une seule promenade, et que c'était avec assez de peine qu'elle pouvait se résoudre il (|uitler son rouet pour préparer notre diner. Klle était ravie ([uand nous la laissions seule avec son petit garçon, qui dévidait pour elle il mesure i|u'elle travaillait. Elle aurait bien voulu (|iielqiRfois engager aussi les aînés ii filer pour .ivaucer l'ouvrage, lorsqu'elle était occupée ii la cuisine; mais ils s'y montrèrent peu dociles, ii l'exception du paresseux Ernest, (|yi souvent aima mieux cet ouvrage que d'autres plus pénibles. Cependant nous avions un tel besoin de linge et de vêlements, que nous aurions très-bienfait de nous en occuper tous; mais nous préférions nos courses et notre liberté à ce travail de femme. >ous commençâmes nos promenades par Zelthcim : nous étions curieux de voir les ravages des eaux, et nous en fûmes effrayés. Z,eltlicim avait été beaucoup plus maltraité i|ue Falkenliorst ; l'orage et la pluie avaient abattu la tente, emporté une partie des toiles, et lelleiiient attaqué toutes nos provisions, que beaucoup de cliose= n'étaient plus bonnes à rien , et (|ue les autres ne pouvaient être sauvées qu'en les faisant sécher sans délai. Heureusement, du moins, notre belle pinasse avait été passablement épargnée; elle était encore ii l'ancre, prête ii nous servir au besoin ; mais notre bateau de tonneaux a\ait été entièrement avarie , et je n'os.iis plus espérer de pouvoir m'en servir.

Dans la recherclu» exacte de nos provisions, nous eûmes la douleur de voir que celle qui avait le plus soufl'en élail la poudre il canon, dont j'avais laissé trois barils sous la tente, au lieu de les porter sous la voûte des rochers. J'ouvris deux de ces barils, et je les trouvai abîmés par l'eau ([ui avait pénétré dans l'intérieur. 11 iallut jeter leur conlenu en enticc, et je m'estimai encore heureux de ce (|ue le troisième n'était pas en aussi mauvais état; mais celle grande et irréparable perle fui pour moi un puissant motif de penser ii des ijuarticrs d'hiver, où nos provisions et nos richesses fussent désormais ii l'abri d'un tel malheur.

Cependanl j'espérai peu, malgré le plan gigantesque de Frit/, et le coura|;c de ,lack, (|u'il nous fût possible de creuser une demeure dans celte paroi de rocher. Uobinson (Jrusoé est censé avoir trouvé une grotte spacieuse, (ju'il n'eut ([ue besijin d'arranger. Dans toute sa longueur, noire rocher n'en offrait aiutiine; il avait l'air d'être partout de roc primordial, d'une extrême dureté ; et, avec nos forces si bornées, l'emploi de trois ou quatre étés paraissait à peine suffisanl. (Cependant le désir ardent d'avoir une demeure |)lus solide et à l'abri de l'eau me lourmeiilait sans relâche : je résolus de faire au moins un essai , et de creuser, s'il était possible , une espèce de cave pour préserver notre poudre, le plus précieux de nos trésors, des intempéries de l'air, .le partis donc un jour à la tète de mes deux braves ouvriers , Fritz et .lack , laissant la mère il la filature avec ses deux aides Ernest et François. Nous étions chargés de pieux, de ciseaux, de marteaux, de barres de fer, pour essayer nos forces contre le rocher. Je choisis une place oii il était presque iierpeiuliculairc , et beaucoup mieux situé que noire tente. La vue, en cet endroit , était si élendue, que l'on découvrait en entier la baie du Salut, les rivages du ruisseau des Chacals avec son iiont, cl toutes les saillies pittoresques des rochers. Je inan|uai avec du charbon le contour de l'ouvcrliire (|ue nous voulions tailler, cl nous commençâmes, ii la sueur de notre front, le pénible ouvrage de l'arriers. Le pninicr jour , non-.

avaniâmes si peu, que, malgré notre courage, nous fùme>. sur le point d'abandonner notre besogne, (iepeiulant nous persistâmes encore, et ce (|ui me donna quelque espérance , ce fut (lu'à mesure que nous avancions dans la profondeur, la dureté de la pierre diminuait, ^ous supposâmes que le soleil ardent frappant contre ce roc en avait durci la couche extérieure, et qu'en dedans la masse de la pierre se trouverait toujours plus tendre; il nous parut enfin (|ue c'était une espèce de pierre calcaire. LorM|ue j'eus creusé environ ;i la profondeur d'un pied, on pouvait presque la détacher avec la bêche, comme du linuui des.-^éclié. .Mors nous nous décidâmes ii continuer sans relâche ; mes fils me secondaient avec un zèle et une assiduité au-dessus de leur âge.

Après c(uelqiies jours de trav.iiu assidus, nous mesurâmes notre ouverture, et nous trouvâmes qui nous avions déjà sept pieds de profondeur. Fritz, avec une brouette, conduisait les décombres, cl les rangeait au-devant pour faire une espèce de li'rrassc : moi, je travaillais dans le haut pour élargir rouverliire. JacU, comme le plus petit, pouvant déjà èlrc caché dans cette espèce de i;rotlc, était en bas et creusait dans la profondeur; il avait pris une barre de fer assez longue et l'avait enfoncée ;i coups de marteau pour détacher un gros morceau de roc. Tout à coup je l'cnlends crier d'une voix forte : « Papa, j'.ii percé 1 Fritz , j'ai percé!

Li. l'îiiu;. (Jui-da, mon fils! (|ii'as-tu donc percé, je l'en prie? est-ce la luonlagnc.' Pourvu que ce ne soit pas ta main ou Ion pied ?

lACK. Son, non, c'est la montagne; » et il lit relentir les rochers de son cri de joie accoutumé : « Vivat! vivat ! j'ai percé la montagne 1 »

Fritz était accouru à ses cris. « Tu as percé la inonlagne, mon pelil I lui dil-il d'un Ion moi)iicur; pourquoi pas le globe tout entier? cela t aurait élé tout aussi facile; tu n'avais iju'à enfoncer bravement Ion fer jusipTà ce que lu eusses atteint l'Europe, qui est, dil-on, sous nos pieds, .l'aurais été bien aise de guigner dans ce trou.

jACh. Eh bien! lu pourras avoir ce plaisir, mais je ne sais pas Irop ce que lu verras, \iens d'aboni examiner comme ce fer est enfoncé, et dis-moi si je fais à présent une fanfaronnade : liens, regarde toimême si je mens; il est sûr que , s'il n'y avait pas un grand vide par derrii're , je n'enlom erais pas ainsi cette barre dans le roc.

iiurz. En effet. \o\ez,papa! c'est très-singulier; son fer parait être parvenu dans un grand espace vide; on peut le tourner comme on x'cul. » Je m'approchai , car cette observation me parut digne de mon attention. Je saisis l'instrument, qui était encore planté dans le roc, et, en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je lis un trou assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en elTcl une partie des décombres tombaient en dedans, et (|u'il y avait là une cavité dont je ne distinguais pas retendue ; le bruit des pierres me fit cependant juger qu'il ne s'abaissait pas beaucoup au-dessous du sol sur lei|ucl nous nous trouvions. Mes deux garçons m'offrirent ensemble de passer par c<' trou pour aller voir ce que c'étail ; mais je le défendis sévèrement, et je les fis même s'éloigiierbicn vite, parce que je sentais (|u'il sortait de cette ouverture une si i;raiulc (]uantité d'air mépliiliiiue , que je conimeni'ais moi-même à éprouver des vertiges pour m'en êlre trop approché, de sorte (lue je fus obligé de me retirer promplement, afin de respirer un air plus pur. « Gardez-vous, mes cliers enfants, dis-je avec eiVroi , gardez -vous de pénétrer dans ce creux : vous pourriez y trouver subitement la mort.

lÂCM. La mort, papa ! croyez-vous donc (|u'il y ait là dedans des lions ou des tigres ? Donnez-moi un fusil, je ne les craindrai pas.

Fnnz. Comment pcu\-lu penser c|ue de tels animaux puissenl vivre là ? Mais papa craint peut-êlre (|u'il n'y ait des scrpciils ou des vipères.

lACK. Et ne peut -on pas aussi les tuer, ces vilaines bêles?

i.E n";m:. J'aime à le voir ce courage, mon vaillant petit mineur; mais, cette fois, il ne sera pas mis à l'épreuve. 11 n'y a pas plus de lions, de tigres et de serpents là dedans i|u'il n'y a d'hommes; mais le danger n'en existe Jias moins. One ferait mon iietil héros si, en entrant dans ce trou, il ne pouvait plus respirer?

JACK. Plus respirer! et ]ioun|iioi pas ?

i.K ri'uE. Parce ipie l'air y est uiépliiti(|iie, c'est-ii-dirc corrompu, et qu'il ne vaiil plus rien pour la respiration. Les personnes qui iiuprnilemiiienl ou [lar ignorance entreraient dans ce gouffre y seraient étouffées.

I iiiiz. !\Liis comment l'air peut-il se corrompre ?

i.K l'îni:. De diflcrenles manières : soit quand il se charge de vapeurs nuisibles, soit lorsqu'il renferme trop de p.irlies ignées ou inflaiiiiiiables, soit enfin lorsqu'il est tro)! pesant , comme l'air qu'on appelait aulrefois fixe, et qui est désigné dans la chimie modiune sous le nom tViicidc carlioniqiic Mais, en généial, dès ipie l'air perd de son élasticité, il ne pinèlre (ilus dans les poumons, et on ne respire plus; alors on étouffe proniplemiiit , parce (|ue l'air est absolument nécessaire à la vie et à la circulation du sang.

lACh. H n'y a qu'il se sauver bien vite, quand mi seul (lu'oii ne peut ])liis respirer.

IF. pi.iu;. C'est ce qu'ini fait (|uand on en a la force; mais ordinairpmenl cel état commence par un vertige ou un lournoiemenl de têle Ici (|u'(Ui a peine à marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression que l'iui w peut vaincre; on fait des elVorls pour respirer, on perd

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connaissance, et on iiicurt sul)ilemont si l'on ne reçoit jias de prompts seconrs.

FRITZ. Quelle espèce de secours peut- on donner?

LE PÈRE. Il faut d'abord transporter le malade dans un air pur el frais, et lui jeter de l'eau fraîche sur le corps. Après l'.ivoir bien essuyé, on le frotte avec des linges chauds, on lui souille de l'air sain dans les poumons, on lui donne des lavements de fumée de tabac , enhn on le traite comme un noyé , iusi[u'à ce (|u'on l'ait fait revenir à la vie : ce qui n'arrive malheureusement pas toujours.

FRITZ. Quelle raison avez-vous , papa, de croire (jue l'air de cette caverne soit méphilitjue, ou mauvais à respirer?

Fritz sur son ona» e.

i,F. PKRF. Parce (pie peu à peu tout .lir reureroK' et l'ulièrcment séparé de l'air atmosphéricpie ])erd son élaslieilé, et contracte ilesqu.ilités nuisibles et contraires à la respiration, (^'est (piand on respire que l'air alnHisphérif|ue, ou celui (pii e;.t rép:Ln<hi dans l'espace, entre en liaison avec le sani;, auquel il coM\uiuni(pie une de ses parties les plus essentielles , (pi'on nomuiait autrefois nir vital , aujourd'hui uxyuéne, sans lequel l'homiiH' ne i)eut e\ister. Si cet oxygène manijue, la respiration cesse, on meurt dans (pieli|ues minutes; et la même chose arrive si cet air est iiupréi;né en trop grande (juantilé de parties malfaisantes.

FRITZ. Kt à quoi rcconnait-on que l'air esl bon? (lommeiit peut-on savoir qu'ici, quoiipie nous ne soyons qu'a deii\ pas de celte caverne niéphiliipie, on ])eiit respirer en sûreté ?

i.iî l'iaiH. l'ar le moyen du ieii , mon fils; car le l'eu ne brûle pas dans l'air méphiti(pie; il y a ))lus, c'est jiar le leii (|u'on le corrige. Ici, dans ce trou, il faut en allumer assez pour jiurifier l'air ipii en sort el le renilre bon à respirer; le feu s'éteindra d'aliard, mais peu à peu il corrigera le mauvais air, el brûlera.

FRirz. Oli ! s'il n'y a que cela, c'est bii'u aisé. Dès qu'il ser;i pur, nous ferons un trou immense, et nous irons nous promener l;i-dedan^, comme en rase campagne. •

Sans tarder, ils allèrent Ions deux ramasser de l'herbe sèihe ; ils eu fireiil des pa(|iicts, ballirenl le bricpiet et b's jillumèrent, puis les jetèrent tout embrasés dans le Iroii ; mais, ainsi que je le leur avais annoncé, ils s'éteignirent el lions diuiuèreiit la preuve ipie l'air élail corrompu au |)liis haut degré : le feu ne piil pas lirûler même à rentrée, .le vis qu'il fallait le purifier d'iiiu' manière plus ellicaee. .le me souvins à propos (pie, d;iiis le leiiips, nous avions apporté du vaisseau une caisse (pii avait ap]iarleiiu a l'artificier, que nous l'avions serrée dans la lente, el (pi elle dev.iit être pleine de grenades et de rafpieltcs d'arlifice; on en avait beaiieinip embari[ué, tant |)uiir lairc d(^s sigu.iiiv (pie pour l'amiiseineiit de l'éipiîpage. .l'allai la elierclier, je ]iris (pieiipies pièces cl un mortier de fer pour les jeter au fond de la caverne, .le revins bien vite pour altaipier, avec mou arilleric, les mauvais esprits aériens, .le jetai le tout avec une mèche

l'ar. s 'l"y|iii;;r.i]iijir IMrtii Filtres. iiii[iriini

qui répondait en dehors et qui fut allumée. Tout partit à la fois; un fracas épouvantable se fit entendre dans cet antre ténébreux. Les grenades voltigeaient de tous côtés comme des météores rayonnants ; nous les lancions au fond, elles rebondissaient et crevaient avec un bruit terrible. Ln torrent d'air méphitique sortit par l'iuiverture. Nous lançâmes alors les raquettes, qui firent aussi merveille; elles situèrent dans la caverne, comme des dragons volants, en faisant voir à nos yeux étonnés sa grande étendue. JNous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants qui brillèrenl soudainement, comme par un coup de baguette, et dont l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, ne laissant apereexoir (pi'une obscurité profonde. Une fusée à étoiles nous donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée. Quand elle creva, il en sortit comme une foule de petits génies ailés, ayant chacun il la main nne himpe allumée, et qui dansaient de tous côtés, formant mille réverbérations variées. Tout étincclait dans cette caverne, ipii nous offrit pendant une minute une scène vraiment magi(|ue; mais ces génies s'inclinèrent l'un après l'autre, tombèrent sans bruit, et disparurent comme de vrais esprits aériens.

Après avoir ainsi fait les artificiers, je tentai un second essai avec du foin allumé. A notre grande satisfaction, les paquets jetés brûlèrent très-bien et se consumèrent entièrement; nous pûmes alors espérer (pie , du moins sous le rapport de l'air, il n'y avait plus rien il craindre ; mais il y avait encore le danger d'être engloutis dans (picl([ue ;iblme où nous trouverions un amas d'eau, el je jugeai prudent de différer notre entrée dans ce réduit iii( bnnu jusqu'.i ce que nous eussions des moyens d'éclairer notre marehe. Je donnai l'ordre il .laek de délelcr son biillle, de mouler dessus, el d'aller jusqu'à Falkenhorst communiquer cette découverte à sa mère et ;i ses deux frères, de revenir ensuite avec eux, et d'apporter autant de cierges ((u'ils en auraient de faits : je voulais, en les réunissant autour d'un bâton, en composer un gros flambeau, avec leiiucl nous

Ma femme y lit soiivont son êublissement de travail, assise sur les marches, et son petit François à ses pieJs.

I irions tous evaipiner l'intérieur de celte grotte. Ce n'était pas sans intention ([ue j'avais choisi .laek pour ce message : cet enfant avait une imagination vive cl poéliipie; j'étais sûr ipi'il raconlerait il sa mère tant de merveilles de la grotte enehantéc , du feu d'arlifice, et de tout ce ipie nous y avions enlrevii, (jiie, malgré le charme du rouet, il saurait l'engager ii le suivre proiii|ileiiiciil, el ii nous a])p(irter des lumières pour pénétrer dans cet obscur sanctuaire.

Tout joyeux de sa coiiimission , .laek s'élaiii;a sur le biilllc , (|ii'il s'était prcsipie approprié, lit gaiement claquer son fouet, et partit avec une lelle hardiesse, (pi'il me fit dresser les cheveux. Ce petit téméraire ne redoutait rien, et faisait de son bueépliale cornu un vrai cheval de course.

En allendant son retour, je proposai ii Fritz d'agrandir l'ciilrée de

iirs (ir rijii)ii-ii-iir. nu- ilr- \'au{;ir..i .1 . :!(>.

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SI

la grotte souterraine, d'en ôter les gravois , et «le frayer un chemin pour que sa mère put y pénétrer l:ieilemeut. Il y avait trois ou ijiiatre heures ([ue nous travaillions, (piauil nous la vunes arriver sur notre char de parade, sur celui (|ue j'avais arrani;é pour les patates; il était attelé de la vache et de l'àue, et conduit par Krncst. François s'en mêlait aussi, et disputait a sou frcre les cordes qui servaient de rênes. Jack, grimpé sur son buffle, caracolait devant eu\ , souillait dans son poignet fermé comme à travers un cor de chasse, et fouettait de temps en temps l'ànc et la vache pour les faire avancer. Lorsqu'ils eurent passé le pont, il prit les devants au galop. Arrivé près de nous, il descendit de sa monture, qui devait l'avoir éreinté; il se secoua en faisant deux ou trois sauts, puis, comme un galant chevalier, il courut au char pour aider sa mère à en descendre

J'allumai promptcmcnt mes flainljcaux ; mais au lieu île les attacher ensemble, comme j'en avais eu lidéc, je préférai en donner un à chacun, ainsi qu'un instrument qui put servir à nous tirer d'alTaire dans le cas oii (pielque éboulement aurait lieu. Une bougie non allumée dans la poche, un bri([uet à la ceinture, nous films notre entrée solennelle dans l'intérieur du rocher, moi ii la tète, mes fils ensuite , et leur mère la dernière , avec son petit François, dont la curiosilc était mêlée d'un peu de peur. Moi-même je n'étais pas sans celte espèce de crainte que cause une entreprise hasardeuse. Nos chiens , qui nous avaient suivis, témoignèrent même une sorte de timidité, et ne coururent pas en avant , comme à l'ordinaire ; mais nous n'eûmes pas fait (juatre pas dans l'intérieur de cette grolle, que nous n'éprouvâmes plus i[ue de la surprise et de l'admiration. Le plus beau , le plus magnil'uiuc spectacle s'offrit à nos yeux:

les parois élincelaicut comme des diamants; nos six flambeaux étaient répétés de tous côtés, et produisaient l'effet d'une superbe illumination. Du haut de la voûte liai u relie pciulaient d'innombrables cristaux de toutes longueurs et de toutes formes, qui, se joignant à ceux des parois, formaient des colonnades, des autels, des entablements, des buffets d'orgues, et paraissaient autant de diamants énormes. Il nous semblait être dans le palais d'une fée ou dans un temple illuminé. A dilTércntes places, les couleurs du prisme, se peignant

dans les angles des cristaux, leur donnaient l'app.irence de pierres précieuses. Le jeu des lumières, leur reilel , l'.discurité de quelques endroits, le jour éblouissant répandu sur d'autres, tout cela offrait un coup d omI vraiment magique.

L'étonuement de ma iaïuille était tout à fait risible; elle élail d une espèce de stupeur muclle, ne sachant ; réalité, l'our moi, j'avais déjà eu occasion d j'avais lu la description de la fameuse considérable encore que celle-ci une idée. Le sol en était uni,

' On a donné ce nom à une espèce de sel plus dur que le sel ordinaire, et qui quelquefois a la transparence et la couleur des pierres préceuses. Le sel àpnime se trouve toujours dans le m.'me terrain que le svpse; et c'est une observation constante, qu ,1 y en a toujours dans le voisinage de ce dernier ; souvent m,^me es couches de sel alternenl avec les couches rie gypse, l.e .el gemme se forme tantôt en grands bancs continus, tantôt est disséminé en grands cubes isolés derrière des couches d argde ou de roc. Les mines (je dirai pre-ciue les carnèresl de sel gemme se trouvent à toute, sortes .IVlévaiinn, et même quelquefois au niveau des plaines Dans toutes les parties du monde connu, il n'y a p.-.s rie production naturelle plus abondante que le sel. La plupart des mines de sel pemme en Espagne, en Angleterre, sont dune étendue de pluMeurs cent.incs rie pieds. En Espagne, le bourg de Cardona est situé au pied dun rocher de sel massif •20(i.

Il prit après cela son arc, et posa la flèche dessus... E'Ie partit , et ail percer le plus gros des saumons.

risible ; elle éliiil c'était un rêve ou une voir des stalactites , et grolle d'Aiiliparos , bien plus , <|ui pouvait cependant en donner couvert d'un sable blanc tres-lin.

comme si on l'y avait étendu à dessein, et si sec, que je ne pus découvrir nulle part la moindre trace d'humidité; ce (|ui me ht espérer qu'elle serait Irès-saine et très-agréable, ayant le projet d'y établir notre demeure. Je fus amené alors ii une conjecture particulière sur la naliire di'S cristallisations ipii sortaient de tous entés, et surtout de la voûte. Llles pouvaient dillicilciuent être de la même espèce que nos cristaux de roche, qui sont produits par des suintements d'eau tombant en goutte et se coagulant ii mesure; on iic les trouve pas ordinairement dans des caxilés aussi sèches ciue l'était celle-ci, et il n'y en a pas autant de perpendiculaires et de parfaitement unies. Je m'empressai de me convaincre, par une épreuve, de la vérité ou de la fausseté de ma conjecture, et je trouvai, ;i ma joie iiie\|priiiiable, en en cassant un morceau , (pie je ne m'étais ])as trompé eu pensant que j'étais dans une grotte de sel gemme ', (|ui se trouve dans le sein de la terre en masses solides el cristallisées, ordinairemcul sur un fond de spath ou de [jypse, cl entouré de couelies de fossiles ou <le

roches. Nous étions enchantés de celte trouvaille, dont nous ne [louvioiis plus douter. La forme des cristaux, leur peu de solidité, et enfin leur goût salé, élaicnt des preuves décisives. (^>uel im meiise avantage pour nous et pour notre bétail c|uc celle énorme qiianlilé de sel ])ur et tout prêt, <|ui ne demandait d'autre peine que de le prendre avec la pelle, et qui valait mieux, ii tous égards, que celui ((lie nous ramassions sur le rivage, et f(u'il fallait toujours pu ri fier!

Ma femme admirait mon bonheur d'avoir creusé il cet endroit; je lui fis observer (|ue, suivant toute apparence , cette mine de sel s'étendait beaucoup plus loin , et que nous l'aurions toujours trouvée, quel que fût l'endroit où j'eusse atta- (|ué le roc, mais qu'il eût été ]iossible que je n'eusse pas découvert la grotte miraculeuse oii nous étions. Le petit François assurait tout bas à ses frères (|ue c'était bien sûrement le palais de qiiel(|ue bonne fée, qui viendrait , d'un coup de baguette, leur faire don, s'ils étaient sages, de tout ce qu'ils demanderaient. « Eh bien! dit Jack, je lui demande de rendre mon petit frère un peu moins savant el un peu moins crédule.

N'entends lu pas que papa dit (|iie tous ces diamants ne sont que du sel, el ne sais-tu pas (|iril n'y a point d'autre fée que le bon Dieu ? » Le petite tète blonde; il lui en

pauvre petit se lui eu secouani sa j

coûtait de renoncer ii son palais de fée, el vraiment je comprends fa cilement (|ue cet enfant ait eu celle idée. En nous avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures singulières que la matière saline avait prodiiiles. 11 y avait des piliers entiers ijui montaient depuis le sol jus(|n'a la voûte el semblaient la soutenir; d'autres où se trouvaient des moulures et des chapiteaux ; ilaus quelques endroits on voxait des couches ondulées, qui, ;i une certaine dislance, rcssemblaiiuit à la mer. L'imagination pouvait se représenter tout ce qu'elle voulait dans ces formes variées el bizarres : des

coupé presque à pic; il s'élève do terre à la hauteur de quatre à cinq cents pieds sans crevasses, sans fentes, sans couches : ce bloc immense do sel peut avoir une lieue rie circuit; comme on ignore sa profondeur, on ne sait pas sur quoi il repose. Le sel, depuis le haut jusqu'en bas, est de la plus grande blancheur; on y en trouve aussi qui est bleu clair et transparent. Celle prodigieuse montagne de sel pur. sans mélange de gypse ou d'autres matières, est la seule en Europe, En Angielorre. dans la province de Chester. près de la mer d Irlande, il se trouve une mine immen«e de sel gemme, derrière une bande de roc, et après avoir exploité vingt-cinq pieds de sel, qui e»t en plusieurs endroits d'un beau rouge foncé , on a retrouvé douze h quinze pieds de roc , puis encore du sel en dessous, ce (iiii détruit tout à fait Ihypothèsc que le sel gemme est produit par des lacs salés et desséchés. {Dklionnmre d'Histoire no(urei(«.)

LE ROBINSON SUISSE

fenêtres, de praiictcs .iimoîies ouvertes, dos bancs, des ornements d'éclisp, même des l'inures sinpjulières d'hommes et d'animaux, les uns comme des cristiiuv polis ou îles diamants, les autres romme des blocs d'albâtre.

ISous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte. Déjà nous avions allumé nos seconds cierijcs, lorsque je m'aperçus ([u'il y avait sur le terrain, dans ([uel(|Mes endroits, une quantité de fragments de cristaux qui semblaient être tombés de la voûte. Cette chute pouvait se répéter et menacer notre sûreté ; une de ces lames cristallisées lombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer à l'instant. Mais ini examen plus exact me prouva i|iie ces morceaux n'étaient p;. s tombés d'eux-mêmes <t spontanément, toute la masse étant trop solide pour ([u'il pût s'en détacher d'aussi jjrosses pièces ; si c'eût été l'humidilé , elles se seraient dissoutes peu à peu. .l'imaijinai avec raison (|ue ces fraijments avaient été détachés de leur couche priiuilive par l'explosion de notre artillerie et de notre feu d'artilicc, qui avaient occasionné une secousse extraordinaire dans ce palais souterrain que nul être vivant n'avait visité depuis la création du monde, .le jutjeai pourlant (|u'il sérail prudent de nous retirer : d'autres morceaux pouvaient n'avoir été qu'ébranlés et tomber sur nous d'un momcnl à l'autre. .le fis donc sortir ma femme et mes enfants ; ils nous attendirent ii l'entrée ; et avec Fritz nous examinâmes soiijneusement tout ce ([ui nous ]iarut suspect. Aous charfjcàmes ;i balle nos fusils, et nous les tirâmes an milieu de la ijrollc, pour mieux nous assurer des causes de la chute des morceaux qui étaient à terre; il en tomba encore un ou deux; mais le reste ne bougea pas, ([uoiquc nous f râpassions tout autour de nous .ivee de longues perches tout ce que nous pûmes atteindre. Aous fûmes enfin rassurés et eonviiinciis (|ue, du côlé de la solidité, non» n'avions rien à craindn', et (|iic niuis pouvions, sans courir le danger d'être écrasés, arranger noire dcnicure. IScilrc joie de celle importante découverte n'éclata véritablement ((u'après ces expériences. De bruyantes exclamations, mêlées de (picstions variées et mullipliécs, des projets, des eonsultalions, succédèrent ii noire muel élonnciuent. Aous fîmes une quantité de plans pour arranger cette superbe grolle en une demeure commode l't agréable. Toute la puissante de notri' imagination se fixa là-dessus. Le plus dilTicilc étuil fait ; nous aviinis la pla<p, il n'y ax'ait plus qu'à en tirer parti, el nous ne pouvions parler d'autre chose; il y eut même des avis ouverts pour nous y établir aussitôt; mais ils furent repoussés par les lêtes sages el raisonnables; et il fut arrêté (|ue notre aiieieu l''alkenhnrst sérail encore, cette année, notre ilemeure habituelle. Nous y retournions coucher tous les soirs ; mais, pendant le jour, nous étions ii '/.ellhciin, auprès du noux'caii château pratiqué dans le rocher. Sans cesse occupés ù faire les arrangements nécessaires ixiiir avoir une habita lion d'hiver ehauile, solide, claire, el au milieu de nos possessions les plus essentielles, nous n'étions à Falkenhorst que pour nourrir, traire le bétail , et y rherelier un repos restaurant après les fatijjiies du jour.

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