CHAPITRE XXXIII
{.a maison dans la caverne de sel; la pôcho aux harengs,
I. 'heureuse décoiivcrle de la ciiverne de sel avait, comme on comprend, diminué de bcaueou|) notre travail : nous élions dispensés di' creuser; j'avais bien plus i\v place (|u'il ne m'en lallail pour élablir notre demeure ; il ne s'agissait plus i|ue de la rendre habitable, ce (|ui ne me présentait pas de grainles dillicullés. La dernière couche du roc au-devant de la caverne, ((ue mon petit Jack avait percée avec tant de facilité, était d'une nature si tendre, si aisée à travailler, qu'il ne fallait pas de grands elforts pour arriver au but qui' je voulais atteindre, .l'avais de plus l'espoir (]u'à présent qu'elle serait exposée à l'air et à l'ardeur du soleil, elle dcvieuilrail peu à peu aussi dure et aussi s(didc ([ue la première couche, i|ui ui'avail donné tant de peine, .le me hàlai donc de cominenccr, pendant qu'elle était encore tendre, à jiercer la porte et les fenêtres de la façade, .le pris pour cela la mesure de celles que j'avais placées dans mon es( aller tournant, et (|ue je jugeai h |)ropos de reprendre pour les lucltre à notre maison des |iluies. Ne voulant plus lialiiler notre arbre que pendant l'été, il était inutili' (|ui' les ouvertures <le l'escalier fussent fermées; cl i|uant à la porte, je préférais en faire une d'écoree comme celle de l'arbre nn'ime , (|ui masquerait mituix notre demeure au premier abord, dans le cas il'une invasion de sauvaces. Portes et Icnctres furent donc apportées à '/.ellheim, el appliquées sur le rocher aux places oii nous voulions les ineltre. Je dessinai tout le tour avec du charbon, iniis nous taillâmes ces ouvertures, oii nous fîmes entrer les cadres dans les rainures, qui les rendirent Iri's-solides. Je tâchai, autant que p()ssible, de ne pas briser la pierre que j'éitais, ou de l'avoir au moins en morceaux assez, grands ]ii)ur pouvoir m'en servir ensuite; avec ma scie et mon ciseau, je les coupai en mirrceaux carrés, l(uij;sd'un pouce et demi d'épaisseur, comme des carreaux ou de fortes tuiles. Je les étendis au soleil, el j'eus le jdaisir de voir qu'en elfet ils se durcirent en peu de temps. Alors je les relevai , el mes fils les rangèrent en ordre contre le rocher, pour nous en servir ensuite dans rintêrieiir.
Lorsque je pus entrer librement dans la caverne par une bonne porte, et (|u'elle fut suffisamment éclairée par les fenêtres, je fis un plan de division pour nos apparlenieiits , ahu d'y avoir toutes nos aises. L'espace était assez grand pour qu'il tût iinitile de le ménager; je pouvais même laisser de côté et d'autre de grandes places destinées provisoirement à nous servir de magasins à sel. A la prière de mes eiilauts, je ménageai, autant que possible, les ornements de noire demeure ; mais je fus obligé de les ôter absolument des pièces destinées aux écuries; le bétail est trop friand de sel, il les aurait mangés et aurait pu s'en trouver mal. Pour faire plaisir à mes enfants, je conservai les plus beaux piliers et les plus beaux blocs, afin de les idacer dans le salon, (jes blocs nous servirent de sièges et de tables, cl les colonnes égayaient, emlicllissaicnt l'apiiartement et quadruplaient le soir, par leur reflet, l'elfct des lumières.
Voici quelle lut ma disposition intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux parties : celle de droite fut destinée pour notre demeure; celle de gauche pour la cuisine, les écuries et la chambre de travail. Je résolus de placer au fond de cette dernière, où Ton ne pouvait pratiijiier de fenèlres, la cave et le magasin; le tout devait être séparé par des cloisons, communi(|uer par des portes, et nous procurer une demeure aj;réable el commode. Trop heureux (|ue la nature nous eût épargné la plus grande partie du travail, nous étions loin de nous plaindre <le celui ipii nous restait à faire, et nous espérions bien terminer, avant l'hivernage, au moins l'essentiel.
La partie (]ue nous nous proposions d'habiler lut séparée en trois chambres: l;i première, à eôlé de la porte, étail destinée à être la chambre à coucher du père el de la mère; la seconde devait être la salle à manger, et la dernii're devait servir d'habitation aux enfants. Comme nous n'avions en toiil que trois fenêtres, nous en mimes une à chaipie chambre h coucher; la troisième fui jioiir la cuisine, oii ma femme devait passer une grande partie de la journée. L'ouverture de la salle à lUiinger ne fut, pour le momcnl, fermée que par un grillage, el nous résolû'iues de juendre nos repas dans une de nos chambres, lorsque l'humidité se ferait sentir. Je pratiquai dans la cuisine un fojer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu au-dessus, et (ilùitre iilanches clouées ensemble cl passées dans cette ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fiiinéo nu dehors. Nous donnâmes assez d'étendue à la chambre de travail, à côté de la cuisine, pour pouvoir y faire des ouvrages un peu considérables; l'Ile nous servait en même temps de remise pour notre char elpoiir notre claie; enfin les écuries, qui furent divisées en quatre comi>arlimenls pour séparer les différentes espèces d'animaux, occiipèri'ul le fond de la caverne de ce côté-là; de Taulre,se Innivaienl, comme je l'ai déjii dil, la cave et li^ iiiagasin.
Jl est facile de concevoir que ce plan assez étendu ne pouvait s'exécuter eoiume par euchaulemeut, et i|u'il fallut se contciiler d'abord d'arninger le plus pressé, en réscrvanl le reste des disposilions pcuirLi saisiui d'cs pluies; mais ee|u'ndanl clia(|ue jour nous avancions notre besogne plus ipie nous ne Taviiuis espéré, l'.n allant el yeiiani , nous appoilioiis toujours de Falkcnhorsl quelque (Jiose (|ui trouvait sa jdace dans la iiouvelle maison, oii nous menions aussi en sûreté ce qui nous était resté des provisions placées sous la tente.
Le long séjour à Zeltheim pendant ces occu]iati(Uis nous donna Toecaaion'de emiiialtre plusieurs avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et iliie nous ne tardâmes pas à lucllre à (ïrolit. Trèssouvent il se monirail au bord de la mer d'immenses tortues <|ui déposaient leurs œufs dans le sable cl nous fournissaieni un iiarfait régal; mais nous portâmes plus loin nos préleiuions, el nous eher-
ehàmes à nous assurer lUi provision les lorlui-s elles luê s, vivantes,
pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous eu vimes une sur le rivage, un de mes bis lui dépêché pour lui couper la retraite, l'cndanl'ee temps, nous approchâmes de la bêle, nous la tournâmes promplemcnl sur le dos sans lui faire aucun mal; nous passâmes une longue corde dans son écaille, el nous atlaehâmes Taiilre boni à un picii, que lums piaulâmes aussi près du bord que possible. Nous remimes la prisonnière sur]iieil; elle se hâta de rentrer dans la mer, mais ne put s'éloigner (|ue de la longueur de la corde; elle n'en étail en apparence (|uc plus heureuse, Inuivant sa nourriture bien plus facileiucut au bord que dans la hanle mer, el nous fûmes charmésde pouvoir la prendre au liesidn. Je ne parle pasdcs homards, des hnilres etjle beaucoup de pelils poisscuis, (|ue nous prenions faeileincnl el en quantité. Nous .avions fini par nous aceoiilumer aux huîtres el à nous en régaler. Les gros homanls, dont la chair est dure cl coriace, fiinint abandonnés aux chiens, (pii les préféraient aux patates; mais bientôt nous eûmes pour notii' hixcr une ;iutrc provisimi excellente, (pie le hasard nous procura.
Tîn matin, nous parlimes de Ircs-boiiiie heure de l'alkciihors.1 ; lorsque nous fûmes près de la baie du Salul, nous api'riûmcs, à notru grand ét(uiiieiuenl, dans la mer, à quelque ilislanccdn bord, un siiil'ulier spectacle que nous n'avunis point eueori' vu , quoique' ce lui au moins la eciilièmc fois (|ue nous faisions cet chemin, lue étendue d'eau iri's-consiilérable paraissait être dans une forte ébullitnin el comme échaulfée par un feu souterrain; elle s'élevait el s|abaissait <n écume comme de l'eau qui boni; .an-dessus, volligeaienl une i|naiililé d'oiseaux aquatiques de l'espèce des mouelles, des fn gales.
LE nORINSON SUISSE.
(les fou3, des albatros, Pt \ine foule d'autres ((lie nous ne connaissions pas. Des cris perçants sortant de celle nue dccliiraicnt nos oreilles: la troupe enipluiuée était dans une ai;itatioii continuelle; tantôt elle se précipitait eu foule sur la surface de l'eau, tantôt elle s'élevait au haut des airs, volant en cercle et se |)oursuivant de tout côté. Elle nous laissait dans l'incertitude si les jeux, le plaisir ou la ijuerre étaient le but de ses évolutions. Dans cette espèce de bande l)Ouillûinianle se montrait aussi quelque chose d'un aspect sini;ulier; de tout côté s'élevaient de petites lumières, comme des Hammes, (|ui s'éteiijuaient aussitôt et se renouvelaient à clia(|uc monirnl. Nous observâmes encore (|ue le mouvement qui réijnail k celle place se jinrlait de la haute mer vers le bord et se (lirii;cail surtout <lu côté <lc la baie du Salut, où nous nous hâtâmes d'aller examiner ce lihéiiomèue. Tout eu cheminant, nous limes mille suppositions sur ce que ce pouxait être; ma l'cmnie était avec nous, s'occui)aul à ranimer les provisions dans les nouveaux nia;;asius; elle crui tout simpicuient que c'était un ijiand banc de sable auquel le reflux d(uuiait l'apparence du moiivemi'nl, et qui, réfléchissant les belles couleurs de l'aurore, taisait paraître les flots emflainmés et causait une illusion d'optique. Cette opinion parut beaucoup trop simple à l'iinatjination vive de Fritz : il soutenait (|u'il se passait quelque chose de très-extraordinaire au lï>nd de la mer; que c'était quelque l'eu souterrain i|ui cherchait une issue, ou bien un treiublemciil île terre; (|ue peut-être un nouveau vidcan allait s'ouvrir quchpie part. Mais l'.rnest faisait de fortes objections contre celle iilée. « Les oiseaux, disait-il, s'en éloigneraient par instinct, au lieu de se rassembler en foule au-des-us, et de vollincr avec ijaieté, tellement qu'on dirait qu'il y a un second banc eu l'air, aussi iirand et aussi aijilé que celui de la mer : voyez eoninieils s'y précipitent, disait-il; si c'élaitde l'eau chaude, comuie le croit liilz, ils se brûleraient les (lalles et le bec.» Fritz n'eut pas Ijranil'chiise à répondre. «Eli bien! monsieur le savant, lui dit-il, dis-nous donc ce que c'est.
ERVKsr. .le suis fort tente de croire que c'est quelque énorme monstre marin, un cachalot, ou une baleine, qui élève île temps en temps comuie une ile son dos, sur lei|uel se Irouxcnt une quantilé de petits |>i)issons qui offrent une proie facile aux oiseaux. O'est dans ce but ipi'ils suivent ce monstre, et qu'ils cherchent avidement à saisir tout ce qu'ils peuvent prenilio en se précipitant sur lui; ceux qui y ont réussi s'envolent avec leur proie, et les autres les poursui- \ent pour la leur enlever, .le parie que c'est cela même , et que si nous rcijaiilons bien, nous verrons ce jji'ant aipiatique étendre ses iiniiicnscs bras ou ses nai;eoiics; et quand il se sera assez réchauffé au soleil , quand il aura bien humé l'air, il se précipitera dans l'immense profondeur de l'eau et y occasionnera un tourbillon capable d'enijluutir un vaisseau.
lAcK. Oui, oui, papa, Ernest a bien raison. Tout au fond de ce* banc, et à mesure qu'il s'approche, je vois distinctement qiiehiue chose qui s'abaisse et se relève; je suis sûr que ce sont les terribles bras du inonsire marin; il me semble aussi que je vois d'éunnues jiiiiccs. Si cet animal venait à s'élancer hors de l'eau, n'y aurait il pas piuir nous du danijer !'
i.E rinK. Il avalerait ]ieul-ètie mon Jack coninie une jiilule. Mes enfants, vos hypothèses sont pleines d'iinai;inatiou ; et c'est ijranil dommaive qu'il n'y ait |ias l'apiiarence de vérité. (lominent pouvez-vous croire a rexistciice d'un uionstrc de la lonniieur de ce banc mouvant?
EBNEsr. .le vous assure, papa, (|ue j'ai lu que des baleines avaient renversé, en se mettant dessous, les plus ijros vaisseaux, et que trèssouvent des !iavif;atcurs les prenani pour îles îles sont descendus dessus, et ont été submei'fjés et ilévoii's.
lE r'v.RV.. Il y a du moins, mou his, beaucoup d'exarjération dans ces récils, si même ils ne sont pas entièreiuenl fabuleux. Il esl possible que quelque monslre marin ait, par ses moiivcmcnls, fait chaxirer queh|uc petit navire, quoique je pense (|ue cel,i a dû être dilVicilc; je crois aussi que, de loin, ou a pu prendre le dos iriiiie baleine pour un ilol ; mais, de près, on a dû être détrompé par la forme et parles luouvenients de cel énorme poisson, .le sais aussi que les jjécliciirs lie la baleine vont sur son dos pour la harponner ; mais voilii , je crois, à quoi se bornent ces étonnauls récits, (juant au banc que nous avons sous les yeux, je croirais |)lutôl qu'il se eoiiipose d'un ijraiiil uoiubre de petits poissons, et si ikhis (■liiuis dans riiéuiisphère boréal, je i;aijerais (|uc c'est un banc de harciifjs, qui va enirer dans notre baie du Salut et tomber entre nos mains : si cela pouvait être, ils seraienl Irès-biin reius, et il vaudrait bien la peine d'y arriver aussi vite (|ue possible ; il ne faudrait pas laisser échapper un des dons les plus jirécieiix de la Providence.
KRANçois. Mais qu'est-ce que c'est qu'un b.iiic de liarenijs, cher papal"
lE pi-iiE. C'est une énorme quanlilé de petits poissons qu'on appelle liiireufis, et (|iie tu dois coiinaitre, car lu en as souvent luanrjé en Eiiroiie. Ils passent dans la mer si près l'un ili- l'autre, et dans une si ijraudc éleiidue, qu'ils ressemblent à un banc ou il une île de s.ibic de plusieur.>, lieues de larjje, de plusieurs toises de profondeur, et i|ucli|uefois lie plus de cent milles de liuii;ueiir, au moiucnl oii celle iiaiide iiinoiubrable sort de la mer (llaci.ilc. De l.'i elle se divi.sc (ui colonnes, qui traversent I'Ocimii et se poussent vers les côtes et d.iiis les baies, nii elles vienuenl frayer, c'est-à-dire déposer leurs criifs
dans les pierres et dans les plantes maritimes : c'est là que les pêcheurs de tous les pays vont en faire capture. Les bancs sont toujours suivis d'une léi;ion des plus ijr.inds poissons de mer, tels que les bonites, les dorades, les esliir|;eons, les dauphins, les chiens de mer, ou ïqnalcs, etc., etc., (|ui en sont exlièmeuieiil friands. Ce ne sont pas leurs seuls ennemis : ilsallirent, de plus, une horde d'oiseanx voraces, qui, en vrais brigands, se jettent sur la superficie de l'eau et en attritlient le plus qu'ils peuveut. Il ]>araîl que les bareiiijs se liaient d'arriver dans les endroils oii la iiiei est très-basse, (lour se dérober du moins à la voracité des uionslres marins, qui ne peuvent les y suivre; mais alors ils tombent d'autant [iliis facilement sous celle des oiseaux et de l'homme. Avec tant de moyens de destruction, on aurait lieu de s'étonner que la race des haren(;s subsiste encore, si la nature n'y avait pourvu par leur élonnaule fécoiiililé : on a compté (;s,(i.'j(l œufs dans une seule femelle de médiocre ijro.sseur : aussi , mali;ré tout ce qu'on en détruit, on ne l'ciiiarquc pas que la pêche diminue.
FUiTZ. Et criiyez-vons réellenicnl , mon père, que ce soieiil là des harengs ?
I.E iMiiiE. .le n'vu dcuilcrais pas, ciHiiiue je \ iciis de le le iliic , si j'étais eu Europe, .riijiiorc si l'on en a jamais trouvé dans les mers de riiéiuisphère aiislr.ii. ,1e sais qu'il y en a une espèce (|ui fréquiuite les côtes de la Chine; mais je ne sache p;is qu'elle voyai^c par Iroupes, comme nos liareni;s seplciitrionaux. (Jiioi qu'il en soil , prohloiis de noire bonne chance, cl, hareiijis ou iiiiu, iirenons ces |i(iissoiis; donnons-leur un nom i|ui nous soil familier, el laissons aux naluralisles à venir le soin de les classer.
iiirrz. \ oyez, voyez comme le banc se précipite dans la baie. » E(, encflVl, l'entrée en lui remplie. Ces harcnns faisaient assez de bruit dans l'eau, et saiilaienl les uns ]iar-ilcssus les autres, en laissiiiit voir leur veiiire couvert de petilcs écailles arijeiilces. IN'oiis reconnûmes que c'était là ce (lui prodiiisail ces étincelles de lumièri' que nous avions remarquées dans la mer, sans pouvoir comprendre alors ce que ce ]iouvail être. M;iis nous n'avions plus de leiups à perdre dans cette coulemplalioii ; nous nous hàlànies de déleler noi re char el de revenir prendre ces pelits poissons avec nos mains, à défaut de filels. Mes enfants accoururent avec des seaux de calebasses; il n'y avail qu'à puiser pour qu'ils en fiisseiil pleins, cl nous n'aurions su où les luellre, si je ne lu'élais avisé d'eiiiployer à cel iisai;e noire bateau de cuves, qui ne pouvait plus nous servir à navi];iicr. Silôl dit , sitôt l'ail, .le le fis à l'inslanl lirer par le bulllc sur le rivai;e; il fui placé sur des rouleaux; puis ma feiuiue el ses pelits i;arçonslc nelloyèreni jiendaiil que leurs aînés allaient eheicher du sel dans la caverne, et que je dressais proiiiiilcuicnt une espèce de lenlede toile sur le rivaije, pour pouvoir, iiial;;ré l'ardiuir du soleil, nous occuper à saler ces poissons ahii de les conserver. INoiis nous y luiiiies Ions; je disiribuai les occup.ilions siiivaiil les forces el l'habilelé. Frilz se mil dans l'eau pour prendre les hareni;s et nous les jelcr il mesure ; Ernesl el .lack les iiclloyaicnt avec un couleau, la mère broyait le sel; François aidait à tous, et moi je les rani;eais dans les cuves, ainsi que je l'avais vu praliquer. Un cri joyeux fut le siijiial de l'aclivilé iiénérale. Nous eùiiies d'abord un peu de iieiiie à nous accorder; souvent un de nous n'avail rien à faire, et les autres étaient siircliavi;és d'oiivrai;e; mais bieiilôl tout fui en Irain el si bien ordonné, que c'était un vrai plaisir. .le mis une couche do sel au fond de la Iouik', puis une eouclie de harenijs ayant Ions la tôle loiirnée vers le centre, puis un nouveau lit de sel, puis un de poissons la lêlc vers le bord, el toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussenl à peu près remplies, .le mis sur la dernière couche de sel de i;r.iiides feuilles de |i;ilinier, cnsiiile un morceau de toile, sur lequel j'enfonçai deux deiiii-planches rondes bien joiiiles; je les char- (veai de pierres; j'alli'lai de nouxean à ce lialeau notre biillle el notre Ane, el je le menai dans notre cave, que la voûle de sel reud.iil Irêsfraîelie. Au bout de quelques jours, lors(|iie la masse fui abais^ée, je les fermai mieux encore par le luoycn d'une couche de terre glaise pétrie avec des éloupes de lin el posée sur la toile; ce qui fit une croûte que ni l'air ni riiuiuidilé ne pouvaient péuélrer, cl qui nous assura une excelleiile provision |)our les mauvais leiups.
(;e travail, qui nous occupa phisieurs jours , nous retint une seiiuiine entière a '/.illliciiii. Ivi Iravaillalit du malin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer et saler que iliiix loiiues, el nous voulions au luoiiis en avoir huit. |'e|idaiit tout ce temps là, le ha reii|j frais fm à peu près notre seule non rriliire, el nous nous eu Iriiux .âmes ii merveille.
A peine eùiues-nous Uni notre salaison, qu'il se présenta une autre occup.ition , (|iii en étail la suite. Il arriva dans notre baie, el même dans le ruisseau, une (|iianlilé de chiiuis marins' qui les avaient siil- \ is jusque-là avec une exlrèiiie voracité, el qui s'amiisaienl dans l'eau et sur le rixaije, sans p. naître nous irainilre. ( .'e poisson, dont la chair esl très-mauvaise, n'était nullement attrayant pour notre palais ; ni.'iis, sous un aulre rapport, c'i'-lail une c.ipliire Iri's-ax aiil:i!;eiise ; sa peau, tannée et ]irépHrée , fait un cuir exeelleul; j'en avais le plus
I I.c ctiieii de mer e?l un poisson do l'espace nommée squale par les noturjlislcs ; c'est une espère do rcipiin qui est aussi un squale.
( Voyez les orlirlos Sqtiale et nequin d.ins le Nn-ivrnn Din'innnnin d'illslnire natttri'llf,)
LE ROBINSOIN SUJSSE.
granil besoin pour coiifcrtionncr les couiroies de l'attelafje de nos bêtes, pour faire à Vrili el à .lack des espèces de selles lorsqu'ils montaient i'ona!;ie ou le buffle , et enfin pour nos semelles de souliers , nos ceintures, nos pantalons, qui élaient complètement usés; je savais de plus que leur i;raisse donne une très - bonne luiile à brûler, qui pourrait suppléer à nos boui;ics, et <lont je pourrais me servir aussi pour la tannerie, afin de donner de la souplesse à nos peaux.
J'ordonnai donc à mes trois aînés de tuer une douzaine de ces gros poissons avec des bâtons et des pieux, voulant ménager ma poudre : ils allèrent d'abord, pleins de joie, à ce combat. Il est à remarquer que les jeunes jjarçons ont presque tous un ijoùt de destruction qui peut facilement les rendre cruels envers les animaux. J'étais fàclié de ce (|ue notre position m'obli|;eait quelquefois à nourrir en eux ce penchant : aussi en cette occasion éprouvai-je un vrai plaisir (|uand, au bout de (|uelques moments, ils revinrent tous les trois me supplier de leur donner un peu de poudre et quelques balles pour tuer ces innocentes bêles d'un seul coup et sans les faire souffrir, parce qu'il était trop cruel pour eux de les mutiler avec leur massue. On pense bien que je me rendis à leur prière, en les louant de cette idée, qui prouvait leur humanité; je ne regrettai pas mes munitions en leur voyant ce sentiment de pitié. Sans doute il nous était impossible de nous laisser aller à cette sensibilité exagérée qui défeiul d'ôterunpoil à un animal; elle est d'autant plus ricicule (|ue ceux qui l'alïectent ne craignent pas de voir sur leur table un poulet , un poisson , des écrevisses et tant d'êtres (|ui ont autant de droits à vivre que ceux que nous étions oblijjés detuer; maisje ne cessaisde représentera mes fils que la cruauté , la passion de détruire sans nécessité, dégradent l'homme et peuvent le conduire à tous les crimes. Je fus charmé de voir (|ue dans cette circonstance ils avaient été plus sages et plus humains (|ue moi. En très-peu de temps , et après quel(|ues décharges , le nombre des poissons que nous désirions avoir fut complel. Sous leur (liâmes assez aisément la peau , pendant i|u'ils étaient frais ; nous frottâmes avec du sel le dedans de ces peaux ; et nous les suspendiiues au soleil pour les faire sécher et les travailler ensuite dans notre grotte. Par curiosité, ma femme voulut apprêter un morceau de ce poisson ; mais nous le trouvâmes si mauvais , que nous l'abandonnâmes à nos dogues, à l'aigle et au cbacal, qui en firent un excellent repas. >ous gardâmes avec soin la graisse, dont nous eûmes une ample provision; elle fut d'abord mise dans une chaudière; fondue el nettoyée avec soin, nous l'enfermâmes dans des tonnelets, et la réservâmes pour la tannerie el pour la lampe. J'avais encore le projet d'en faire du savon lorsque j'en aurais le temps, et cette douce espérance anima le zèle de la bonne ménagère pour cette occupation assez désagréable , mais qui nous promettait de si utiles résultats. JNous gardâmes aussi les vessies de ces poissons; elles étaient trèsgrosses et pouvaient nous servir de vases pour des liquides. J'oiit le reste, n'étant bon à rien, fut jeté dans le ruisseau, et me donna l'occasion d'avoir toujours à notre disposition un mets plus aipéable ; une quantité d'écrevisses vinrent chercher leur pâture sur ces restes de chiens marins. IVous primes des caisses vides, oii nous jicrçâmes des trous des deux côtés; nous les chargeâmes de pierres et les mimes dans l'eau. C'est dans cette espèce de réservoir (|ue fut jetée notre provision d'écrevisses; par ce moyen, nous eûmes la certitude d'en trouver (|uand nous en aurions envie. Une pareille caisse fut attachée par une chaîne dans la baie du Salut ; nous la remplîmes de toute sorte de petits poissons de mer, que nous allions pêcher sans peine. Pendant ces jours-là , je lis aussi une amélioration à notre claie , pour transporter plus facilement nos provisions de Falkeidiorsl dans notre demeure du rocher de /,elllieim. Je la posai sur deux poutres, ;i cha<|ue bout desquelles j'attachai une des petites roues ôtées aux canons (|ue j'avais fait sauter avec le vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légî're et très-commode |)ar son peu de hauleiir; nous pouvions y placer, sans licaucnup d'efl'orts, des caisses el des tonneaux, (àintents lie notre semaine et rie notre travail , nous revînmes l'aiemcnt passer notre dimanche à l'alkenliorst, el remercier Oieu de tout notre coyir des grâces qu'il nous avait accordées.