CHAPITRE XXXIV
Nouvelle pêche ; nouvelles expériences ; nouvelles chasses ; nouvelles découvertes ; nouvelle maison.
L'arrangement de noire grotte allait toujours son train , et devint tantôt une ociuipalion principale, laiitôt un accessoire, suivant que nous avions d'autres aflaires plus ou moins importantes; nous avancions lentement, mais assez cependant pour espérer d'y être établis commodémenl à la saison pluvieuse.
Depuis (pie j'avais découvert dans notre grolle le spath gypseux '
' Le gypse est une substance minérale composée de chaux et d'acide snlfiiri(iue : on pourrait, à la rij^uour, le considérer comme un sel neutre : mais, comme il n'est (pie très-peu soluble, ou susce[>tible de se fondre, et (pi'ii a d'ailleurs tous les earacl(''res extérieurs d'une pierre, les niiiiéralngislcs le considèrent comme une matière pierreuse. Les principales variétés iiu'il présente sont le gyp.se commun ou pierre à plaire; le pypse compacte ou l'allialrice, qui est
comme fond ou base du cristal de sel , j'espérais en tirer un avantage immense pour notre bâtiment; mais, ne voulant pas agrandir notre demeure en creusant davantage, je cherchai, dans la continuation du rocher, (juehpie endroit facile à faire sauter. J'eus bientôt le bonheur de découvrir près de notre magasin, derrière une avance de rocher, un passage naturel (|ui y conduisait et une quantité de fragments de gypse déjà détachés. J'en fis porter beaucoup près de notre cuisine, et chaque fois ([ue nous avions du feu, j'en faisais rougir (|iiel(|ues morceaux. Lors(|u'ils étaient calcinés et refroidis, on les réduisait en poudre blanche avec la jiUis grande facilité ; j'en remplis des tonnes, (|ue je fis mettre à l'abri pour l'employer dans l'intérieur de la grotte. Je x'oulais me servir de mes carreaux de pierre , les réunir avec ce gypse, en former nos parois et nos séparations, épargner par là une (|uantité de planches, et rendre notre bâtiment plus solide et plus joli.
On ne saurait croire combien nous obtînmes de plâtre en peu de temps; mes fils s'en étonnaient, et prétendaient que j'augmentais le tas pendant leur sommeil; maisje les assurai que je n'avais garde de ne pas dormir moi-même, et qu'avec mes bons aides je n'avais nul besoin d'user de tels moyens. « Vous voyez, leur dis-je, comme on avance lorsqu'on ne perd pas un moment, et qu'on va toujours droit à son but. Nous avions d'abord regardé comme impossible de bâtir une maison, n'étant ni charpentiers ni maçons; à présent nous voilà stucatcurs , et si nous l'avions bien à cœur , nous pourrions faire à nos chambres des plafonds unis comme une glace; nous avons la matière et l'intelligence, et, avec de la patience et du courage, l'homme vient à bout de tout, même de ce (jui d'abord lui paraissait impossible. ■ !
Le premier emploi que je lis de mon plâtre fut d'en poser une couche sur nos tonnes de harengs, ce qui leur donna un couvert ])arfaitement impénétrable à l'air; je n'en mis cependant qu'à ((uatre tonnes, je destinais les autres harengs à être fumés et séchés. A cet efl'et, nous arrangeàines dans un coin écarté une butte à la manière des pêcheurs de harengs hollandais et américains; elle était composée de roseaux et de branches; et au milieu nous plaçâmes, à une certaine hauteur, une espèce de gril, sur lequel les harengs furent déposés ; nous allumâmes en dessous de la mousse et des rameaux frais, qui donnèrent une forte fumée ; nous fermâmes soigneusement la hutte, et nous obtînmes des harengs bien fumés, d'un jaune d'or brillant et appétissant : nous les serrâmes dans les sacs suspendus dans notre magasin.
Environ un mois après la grande expédition desbarengs, qui avaient (|uitté nos parages, nous eiinies une autre visite, <[ui nous fut tout aussi profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se trouvèrent l)lcius d'une quantité de gros poissons qui s'elTorçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour déposer leurs leufs entre les pierres et dans l'eau douce. Jack fut le premier i|ui guetta l'arrivée de ces étrangers. « Papa, s'écria-t-il , j'ai vu une ([uantité de baleines nager dans le ruisseau des Chacals; mais elles viennent beaucoup trop tard si elles veulent manger des harengs : il n'y en a plus pour ces gourmandes-là.
LE piiRE. J'ai grand'peiir , petil homme, (|ue tes baleines ne soient imai;inaires comme les grands bras du monstre (pie tu voyais dans la mer : un régiment de baleines dans notre ruisseau me paraît très-singulier; à peine pourrait-il en contenir une.
JACK. Mais venez, papa, venez voir vous-même ; il y en a qui sont aussi grosses (|ue vous, et si ces ]ioissons ne sont pas des baleines, ce ne sont pas non plus des harengs, je le parie.
IF. ri;Riî. A la bonne heure; tu ])ermets au moins qu'on marchande avec toi ; mais du hareng à la baleine il y a une énorme din'érencc. •
INoiis profitâmes cependant de l'avertissement de .lack )ioiir aller voir ces nouveaux venus. INous dcscendiiues au lias du rivage, à l'emliouchiire du ruisseau. Je vis elVecli vemeni une quantilé immense de très-beaux poissons de mer s'approcher lentement pour chercher .i remonter le ruisseau, oii (|iiel(pies-iiiis étaient déjà entrés; il \ en avait de {[uatre à huit pieds de longueur. Au museau pointu des ])liis gros, je les pris pour des esturgeons; d'autres , moins grands, ressemblaient à des truites , et je jugeai que c'étaient des s;iumons; leur nombre était considérable, et leur marche jilus fière et plus redoutable (pie celle des harengs. [Mon petit lack triomjihail comme si c'eût été une armée à ses ordres. « Kh bien, papa , me dit-il, vous conviendrez que <;'est bien autre chose (|ue vos petits harengs! In seul de ces drôles-là remplirait une toinie.
— Oui, sans doute , lui dis-je d'iiu ton sérieux. A |>résciil, mon petit ami, je te prie de sauter dans l'eau el de me jeter ces poissons l'un apri's l'autre pour (pie je les sale et les fume. »
Il me regarda .avec des yeux étonnes, el semblait douter que je parlasse sériciisciucnl ; puis tout à coup il prit son parti : <■ (.)ui, papa, de tout mon cieur; je reviens à l'instaril. » Il coiiriil du côlé de la caverne, d'oii il revint bientôt avec des ni'ches, un arc, des vessies de chiens marins el un paipiel de ficelle. « .l'attraperai avec cela tous
une espèce d'albàlre. et le gypse crislallisé, connu sous le nom de sélniiic qui se I trouve sous les formes de lames, d'aiguilles, de fer» de lance, el sons il'aiilres formes très-extraordinaires.
LE UOBl^SOI\ SUISSE.
CCS hoaux messieurs, » me dit-il en me montrant ce qu'il apportait. Je le rcfjardais avec intérêt et surprise, sans comprendre ce qu'il voulait faire; sa pliysionomie animée, ses inouvemonts prompts etfjracicin, ot sa contenance déterminée, m'amusaient inlininicnt. Il attacha ces vessies par le milieu avec une loni;ue licelle, dont il noua un bout à une flèclie, à laquelle il avait fixé un crochet de fer; il laissa le paquet de ficelle à terre près du rivage, chanjé des plus grosses pierres qu'il put soulever; il ])rit après cela son arc et posa la flèclie dessus... elle partit, et alla percer le plus gros des saumons. Mon petit chasseur fil un saut de joie. Au moment luèuie, l'ritz nous avait rejoints; il lui léiuoin du triompiie de son frère, et n'en eut aucune jalousie. « liien, Jack, lui dit-il; lu seras bientôt .tussi lion tireur que moi. A mon tour à présent, u 11 courut ii la maison, el revint avec le harpon et le dévidoir. Ernest, ijui l'accompagnait, voulut aussi se signaler contre «|uelques monstres marins. iNous fûmes bien aises de les voir arriver à notre secours : le saumon blessé se déballait tellement que, malgré nos elTorts pour retenir la ficelle, nous avions peur qu'elle ne se cassât et que cette belle proie ne nous échappât ; enfin le poisson s'affaiblit peu à peu; Eriiesl et Fritz joignirent leurs fories aux nôtres , et nous parviniues à le tirer sur le riviige, oii j'achevai de le tuer.
(Ici heureux commencement de pèche nous donna de l'émuliliou. Fril7. saisit le liarpon avec le dévidoir à corde; moi, comiin' Neptune, je pris en main un trident; Ernest prépara le grand liameçoii, et Jack ,sa ilèclic avec les vessies qui servaient à retenir sur I eau la proie (|ii'ellc frappait. >ous senlimes alors la perle de noire bateau de cuves, avec Iciiuel nous aurions pu suivre les poissons et les prendre plus facilement, au lieu ([iie nous étions forcés d'attendre qu'il en viiil ii notre portée; mais il y en avait une si grande quantité, el ils 'se pressaient tellement pour entrer dans le ruisseau, ipie nous n'eûmes bienlùt plus qu'à choisir, el que nous finies une pêche abondante. Jack iuaiii|ua deu\ fois; mais il eut enfin le bonheur d'attraper un esturgeon formidable, que nous eûmes assez de peine ii amener; il appela à son secours sa mère et le petit François, qui arrivèrcnl aussi. Pour ma part, j'avais pris deux gros esturgeons; mais j'avais été obligé d'entrer à mi-corps dans l'eau pour m'en em parer. Ernest, avec son hameçon à grand crochet, eu eut aussi deux petits, l'ritz avait jeté son dévolu et son harpon sur un esturgeon de huit pieds au moins; tous ses efforts pour tourner la corde du dévidoir furent inutiles; je fus obligé d'aller à son aide, el nous eûmes besoin pour l'allircr sur le rivage d'une seconde corde, à laquelle nous attelâmes notre buiHe.
Tous nos poissons furent d'abord ouverts el rangés comme il le fallait pour les conserver. Je lis mettre à part tous les œufs, dont il se trouva au moins une trentaine de livres, pour en faire du caviar, ce mets si estimé des Russes, et je destinai les vessies à la fabrication d'une colle excellente, qui nous deviendrait de l.i plus grande utilité.
Je conseillai à ma femme de faire bouillir quehjues saumons dans de l'huile, comme on prépare le thon dans la Miditerranée; et pendant qu'elle s'en occupait, je préparai aussi iiioii caviar el ma colle. Pour le premier, après avoir fait laver bien proprement dans plusieurs eaux celle masse d'œufs, je les mis pendant vingl-qiialre heures dans une calebasse percée de petits trous, et où ils étaient fortement pressés. Lorsque le liquide fut écoulé, nous les relirâiues de là eu masse solide eomiue des fromages; ou les porta dans la caluile à fumer, cl nous eûmes encore une petite ciuisolalion de plus pour la saison des longues idiiies. « A présent, dis-je à mes enfants, préparons les vessies pour faire une des plus fortes el des meilleures colles de poisson (|ue l'on connaisse. » .le leur fis couper les vessies en lanières, (ju'ils attachèrenl fortement par un bout; ensuite ils prirent l'autre avec une large pince, el tournèrent jiis(|u'à ce i[iie la lanière lormâl une cspi'ce de nœud ou de coipiille, (|iie l'on mit sécher au soleil. C'est la seule préparation qu'il y ait à iaire pour obtenir cette colle ; elle devient d'une dureté evlrèine, el lors(|u'on veut s'en servir, on la coupe en petits morceanx, que l'on place sur un fini doux. INous nous iniiues tous à l'ouvrage', et nous obtiumes une colle si belle el si transparente, qu'elle me <louna l'idée de faire des vilrcs pour h's femUres avec de grands morceaux de ces vessies séehécs.
Apri's ce travail, il fut qncsliou de construire une nacelle ])(Hir rein|ilaecr noire bateau de cuves el naviguer près du rivage. Je voulais, à rimitation des sauvages, la faire d'écorce et d'arbre, et je n'avais pas de temps à perdre pour profiler encore de la sève. Comme il fallait choisir un tronc d'arbre assez i;ros piuir remplir ce but, je proposai à mes enfants de faire une expédition lointaine pour eu chercher un. Il y en aurait eu peul-clre dans le voisinage; mais tous m'étaieiil précieux, les uns par leurs fruits, les autres par leur omhragc', et je ne voulais pas dégarnir le paysage aiiteuir de notre habitation.
Comme à l'urdiiiaire, nous lâchâmes dans celte course d'atteindre plus d'un but. iNous étions avant tout avides de nouvelles découvertes; mais en passant nous voulions voir nos ])lanlatioiis et nos champs semés par ma femme de graines européennes; nous voulions
aussi avant les pluies faire une I ne provision de baies à cire, de
gomme élastique el de calebasses. >otic jardin polagcr [iris de '/,elt-
heim réussissait il merveille; la végétation y était étonnante, et sans beaucoup de soins nous avions toutes sortes de légumes d'un goût excellent, cpii lleiirissaienl et mûrissaient successivement, et nous promettaient pour tous les mois d'été une abondante récolte de pois, de haricots, de fèves, de laitues. Il n'y avait autre chose à faire que desarrosements frécpients pour prévenir la sécheresse du sol, et les canaux de palmiers y conduisaient de l'eau du ruisseau autant ([ue nous en vouliinis. INous eûmes aussi des concomlircs et des melons délicieux, (|ui nous furent très-agréables peiidanl les grandes chaleurs. INous moissonnâmes une immense quantité de hlé de 1 uripiie, dont les épis étaient longs d'un pied. INous vimes prospérer la canne à sucre, plantée et cultivée; et enfin nos ananas, sur les hauteurs à côté de l'avenue, nous promettaieiil un délicieux régal.
Celte prospérité dans notre voisinage nous donna de douces espérances pour les plantations lointaines; réscdus d'aller les \isilcr, nous partiiues un matin tous ensemble de '/icllheim.
INous passâmes d'abord par Falkciihorst ; nous voulions nous y reposer el y coucher. Nous allâmes visiter le champ que ma femme avait très-libéralement ensemencé; les grains avaient levé d'une telle épaisseur, qu'ils formaient des touffes ou des paijuets di- dilVércntcs espèces de céréales, partie en fleurs, partie en épis, qui faisaient l'effet le plus singulier. INous coupâmes tout ce cpii nous païul être mûr, puis nous le liâmes en gerbes, et le portâmes à Falkeiihorst pour le mettre en sûreté contre des moissonneurs plus habiles ipie nous; car ce champ était rempli d'oiseaux de toute espèce. INous y récoltâmes de l'orge, du froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année suivante. La moisson la plus considérable fut celle du mais, auquel ce terrain paraissait surtout convenir : nous en avions eu beaucoup dans notre jardin; ici il y en avait un petit champ couvert de beaux épis dorés; c'était à ces grappes que tous les oiseaux en voulaient. Au inoment oii nous en approchâmes, une douzaine au moins de grosses outardes prirent la fuite avec un grand bruit, (|ui réveilla l'attention de nos chiens : ils sautèrent dans le blé, et un essaim immense d'oiseaux de toutes les grosseurs et de toutes les es|ièces prit la volée; une foule de cailles couraient en fuyant; enfin iiuel(|iies kangnroos se mirent aussi en fuite, et échappèrent il nos cliieiis à l'aide de leurs éehasses el de leurs sauts prodigieux.
IN'ous fûmes tcllemeul troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne songea qu'il était armé d'un fusil pour punir ce brigandage; nous restâmes comme pétrifiés, regardant les fujards en l'air ou sur la terre, el nous les eûmes bientôt jierdus de vue. Fritz, déterminé chasseur, fut le ]ircmier ([ui revint à lui avec nue vive expression d'iiidignalion contre lui-même; il chercha à la hâte les moyens de réparer son oubli. Sans larder, il prit son aigle, qu'il portait toujours sur sa gibecière; il lui ôla son petit capuchon de dessus les yeux, lui montra de la main les outardes en fuite (|ui s'élevaient en l'air. L'aigle prit rapidement son vol. Fritz sauta sur son onagre, galopa par-dessus les ronces et les pierres après son élève, et disparut dans un moment à nos yeux. Nous vimes alors dans les airs un spectacle (|ui excita vivement notre intérêt et noire curiosité. L'aigle eut bientôt sa proie en vue; il s'éleva comme un faucon, direclciiieul au-dessus sans en détourner ses yeux perçants, puis fondit tout à coup sur elle avec la ra|ii(lité de l'éclair. De tous côtés on voyait les outardes efl'rayées tantôt se réuiiissaul , tantôt se dispersant, tantôt cherchant à éviter leur rediMilalile ennemi en se cachant dans (|iiel(|ne buisson; mais il les laissa faire, cl se borna à l'oiseau (|u'il av.iil suivi et qui ne pul lui échapper; il se crampinina sur son dos, cl le tint là sous ses redoutables serres et sous son bec jusqu'à ce (|ue Fritz, arrivant au galop, dcsci'udil , remit le capuchon sur les yeux de l'aigle, le posa sur sa gibecière, délivra la pauvre outarde de son persécuteur, et lions appela avec de grands cris de joie et de triomphe. INous courûmes à lui. Jack resta seul sur le champ de mais pour nous donner aussi 1111 échantillon du savoir-faire de son jeune chacal; celui-ci s'étail glissé doucement auprès des oiseaux, ijui m'avaient paru être des cailles, et <|ui s'évadaieul de leur côté. Il les eut bientôt retrouvées; il en saisit une par l'aile, et l'apiiorla à siui maître; il en avait pris au moins une douzaine ([uaiiil nous revinmes auprès de lui avec notri- outarde; el il fallait entendre comiiie ces petits garçons se félicilaicnl de la belle éducation el du succès de leurs élèves sauvaees, que nous admirâmes beaucoup. En récompense, on leur donna à chacun une caille grasse; j'en admirai le |)liiiiiage, el je vis (|ii'cllc était de l'espèce que liulTon appelle la grosse caille du I\Iexii|ue.
Après cette aventure, nous allâmes en avant pour arriver aussitôt (|ue possible à Falkeuliorsl , el guérir avant toutes choses l'oularde des légères blessures i|u'elle avait reçues dans son combat avec l'ail'ie. INiius vîmes avec plaisir que c'était un mâle, el (|iie nous pourrions l'associera iiolre outarde solitaire, qui était parlaiteinenl apprivoisée. Je chargeai promplcmenl encore queli|ues gerbes de mais sur le char, et sansaiilrc retard nous arrivâmes à notre ehâieau aérien, altérés, affamés et accablés de faligues. 'Ma feiiiiue, (pii l'était aulaiil (|uc nous, s'occupa d'abord à nous restaurer tous par une Ii(|ueur de son iuveulion. Elle écrasa cuire des pierres des grains mûrs de maïs que nous venions de cueillir, elle mit cette espèce de pâte sur un
Sis
LE KOBINSOJN SUlSSt.
linijc (|ii't'lle pressa; clic y ajouta <hi jus de canne à sucre, et nous jucsenla celle boisson ilouee, agréaljle, blaiiclie comme du lait, nouirissanlcel l'atraicliissanlc, ((ni fui accciitcc et l)ue avec jjraiid enipresscmenl , et nous fit un bien extrême.
.le m'étais mis d'abord en arrivant a soitjnei' noire belle oularde mâle; j'avais lavé ses blessures avec de l'eau, du vin et du beuiie, ce c|ui était notre baume universel; je l'allacliai ensuite par une jambe dans le poulailler il côté de la l'emcUc. Jack n'avait pu sauver que deux cailles vivantes; il me les apporta; je les traitai de la même manière; toutes les aulres, que le cliacal avait tuées en les prenant, lurent pliimc'cs et mises il la broebe pour iu)lre souper. Le reste de celle journée l'ut employé à trier les différentes espèces d'épis cl ii les séparer de la paille; nous pbu'iimcs dans des calebasses ceux ipte nous voulions conserver pour semer. Le blé de Turquie fut mis en jjéi'bes sous le loit jus(|u'a ce que nous eussions le temps de le battre et de le vanner. « H faudra aussi le moudre, dit Fritz. Comment ferons-nous? — As-tu oublié, lui dis-je, ([iic nous avons trouvé un inuuliii à bras sur le vaisseau, cl ([ue nous l'avons apporté avec nous ?
FRITZ. jN'ou, mon père; mais ce travail est, je crois, bien pénible, et le moulin csl sujet ii se déranijer. l'ouri|uoi ne ferions-nous pas un muiilin à eau semblable à ceux (l'Europe? nous avons assez de ebutes d'eau ici jinur faire louiner la loue.
i,E piiRE. J'en conviens; mais ce mécanisme est lrès-compli((ué, et la roue seule me parait une eiil reprise au-dessus de nos forces el de notre capacité. \u reste, mon fils, j'aime à te voir ce courane et ce zèle; il faudra mûrir celle idée; nous avons du temps devant nous jusi|u';i ce que nous récoltions assez de grains pour ;ivoir besoin d'un î;ran(l moulin, l-.ii alleudaiil, fiiisons nos préparatifs pour iiiitr.' course; nous partirons demain dès l'aube du jour. « (Miacuo se dispersa dans ce but; ma femme alla choisir dans le poulailler qiuli|ues poules avec une paire de coqs, (juc nous voulions établir loin de uolre demeure comme une cidonie pour cliercbcr eux-mêmes leur nourriture dans la eampai;ue et s'y multiplier à leur p,ré. .l'allai dans cette inleiiliiui prendre ii l'élable ipialre de nos jeunes porcs, deux brebis, deux elièvres, el un mâle de chaiiue espèce; notre lrou])eau était déjii assez considérable pour hasarder cet essai. Si nous réussissions ii les acclimater ainsi dans l'ile, nous n'aurions plus la peine de les nourrir, el nous les retrouverions toujours au besoin.
Le lendemain donc, nous pariJmcs de l'alkenliorsl après avoir chargé noire char, sans oublier l'échelle de corde et la tente de campailjne. ']"ous nos colons animaux élaicnl sur le char; ils avaient les pattes attachées de manière ii ne pouvoir tenter d'en dcseendie. Nous laissâmes ab(Midamnieut à manger aux bêtes (|ui reslaienl ii la maison; nous atlelàmes la vache, l'ilne el le bulllc au char, cl Fritz, grimpe'' sur sou onagre, caracolait en avatit, examinant oii l'on pourrait passer le plus facilement el sans danger.
Celte fois nous primes une nouvelle direction, exactement au milieu, entre les rochci-s el le rivage, pour connaître toule la coritrie qui s'étendait eu lonijueur depuis l'alUiuihorst jus(pi'à la i;ian'le baie, au delà du ca]! de l'I'.spér.inre trompée. C'était lii propreiueut l'étendue de nnlie domaine , (|uoi(pie nous eussions découvert dans une précédente course la délicieuse plaine des Bulllcs derrière les roclicr.s; mais l'enlrée en était tro|) ditlieile,el elle était trop loin de notre demeure et de nos pl.inlalious pour songer ii y faire un établissement. D'abord nous d'unes, coniiiie ;i l'ordinaire, un peu de peine k franchir les hautes herbes; cl lorsque nous fVimes entrés dans le bois, il nous fut dillieile de nous tirer des lianes el des broussailles, qui nous cmpêchaieni d'avancer. Soiivenl nous fûmes obligés de faire des détours el de nous frayer un jiassage avec la hache; mais celle occupation me lit découvrir plusieurs petits objets utiles, entre autres des racines d'arbres, doni la courbure naturelle élail exacicnieni celle desselles et des jougs dont nous avions besoin ])Oiir nos bêtes de Irait. J'en sciai plusieurs, ipie je mis sur le char.
Après une heure de marche Iri's-pénible, nous avions pénétré jus qu'à l'autre extréniilé du bois, oii nous fûmes frappi's tout :'i <(iu|) d'on aspert bien singulier : une petilc plaine s'étendait dcvaiil nous, ou pliilôl une es]i('Ce de bos(|uel de buisson, assez bas, (pii ikhis parut de loin presipie enlii'reiiHuil ('ruiv(Ml de flocons de neige. Mon pelil l'rani^ois fut le premier (pii r;ii)ereul; il élail sur le char, oii nous l'avions ])0sé,ne pouvant le faire inareher à Ir.ivers les hautes herbes. « () ciel! s'éeria-t-il , de la neige! de la neige! (piel jdaisir! Maman, aidez-moi vite ,'i descendre du char, (|iie j'aille faire (les ])elolcs! Ah! ipie je suis content de xoir enfin ici un hiver à neige, et non pas toujours cette éternelle pluie (pii tombe si tristement! »
Je ne pus m'empêcher de rire, et l'on comprend bien ipie je ne , croyais pas îi la neige pav une Icmpéralurc Ircs-chaiule; mais je ne pouvais imaginer ce que c'était ipie ces flocons blancs (pii éblouiss;iienl nos yeux el ressemblaient eu elTel à de la neige. Je soup(;onnai enfin ce (pie ce pouvait être, et Frilz, qui avait galopé en avant p(uir s en assurer, me conliriu;! dans mon idée en nous a]>porlanl de cette préleuduc neige, cpii élail, comme je l'avais pensé de Iri's beau eoloii; ce, charmants arbrisseaux , (pii croiss;iienl dans celle plaine, élaicnl des ( (ilonnicr.s. Cille priidiielion végétale, la plus utile peut-être (|uc k licl iiil accordée ;i 1 liommc, lui fournil de quoi se vcliv et se cou-
elier mollement, sans aulre peine que de récolter el de filer celle belle bourre blanche; on la trouve avec tant d'abondance dans ion les les Iles, que j'avais été surpris de n'en pas rencontrer encore. Les capsules, crevées par leur maturité, avaient répandu de tous cotés la biuiire donI elles étaient remplies; une partie était au pied des arbres, l'autre lUMidail au.x branches oii elle s'était iiccrochée; le reste enfin agité par un venl léger, tournoy.iit el voltigeait dans l'air avant de tomber sur la terre.
La joie que causa celle découverte fut bruyante el générale. Le pelil l'iancois regrettait bien un peu ses boules de neige; mais sa mère lui en fit de coton, ipii ne fondaicnl pas, et lui promil des chemises neuves el de beaux habits. Elle ne cessait de raconler tout ce (pi'elle ferait de ce coton , si je voulais lui fabriquer des rouets el des métiers pour le metlre en œuvre.
ÎNoiis en ramassâmes autant que nos sacs vides purent en contenir, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer à Zelllieim.
Après quelques moments, j'ordonnai le départ, el je me dirigeai vers une pointe ipii terminait le bois des Calebasses, et qui, étant assez élevée, me pioinettait une tiès-bcUc vue sur toute la contrée. J'avais envie d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des Cotonniers cl des Arbres à courges, oii je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je me faisais d'avance une idée eharniante d'avoir dans ce beau site tous mes colons européens emplumés ou à (pialre pieds, d'établir là une métairie sous la sauvegarde de la Providence, de venir m'y promener quchpiefois, et d'avoir le jdaisir d'entendre en arrivant le caipielagc de notre volaille , qui, sur ce sol étranger, me rappellerait ma patrie.
Nous dirigeâmes donc noire course à travers le champ de coton, cl nous arrivâmes en moins d'un ipiarl d'heure sur celle hauteur, que je trouvai très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait doucement; au-devant elle se perdait insensiblement dans une ])laine couverte d'une herbe épaisse et arrosée jiar un limpide ruisseau, ce (|ui était d'un avantage inappréciable pour nos bêles, ainsi (pie pour nous-mêmes, lorsque nous viendrions les visiter.
Chacun approuva ma proposition de former lii un petit établissement. JNous nous liàlàmes de dresser notre tente, de taire un foyer de pierres et de préparer notre diner. ^Ous nous partageâmes pour le reste de la journée les occupations préliminaires. La mère avec ses fils s'occupa à nettoyer son coton, en l'itant les grains ipii y étaient attachés; elle le remit ensuite dans les sacs, (|ui cette nuil-li) nous servirent d'oreillers el (le matelas. Pendant ce temps, je parcourais la contrée d'alentour, soit pour me convaincre de sa sûreté et de sa salubrité, soil pour trouver ([uelipies gros arbres dont je pusse prendre l'éeorce pour ma nacelle, soil cnlin pour découvrir un groupe d'arbres C(uivenablcmcnl distants les uns des autres, el (|ui pussent me servir de piliers pour établir ma UK'tairie. Je fus bientùl assez heureux pour Iroiiver à la jioiute de la lorêt, à peine dislante de deux porli'csdc fusil de la place oii nous étions arrivés, ce qui convenait pour la métairie; mais je ne réussis pas aussi promptemenl pour ma nacelle : les arbres d'alentour étaient Iro]! minces; elle n'aurail pas eu la profondeur nécessaire pour se soutenir sur l'eau. Je iTJoignis mes enfants, cpii s'étaient assis cl travaillaient près de leur mère; ils préparaient d'excellentes couches de coton, sur lesquelles nous allâmes de bonne heure chercher le repos pour entreprendre el exécuter avec succès les travaux du lendemain.