‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 109 sur 219 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Établissement do deux métairies; le lac; la bùtc à bec.

Les arbres cpie j'avais choisis pour la construction de ma cabane étaient la plupart d'un pied de diamètre; ils avaient crû presque régiilièremenl , formant un carré long, dont le grand C(')lé donnait sur la mer; ce d'île avait vini;t ipiatrc pieds d'élcndue, cl le pelil seulemenl seize. Je taillai des emlioitures ou mortaises dans les troncs, à dix pieds de hauteur cl de distance, pour former deux étages; celui d'en haut devait êlre moins élevé de (pielques pouces sur le derricic, pour que le loit fût incliné. Des ]icrehes de ciiK] pouces de diami'trc furent placées en travers de ces mortaises, el (onnèreni la cage du bâtiment. N(uis clouâmes ensuite des lattes d'arbre en arbre, k égale distance , pour lormer le toit, et nous arrani;eàmes en ordre des morceaux d'écorce coupés C(uiime des tuiles et posés de manière à laisser écouler la pluie, (^omme nous n'avions pas beaucoup de clous de fer, nous nous servîmes pour tout ce bâtiment, en place de clous, de fortes épines d'acacia que nous avions découvertes le jour préeédcnl. ('et arbre, qui porte une belle fleur, esl connu sous le nom iVacacia à trnin épines. i\ y en a, en effet, toujours trois ensemble, si forles, si pointues, si acérées, qu'on pourrail en faire une arme dangereuse, ^ous en coupâmes bcaneoup, (pic nous finies sécher au soleil ; elles deviurenl presque aussi dures (pic le 1er, cl nous rendii'ciil de Iri'S-lxuis services. ^Olls eûmes plus (le ]U-iue à peler les arbres dont nous voulions employer l'éeorce ii g.irnir notre loit. Je eomiuencai i>ai la scier tout autoiii, au bas du tronc j II, (pi'à l'aubier, puis de mèinc de deux pieds en deux jùcds de

LE UOBllNSOM SUISSE.

haiilciir; je fendis ensuite pei'pendicuhiiremcnt el en deux iiarlies l'ccoice d'un de ces cercles, el avec des coins de bois j'enlevai les moice:iux entiers ; je les cliiinjciii de pierres |)our (|ii'ils ne se missent pas en rouleauv, et je les lis scclier au soleil ; je les clouai après cela l'un sur l'antre comme des écailles de poissons , ce qui produisit un très-joli toit, i|ui nous rappela ceu\ di- notre patrie.

A cette occasion, nous lïuies une découverte aijréable. 'Ma femme s'était servie des jictils morceaux d'écorcc (|ui restaient pour allumer son leu, pensant iju'ils brûleraient facilemeni ; tout à coup nous fûmes surpris d'une odeur aromatiiiue (|ui parinmail l'air. Nous e\amii'àmes de ]dus près les copeaux à demi c(Misumés. el nous vîmes (pie les uns renfermaient de la tércliculliiue, et les autres du mastic; en sorte que nous iiùmes espérer {l'obtenir en abondance de ces deux matières sur les arbres (|ue nous avions pelés. (J'élail moins dans le but de tlatlcr notre odorat par ce ijenre de parfum que dans l'idée de faire avec ces deux injjrédicnts une esi>èce de pr)i\ pour i;oudronm-r notre nacelle, ce qui ne me rendit point insensible à cette trouvaille. L'instinct de nos chèvres ou leur odorat nous en fit faire une autre, cjui ne nous fut pas moins aijréable. Nous fûmes surpris de les voir accourir d'assez loin et se jeter avec avidité sur(|uelques-uiis des morceaux d'écorcc qui étaient il terre; elles les cboisissaient parmi tous les autres, et les mâchaient avec un air de )daisir (|ui lit envie .i mes petits gourmands. « .le veux savoir (|uel ijoût a celte écorce, et si les chèvres ont raison d'en êlre friandes, dit .lack en en prenant un morceau. Excellent, sur ma foi ! !\lcsdames les chèvres ne sont pas malavisées. Goûte, Fritz; on dir.iil que c'est d<' la cannelle sucrée. » Fritz en prit un morceau, el fut du même avis. Sur sa parole, nous en ijoùtàmes ma femme cl moi, et nous demeurâmes ciuivaiiicus que c'était en clïet de la cannelle, non pas aussi tine que celle de l'ile deCeyIan, mais ayant cependant un parfum très -aijré'able.

Oette découverte n'était jias sans doute de première ulilili' dans reltc circonstance; nous la rei;ardàmcs cependant comme nu biuilieur, (pii ajouterait (pielque chose ii nos jouissances ; tous cil voulurent !;oùter, et la trouvèrent Iri's-bonne; elle avait été |uise sur un vieil arbre, ce (jui la rendait sûrement ]ilus grossière ; je me rajipclai qu'on préférait celle que l'on recueille sur de jeunes plants. Du reste, il était sans doute de l'espèce ([u'on appelle ra!:sia liynca. ou cannelle de la Chine, qui est beaucoup moins forte que cille de Ceyiaii.

Penilant notre repas, nous parlions de ce (pie nous avions découvert dans la journée; il fallut raconter ii ma femme tout ce que ma mémoire me fournil sur la térébenthine, le mastic et la cannelle. Je leur dis que les deux premiers avaient (''té découverts ))ar les A éiiiliens, qui avaient été les chercher dans les iles de l'ancienne Grèce, d'iui ils s'étaient répandus en Europe par le commerce. « El (ju'cst-cc qu'on (ail de la térébenthine .' « me demandèrent-ils.

LE pi:i;F.. On s'en sert en médecine ; on l'emploie aussi pour du vernis, pour de la colophane : en la faisant cuire el en la mêlant avec de l'huile de poisson, on en fait un excellent ijoudron, dont je compte me servir p(uir notre nacelle ; on peut aussi eu faire usaee pour graisser les roues.

Ei!\iisr. El le maslie .'

LE rÈKE. Le mastic se recueille sur des arbres que l'on noniuie arhrcs à miistic : \\ sort en (jouîtes transparentes, qui se durcissenl promptenieni au soleil, à peii ])r('s comme l'ambre. On en met dans les partuins; en le faisant dissoudre dans de l'esprit-de-vin, on eu fait 1111 vernis léijcr et transp.i relit ])0ur la porcelaine. ^)uant à la cannelle, la meilleure croit dans l'ile de Ceyian ; on la recueille sur de jeunes plants de cannelliers, auxquels on ijte d'abord l'écorce extérieure, ce i|iii fait de la cannelle [(lossière et commune. On prend alors avec soin une fine écorce qui se troiixe sur l'aubier, et dont le parlUm est (b'iicieux ; on la fait sécher au soleil ; elle se roule d'ellemême en jjrands et petits morceaux, selon (|ue l'on a coupé l'écorce; on lie ces morceaux en petits pi(|uets, et on les coud soiijueuseini lit dans des sacs de coton, i](ie l'on recouvre de nattes de roseaux ; ces paquets sont ensuile renicrmés dans des jieaux de buMle aussi dures el aussi imperméables (|ue de la corne. De cette manière la cannelle est si bien préservée, qu'on la transporte sur des vaisseaux dans toule l'Europe, sans qu'elle perde rien de son jiarfum. Ou en fait des liqueurs délicieuses.

Après notre repas, nous nous remîmes de nouveau à la ( onstruelion de notre métairie, qui fut contiuiiée avec aclixilé |ien(lanl plusicrs jours.

Kous tressâmes les parois de notre bâtiment avec de loni;s roseaux pliants cl des perches minces et souples, jusiiu'à la hauteur de six pieds ; le reste de l'espace jusqu'au toit fut seulement fermé par une espèce de (;rillaj;e, ])(>iir que l'air et la luuiii're pussent y pénétrer, l^ne ])orte fut idacée au milieu de la façade, qui donu.iil sur la mer. INous arranei'âiiies ensuile I intérieur aussi comiuodement (jii'il nous fût possible de le faire en si peu de temps, san^ employer lieauioup de bois; une cloison, qui s'élevait jusiju'à la moitié de la hauleiir du bâliincnt, le divisa en deux j)arlies inéi;ales, dont la jilus jjrande fut destinée aux moulons et aux elièvres, et la plus petite à notre usaijc, lorsqu'il nous couviendiail d'y passer quelques jours. Au fond de

retable aux moutons, nous établîmes un poulailler avec des perches pour les poules; au-dessus, une espèce de fenil pour le iourraije. I)evanl l'entrée du bâtiment, nous plaçâmes deux bancs tressés, pour nous reposer à l'ombre des arbres entre lcs([uels nous avions eonslruil notre maisonnelte, cl pour jouir de la belle vue ([ui s'ouvrait au-devant de nous. Kotre chambre fut provisoireiuent pourvue de deux claies d'osier élevées de deux pieds au-dessus de terre, devant servir de bois de lit et recevoir des matelas de coton.

Toul prit jiour le miimeiit une l'orme et une destination provisoires, en altendaiil (pie nous eussions le temps d';irranj;er notre métairie avec plus de commodité, cl même de l'orner ; nous voulions la maçonner en dehors avec du sable et de la terre grasse mêlés ensemble, et en dedans avec du plâtre, poiiripie l'humidité ne pût y pénétrer. Il nous suflisait d'abord que nos colons fussent ii l'abri el s'accoutumassent à se retirer d'eux-mêmes tous les soirs dans leur étable en revenant du pàturai;e. Pendant plusieurs jours, nous remplîmes leurs auijes de leur nourriture favorite mêlée avec du sel, el nous nous proposâmes de venir de temps en temps renouveler cet appât , jusqu'à ce qu'ils eussent pris l'habiludc que nous désirions leur voir contracter.

.l'avais cru |iouvoir achever ce travail en trois ou quatre jours ; mais cette bâtisse nous prit une semaine entière. Nos provisions de bouche hiiirent avant notre ouvraije. Aous réfléchîmes au meiUeur moyen de remédier à cet embarras; je ne pouvais me résoudre il retourner il Falkenhor.st avani d'avoir terminé ma métairie ; j'avais résolu d'en établir une seconde un peu plus loin, yvrii le cap de l'Espéianee trompée, .le me déterminai donc ii envoyer Fritz el Jack 11 Falkeiihor.-.! et il Zellhcim, pour nous clicrcher une provision (le lroma;;e, jambons, patates, poissons fumés et ijâteaux de cassave, el pour renouveler la nourriture et le fourra(;e des animaux ([ue nous y avions laissés. Je leur fis mouler l'ouaijrc et le bullle. INIes deux petits cavaMers, bien tiers de leur mission, partirent au ijrand Irol. Je leur axais aussi ordiuiué de prendre avec eux notre vieux baudet pour rapporter les provisions; Fritz le menait en laisse, el maître .laik, pour hâler sa inarehe, faisait cbu)iiir son fouet autour de ses louijues oreilles. 11 est certain ([ue , soit l'influence du climat, soil l'exeiiiple de son camarade, l'âne sauvai;e, il avait beaucoup perdu de sa nonihalance naturelle ; j'en étais d'autant plus content <|iie je le destinais à servir de monture it ma femme dans nos cxciir.-.ions, (lès ([ue j'aurais pu faire une selle oii elle pûl être commodémciil assise.

Pendanl l'absence de nos deux pourvoyeurs, je rôdais avec Ernest dans les environs, tant pour connaître cette nouvelle contrée (|ue dans l'espoir de trouver (pieli|ues noix de coco, qui nous manquaieni, ou (pielque autre nuiirrilure.

Nous n'iiiontâmes un ruisseau que nous avions remarqué dans le voisiuai;e. jusipie vers la paroi de rochers où nous comptions retrouver l'ancien chemin (|ue nous avions déjà fait une fois ; mais nous arrivâmes bienti'.t vers un p,rand marais et un petit lac dont l'aspect était très-pittoresque. Nous étant un peu avancés, je vis avec nu jo\eiix étonnemenl que le sol, marécageux jusqu'au bord du lac, était couvert de riz sauvaee en pleine maturité, et (|ui avait attiré une quantité d'oiseaux voraces. A noire approche, ils s'élevèrenl peu à peu dans l'air avec un grand bruit, el nous reconnûmes quelque, oulardes el d'autres oiseaux plus petits (|iu' nous ne connaissions pas. JNous réussimes à abattre cin(| ou six poules, el Ernest montra une habileté à tirer juste que je ne lui connaissais pas et qui nie surprit ; il reiii|iorIail même sur Fritz, ipii se vantait d'èlre si adroit.

Ernest, avec son llegme ordinaire, ne se passionnant pour rieu, faisant tout lentement et presipie malgré lui, venait a bout iiiicuv (|uc tous les autres (le ce (|u'il entreprenait, parce qu'il était observateur. Il n'avail guiuc tiré (|u'a nos exercices du dimanelie; mais il .ivail rélléihi , el ses coiiiis d'essai furent des coups de maître. Pourtant son habilelé aurait été infructueuse sans le jeune chacal de Jack, qui nous avait suivis, et qui sautait avec beaucoup d'adresse dans la rizière pour ramasser et nous rapporter les pièces de gibier aussitôt qu'elles y tombaient. Un peu plus loin,mailre Knips, <pii avait aussi pris son poste sur le dos de liill , nous aida à faire une découverte ai;réable, (|uoi(|iie peu importante. Dans une certaine place, il eut râir de flairer, sauta à bas de sa nionlure, courut au uiilieu d'une épaisse verdure, et cueillit quelque chose qu'il porla avec avidité a sa bouche en ayant l'air de le manger avec délices. Nous accourûmes pour voir ce que c'était, et, à la grande satisfaction de notre palais altéré, nous trouvâmes les plus belles, les plus excellentes fraises qu'on pût désirer : c'était cette belle et grosse fraise blanchâtre que l'on nomme en Europe frahe du Cliili. oa fraise ananas.

Pour celte fois, les hommes s'abaissèreul généreusement a être les imitateurs du singe; nous nous jetâmes aussi par terre à côté de Knips, el nous nous restaurâmes avec ce délicieux fruit : il y en avait beaucoup de la grosseur du pouce ; nous en mangeâmes à eu être rassasiés, et surtout Ernest, qui n'entendait pas raillerie quand il trouvait (iiielipie chose de bon. Il pensa cepeudaut aussi aux absents; nous en remiilfmes jusiju'au bord la petite hotte que Knips portail sur son dos, el nous la eouvrimes soigneuscmeiil de grosses feuilles el de roseaux ciiUelacés comme uu couvercle, de peur qu'eu chcinin

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il ne lui prit fantaisie de les manger ou de les renverser. Je ramassai de mon côté un échantillon de riz pour en réjouir ma femme, et nous assurer, par ses connaissances en cuisine, que c'était elïeetivement du riz.

Après avoir mardié quelque temps en côtoyant le marais, nous arrivâmes au bord du petit lac que nous avions aperçu de loin avec tant de plaisir; le rivage, de l'autre côté, était entièrement couvert d'épaisses broussailles, qui avaient dû nécessairement nous le cacher dans nos excursions sur les hauteurs, d'autant plus qu'il était situé dans un fond. Il faut cire Suisse pour comprendre l'espèce d'émotion que nous donna ce charmant bassin irréjjulier, remidi d'une eau limpide, azurée et légèrement ondulée. Tous les lacs de ma belle patrie se présentèrent à mon souvenir, et des larmes bordèrent mes paupières. « Que je suis donc jieureux de revoir un lac! me disait Ernest, il me semble que nous sommes en Suisse! »

Hélas! un regard sur les atterrages, sur les rives bordées d'arbres si différents des nôtres, sur la vaste mer au delii, eut bientôt détruit cette illusion et ramené nos pensées vers une terre étrangère. Ce qui , dans cet instant , nous rappela surtout que nous n'étions pas en

El il lit retentir les rorhftrs de son cri de jnie accoutumé : Vivat I vivat ! j'ai percé la nionlagnc!

l'.urope , ce fut la (|uanlité nombreuse de cygnes que l'on voyait nager dans cette belle eau bleue. Au lieu d'être blancs comme en Europe, ils étaient noirs comme du charbon ', mais d'un noir extrêmement luisant, et dont l'elïet , doublé dans l'eau, avait quelque chose d'étonnant. Les six grandes plumes de l'aile de ces oiseaux sont blan- <hes et font un contraste frappant avec la couleur des autres. D'ailleurs leur structure, leurs mouvements ont la nu'me licrté, la même grâce, la même volupté que les cygnes européens, ^ous nous délectâmes à les voir nager, s'arrêter, se mirer dans le cristal des eaux, se chercher, se caresser; de charmants petits cygnes suivaient leur miue : inipiii'le, attenlivi', elle les rassemblai! autour d'elle , leur ilierehait de la nourrilnre. (!e spectacle élait si he.ui que j'aurais eu horreur de le troubler |iar aucune sei-ru' sanghinlc, ICruct , her de ses sncci's et de mes éloges, n'y aurait été que trop disposé; mais je le lui défendis positivement, en lui promettant cependant de chercher <piel(|ue moyen d'avoir au moins une paire de ces beaux oiseaux luiirs pour les mettre sur notre ruisseau de l'alkeidiorst. En revan che, une quantité d'oiseaux de marais, (pii caquetaient de tout côté sur le lac l't sur les rivages, furent déclarés, pour l'avenir, de bonne prise, et seulement ménagés dans ce moment, parce que nous étions (Icja suflisainment pourvus par les poules ii fraise, et (|ue nous ne voulions pas sans nécessité effrayer ceux-ci par des coups de fusil. iMais notre camarade liill ne fut pas aussi généreux ou aussi prévoyant que nous; et sans penser si, poui' l'avenir, il allail gâter la chasse

Le cygne nnir, découvert par M. de la Billardièrc sur un lac de la Nouvelle- Hollande.

dans ce ([uarlier-là, il saula dans l'eau, et eut bientôt atteint une bête très-singulière : il allait la dévorer, lorsque nous accourûmes pour la lui ôlcr. Mais combien nous fûmes surpris en l'examinant de plus près! elle ressemblait, à quelques égards, à une loutre; ses quatre pieds étaient pourvus de memhraïu's comme les oiseaux ;iqualiques; elle avait une longue queue poilue dressée en l'air, la tête fort petite, les oreilles cl les yeux pres(|iic cachés; à ces formes assez ordinaires se joignait un très-long bec de canard au bout de son museau, qui lui donnait une mine si plais;inlc, que nous ne pûmes nous retenir d'éclater de rire. Toute la science du sarant Ernest, comme l'appelaient ses frères, fut en défaut, ainsi que la mienne, pour savoir seulement dans quelle espèce classer cet animal, qui tenait à la fois de l'oiseau, du poisson et du quadrupède. INous restions slupéfaits comme des écoliers ignorants, sans pouvoir nous rappeler d'avoir jamais rien lu ([ui pût nous mettre sur la voie. Ernest pensait qu'elle était le produit d'une oie et d'une loutre; pour moi, je crus que nous venions de faire la découverte d'un animal ignoré jusqu'alors de tous les naturalistes; je lui donnai le nom de bHe à bec, et je le destinai à être empaillé soigneusement et comme une rareté.

Nous le joignîmes à notre butin et nous réprimes le chemin de la métairie, en montant d'abord sur une petite colline, d'où nous pûmes regarder autour de nous, afin de nous orii'iiter pour notre retour. En cIVet, nous vîmes très-bien de là le chemin que nous avions parcouru; nous découvrîmes le bois des Calebasses, celui des Singes, et d'aiilrcs lieux qui nous ét;iiciit connus. ]\ous coupâmes au plus droit pour retournera notre habitation, persuadés (|ue nous allions trouver la bonne maman très-inquiète de notre longue absence. INous la rejoignîmes sains et saufs, et il y avait à peine un quart il'heure que nous éticuis près d'elle, lorsque nous entendîmes le trot du liulUe et de r(Miagre, cl que nous vîmes arriver nos deux pourvoyeurs, Fritz cl Jack, joyeux cl coiileiils; ils reçurent nu bon accueil, et me firent sans retard un rapport détaillé de leur mission. J'appris avec plaisir qu'ils avaient non-seulement rempli avec exactitude les commissions que je leur avais données, mais (|u'en outre ils avaient fait de leur chef beaucoup d'excellentes choses.

'I 11 était temps, papa, me dirent-ils, que nous allassions renouveler les provisions de la volaille enfcrniée; elle avait mangé tout ce (|ue nous lui avions laissé. La faim avail tillemenl apprivoisé l'outarde mâle, que Fril/. avail hasardé de lui ôler enlièrement ses liens. ■> Mes enfanls avaient ])lacé de plusieurs eôlés, dans des vases, une i|u;uilité suflisanle de nourrilnre pour pouvoir prolonger encore notre al)s<'nce d'une dizaine de jours : ils nous avaient aussi a]iporlé de quoi fournir à notre subsistance pendant Uuil ce temps-lii, sans coinp- Icr la ressource du lac et des oiseaux aquali(|ues, doiil nous leur parlâmes d<' manière à leur donner une grande impatience de les voir.

La mère et son petit François n'étaient pas non plus restés oisifs; ils avaient épluché bc;LUCoup de coton, en avaient rempli de la toile à voiles, cl fait d'excellents matelas pour nos lits de la métairie. Après avoir entendu ces différents rapports, nous fîmes, Ernest et moi, les honneurs de notre promena<le en présentant, au dessert, notre belle corlicillc de fraises, qui fui reçue avec des cris de joie. Ma femme ne fut pas moins conU'ule de voir du ri/,, qu'elle jugea de la meilleure espi'cc, qiioirpie le grain fût petit.

La merveilleuse bête n bec fut regardée et examinée avec une curiosité iusaliable '. Fritz était un peu piqué de n'avoir pas été de cette chasse, et de n'avoir pas assisté aux succès de son frère dans le noble niélicr de chasseur. ,lack, avec sa légèreté ordinaire, ne fil ((n'en rire, fut enchanté de la conduite de son élc've le chacal, et nous parla beaucoup de sa longue promenade sur le biillle, <'l de ses lalents |)Our le i-onduirc. .l'adoucis l'humeur de l'"ritz en lui ilisaul (|ue je ne me serais lié(|u';i mou lils aîné pour me remplacera l'alkenhorsl. •> \dlre eonliance en toi, lui dis-je, ne le fait-elle pas mille lois plus d'honneur que la mort d(^ quelques oiseaux (|ue tout autre aurait tués «omiue toi? et n'es-tu ]ias bien aise (|ue ton frère réussisse dans un arl i|iie vous pourrez exercer ensemble comme deux bous eaiiiaracles?» Fritz n'avait jamais que le premier moment contre lui, il fut IkuiIcux du monvemenl de dépil qu'il avait eu; et sautant au cou de sou frère, il lui dit que, si j<' le periuellais, ils relouriieraient ensemble au lac avant de riuilli'r ces parages : j'y consenlis de liiui laeor.

Ma femme s'occupa insuiti' ;i plunnr et it saler les poules a eollel que nous ;ivious apportées : nos pourvoyeurs n'avaient pas oublié de prendre un sac de sel, qui vint fort à prcqtos pour les conserver. Nous en mangeâmes une loule fi;iîche, qui lut trouvée cxcellenli' par tous les convives affamés. Notre salle :i manger fut élablie au devant de la nouvelle métairie, et nos sièges furent les bains ipie nous y avions pkicés. Nous donnâmes ii la métairie elle-même le nom de ff'iihlci/ii . conformément au but <le sa construction. Nous remplîmes l'élable de fourrage, nous mîmes du grain dans le poulailler; et laissant le tout ouvert et ii la discréti(ui de nos colons, nous nous disposâmes à les quitter. Il fallut (juel(|ue peine pour empêcher ces bonnes

' Cette singulière hèle a été découverte aussi dans les rivières de la Nouvelle- Hollande : on la voit figurer dans r//i.v(oirf naturelle do Blumenbach, publiée en Allemagne.

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bètcs (If nous suivre. Fiilz fut obligé de rester avec l'onagre jusqu'à ce que nous fussions tout ii fait hors de leur vue el cachés derrière un buisson. Alors il sauta légèremcut sur son cher Leichlfuss, laissa les colons à l'abandon, el nous eut bientôt atteints au salop.

IVous dirigeâmes nos pas vers le bois des Singes, que nous avions aperçu de loin ; mais bientôt il disparut à nos yeux derrière un autre bois "situé plus près de nous, et dont les arbres très-élevés nous dérobaient celui <ine nous voulions atteindre. 11 nous semblait que nous entrions dans une forêt de notre patrie, car nous nous trouvâmes tout k coup au milieu de pins et <le sapins. Nous avions à peine joui pendant quehiues instants de celle illusion, ([u'elle fut troublée par une foule innombrable île singes, (|ui prirent la fiiile devani ncnis en grinrant des dents, en descendant des arbres et y remontant avec

Le p!as beau, le plus magnili(|ue spectacle a'oiliit ,i nos yeux ; les parois étincelaient comme des diamants.

une grande rapidité. I.e premier moment d'efl'roi passé, ils poussèrent des cris lamentables et eommencèreni <i i\ttns bombardei" lestemeni île pommes de pin d'une forme singulière el qu'ils lançaient d'une telle hauteur qu'il y aurait eu un danger réel n pénétrer plus avant. Ouel(|ues coups de fusil chargés ;i mitraille el bien ajustés cloiguèreiil promptemeiit celte malieieus<' cohorte el rendirent le passage libre : (|uoi(|iie nos ennemis ne fussent pas blessés bien dangereusement, \c bruit leur lit prendre la fuite. Mes fils relevèrent quelques unes îles pommes de pin qu'ils nous avaient jetées, hritz prit une pierre pour en casser nue el voir si cette éeoree li|;neuse ne cachait pas quchpie bonne amande. Je m'approchai, j'evauiinai aussi, et je reconnus aussitôt que nous avions trouvé le pin piiiier ou pignon doux, ipie je connaissais pour porter un fruit onctiieuv très-bon n manger, mais précieux surtout par l'huile eveellenle qu'on peut en exprimer; ce qui nous lit gland plaisir.

« l'inis ton pénible ouvrage, dis-je il I'ril7. ; ramasse seulenieni ces pommes de pin, qu'on imiiinie /)(y?(0^'s ou pigniiiis iltni.r , et lors(|ne nous ferons du l'eu quelque part pour notre dîner, je l'apprendrai une meilleure manière de les ouvrir, lui l'raïqiaiit dessus, tu périls ton temps, el tn cours risipie d'écraser l'amainli' avec l'éiorce; mais en les meltant i(uelques minules sur des charbons ardents, tu entendras un feu roulant : bientôt elles éclateront d'elles-mêmes, et tu pourras ôter les amandes avec la plus grande facilité.

— C'est excellent, papa! c'est excellent! » s'écrièrent Fritz et ses frères, (pii se mirent, ainsi que lui, à ramasser autant de pommes de pin ' qu'ils pouvaient en emporter. Nous passâmes de l.à dans le

' Le pin pinier, ou pin à pignon, est un arbre fort élevé, dont les branches se disposent en parasol , et qui croit dans les pays ebauds. On le cultive en Portugal et en Espagne. Les pommes de pin ou cônes qu'il produit ont à peu priis cinq pouces de longueur : ils sont épais, arrondis, terminés en pointes obtuses et ù écailles lisses et brillantes La noix, ou plutôt lamando qu'ils renferment, est ovale, blancli:!, couverte d'une pellicule; son goùl approche de celui de la noi-

vrai bois des Singes; ils s'y étaient réfugiés au sonjmet des arbres, où l'on en voyait de tout côté et de toute espèce; mais, encore effrayés de notre artillerie, ils nous laissèrent passer assez tranquillenieut. !\oiis arrivâmes dans le voisinage de la colline de l'I-^spérance trompée; de l'autre côté était le champ de cannes à sucre, sur la hauteur. Je remarquai là une colline très-avantageuse pour mon projet. On devait avoir, de cet endroit, une vue très-étendue sur toute l'île du côté de l'alkeiihorst , et, de l'autre côlé, sur la mer et sur le cap de l'Kspérance trompée. Je choisis cette agréable place ])our le but de notre course. Étant montés par une pente douce audessus de la colline, nous trouvâmes (|u'une seconde maison de campagne ne pimvait être mieux placée et pour l'agrément et pour l'utilité, l ne source de l'eau la (ilus pure sortait de terre à peu près vers le sommet; elle serpentait en un joli petit ruisseau dans la verdure à travers la pente, et formait, dans son cours rapide, trois ou quatre cascades, telles qu'un peintre de paysages aurait pu les désirer pour embellir un tableau. Au bas s'étendait jusqu'aux sables de la mer une prairie coupée çà et là de bouquets d'arbres; derrière nous, des bois de teintes différentes. « ^ oici l'Arcadie', m'écriai-je; c'est ici que nous bâtirons une petite demeure d'été, qui sera un véritable Elysée.

Râtis.sons! bâtissons! « s'écrièrent ensemble mes quatre fils.

Ernest décida tout de suite que la nouvelle métairie se nommerait Belle-Vue ou Vrospect-llill , pour nous donner un i>etil air ani;lais. En bon allemand , j'avais envie de l'appeler Scliiine7ibach ou "Scitatleiiliarij; mais Prnspect-Hill remporta ii l'unanimité, et je cédai.

Nous commeneànies, comme à l'ordiMaire, par faire du feu pour satisfaire la curiosité générale au sujet des pignons; ils furent étendus sur le brasier, et le pRisir des enfants fut bienlôl complet en entendant les pif, paf, pouf, répétés comme si des partis ennemis étaient ineagés dans de vives escarmouches. Ils se hâtèrent alors de les retirer avant que l'amande fùl brûlée; ils les mangèrent, et les trouvèrent fort à leur goùl. Ala lemme ne pensait qu'il la bonne huile que nous pourrions en retirer, el me priail déjà de faire au plus tôt un pressoir convenable.

Nous remîmes 1,t piisonnieie sur pioil , elle se hàla de rentrer dans la mer, mais ne put s'éloigner que de la longueur de la corde.

Après ce déjeuner supplémentaire, nous allâmes gaiement nous occuper de la consiruction de la cabane, qui fui arrangée à lien près comme celle de"Walilegg, mais exécutée plus promplement, (larcc que nous allions moins à tâtons; elle fut aussi perlcctinniu'e : le toit, relevé an milieu et penché des quatre côtés, ressemlilait |ilus à une ferme européenne. !\Ies fils arrangèrent un cabinet pour eux à côlé du nôtre, et ma femme demanda à la suite des écuries un iiugisin fermé

selle. On la mange fraîche ; elle produit surtout une huile excellente Ix brûler, sans odeur el abondante.

' Suivant les poètes, l'Arcadie était le plus beau elle plus fortune des pays.

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pour des provisions. Le toul fut achevé en six jours aussi bien que nous pouvions le désirer, et nous eûmes là une niaisonnelle pour nous, et un abri pour les nouveaux colons que nous voulions y établir.

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