CHAPITRE XXXVI
La nacelle; l'ermitage; le taureau; travaux dans la demeure des rochers.
Lorsque notre bàtiuieut fut terminé, nous parcourûmes la contrée, afin de trouver un arlire Ici que je le désirais pour ma nacelle d'écorce ; il fallait c|u'il fût assez près de la mer pour que nous pussions essayer notre construction, et nous assurer ainsi f|u'il ne présenterait aucun ilan[;er. Après un loup, examen, je trouvai enfin une couple d'arbres superbes cl à hautes tii;es, qui rcsseuiblaient assez .'i des chênes; le !;lancl était lieauioup plus petit, et l'écorcc , qui ressemblait il du liép,e, était plus serrée, plus compacte que celle de nos chênes d'Europe, cl convenait paifailemeul à mes vues.
Il fallut cependant se casser un ]icu la tête pour savoir comment je pourrais enlever en entier un morceau d'écorce de dix-huit pieds de loni^^ieur et de cinq de diamètre : c'est à cela que devait nous servir réehelle de corde ijue j'avais apportée. Nous la dressâmes et l'attachâmes aux branches inférieures, pour que Fril?. pût travailler avec commodité à cerner l'arbre à la hauteur du tronc, c[i coupant tout autour l'écorcc avec une petite scie jusqu'à l'aubier. Il grimpa dessus en un clin d'oeil, cl nous nous mîmes à travailler avec courage; c'était à qui de nous deux avancerait le plus. Ouaiid cela fut fait, nous ôtàmes une banile en louj;ucur d'un cercle à l'autre; ensuite, avec des coins de bois, nous séparâmes peu à peu l'écorcc de l'arbre, et comme il clait en pleine sévc, (|ue l'écorcc était flcxilile et coriace, noire travail fut assez facile et réussit à souhait, surtout au commeni'emenl ; mais nous eûmes assez de |)eine à la fin à forcer la séparation de l'écorcc sans la brise. A mesure que la besogne avançait, je faisais soutenir en l'air cet immense morceau d'écorce avec des cordes et des poulies, de peur qu'en tombant il ne se fracassât. A'ous le laissâmes glisser doueemcul jus<|ii'à lerre, et, à notre grande joie, il arriva tout culier couché sur l'iierlic. INous pûmes alors, à notre aise, l'examiuir et le travailler, ce que nous entreprimes sur-le-champ pendani i|uc l'écorcc était encore fraîche et flexible, et pouvail prendre la fornu' que je voulais lui donner. Mes fils, dans leur impaliencc, croyaient <|u'il n'y avait (|u'à clouer aux deux bouts un nioiccau de planche, et que la nacelle serait aussi bonne et aussi commode c|ue la plupart de celles des sauvages ; mais j'avais la prétention de lui donner un petit air plus civilisé, et de ne pas me contenter de ce gros nuilcau d'écorce. Je leur répétai ce (|ue je leur avais dit ceiil fois, rpic, lorsque avec du temps et de la patience on peut perfcclionner son travail, on ne doit ])as se rcluiler; <|ue d'ailleurs une nacelle telle qu'ils l'culenilaieiit sérail lourde et pénihle à conduire, .sans compicr iju'elle ferait iiji efl'ct désagréalilc à la siiile de noire jolie pinasse, (^elle dernière rénexioii l'emporta, cl ils me laissèrent agir et me ])romireiit leur aidi'. Je ne savais moimême cojument je devais m'y prendre pour lui donner la forme d'une chaloupe. Je commençai ii faire avec la scie une fente de ('imi pieds à cha(]ue houl de ce rouleau, puis je rejoignis ces dviix parties en les croisant l'une sur l'autre, Iclleinenl qu'elles tinissaieul par une pointe semblable aux extrémilés d'une iiacelfe, l't se relevaient iialurclleineul. Je les jolifiiis soli<lcinenl avec noire colle forte et des moji-eaux de bois |dats cloués sur l'ouverlurc, île manière qu'elles ne poiivaii'nl plus se séparer, el facililaienl , par leur forme, la navigaliou. Celle opéralicu), en élargissant les bords, aurait rendu ma nacelle trop plate dans le milieu el pas assez ])roloiiile; mais en la serrant forliinenl avec des cordes, el la mettant ensuite sécher au soleil, je forçai les côlés à se relever. Alors la picmièie disposition de la nacelle fut achevée, et mi's fils convinreiil qu'elle avait pris une meilleure tournure. !\lais il me manquait encore bien des choses av.iril qu'elle fùl en élat d'êlr<' <-mployée. >'ayaiil pas avec moi U's iiulils qui m'élaiciil absuluiuenl nécessaires pour l'adiever, il ialliil me résoudre à ciixoycr de nouveau mes deux amliassadeurs chercher la claie ii Zeltheim, aliu d'y lrau.sportcr la nacelle pour la perfectionner.
l'rilz el Jack partirent t\ni\r en courriers avec leurs dcu\ moiiluKS cl noire âne, qui devait au rclour èlre allelé ii la claie.
l'enrlant le voyage île mes fils à '/.elthcim, j'allai avec mon camarade Ernest visiter les environs, el chercher le lioisdoul j'avais besoin pour faire des espi'ccs de douves avec lesqui'Ues je voulais douhler les côlés de ma nacelle, afin de les relenir droits et relevés. Je fus bicnlôl assez heureux pour découvrir le pin à feuilles «f (Cu/oiVcs ' ; les grandes écailles des cônes m'en fournircul d'excellentes , quoiqu'un peu pcliles. Nous découvrîmes aussi à uii Ironc d'arine une espèce de poix facile à manier, et qui se durcit cxliêmemeiil au sideil : ma femme, aidée de l'raniois, eu ramassa une Ixinne provision; je la prêterai au ma-,lic pour gijudroniier ma nacelle.
Aiilreiriml pin île rir;;r»i>, ru j,in „ iri.i.i /Vii,/(m Elles sont longues et sortent toujours |j;ir trois de la niriuc cnvelDppe. Ses concs, austi très-longs , naissent en paquets autour des branches : les éesilles sont roidos.
La soirée était déjà très-avancée quand nos deux messagers arrivèrent avec la claie; il était trop tard pour rien entreprendre, nous ne songeâmes donc qu'à souper et à nous reposer. Le lendemain, des que le ciel fut coloré à l'orient, nous nous levâmes; après la prière faite eu famille, el (ju'on n'oubliait jamais, nous déjeunâmes et nous retournâmes à l'ouvrage. jN'otrc nacelle fut posée sur le char avec les douves, la pois et ce dont nous pouvions avoir besoin. Avant de nous mettre en marche , nous allâmes de côté et d'autre arracher de jeunes plants d'arbres i[ue nous voulions transplanter à Zcltlieim , el que je plaçai commodémenl dans ma nacelle ; je voulais aussi, dans le passage étroit entre la grande rivière elles rochers, construire une fortification qui aurait le double but de nous mettre en sûreté contre l'invasion des bêtes sauvages , et de tenir enfermés, dans la savane derrière les rochers, quelques jeunes cochons que nous voulions y amener pour ([u'ils y multipliassent en paix , sans danger pour nos cham])s el nos ])lanlations.
iN'ous nous mimes en route pour ccl ouvrage; comme nous traversions le grand buisson des cannes à sucre, oii nous nous fîmes un chemin eu travaillant avec la hache, nous trouvâmes des tiges énormes de bambous , telles que je n'en avais encore vu de ma vie: nous en coupâmes une pour servir de mât à notre bateau.
Au bout de queh|ue temps, nous eûmes franchi l'épais buisson , et nous nous Iroiivânies dans un espace libre. iVous eûmes alors, en ])laee de la mer, à notre gauche, une grande rivière , et à notre droite la longue chaîne de rochers qui se courhaienl pour laisser l'étroit passage que j'ai décrit plus haut. INous donnâmes à ce détroit le nom de la Cluse. A la place la plus étroite, à quel{|ucs pas du ruisseau qui se précipitait dans le tbuve, nous coustrui.sîines un rempart devant un grand fossé, (|u'(ui ne ]>ouvait traverser qu'avec un pont mouvant, que nous établiiiies. Au delà du pont, nous plaçâmes une porle élroile et très-forte de bambous entrelacés, pour pouvoir , quand nous le voudrions, entrer rlans le pays intérieur. L'espace du rempart fut garni, en outre , de palmiers nains à piquets, de figuiers d'iiidi', el d'aulrcs plantes à fortes épines. >ous pratii|uâiues au milieu un sentier tortueux pour pouvoir ])asser; une fosse à louji, cachée, se trouvait au centre, et nous était indiquée par quatre morceaux de bois destinés à soutenir une planche lorsque nous xinidrions y passer, l'ont ce que nous pouvions faire pour le moment à cette forliftcation élaot achexé, nous donnâmes le nom d'Eniiilage à celle partie de planlalions en deçà du ruisseau, et nous y plaçâmes, en face de la cascade, une petite cabane d'écorce pour nous reposer. Après trois ou quatre jours d'un travail assez pénible, nous reprimes la route de la métairie de Pros|)ecl-liill, où nous nous accordâmes quelque repos. ÎNoIre seul ouvrage fut de coujier cl de préparer pour notre mât la grande canne de bambou, cl de la joindre sur la claie aux aiilres objets doul elle était chargée.
Le malin suivant, nous primes le plus cour! diemiu pour relcuirner enfin chez nous, à Zeltheim, où je voulais finir ma ilialoiipe dans le voisinage de la mer; nous nous arrêtâmes sculemenl deux heures à Falkeuhorsl pour dîner et pour prendre soin de notre volaille, puis nous continuâmes notre roule vers /.elthcim , où nous n'arrivâmes jias Iroji t;ird, mais excessivemeiil l'alignés.
Après (|ueli|ues arrangements domestiques, on Iravailla à force à la nacelle, ipii lut bieiil<'il complrlemeul eu élat d'êlre mise à l'eau; elle était à la fois élégaute el solide. Elle fui doublée partout de côtes de bois et garnie d'une quille, puis nous mimes au bord des ]ierehcs et des lattes llexihles, où fiirenl attachés des anneaux pour y passer les câbles du mât et y fixer les mines. En place de lest, je fis au fond un pavé en pierres, recouvert d'argile, sur le(|uel je posai un plancher, oii l'on pouvait, au besoin, coucher à sec. l'.ii travers, je clouai des bancs de rameurs : au milieu fut placé le mât di' bamhoii avec une voile laline; ])ar derrière, j'altachai le gouvernail, rpii pouvait être dirigé facilement par une manivelle avançaiil (l;ms le bateau , et je pus alors me vanler d'avoir lonstruil une cxeellenlc pirogue. Mais ce <|ui fit le plus d'hoiiiieurà mon génie invenlif, ce furent des outres de peaux (le chien marin que je fis coudre par ma femme; elles furent gonflées d'air, bien giiud roiiuées cl allachées des deux côtés le long de ma nacelle avec une forle corde bien cnduile de |;oudron; ce (|ui devait empêcher mon petit liâlimciit d'être siibiuergi', même lor(|u'il serait trop forlemenl chargé. Ma n;icclle fui parloul calfeutrée avec lie la poix el des étoupes; de sorte que dès bi premii're fois que nous la mîmes à l'eau nous fûmes extasiés de la manière sûre et agréahie dont elle s'y soutenait, ainsi <|ue de sa jolie struelure. Notre llotle fui, dès ce moment, très-bien montée : nous pouvions, suivaiil nos désirs, aller en mer avec la jiinasse ou la iiiicellc. ou même avec les deux , en les attaclianl l'une à l'autre.
J'ai oublié de dire, dans le li'uips, ipie notre vache avait fait uii veau aussilôl après la saison des pluies : je lui avais percé la narine comme au biillle, pour le dompter plus facilemeni, cl le conduire ainsi avec une bride et une baguelte. Ce jeune laureau était déjà fort et vigoureux, cl, depuis qu'il él;iit sevré, j'avais conimeneé à l'exercer à sa dcslinaliou fiilurc, el a lui faire porter, un peu maigre lui, la sangle cl la selle de loili' du jeune buflle.
" A quoi ileslimv.-vous noire laureau? me- dciuiuida Erilz un soir. 11 esl plein de feu el di- bravoure ; mon avi;i sérail de le dresser au
L,b; KOblWSOIN SUIbSt".
coiiihul .1 la manière des Cafres. » Ma femme, effrayée do ce mot, prôteiiilit 1)111' iiiiiis n'avions nul besoin, ilans notre ile paisible, (le nous donner ce ijenre de spectacle, dont elle avait lu, dans des voyages en Espagne, une desiription ipii lui avait fait liorreiir.
LE rtiRE. Il y a peu de rapport, eliéie amie, entre les combats de taureaux des Espagnols et ceux dont te parle Frit/. : dans les premiers, ce lier animal, ipii ne redoute rien lorsipi'il est animé, donne souvent la morl auv insensés (|ui engagent avec lui une lutte sanglanle; mais cbez les Cafres, c'est pour l'utilité générale ipi'on le dresse aux comliats. Celte peuplade de sauvages haliile un |iajs iriupli de bêtes féroces; les Cafres, divisés en trilms, vivent presc|ue entièrement du produit de leurs troupeaux, qui sont toujours en plein air sur les pâturages, et par consé(|ueiit exposés à la fureur des tigres, îles panlliéres, des lions et de plusieurs autres animaux carnassiers trèscommuns dans les déserts de l'Afrique. Dès que le taureau combattant sent, par son instinct, l'approche d'un ennemi , il avertit les vaches du danger par un beuglement particulier; il les fait ranger en cercle, les veaux au milieu, et toutes les vaches, serrées en rond, présenten à l'enin-mi leurs têtes cornues : le taureau va de l'une à l'antre jus- (|u'ii ce qu'elles soient en ordre de bataille, et, s'il est bien dressé, il doit courir en hurlant sur l'ennemi et le forcer ;i s'éloigner. Si c'est un lion, lequel ne recule jamais, le taureau sacrifie généreusement sa vieil la défense du troupeau qui lui est confié; mais lorsque c'est un animal moins dangereux, il le combat vaillamment, le tue, ou le met en fuite, et revient à son poste. Lorsqu'une Iribu est en ijuerie contre une autre, ses troupeaux raccompaj;iieiit ; les taureaux font ravanl-garile, et souvent décident de la victoire. Fritz a raison; notre taureau, élevé de celte manière, pourra nous devenir fort utile.
Cette destination militaire eut l'assentiment général. 11 fut alors question de savoir lequel d entre iiousser;iit particulièrement chargé de l'élever. .l'avais d'abord eu l'idée de l'instruire moi-même, ch;icun ayant déjà son élève, à l'exception de mon patit cadet François: mais craignant que cet enfant, gâté par sa mère et toujours près d'elle, ne devint efféminé et trop délicat, je saisis cette occasion pour éprouver et réveiller son courage.
« Petit homme, lui dis-je, serais-tu bien aise d'élever le taureau ^ » Ses jolis yeux bleus s'animèrent , il joignit les mains : « O mon papa, me dit-il, je ne demande pas mieux. \ous m'avez une fois raconté l'histoire il'uii homme bien fort qui s'appelait Mitnti , et qui avait commencé par porter un veau sur ses épaules : il se fit une loi de le porter ainsi tous les jours , et devint si fort qu'il pouvait encore le soulever i|iiancl ce veau fut un bœuf. Je ne puis pas |iiirler le veau, qui est déjii beaucoup plus gros que moi , mais je puis m'en faire aimer, le conduire, raeeoutiimer à moi, et de cette manière, quand il sera tout il fait grand , je ne le craindrai pas; alors, moi aussi, je serai grand et vigoureux.
i.H ri^HR. Il ne faut pas l'altendre, cher enfant , ii ce que les forces croîtront dans la même proportion que celles du taureau. L'homme, destiné ii vivre plus longtemps , se développe bien plus lenlemeni : dans un au, lu seras encore un faible petit garçon , et ton taureau sera déjii dans toute sa force; mais tu peux, comme lu dis l'en faire aimer, et l'accoulumer ii se laisser mener par toi.
FBA.Miois. Et il me mener aussi, car je veux monter sur lui ciuuine Jack sur le buffle; ce sera mon chcxal.
FRITZ. Et comment veux-tu l'appeler? \ ojons ! cherche-lui un beau nom bien sonore.
rRAMciis. Je veux l'apjiclcr VatUant : ce nom lui portera bonheur, puisque nous voulons en faire un taureau de combat.
JACK, l'ous moi. Je veux que mon bulile se nomme StuTin (Temiiête!. ^ oyez comme cela ira bien quand on dira : Jack arrive sur la l'empêlc! — Ce sera comme les ombres gigantesques des liéros de mon Ossiaii , dit Ernest, (|ui aimait beaucoup cet ouvrage, ce sera tout ii fait majestueux, w
Dès le même jour, François ne voulut plus (|ue personne s'occupàl de son veau. Il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le comluisait parlnnl avec une corde , et rései-vait toujours pour lui la moitié de son pain; de sorte que l'animal reconnaissant s'attacha ii cet enfant et le suivit partout.
ÎSous avions encore deu\ mois devant nous avant l.i saison des pluies; nous les emplo\àmcs ii travailler dans notre belle grotte de sel, pour en faire une ibiueure agréable. !Nous finies avec des planches les divisions intérieures; mais celles t|iii nous séparaient des écuries furent coustniiles en pierres. (|ui inlerceptaieul mieux l'odeur, nous réservant tout ce qui tiuiait ii rembellissemenl intérieur pour notre passe-temp> d'Iiiveruage. Notre travail assez difficile , sans lUnile. le devenait moins tous les jours, parce que nous acquérions plus d'Iialulcli' et (|ue nous avions une tri> belle ])rovisioii de poutres et de planches du vaisseau, toutes rabotées et ]>einles ii l'huile; les roseaux pour tresser ne nous man(|uaient pas, non plus que le iilàtre, et nous fîmes de grands progrès dans l'art de travailler le stuc. PVous confectionnâmes des parois tressées en osier et roseaux, el recouvertes des deux ciilés d'une couche de ]ilàlre bien blanc et glacé, comme le font les stucateurs, ii l'aide d'une polile planche lis^c. Cet ouvrage nous
amusait beaucoup. J'eus l'idée d'en entreprendre un autre, ([ui nous rappela le luxe eiiroiiéen; ce fui de fabriquer des tapis de pied avec le poil de nos chèvres, et la chose réussit assez passablement, l'endaiil qu'il faisait encore assez beau pour que notre ouvrage put sécher ])rompteiiieut, nous couvrîmes le terrain de nos chambres avec du limon bien battu, comme ou fait les aires des granges. Lorsqu'il fut sec, nous étenilimes dessus une grande pii'ce de toile ii voiles , dont ma feiiiiue a\;iil cousu ensemble toutes les largeurs, jiisipi'ii ce i|ue le idaneher lui ciitii'reiuenl garni. INous primes ensuile le poil de chèvre et quelc|ue peu de laine de nos brebis, que nous étendîmes également sur la toile. Alors nous versilmes sur celte masse de l'eau chaude, dans laquelle nous avions fait dissoudre de la colle de poisson; nous roulâmes ensuile la toile, el nous donniîiues des coups de gros bâtons de bois dur sur ce rouleau. INous recommençâmes il arroser, ii battre, il travailler tellement ce mélange, qu'il en résulta une espèce de feutre qu'on put détacher de la toile. jNous retendîmes au soleil pour achever de le faire sécher, et nous nous en servîmes pour couvrir le plancher de notre salle ii manger et du salon de comp;ignic : ces deux ])ièces élaienl finies et en étal d'être habitées lorsque les pluies coiumeneèrenl. Nous les attendions presque avec impatience pour cmiiiénagcr dans notre jolie maison, el nous y livrer il des travaux sédentaires qui ne nous étaient pas moins utiles que ceux de l'été.
Tout ce que nous avions soufl'ert pendanl l'hivernage précédent releva encore nos jouissances el noire bonheur; nous ne pouvions nous lasser d'admirer notre demeure sèche, éclairée, coiuiuode, rcm]die de provisions |ilus alioud.intcs ipi'il u'élait nécessaire à nos besoins el ii ceux de nos bêles. Le matin, en nous levant, nous allions les soigner sans beaucoup de peine, |iarce que tout était couverl et ii notre portée; l'eau de pluie, recueillie avec propreté, nous dispensait même d'aller en chercher au ruisseau : nous nous rassemblions ensuile dans l.i salle i» manger ]ioiir faire la prière et déjeuner ; nous passions ensuite dans celle du travail, oii ma femme s'établissait avec son rouet ou un métier de tisserand, que je lui fabriquai lanl bien que nnil, et avec lequel elle nous tissa une Irès-bonne étoile, moitié laine et moitié coton, et de la toile pour des chemises et des draps: tout le monde y Inivaillait tour ii tour, et le métier n'était jamais xacanl. Je trouvai moyen aussi, avec une petite roue de canon, de m'arranger une espèce de tour, avec lequel je fis plusieurs ustensiles et plusieurs meubles, el j'a|)pris ii mes fils ii y travailler. Le penseur Ernest y devint bientôt jibis fort que moi; il fit à sa mère une quantité de jolies choses. Après un bon cl joyeux diuer, l'ouvrage recommençait jusqu'il la nuit. Alors lampes et bougies s'allumaient; cl, comme celle lumière ne nous coulait que la peiuc de la recueillir, nous ne l'ép.irgnions pas, el c'était un de nos grands plaisirs que ces illuminations répétées par nos belles cristallisations. Nous avions .irrangé une petite chapelle dans un des coins de la caverne, où nous les avions toutes conservées, et il en existe peu de plus magnifiques que la nôtre avec ses colonnades, ses portiques, ses autels. Comme elle n'avait pas de jour, nous l'éclairions pour le service divin, que nous y faisions bien régulièrement tous les dimanches. J'y avais construit une espèce de chaire, où je débitais il mon petit peuple des sermons que je tâchais de rendre aussi instructifs que (lossible. Le reste de ce jour de repos était consacré ii des jeux qui pouvaient nous donner de l'exercice el entretenir les forces physiques de nos jeunes gens. La danse et même l'escrime curent leur tour. Jack et François avaient un talent naturel pour la musique; je leur fis des flageolets de roseaux, sur les(|uels ils s'exercèrent et devinrent assez habiles; ils aceouipagnaieul leur mère, qui avait une jolie voix, dont le volume était diHililé ])ar les échos île la grotte : ainsi nous eûmes aussi de très -jolis concerts.
Nous avions fait, comme on le voit, des ji;is considérables dans notre civilisation. Séparés de la société, condamnés peut-èlre il passer notre vie entière sur cette côle inconnue, nous pouvii ns encore y vivre heureux; nous avions en abondance tout ce cpi'il nous fallait pour notre nourriture et pour la plupart des besoins de la vie. Nous étions actifs et laborieux; nous étions joyeux el contents; nos forces et notre santé augmentaienl ainsi que notre altachemenl mutuel; tous les jours, nous apprenions ii mieux employer nos facultés ]iliysiques el morales; nous apercevions, nous reconnaissions p;irloul les traces de la bonté el de la sagesse divines; nos cu'urs étaient pénétrés d'amour, de reconuaissance, de vénération pour cette céleste Providence qui nous avait sauvés et luotégés si miraculeuscmeiil , el conduits ii la vraie destination de l'homme, qui est de vivre en famille du travail de ses mains, je nie fiais ii sa bonté, soit pour nous ramener un jour dans la société, soit pour nous envoxer les moyens de commenier dans notre ile chérie une colonie heureuse el iloris.«iote. En allendaut ce qu'il lui plairait d'ordonner de notre sort futur, notre existi'iice actuelle était pleine de jouissances et d'innocents plaisirs. J'évitais, autant (pi'il m'était possible, tout ce qui |>ouvait, soit dans la conversation, soit dans mis lectures, éveiller les passions de mes enfants, ou exciter leurs regiels ou leurs désirs. A peine une année s'était écoulée depuis que nous haliitions ces rivages: la perspective de les voir visiter (lar un vaisseau européen était donc lro]> éloignée el trop iiicerlainc pour rju'il fùl i>riulcnl de s'en occuper, et de iious donner le lonriiieul de rallcnle cl de rimpalicuee; noui
LE UOBIiNSOlN SUISSE.
vivions tianiiuillos il lieuioiix, comme si nous devions rester toujours ainsi dans notre petit ménage.