‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 111 sur 219 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Supputation du temps. — Grande fête de la délivrance. — Disinbulion de prix. — Gourdes. — Nouvelles de Waldegg. — Le cavia capcnsis. — L'anis. — Le ginseng. — Les grues.

Un matin, peu de temps après ces journées si utilement remplies, je me réveillai beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, cl ne voulant pas troubler le repos de mon ])euplc, je restai tranquille dans mon lit, m'amus.int à computer le temps que nous avions déjà passé dansTilc. A mon fjrand étonnemcnt,jc découvris que le lendemain était précisément l'anniversaire du jour de noire salut, et mon cfcur s'éleva, plein de reconnaissance, vers le Dieu qui nous avait si merveilleusement conservés et qui répandait sur nous tant de ijrâccs. ,1e résolus en même temps de ne pas laisser passer cette époque sans la célébrer par une solennilé qui pût nous m.iintenir tous d.ins les scnlijuents que noire position devait, à si juste titre, nous inspirer.

Je me levai donc, je réveillai ma femme et mes enf.inis, et je fis préparer le déjeuner. Comme je n'avais point encore combiné en moimême le programme de ma fête, je me conlent.ii, dans le cours de la journée, de faire ranger tout dans le meilleur ordre et de faire Icrminer quelijues petits travaux commencés; puis, ayant fait servir le souper une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire, je pris la parole eu ces termes :

« Préparez-vous tous, mes chers amis, à célébrer demain la fêle de notre délivrance, et que votre mise soit, dès le malin, propre et soignée.

lACh. Qu'est-ce que papa veut donc dire en parlant de délivrance? Qui a été délivré:'

FRITZ. Notre petit évaporé ne se rappelle-t-il donc plus qu'il y a tout juste un an que nous étions tous au moment de périr avec noire vaisseau, et que Dieu nous a heureusement délivrés en nous faisant aborder sur ce rivage?

lACK. Quant au naufrage, je ne l'oublierai de ma vie; mais, pour ce qui regarde la délivrance, c'est bien nous qui nous sommes sauvés nous-mêmes, et je ne crois pas que ce soit là le sujet d'une fête.

LE PF.RE. Tu as raison dans un sens , mou fils. Les hommes ne sont que trop vains du succès de leurs efforts, pour (|u'il soit nécessaire d'en perpétuer le souvenir par des solennités; mais c'est là une raison de plus pour nous, ((ui sommes bien convaincus (|ue, sans le secours de l)i<-u. Ions nus elfoils auraient été vains, de ne néglii;cr aucune occasion de recoiiuaitic sa puissance et notre |yropre fail>lesse.

lACK. Il me semble jiourtaiit i[ue nous avons déjà bien souvent remercié Dieu de ce (ju'il a fait pour nous.

LE PÈRE. .Jamais assez souvent. Un cœur vraiment reconnaissant aime à se rappeler sans cesse les bienfaits qu'il a reçus, et il se plait, en outre, à choisir des moments particuliers pour' faire éclater ses sentiments.

ERNEST. Mais, à le bien preiulre, mon père, quel avantage le bon Dieu retire-t il de nos remcrcîmenls:'

LE riîRE. Quel avantage retire-t-il <le toutes nos vertus? Dieu ne cherche jamais son propre ])rofit; la vertu nous rend heureux, et, comme un bon père, il désire le bonheur de ses enfanis, c'est-à-dire des hommes.

ER\Esr. .le ne compreiuls ])as bien en ijuoi la recnnnai.ssance peut contiibiier à notre bonheur. ,(e le conçois pour l'amour du travail, ])Our la tem])érance.

lE rtriE. La reconnaissance nous donne en mènic Icrups rhumililé, la cliarité, la confiance en Dieu : elle nous reiul incIcpiiMl.inIs et nous inspire le désir de faire aux autres le bien qui ih)us a élé fait. Un homme mi'conlent, sombre, ingrat, n'est agréalilc jii à Dieu ui aux autres hommes.

LA MÈRE. Serait-il bien possible, mon cher ami, que nous ayons déjà passé une année entière ici? Comme le temps m'a paru court !

LES ExrANTS. El à nous aussi, bien court.

LE l'i'-HE. C'est un avantage (|ue nous devons au travail; il fait voler b- temps, qui, sans lui, paraît ramper.

LA Mi:BE. Mais ne te tr(im|ies-lu pas dans ton calcul;' Que dil ton almanach?

LE h':re. 11 y a longtemps que l'almanach (|ue j'ai emporté ne peut plus me servir, et comme il n'y a pas eu moyen d'en acheter ici de

la imuvellc a -e, il faudra que nous trou\ions de nous-mêmes

ipichpic moyen pour computer le temps.

BRNEST. Oli! rien ne sera plus facile, mon père; nous n'aurons qu'à f.iire, comme lîobinson Criisoé, chaque jour une entaille dans un mor- <cau <le bois, et compicr de temps en temps les ciil.iilles.

LE pf-RE. C'est fort bien ; mais, pour s'y reconn.iilrc, il faut savoir au jusic combien il y a de jours dans chaqiu' mois <•! dans l'annce entière.

ERNEST, ,1e n'ignore pas que raniiée se compose ib' 3(i;, jours .-, heures iS miiiules et 'ih secondes.

LE ri;RE. Vous êtes d'une exactitude admir.dde, monsieur le profes-

seur; mais ces heures, ces minutes et ces secondes ne vous gênerontelles pas un peu dans votre calcul ?

ERxEST. Nullement; nous n'aurons qu'à les rassembler toutes tous les quatre ans, et cela fera à peu près un jour que nous ajouterons au mois de février pour faire notre année bissextile.

LE pi;re. C'est fort bien ; je vous fais astronome de la cour et président du bureau des longiludes.

FRITZ. Quant à moi, mon père, je ne puis jamais me rappeler quels sont les mois (|ui ont trente et un jours et ceux (|ui n'en ont ipie trente.

LE PÈRE. Je conçois cela; mais lu as sous la main, ou pour mieux dire su?' la main, un moyen facile de l'en faire souvenir.

lACK. Sur la main! mais je n'y vois que des lignes, des os et des veines.

LE PÈRE. ÎMon enfant , il existe un art qu'on ;ippelle la mnémonique, et qui consiste uniquement à se servir d'objets matériels pour aider la mémoire en y rattachant certaines idées.

LA MÈRE. J'exerce donc la mnémonique quand je fais un nœud dans mon mouchoir?

LE PÈRE. Certainement; mais ce n'est là qu'un des premiers éléments de l'art. Le calcul des mois par la main est un peu plus compliciué. Tiens, l'"rilz, ferme la main gauche, et regarde bien la dernière phalange de tes doigts sans compter le pouce. Qu'y vois-tu?

FRITZ. Quatre petits os et trois enfoncements.

LE pÈre. Eh bien! nomme les mois de l'année en commcnçaul par le petit os de l'index et en y revenant, quand tu seras arrivé à l'os du petit doigt, après avoir donné un mois à chaque os et à chaque enfoncement. C'est cela. (Ju'en est-il résulté?

FRITZ. Que les mois de janvier, de mars, de mai, de juillet, d'août, d'octobre et île décembre sont tombés sur les os et les autres sur les enfoncements.

LE PÈRE. Voilà tout le secret : les os sont les mois de trente et un jours et les autres ceux de trente, en se rappelant seulement que février n'en a que vingt-huit, et vingt-neuf les années bissextiles. »

Je n'ai ])as besoin de dire (|ue cette expérience de mnémonique amusa beaucoup mes enfants, qui ne cessèrent de regarder leurs mains et de compter les mois. Je leur recommandai ensuite d'avoir chacun une taille, sur laquelle ils marqueraient les jours, et que nous comparerions de temps en temps les unes avec les autres pour être sûrs de ne pas nous tromper.

Cependant ma femme préoccupée de la fête du lendemain me fit reproche de ce (|iic je ne l'en avais pas avertie jibis longtemps d'avance, afin qu'elle pût, en cette occasion solennelle, nous servir un re|)as plus délicat ([iie de coutume. « Ah! ah! lui répondisje, je vois (]iie tu n'as pas oublié les usages de la patrie, oii il n'y a point de lionne fête sans régal. Mais, dans notre solitude, il me semble que nous avons mieux à faire que de songer aux plaisirs de la table.

LA MÈRE. Tu as raison; mais il est certain aussi qu'une bonne nourriture réjouit le cœur de l'homme, et je crois que, clii'z tous les peuples de la terre, les solennités religieuses ont toujours été accompagnées de festins. Permets donc que je contribue aussi pour ma part à l'agrément de cette grande journée. »

Elle s'éloigna à ces mots, et je la laissai faire. Mes enfants et moi nous nous coucli<îmes, et quand ils furent au lit, je les entendis se demander l'un à l'autre quels préparatifs j'avais faits pour la fête; je ne jugeai pas à propos de satisfaire leur curiosité.

A peine le jour commençait-il à ])oindie, que je fus réveillé ])ar un coup de canon, dont le son me sembl.i venir du rivage. [Ma femme et moi nous nous deiii.indioiis avec inquiétude ce que cela voulait dire. Je me levai |iiécipitamment, et j'étais déjà à moitié habillé', quand Fritz et ,lack entrèrent en riant dans ma chambre, .le devinai sur-le-champ de quoi il était (lueslion , et Fritz, ayant lu sur ma figure que je n'étais pas trop content, s'empressa de me demander pardon d'.ivoir, sans ma permission, salué par un coup de c.inon l'aurore de <'ette journée.

« Il faut convenir, dit Jack, que c'était un fameux coup! Aussi britz et moi avons-nous complélement vidé nos cornets à poudre.

LE pÈke. Je vous pardonne, mes enlants ; mais voyez votre imprudence ! Prodiguer ainsi noire ]dus précieux trésor pour un amusement frivole! Savcz-vous (ju'il pourrait venir tel moment ou nous diiiinerions la moitié de ce que nous possédons pour une seule chanje de poiulre? D'ailleurs vous auriez pu aiigiiienter le bruil à bien meilleur marché, en bouchant le canon avec un bouchon de bois et une poignée d'herbe. >>

Après celte courte couve rs.iti on , nous achevâmes notre toilette, nous finies notre prière accouliimée du matin, nous déjeunâmes, et puis, nous étant assis à l'entrée de notre grollc de sel, je commençai la solennilé de la joiiriu'c par lire ii mes enfants i|uel(|ucs passages de mon journal, afin de leur rafraîchir la mémoire sur toutes les circonstances de noire délivrance. Je leur expliqu.ii ensuite, delà manière la plus impressive, toute la bonté de la Providence divine envers nous; je citai, à cette occasion, ))liisicurs versets des psaumes, et je Icseng.igeai, en définitive, à me faire part de leurs observatioiis sur ce que je venais de leur dire. Ernesl, qui était la tète la plusspé-

LE r.OBINSON SUISSE.

fi

culalive, m'avoua qu'il avait été frappé, la veille au soir, de l'observation (le .lack ; qu'il ne eoncevait pas pouripioi je «lisais que c'était Dieu qui nous avait sauvés , puisque nous aurions péri si nous n'avions pas employé toutes nos forces pour nous tirer du danijer.

LE rÈRE. Je suis bien aise de voir que tu m'exposes franibenunt tes doutes ; sans cela, je ne pourrais pas te donner les instructions nécessaires. (Ju'aurait-il donc fallu, insensé, (|ue Dieu fit ]>our nous sauver d'une manière évidente ?

FBAxrius. 11 n'aurait «u qu'à faire descendre une main du ciel, comme dans mon livre d'images, et nous donner un vaisseau tout neuf.

LE PÈRE. Tu parles comme un enfant, mon petit François. Ce ([ue nous voyons clairement des yeux de notre esprit n'est-il pas aussi certain pour nous, qui sommes des êtres raisonnables, que ce qui frappe nos sens ?

KBXEST. Il me semble pourtant (|u'un mirarle aurait été le moyen le plus sûr de prouver que Dieu veillait ii notre salut.

LE l'ÈRE. Un miracle est un acte de la Divinité, (|iii interrompt le cours ordinaire de la nature. Or, quel est l'Iiomiue assez audacieux, assez plein d'orgueil pour oser en exiger dans son intérèl personnel .' Nous devons, au contraire, nous efforcer de considérer tout le cours de la nature comme un grand, comme un perpétuel miracle de Dieu. Nous savons (|ue Dii'u ne s'occupe des événenicnls de la terre que d'une façon indirecte, puisqu'il a, dès l'origine, ac('or<lé à la nature, ainsi r|u'à l'Iionime, les forces nécessaires pour agir conformément aux décrets de sa toute-puissance et de sa toute-bcuilé.

lACK. i\Iais pour([Uoi Dieu a-t-il permis que nous nous embarquassions sur un vaisseau qu'il savait devoir fair<' naufrage ? Je ne saurais voir en cela une preuve de sagesse.

LE ri-iRE. La sagesse divine ne serait point divine, éternelle, si toi, si moi , si le plus sage de tous les hommes était en état de la comprendre. j\Iais jevais essayer pourtant cette fois de pénétrer, pour ton instruction, une partie de ses vastes desseins. L'Iiomme étant une créature libre. Dieu veut qu'en toute occasion il fasse usage de sa raison, et (|u'il soit toujours préparc aux cas les plus imprévus ; c'est pour cela «ju'il n'a mis aucun obstacle à notre embarquement. Il a pu se dire : Je veux leur laisser poursuix're leur voyage jusqu'à ce (|u'il me plaise de les faire surprendre par une tempête, <pii doit servir, comme tout le reste, à l'accomplissement du but que je me suis proposé à leur égard.

FRrrz. Si Dieu avait réellement ((uelque intenlinn larliculière avec nous, je conçois qu'il ait laissé la tempête suivre son cours.

LE l'ÈRE. .le ne prétends pas dire ipie cette Icmpèle se soit élevée à cause de nous seulement. Une tempête est un pliénomène de la plus grande utilité dans l'économie générale du nuirule, (|ui ne saurait être suspendue, quand il s'agirait du plus vertueux de tous les hommes.

iMK. Mais ]ionrquoi Dieu n'a-t-il point permis (|iie notre bâtiment arrivât sain et sauf au lieu de sa destination ' Le but de son voyage n'avait rien que d'utile.

LE PÈRE. Si je pouvais te répondre d'une manière satisfaisante, mon his, je serais aussi sage que Dieu lui-même. Mais sup|)osons que Dieu ait prévu que l'équipage, en arrivant au lieu de sa destination, serait massacré par les sauvages, que ta mère et moi nous succomberions à l'insalubrité du climat, ou enfin que, tous nos projets ayant réussi, nous deviendrions fainéants, vicieux, cruels, en ('e cas n'at-il pas mieux valu (|u'il ait fait choix jiour nous d'un séjour où notre vertu courrait moins de danger.' Mais je veux te poser un autre exemple. ()u'est-ce qui vaudrait mieux, selon toi, pour un enfant, l'accomplissement de ses propres désirs, ou de ceux que son père et sa mère forment pour lui ?

ERNF-ST. Ceux de ses parents lui seraient sans doute plus avantageux, mais pas toujours aussi agréables.

LE pÈiiE. Il en est de même à l'égard de l'homme cl d<' Dieu. Les décrets de la Providence sont toujours ce qu'il y a de plus avantageux pour l'homme, quoiqu'ils puissent parfois lui déplaire.

FRAxçnis. Nous aurions pu d'ailleurs périr avec tout le reste de ré(|uipage.

i.\ ^n'cRE. Ou bien être jett'-s sur (pielque plajje (b'serle, oii nous aurions vu mourir de faim sous nos yeux nos chers enlaiils sans pouvoir leur porter aucun secours. Oh ! cette pensée est horrible !

LE PÈRE. Horrible, en effet, et il faut louer Dieu de ce (|u'il nous a épargné un si affreux malheur.

nuMiHS. Le bon Dieu aime-l-il beaucoup (|u'<hi le loue ' Ouaiit à moi , je sais que cela nu' fait granil plaisir.

1 1 PKiiE. Sans doute, cela plait aussi à l)i<'u , mais pas par les mêmes motifsqu'à nous autres mortels, si faibles et en nn'une temps si vains; ce n'est pas à cause de lui, mais à cause de nous c|u'il éprouve de la satisfaction. Nous remplissons par là un noble devoir ; nous faisons connaître que la x'crtu nous plait, et(|ue nous savons nous élever audessus des choses de la terre.

FRrrz. Mais n'est-ce pas i)ar un pur hasard (|in' notre vaisseau a échoué sur lis côtes d'une île si délieieiise, il non |)as sur un rocher stérile '

LE PÈRE. Ou'enlends-lu par le mot hasard , puisque nous sommes

convenus ([lie rien ne se fait que par la volonté de Dieu ? Les grandes choses comme les petites lui sont éi[alement connues, et nous voyons dans la Bible plus d'un ivemple des évéueiuents les plus importants, qui sont les résultats de causes en apparence les plus légères.

FRANÇOIS. On dit cependant tous les jours (|u'uiie chose arrive par hasard. Ainsi, par exemple, si un fruit tombait de l'arbre précisément dans ma poche, ne serait-ce pas un véritable hasard '

LE PÈRE. ,Saus doute, d'après le langage ordinaire des hommes. Nous appelons hasard, bonheur, miraclt tout ce qui sort de la portée de nos calculs ordinaires, et dont nous n'apercevons pas les causes, quoique ce même événement ait été connu de Dieu de toute éternité, et soit en tout conforme à l'orilre de ses décrets.

FRITZ. Dieu a donc voulu (|ue l'é((uipage nous abandonnât? Mais c'était là une mauvaise action ; Dieu ne peut vouloir le mal.

LE PÈRE. Tu as touché là le problènu' dont la solution est le plus difficile pour les théologiens et les philosophes, je veux dire l'origine du mal. Je me bornerai, à ce sujet, à te répéter que Dieu a créé les hommes libres ; sans liberlé, le bien lie serait point bien, la vertu ne serait point vertu ; or, dès que le libre arbitre est accordé à un être imparfait comme l'homme, la possibilité de mauvaises actions eu est une suite naturelle ; mais dans tout ce qui nous est arrivé, nous pouvons voir clairemenl comment Dieu sait tirer le bien du mal même

FiuTZ. C'est vrai ; car si réi|uipagi' nous avait pris dans la chaloupe, nous aurions péri avec lui. Maintenant, je voudrais bien savoir si nous valons réellement mieux i|ui' tous ces gens-là?

LE pÈre. Le ciel nous préserve de le croire !

LA siÈre. (pliant à moi, je ue puis m'einpêcher de les plaindre. Quoique ces marins fussent en général fort grossiers, il y en avait ilaiis le nombre qui nous ont témoigné beaucoup de bienveillance et de bonté.

le père. Certainement. ,\ussi, tout ce que nous pouvons dire, c'est que Dieu ne les avait point destinés à nue plus longue carrière sur cette terre; que, s'il nous y a laissés, c'est qu'il a d'autres projets sur nous. L'homme vertueux doit toujours être prêt à passer dans un monde meilleur; pour le méchant, la mort n'arrive jamais à propos.

En prononçant ces mots, je me levai solennellement, et toute ma maison suivit involontaiiement mon exemple. Je terminai rentrelien par la lecture de quilques-uus des plus beaux psaumes, après quoi nous nous séparâmes en silence ; ma femme se rendit à sa cuisine, où le petit François l'accompagna, et les autres enfants allèrent s'occuper de divers travaux domestiques

Bientôt l'on vint nous annoncer que le dîner était servi, et je découvris alors que ma femme avait tué deux volailles grasses, pour nous offrir un repas digue de l'occasion. Après dîner, ji' repris la parole, et je dis à mes petits sujets :

« Maintenant, réjouissez-vous, mes enfants ; il faut que le reste de la journée soit consacré à des divertissements utiles. !\otre bien-être en ce lieu dépend principalemenl de xotre industrie et de votre adresse ; vous allez donc vous livrer en notre présence à des jeux gymnastiques, et votre mère et moi distribuerons les prix en qualité de juges du camp. ( !ue la trompette donne le signal de l'ouverture de la lice ! »

Je prononçai ces derniers mots d une voix si retentissante, que nos oies et nos canards effrayés se mirent à pousser des cris qui avaient, en effet, tant de ressemblance avec le son de la trompette, (|ue mes enfants se livrirent, en les entendant, à la gaieté la plus folle. « En lice, en lice, nobles chevaliers I s'écrièrent-ils ; la trompette nous appelle ; par oii commencerons-nous ? »

.le leur ciuiseillai de coniniencer par tirer au blanc pour ne pas déranger leur digestion. Après cela, ils devaient s'exercera la course à ])ieil et à cheval, puis ils grimperaient et joueraient à la balle; et eiilin les jeux se teriniiieraienl par la nage et le plongeon.

Je leur arrangeai doue un but avec une planche, à laquelle je donnai tant bien que mal la figure d'un kanguroo. Jack aurait bien voulu ([u'elle représentât de préférence un sauvage, auquel il aurait pris grand jilaisir à casser la lête, et l'ritz se montra de son avis; il remarqua i|ue cela aurait ressemblé à un combat. Je répondis que c'était précisément ce que je ne voulais pas ; la guerre, leur dis-je, est toujours un mal, tandis (|iie la chasse est pour nous à la fois un plaisir et une ressource. Le but |)lacé, ils tirirent d'abord au fusil, ensuite au pistolet, et eiiliii à l'arc, exeriuee dans lequel je tenais beaucoup à les perfectionner, prévojant le moment où notre pondre viendrait à nous manquer.

La course à pied n'offrit aucune circonstance remarquable, si ce n'est que, comme il arrive d'ordinaire, ceux qui, dans les premiers moments, eurent le plus d'avance ne furent [las ceux qui remportèrent le prix. Dans la grinipade, j'admir.ii l'extrême agilité de mes enfants et la facilité avec laquelle ils monti'reut sur les arbres les plus élevés, sur ceux même dont le tronc leur offrait le moins d'appui et de secours ; le [letit ,lack s'y distiniviia , et ne se montra pas moins adroit éeiiyer ; lui et Fritz galopèrent sans selle et sans étrier, et ne bronchèrent pas nu instant ; il leur arriva même de sauter à bas de leurs bêtes cl d'y remonter eu pleine course , mais ils essayèrent vainemeiil de s'y élancer par derriiue , à la manière des écnyers français.

Cette fois, le petit l'"rançois voulut enfin montrer ce qu'il savait

LE ROBINSON SUISSE

faire, el il anifii.i, en conséquence, le jeune Brunimer : c'éUiil un veau (le qualie mois, pour ler|uel sa maman lui avait fait une selle de la neau d'un kan;;uroo el des étriers de euii'. Il n'avait point de mors, mais la liridc était allaeliée ;i un anneau de cuivre qu'o|i lui iivail passé dans les naseauv. Avant de monter, le petit François se l(uirna vers les spectateurs en criant : « .Maintenant, attenti(Mi, messieurs les connaisseurii ! le célèbre dompteur de laurcauv, Miloii de Crotonc, va avoir l'honneur <le représenter devant vous ses tours de force, et vous fera voir de même son adresse comme écuyer. u

l'.x\ aclicvant ces mots, il me salua avec le rçspcet le plus comique, et ([ui me fit rire de bon cœur,

Sans se laisser troubler par nos rires ou par la raillerie de ses frères, François monta en selle et commença par faire le tour du cir([ue ii la manière des écuyers de ]irolessii)ii. Je ne pouvais assez admirer comment la mère et l'enfant étaient parvenus en si |)en de teni])S à dresser un animal aussi bète et aussi entêté (|ue l'est d'ordinaire un jeune veau. Celui-ci obéissait ans moindres sijjiies de son cavalier, (|ui à sa volonté le laisait aller au pas, au trot , au ijalop, le faisait arrêter, s'af;enouiller comme le eliameau,sc relever, mufjir, ruer; ce (|ui nous surprit le plus, ce fut de le voir s'a|;enouiller. Ayant demandé à ma femme comment elle s'y était ])risc pour le lui apprendre, elle répondit :

« INous avons fait comme les Arabes : nous lui avons d'abord fait l)lier le geuou par force, puis nous lui .ivons mis sur le dos un fjrand morceau de toile à voiles, dont les pans traînaient à terre des deux côtes. Sur ces ]ians nous avons posé des pierres très-lourdes, cl notre veau ne recevait à man|;er (|ue dans celte position, oii il était obligé de rester pendant des heures entières, liien n'a plus contribué k le rendre obéissant, quoique je ne doive pas oublier non plus l'anneau qui m'a été d'une bien ijrande utilité. ><

Après le manège, nous eûmes l'exercice de la froiule; ils ne s'y montrèrent jias à beaucoup pri's aussi adroits i|u'au\ autres; et comme j'y mettais une haute importance , je resoins de ne pas le leur laisser néiîliger. La fêle se termina par l'épreuve de la natation, dans la(|uellc Fritz fut décidément supérieur ii tous ses frères.

Le jour baissait déjà (luaiul nous nous mimes en route à pas lents et en eortéijc solennel pour retourner de la grève ii noire habitation. Ma femme nous avait précédés de queliiues minutes, car c'était elle qui devait distribuer les prix. A cet elVet, elle se plaça avec la plus grande gravité sur un toiuu'an , qui lui servit de tronc, et les quatre enfants se rangèrent respectueusement devant elle.

Le prix du tir el de la natation fut accordé à Fritz, (|ui reçut un beau fusil anglais à deux coups, et un couteau de chasse (|u'il convoitait depuis longtemps.

F.rnest, <|ui gagna le prix de la course et d<' la fronde, reçut une montre d'or semblable à celle (|ue I''ril7, possédait déjà.

La part de Jack, (omme ayant remporté le prix de la grimpade et du manège, fut une cravache anglaise et une paire d'éperons ])la(|ués.

François enfin, comme accessit du prix du manc'ge, une paire d'éperons d'acier et un grand fouet de peau de rhinocéros du (Jap.

Ces prix distribués, je me levai et je fis observer que la mère de mes aimables enfants méritait incmitestalilenienl un prix; je lui pré seiilai en eonséi(nenee une boite ii ouvrage anglaise, g;irnie île tous les objets nécessain's à une femme de miiuige, le tout du travail le plus élégant et le plus soigné. Ma femme fut enchantée de ce eacicau, dont elle ignorait l'existence, et que j'avais caché jiis(|iralors ]iour lui en laire la suriirise. Je ne pus refuser ii mes eiilanls la perinissmn de clore la solennité par un coup de canon; je leur recommandai seulement d'épargner la poudre, ce (|ui n'enipècha pas que le son n'en retentît au loin sur la plage. A|)rès cela, comme nous étions tous tri's-faligués , nous n'eûmes rien di' (iliis pressé i|U(' de souper et diMious coucher pour chercher le repos, dont nous avions grainl besoin.

L'épiK|ue de la rccolli' des pigeons était arrivée. Cette expression peut p.iraitre sinf;iili('rc ; mais le fait est que, l'année précédente, ces oiseaux s'étaient montrés en si grand nombre , ipie non-seubunent nous en avions mangé pendant assez longleiiips de frais, mais encore^ i|ue nous en avions conservé dans l'huile uim proxisioii (|ui nous avait duré pendant une gian<le partie de l'aiiiiée. lai atteiid.dil, je ne xoiihiis pas dépenser cette fois autant de poudre ipie l,i preniicie, el je réiléehis en conséquence il quel(|ue ;iiilie iiioxen de les attraper, .le me ra]ipe1;ii avoir lu que certains peuples indiens font avec du caoïitehouc encore liquide, mèh' ii de l'huile, une glu si lorte, qu'elle lient servir ii prendre inèiiie des paons et des dindons. Ala preiiiiere idée fut donc de nie procurer autant de celte résine que possible. A la vérilé , j'en avais encoru une assez bonne pnivision à la maison; iiKiis nous usions tant de souliers el de bottes, i|iie je crus plus prudent d'en rassembler une plus grande qiianlilé encore, .le chargeai Jack de celte commission, et je ne doutai pas qu'il ne s'en aciiuiltàt fort bien, d'autant (iliis que, lors de iio|re ili'rnii'iii pronienade, nous avions fail les incisiuns nécessaires à un grand iiiiiiibre d'arbres, el les avions luème recouvertes de feuilles, tant pour eiupèclier que la résine ne se durcit trop au soleil que pour la met Ire ,'i l'a lu i des dipiédalimis des liinges.

Mes deux garçons se chargèrent avec joie de la récolte du eaoul^ chouc. Ils préparèrent leurs armes, montèrent chacun sur leur bète, appelèrent un des chiens pour les acciiiupagner en emportant avec eux des vases de couijjc iiour y laisser couler la résine, et prirent congé de nous à la hâte, c'est-à-dire à la manière des chasseurs.

A peine étaient-ils partis, que leur mère, se frappant le front, s'écria (|u'elle était au désespoir de les avoir laissés aller avec un vase si plat, quand elle aurait pu leur en donner d'une fornie bie)( plus commode. Lui ayant demandé ce qu'elle voulait dire, elle me répondit :

« Tout cela s'est fail si brusquement, que je n'ai pas eu le temps de réfléchir. I)';iilleurs je ne savais pas si elles étaient déjà mines. 11 y a longtemps que je n'y ai été. Qui sait si elles exislenl encore?

ixioi. Elle>il dieu! de quoi parles-tu donc .' je brûle d'impatience de l'apprendre.

i.A MiiRK. Je le crois bien; mais laisse-moi le temps de réfléchir oii je les ai mises. Tu sais que nous avons semé en tant d'endroits, qu'il n'est pas élonnant que je ne me rajqielle pas où je mis celles-là.

xioi. Encore vellfs-lci! Mais je ne sais ce que tu veux dire.

i.A xiiiiiE, Eh! tout doux, monsieur l'impétueux; je parle des courge» ordinaires dont on fait les gourdes pour les pèlerins et les soldats, et puis de celles qui ont un long goulol qui les fail ressembler à de véritables bouteilles.

MOI. O ma chère femme! qu'elles seraient précieuses pour nous! Tu en avais des graines, et lu les as plantées, l'oiirqiioi ne m'en astu jamais parlé ?

LA i\u;be. Dans le premier moment, j'ai voulu l'on faire la surprise, el puis j'ai fini par l'oublier moi-même.

Jioi. Viens donc vite, el cherchons-les partout. »

Nous partîmes en effet, accompagnés d'Ernest et de François, et nous ne tardâmes pas à ;irriver à la plantation. On ne saurait croiro combien ces courges avaient propagé, on en voyait de tous les côtés par terre; il y en avait de vertes, de mûres el d'autres qui étaieul déjà pourries. JNous en choisîmes un certain nombre de rhaipic espèce, parmi celles (|ui ét;nenl les plus mûres, mais dont l'écoree était encore bien saine, el nous nous promimes de revenir à mesure que nous en aurions besoin. De retour chez nous, nous vidâmes nos gourdes, nous les nelloyâmes, nous enlevâmes avec un )ielit bàloii toute la chair desséchée, et nous finimes ])ar les rincer, comme de« bouteilles, avec du menu plomb, de sorte qu'elles devinrent aussi lisses en dedans ([u'cn dehors. Nous choisîmes deux des plus longues el des plus minces )iour en faire des entonnoirs. A cet elïel, j'en enlevai moi-même avec une scie les fonds, qui nous servirent plus tard il'assiettes ou de soucoupes. Tout ce travail, momeiit:iiiéiiient interrompu par le dîner, nous ax'ait occupés jusqu'au soir, quand tout à coup j'entendis de loin des p;is d'animaux, et bientôt nous vîmes nos deux cavaliers arriver au galop. Ils furent reçus avec joie, el pendant qu'ils sautaient à bas de leurs bêles, je fus le premier à leur demander s'ils avaient fait de bonnes affaires.

FiuTZ. Oh! d'excellentes; nous avons f.iit bien des découvertes. Voici d'abord une grue; jinis voilà des racines de singe; elles sont bonnes à manger, el enfin une grosse courge pleine de gomme élasti([iie, i|ue j'ai bien entourée de feuilles pour qu'elle ne s'écoulât pas pendant la roule.

nch. lu en voici une seeonde courge toute pleine, et un blaireau, ou une marmotte, ou bien un lapin de rocher, je ne sais pas lequel. \'oici de l'anis; j'ai a|iporlé le phinl tout entier avec sa racine et ses graines. Enfin, voici une moitié de courge |)leiiic de lérébenihine, ce qui n'est pas non plus à déiliiigner.

l'endanl i|ue nous examinions les divers objets (|iie nos garçons nous avaient apportés, .lack vantail la ra|iidité de son coursier .S'nndi, el avoua qu'une fois il avait failli perdre l'équilibre. Il saisit cette occasion pour me prier de faire des selles, m'assiiranl i|uc, s'ils en avaient, le diable ne les jetterait pas par ferre. Ernest , qui reg.irilait avec ■itleiilion l'aiiimal que Jack avait apporté, lui dil (|iie bien certainemenl ce n'était ni un blaireau ni une ni.irmoUe.

iu;h. Je l'ai tiré sur une des crêtes du granil rocher, cl c'est ce qui m'a f;iil penser (|ue ce devait être un luibilaiil des luontagiies.

i.K n'iiiii. La conilusion élail assez juste, mon fils. (Jiiiinl à moi, je crois (|iie c'est un de ci's aiiiin;iux originaires de rAfri(|iie méridionale,que les llolhindais ;ippellcnl /,//;ii/(/.s, et ;iiixqiiels les ii;iliiralisles ont donné le nom de ci/r/ii cdiiriisis. Us soni doux, iiinoccnls, sociables comme les niariuolles, el luibiteiit les creux des rochers. Mais voyons maintenant votre anis.

iMK. Le voici, mon père. Oh! comme nous allons faire de bonne anisetle !

i.E ri.;n|i. C'est fori bien. I',l vo|ie térébeulhine ? j'attache plus de prix à celle-là qu'a l'anis, mal '.ré l'excellente iiipieur i|iie xous espérer en distiller.

lACK. Elle a découlé des arbres (|ue nous axions mis en perce à riiiie de nos précédentes expéditions, el auxquels nous ;ivioiis attaché des courges. IV<ius n'en avons apporté (|u'iilie.

j.H riiUK. l'.lle nous sera ulilii quand nous nous occuperons do faire notre i;lii. Il faut convenir, mes enfants, que vous avez lait d'iicureiises ijéeituverles, el ipii! vous ayez rapporta un riche butin. Mais,

LE RORINSON SUISSE.

Fritz, qu'est-ce ipie tu as coïKfiiis, toi? Tu iicvii'; as jvii'li' (riiiic racine (le siiiPjC. ( )u'cnleiiils-tu par là .' Esl-ellc tiouiio à iiiaMj',cr?

(Brrz. ('ertaiiH'mciit. l)ii reste , rpiaut «ii miiii (pie ji' lui ai doniit', je l'ai choisi parce ([uc c'est aux sinijes ((iie nous eu avons ilù la (!(■couverte. O bon Dieu! (jue ces bêles sont triamlcs!

i.K fi':RE. Allons, mon tils, lucls un peu d'onlre dans ton récit, et commence par nous dire de ([uel cùlc vous vous î'Ios diriijés en nous ({uillanl.

Kiinz. Aous avous suivi la rjcaude paroi de rochers jus(|n'an\ arbres de caoïilcliouc, et nous avons trouv('' les courijes remplies. Nous les avons vidi'es dans notre e,iande couiije, et nous avons mis eu perce (piehjues arbres nouveaux pour notre retour. Ceci nous prit une bonne partie de la niatin('e; cependant, comme nous avions du temps de reste, nous nous promenâmes un peu sans but en atlcudanl l'heure du dîner, et ce fut alors (pie Jack lira sa marmotte d'un nouveau genre. A dire vrai, (juand il tira je ne croyais point ipi'il l'atlci|;iiîl; car elle me paraissait être hors de la porti'e du l'iisil.

i.F. pîiBE. 11 ne l'aiil jamais compter abs(dumi'nt lii-ilessns. Il arrive souvent (pTiin coup de (usil jiorle jibis loin (pie l'on ne iiense. ,1e vous dis cela pour vous rendre circonspects toutes les (ois (pie vous aurez occasion de tirer. .le me rappelle (pic, dans ma jeunesse, un de mes amis blessa ainsi s(''rietisenieut une pauvre Ceiumc ipii S(> triuivait dans la ilirecliiui de son arme, ([uoiipie si loin (pi'il n'aurait pas cru possible de l'alleindre. Mais eonliiuie ton ircit.

nuTZ. Avant de (piiller ces euvinuis, je remanpn/i (pie les buissons de myrica étaient eouverls de baies à cire bien mûres; nous en finies à la hâte une n'oolte. Je xis aussi (pie les arbres à caoutchouc produisent une espèce de petites l'iijues dont les pi|;eoiis me parurent tri's-friands, (pioi(pi'à mon ijoi\t elles fussent un peu ri^ches. Nous nous dirigeâmes après cela vers ^^'aldeJ;[;, le loiij; d'un ruisseau ([iii se jetait dans un plus i;raiid , et (pie je juijeai devoir se perdre dans le petit lac de la nu'tairie. Ala supposition se trouva exacte; m;iis, avant d'arriver à AValdeijfj, nous iK'couvrimes une troupe de singes (|ui nous parurent très-occiipi's dans un coin du bois oii les arbres étaient plus claii-semés. Nous nous approchâmes d'eux avec piécaution , après avoir attaclu" nos montures et le chien pour ne pas les troubler, et nous découvrîmes, à notre ijiMiul élonnemenl , (pie les sinjjes l'onillaieiil dans la terre pour en ;irraeher des racines. Nous nous coiisiiltànies pendant (piel([ues instants, ,lack cl moi, |iOiir savoir si nous ne leur enverrions pas ipiehpies coups de fusil; mais coninie nous n'iivions aucune envie de maïujer un rùli de sinije pour notre dîner, et (pie nous nous rappelâmes cpie notre bon père nous avait souvent recommandé de ne jamais tuer des animaux sans motif, nous les laissâmes tranfpiilles pour celle fois.

ivciv. Ah! si nous avions pu savoir le dét;àl ipie cesco([uius avaient lait il W al(le|;i;, ils n'en seraient pas récha])pés à si bon marché.

nuT/,. \on vraiment; en attenJant, ils ne deoieiirc'rent pas tout à lait impunis; car j'avais la plus grande envie de C(]niiailre ces racines, (|u'ils paraissaient manger avec tant de jdaisir; cl il fallut bien pour cela finir ]iar les déranger. Nous leur envoyâmes donc notre Turc, (pii tomba sur eux si vivement, (jii'ils se sauvèrent à toutes jambes, abandonnant les racines ipi'ils avaient dcjii coinniencé à riMiger, cl (|iii jonchèrent la terre en si grand nombre, (]ue nous pûmes en faire une réeidte assei abondante. A la vérité, nous ne savions pas ce (pie c'était. Jack voulait y voir des carottes ou des navets; mais les |ilanles ne resseiiililiiienl aucunement à celles de ces racines européennes. Les tiges en étaient d'un ronge foncé, et les feuilles ovales et dentelées, réunies par cin<i ii l'cxlrémilé des tiges. Nous ne balançâmes pas ,i goûter les racines, dont muis avions vu les singes manger avec tant d'appétit; nous les Irouvàmes agréables, aroniatiipies , mais un peu aiuères, La chair nous en parut nourrissante et fortifiante, et leur aspect blanchàlre cl presipie Iriusparent nous rappela les petits radis de notre jiays. Du reste, papa, les voici; tu en pourras juger toi-même; mais les feuilles se sont fanées.

m; pire. \ oyons, je ne me permettrai pas de di'cider avec une entii're certitude; mais, selon toutes les apparencos, cette racine est celle (pii est si fort estimée en (Ihinc, et ipie l'on y appelle (/inserig.

cRiTz. Quelle est ibuiu cette pl.uitc, et d'oii vieni (pi'ellc est si précieuse?

i.E pi:nE. T,n ginseng passe en Chine pour être non-sculcmeiit trèssaiii et très fortifiant, mais encore en (piehpie sorte un remide universel, aiupiel on va jns(prii accorder l;i propriété de pr(dong'er la vie de l'homme. L'empereur de la Chine a le monopole du ginseng, cl les champs oii on le cultive s(nit surveillés en loul Iciops p;ir des facti(Uiiiaires. Ou en trouve ponrlant aussi dans la i;iaiide Tartiirie , cl l'on assure même ipi'en dernier lieu ou en ;i rencoiilré an')ana(la. Liifin l'on préicnd (|ue les Améiicains ayant Irnuvé moyen de s'en procurer ipichpies plants en Chine, les cnllivcnt en l'ensylvanie. IMais eontinne Ion récit, nuui cher l'"ritz.

rruTZ. A[ir('S avoir fait notre récolte de racines et les ;ivoir un peu neltoyées, nous les chargeâmes sur nos biHes et nous poiirsiiivimes, sans plus de reliird , notre route vers Waldegg. M;iis , juste ciel ! (pie de di-gàts nous y trouvâmes! Tout était renversé, déchiré , coiivcrl de bouc. Les poules erraient à rabaiidon, les moutons cl les chèvrcR élaienl dispersés, le coton était s:ili et répandu c'a et lit, coinmesi un

ouragan avait souillé dessus; en un mol, il est impossible de se figurer un spectacle plus douloureux.

lAih. Oh ! oui, papa, vous auriez dû voir comme ces saligauds ont arrangé notre pauvre ferme.

LE riiBt. (^)uels saligauds? Aiiriezvoiis découvert des habitants dans l'île? Ce serait là un événement d'une haute imporlance.

ncK. Il ne nniiupie pas d'habit;ints, je vous en réponds. Oh! les vilains singes! ()ui s;iil si ce n'est pas la même troupe (pic muis ;ivoiis vue mangeant les racines ? (."ertes, si j'avais su dès lors celte histoire j'aurais troublé leur repas d'une bien autre manière.

LE pÈbe. En elïcl, il faudra cpie nous incitions m> terme à cet amour de la deslriiclion (pli anime ces b''les malfaisantes; sans {|iioi, en définitive, tous nos travaux deviendraient inutiles. Olle fois, la distruction a été, en (pieli[iie sorte, compensée par la découverte d'une nouvelle racine alimenlaire.

FiuTZ. Et rpii est excellenle. Ayant fait du feu dans notre ancienne cuisine, non loin de l;i cabane, nous en fîmes cuire pour notre dîner (piebpies-iines , ijiii nous pariircnl bien meilleures ipie (puiiid nous les avions goûtées; nous fîmes aussi rôtir nue couple de pigeons; m:iis nous étant trop hâtés de les flamber avant de les avoir comiilélcmcnt plumés, ils en prirent un guùl de brûlé i|ui ne les rendit nullement appélissants. Après le dîner, nous nous reposâmes un peu, pour laisser passer la grande chaleur du jour; malheureusement, nous ne pûmes nous coucher dans notre jolie cabane, ([ui aur.i besoin d'être nettoyée à fond avant cpie nous piiissiiuis l'habiler de nouveau, Nous étions donc ;issis n ci'ilé l'un de l'autre, causant de mille choses et jurant de nous venger (!j.'S singes, (pi;uid tout à coup nous entendîmes un bruit terrible au-dessus de nos lèles, et ayant le\é les yeiiv , nous aperçûmes une troupe immense d'oiseaux de passage ; mais ils élaient à une si grande bailleur, ipi'ils luma paraissaieul à peine gros comme des hannetons. Jiick disail ipic c'étaient des oies, à cause du bruit f|u'ils faisaient; mais moi je jugeai plutôt iiue c'étaient des cigognes. Nous les regardâmes altenlivement à travers les ouvertures ipie laissaient les arbre», et enfin nous crûmes voir ipi'ils s'approchaient de terre. La grande urinée se partagea alors en ])lusieiirs petits escadrons, et leur vol deviiil jilus rapide el plus irrégiiliei". Ouekpies-iins même touchèrent la terre el rcmoulèrent ensuite plus Icutemeut, mais avec vigueur, dans les :rirs. Après avqir passé ainsi ipielipie temps à reconnaître le terrain, mais sans nous ;i|iercevoir, ils s'abaltircnt tous, emuiue à un signal convenu, sur notre rizière, nii ils commencèrent h s'en donner à c(ciir joie, (.'ela nous parut un peu moins plaisant que le resle, el nous songeâmes aux moyeiis de nous délivrer de leur importune présence. Nous jirîmes un détour piuir lâcher d'arriver jiisipi'à eux; mais nous reconnûmes (|ue ces rusés co(pnns avaient placé de tout eolé des avant-postes ou des faclionnaires, (pii, aussitôt (pi'ilsnous ;(per(;iirent , se mirent à pousser des cris pour avertir leurs compagnons; ceux-ci, à l'inslant même, s'élevèrent de nouvean dans les airs, avei^ une telle r;ipidilé, (jue, dans notre surprise, nous n'essayâmes pas même de leur tirer (piehiiies coups de fusil. Eu atlcudanl, nous reconnûmes alors ([ue c'étaient de grosses grues auxquelles nous avions an'aire. Bien décidés à ne p:is revenir sans avoir une d'entre elles en notre puissance, nous lan- (^àmes contre l:i troupe notre aigle, (pii ne tarda pas, en effet, à nous en amener une, mais morte. Nous (bumâmesii l'aigle un pigeon pour sa réciiiupensc ; puis, él;inl allés proniplemcnt à \Valdfgg, nous recueillîmes encore un peu de tércbenlhine et ((uehpies boisse;iiix de riz, et nous nous remîmes en roule pour la maison, oii nous voici grâce au ciel, lieurensemcut ;irrives.

1 el fut le récit de l'rilz; ;iprès (pioi, nous nous décidâmes surle-champ à essayer pour notre souper lanl le ginseng (jne la racine d'anis. Ma femme nous lit observer i[ue nous ne c(uirioiis aucun risque avec celle-ci, (pii se vend habilucllemeut au marché du Cap; mais (pic (plant au premier, s'il iiossédail récllcineiil les qualités ipie lui allribnent les (iiiinois , il pourrait bien être tro|i éehauft'aiil pour servir d'aliiiiciil journalier.

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