‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 112 sur 219 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

La ghi. — Chasse aux' pigeons sauvages. — La grande chasse aux singes,

Races de pigeons étrangers. — Le pigeonnier. — Crin factice.

Le lendemain, ;iu point du jour, nous nous mîmes sérieuscmeiil li r(Hivr:(ge. .l'envoyai mes garçons à la recherche de ranieaiiv d'osier pour en faire des pièges, ]i(uihiul ipie, de mon côlc, je m'occiip:iis de la élu. .le mêlai une (pianlilé d'huile .ivec mon eaïuilchoiic encore liipiide, el je les ]ilaiai enseioble sur un feu doux; j'y ajoutai ensuite ;iussi un peu de térébenlhinc , el je mêlai si bien loule la masse ,'i force de la remuer, ipie j'en ennfcelioiinai une glu bien furie et bien lenaee. Axant, iiprès cela, enseigné ji mes enfants, en jicii de mois hi maiiii're d'arranger les piéj;es, j'allai faire mes observalioiis sur les endroits oii il serait le plus convenable de les placer.

,1c 10' lardai p:is à reconnaître (pie, l'année précédcnic, nous étions sans doole arrivés (buis l'ile tout îi la t'iii de l'épiupie du passage des pigeons, car leur noiiibrc était cette fois-ci incoin)iarablemcnl plus gr.md. Tons les arbres en élaienl chargés, el la qininlili' de lieiile

LE ROBINSON SUISSE

dont la terre tHait couverte indiquait rlairement (|u'ils y avaient passé la nuit. J'en fus enchanté, car je pensai que si nos pièges ne nous fournissaient pas une provision sullisante, je pourrais faire encore une chasse nocturne aux flambeaux, ii la manière des colons de la Vircinie. Je rassemblai donc à la hâte autant de bois sec que j'en pus ramasser.

Quand je revins à la maison , je trouvai mes enfants dans un bel état; ils avaient fait de vains cft'oris pour enduire les pièges de glu : leurs visai'es, leurs mains, leurs habits, tout en était couvert. Je leur reprochai d'abord leur maladresse, je les grondai ensuite de la mauvaise habitude ilont ils ne voulaient pas se défaire, de s'essuyer les mains après leurs babils; enfin je les engageai à se laver avec du sable, après (|uoi je leur enseignai la manière de mettre la glu sur leurs

Nous nous y mimes tous; je distribuai les occupations suivant les forcer et Ihabileté.

liafuettes d'osier sans se tacher les mains, (jela fait, je dis à Jack de monter sur notre grand arbre, de choisir les branches d'ciii il verrait pendre le plus grand nombre de figiii's, cl d'y faire des entailles dans les(|uelles il devait insérer les baguettes d'osier, qui, de celle maiiièr<', seiiibleraiinl faire partie de l'arbre même.

11 avait é|uiisé les bagiieltcs (|u'il avait prises avec lui, et était redescendu ])Oiir en cheriher de nouvelles; mais, ax'ant (|ii'il pût remonter dans l'arbre, nous vîmes des pii;coiis volti(;er à l'entour et venir se poser dans les endroits les plus dangereux. l'Iiisieurs oiseaux ne tardèrent pas à se prendre ;i la glu. A force de se (lébaltre pour s'en débarrasser, ils détachèrent les baguettes, et, ne piiiivani plus voler, ils vinrent tomber par terre à nos pieds. Cependant Jack, étant remonté dans l'arbre, ))laca d'autres pièges, et huit par devenir si adroit à cet exercice, qu'il n'eut plus besoin de mes leçons. Je laissai alors il ma femme et au petit François le soin de ramasser et de plumer les pigeons, pendant que je préparerais les torches iioiir notre chasse nocturne.

Comme je m'occupais ainsi, Jack arriva tenant à la main un piceon d'une beauté particiiliire, pour l('i|uel il me demanda iji-àce, en ajoutant (pie la ]>aiivi(' bête avait l'air de le rei;ai(ler ciiiiinie si elle le connaissait, lùncst, (|ui arriva dans ce moment, dit : « Ji' crois bien i|irille te ((Minait : c'est un de nos in-o|ires pi|;eoiis à (pii nous avions donné la volée. 11 ne faudrait pas le tuer avant (|iie la race en fût multipliée. »

.le sonsc'rivis à cette observation, et |)renant l'oiseau, je nettoyai ses ailes et le mis dans la corbeille de ,laek, en lui recommandant d'en rapporter autant (|u'il pourrait de celle belle espi'ce. Kn efïel , avant la lin du jour nous avions réuni deux couples de pigeons d'Europe. Mais (|uant aux pigeons sauvages, noire tonneau n'élait pas à beaucoup près rempli; Jack commençait il se fatiguer de monter sur l'arbre et d'en redescendre, de soric que je sentis la nécessité indispensabli' de recourir ii un moyen plus ellicace d'augmenter noire

Psris. TvpoRrnphic !*i.on Fiti-'HfS, inïprim*

provision. Fritz proposa d'établir nos pigeonniers au-dessus de noire grotte, où les pii;eons pourraient multiplier, et nous assurer en tout temps un bon aliment, sans que nous fussions obligés de dépenser notre poudre. Je lui répondis que son idée était fort bonne, et que je m'occuperais de la mettre il exécution au premier loisir que j'aurais.

A la chute du jour nous nous rendîmes, d'après le jirojet ([iie j'en avais formé, au bois de Chênes il glands doux, oii je pensais (|ue les pigeons se fixeraient pour la nuit. Nous étions singulièrement armés pour la chasse; nous portions de longs roseaux de bambous, des torches et des sacs. Mes enfants ne pouvaient concevoir de ((uelle utilité tout cela nous serait pour prendre des pigeons. Etant arrivés dans le voisinage du lieu que j'avais choisi, et le crépuscule, si court dans ces climats, étant déjii remplacé par la nuit, j'allumai sur-le-champ nos torches, et je vis que j'avais fort bien calculé, car les branches étaient couvertes d'une immense ([uanlilé de pigeons déjii endormis. Réveillés et éblouis par l'éclat des torches, ils s'agitèrent et commencèrent il voltiger avec in([uiétiide d'une branche ii l'autre. Quelquesuns tombircnt d'eux-mêmes par terre et furent mis dans nos sacs; mais nous rendîmes notre chasse bien plus productive en secouant les br.inchcs des arbres avec nos bambous, ce i|ui redoublait le tumulte et rinriuiélude des oiseaux.

Enhn, (|uand je jugeai (|iie nous avions rassemblé une assez grande abondance de gibier, je donnai le signal du départ, et avant que nos torches fussent tout ii fait épuisées, nous nous remîmes en marche pour retourner ii la maison. Nous formions un cortège assez singulier. Notre excellent butin remplissait plusieurs sacs posés sur deux longs bâtons attachés parallèlement ensemble et k peu de distance l'un de l'autre, de manière ([u'on pouvait les porter comme une sorte de brancard. Deux d'entre nous se relayaient pour le voitiirer, pendant que les autres nous éclairaient avec les lioiils des torches. On eût dit le convoi funèbre d'un criminel condamné par rancien tribunal vehnii(|iie, d'autant plus que, la nuit étant assez fraîche, nous

Il s'éleva coinme un l.niroii, ilirciirinent au-dessus sans en détourner ses yeux pcrçanta, puis fondit tout i coup sur elle avec la rapidité do l'éclair.

nous éliiMis'envcloppés de manteaux comme si nous eussions caché avec intention nos hgures. Arrivés enfin ii Falkcnhorst, nous mîmes fin, par une promiile mort, aux soulTraiices de nos pii;cons ; et les ayant di'posi'S en un lieu sûr, nous allâmes, accablés de laligiie, chercher le repos dans nos lits.

J'avais jn-ojelé de consacrer la journée du lendemain ii faire la guerre ii nos ennemis les singes; mais il n'y eut pas moyeu d'y songer. Il fallut s'occuper exclusivement d'accoiiiinnder nos pigeons; car ma femme remar(|u:i avec raison (pie, si nous ne l'aidions pas tous dans l'ctte besogne, ne pouvant pas en venir il bout seule, une i;rande partie du produit de notre chasse serait gàlec. ^olts voila donc il Idiivrage, occupés ii plumer, ii cuire, ii ri'itir, a eliiver. (Jiiant il moi, j'étais spécialement chargé d'arranger les pigeons dans trs de rF.injHTCiir, riir de X'niiRÏrarrl . îllï.

LE ROBINSON SUISSE

les tonneaux. Ces dispositions nous prirent l:i journée tout entière, et quand elles furent achevées il ne nous resta ]ilus que le temps strictement nécessaire pour faire les préparatifs de notre expédition du jour suivant.

Dans le nomlire de ces préparatifs se trouva le soin d'épaissir considérablement notre ijlu, car mon intention n'était pas de me servir d'armes .à feu contre nos ennemis. Je voulais d'aliord leur rendre la fuite difficile, et ensuite tomber sur eux avec la fronde ou le fouet; moyens bien moins coûteux de nous en débarrasser.

Au nioiueiit de partir, nous cliarijeàmes tous nos cflTets, y compris des provisions pour deux jours, (|ue ma femme nous obligea d'emporter, ainsi que notre petite tente, sur le dos du bullle. Jack et Ernest , qui n'étaient pas fort lourds, y montèrent aussi, Fritz et moi nous nous mimes sur nos ânes, et, suivis de nos cliiens, nous entreprîmes cette grande expédition.

l'eiuiant la route, après nous être plaisantes réciproquement sur notre adresse dans l'art de l'é([uitatiou, la conversation roula sur le combat (jue nous allions livrer.

LE pi.:RE. C'est aujourd'hui qu'il va se faire un grand carnage, une horrible destruction dans la race pigeonnière. On n'aura jamais rien vu de semblable! Aussi estce avec intention que j'ai laissé votre maman et les petits à la maison; ils sont trop sensibles pour pouvoir su p|)orter une pareil le scène.

IRITZ. A vrai diie, pourtant, je plains ces pauvres singes.

LE l'i'RE. Crois-tu donc , répondis-je, que , moi aussi , je n'aie pas pitié d'eux ? Ce sentiment est juste et convenable, mais il ne faut pas qu'il nous amollisse. L'homme ne doit pas toujours suivre le premier mouvement de son cœur. Les parents, les maîtres, les juges ne pu niraienl presque jamais s'ils éconl.iicnl dans taules les occasions la voix de la compassion.

nuTZ. ^lais il n'est jias jmssible d'anéantir complètement sa sensibilité.

LE pÈ.iîE. IVon , certainement, on ne le devrait pas, cpiand nu'me on le pourrait; mais il f.iul toujours qu'on la soumette à l.i raison et au devoir: sans cela, l'homme doux devient faible, l'homme aimant devient jaloux, l'homme irritable colère et même furieu\. Kn un mot, celui qui se livre exclusivement .i sa sensibilité court risque de devenir iiii insensé plein de passion et de partialité.

TACK. Diies-nioi <lonc, papa, les singes sont-ils bons à manger?

LE riiiE. On (lit que la chair du singe est un nu'ts excellent. Ouant à moi, je trouve qu'il faut être à moitié cannibale pour s'en nourrir. Ils ressemblent trop à des hoiumes.

EBNEST. Je le pense aussi. Mais, puisque nous n'avons pas inteution de les nianger, poiinpioi les tuons-nous?

LE rÈRE. Nous en avons incontestablement le droit, puisqu'ils commettent les plus grands dégâts dans nos propriétés. Pourquoi tue-t-on les souris et les rats, les oiseaux de proie et beauciuip d'aulres animaux nuisibles? La Providence a posé elle-mimc des limites entre les droits des animaux; elle ne veut pas (|u'ils s'eulraveiit mutuellement dans leurs moyens de subsistance. Pour moi, j,' crois nécessaire en ce moniiiil, de donner à ces méchants singes une leçon doni ils se souviennent.

FRirz. L'homme est-il donc le maître de Ions les a.iiiiiaux, et peut-il agir avec eux selon sa volonté?

LE niu:. Non, certes; son eni]iire, en ceci comme en toutes choses doit èlre subordonné aux lois de la raison. Ce n'est (|ue ([u.iiul ces lois nous le ciuumandenl, soit pour notre subsistance, soit pour tout autre motif équitable , el pour nous préserver de quelque domm.ii^c qu'il nous est iicrmis de nous servir des animaux, ou même tout sim-

Le serpent avait déjà commeiicc son sa victime, pour en faciiitcr le passage

plement de les détruire ; alors seulement l'homme peut se conduire comme le seigneur de la terre. Kn effet, qu'y a-t-il de plus beau, de plus digne de respect, de la part de toutes les autres créatures, que l'homme , c|uand il fait usage de sa raison pour exécuter les volontés de Dieu? Il va sans dire i[ue l'homme ne doit agir comme maître de la terre que pour satisfaire à des besoins raisonualilcs ou pour se délivrer d'un mal réel; jamais par le vain désir d'exercer sa force ou de prouver sa supéricjiité.

JACK. Pour moi, je n'éprouverais pas, dans ce cas, le moindre scrupule à détruire la race tout entière des singes. Je n'aurais qu'à songer à tout le mal ([u'ils ont fait à \Valdegg.

LE pJiRE. Nous faisons fort bien de défendre nos maisons et nos plantations; mais nous ne devons jamais nous laisser emporter par l'amour de la vengeance.

Tout en nous livrant à de pareils entretiens, nous arrivâmes à un petit bois situé à un demi-iiuart de lieue de Waldegg, et que je jugeai convenablement situé pour mettre jiied à terre.

Nous descendîmes donc, et après avoir lié les jambes de nos montures, nous les renvoyâmes paître; nous attachâmes aussi nos chiens aux arbres, de peur qu'ils ne nous trahissent en courant çà et la; puis nous dressâmes notre lente. Pendant ce temps, Fritz était allé à la découverte pour voir s'il apercevrait rennemi. Au bout d'une demi-heure, il revint nous dire ipi'à la vérité il n'avait point trouvé de singes près de notre cabane, mais qu'étant monté sur une hauteur, il en avait aperçu une troupe assez nombreuse dans notre rizière, qu'ils dévastaient.

En conséquence , nous nous rendîmes directement à Waldegg pour y faire les dispositions que j'avais imaginées et pour nous retirer à l'écarl avant que les singes s'en rapprochassent. La vue de ma pauvre métairie me confirma dans la résolution de ne pas épargner les bandits. Tout se trouvait dans l'état le plus déplorable; la destruction était même en ([iiehpie façon systématique, et je prévoyais qu'il m'en coûterait plusieurs journées de travail pour réparer le dégât.

.l'avais emporté avec moi de Falkcnhorst un cerlain nomhrede pieuxde moyenne longueur, attachés deux par deux avec de courts cordons ; j'avais pris aussi plusieurs moitiés d'écales de noix de coco et des écuelles de courge. Je fichai les pieux tout autour de la cabane, mais à une distance telle que les cordons ne iiaraissaient <|ue légèrement tendus. Je disposai en même temps un petit labyrinllie , en laissant entre chaciue deux cordons un étroit passage , et en tendant par derrière, à peu de dislanee, un autre cordon, de sorte que l'on ne pouvait jias lacilcmeul arrivera la cabane sans s'embarrasser dans les cordons ou se heiirler contre les pieux. Du reste , ces cordons se trouvaient ])réciséiiieiil à la hauteur des reins des singes et devaient laisser eoinplélement libres leurs mains de derrière. Ijilin, nous eiiduisimes de glu les pieux, les cordons, les écalcs de noix et les courges (|ue nous avions placées par terre eii et l;i , ces dernières remplies'de riz, de maïs ou de vin de palmier, pour servir d'appât. Nous plantâmes aussi en terre, ii coté des tasses, des branches darhres, les unes avec , les aiilres sans leurs feuilles, enduites égalemeni de glu, tandis ([ue sur le toit de la cabane, devant la porte et en plusieurs autres eniiroits, nous mîmes des branches d'acacia épineux, auxquelles nous suspendimcs des noix dc))iu, el (|ui, comme tout le reste, furent encore couvertes de glu. IMes enfants voulurent absolument tendre des pièges du même genre sur les arbres du voisinage, et je le leur permis; seulement je recommandai a JaeU , qui jjrimpa sur un des palmiers, de le défoncer, afin (|ue nous pussions trouver de i[U()i nous r.ifraîihir quand le combat serait terminé. Je n'étais

Ppr^^^'^/f

horrible opération de broyer les os de dans sa gueule.

LE ROniNSON SUISSF.

pas f.'iclié , d'ailleurs, d'inspiicr aux sinijes quelque mériance de ces iirlires uiênies qui nous étaiint si utiles. Jack s'y prit a\ ce une adresse merveilleuse. Du haut de l'arlire , il nous jeta une pelote de licelle , par ]a((uelle nous lui envoyâmes des picijcs enduits de fjlu, et, à son tour, il nous faisait passer des choux dont j'avais grande envie pour notre souper.

Quelque activité que nous eussions mise dans nos travaux, et quoique nous ne les eussions interrompus que pour faire un U'ijer déjeuner, une (;rande partie de la journée s'était écoulée ainsi ; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait de temps eu temps reconnaître, ne faisaient pas encore mine de s'approcher de noire caliane, et nous croyions pouvoir être sûrs qu'ils ne nous avaient point aperçus. Nous nous nous retirâmes donc sans aucune in(|uiéludc dans inilie lente, oit, après avoir fait un copieux souper de viaiule froide, luius nous étendîmes sur nos couvertures de peau, nous confiant pour celte nuit à la garde de la l'rovidenee et de nos fidèles chiens.

Le jour paraissait à peine, que nous entendîmes du bruit dans 1 éloifjuement, et nous eu conclûmes que, dès la veille au soir, après notre départ, les sinrjes s'étaient rapprochés de la ferme. JNous nous partageâmes sur-le-champ en deux bandes armés de gros bâtons, nous nous glissâmes en silence, tenant nos chiens en laisse, vers VVal- ''''SSi i^' nous nous mîmes en embuscade dans les environs.

La scène commença par des cris , auxquels se joignaient un bruit comme celui du vent qui agite les feuilles et celui de dents qui rongent des branches. Tout à coup l'armée tout entière des singes s'é lança du haut des palmiers, et se mit ii courir vers la ferme et vers tous les endroits oii nous avions mis des a])pâts. Ils me parurent innombrables ; les uns se tenaient droits, les autres à quatre ])alles; d'autres encore avançaient en faisant des culbutes ; ils se pourchassaient, luttaient ensemble, faisaient semblant de fuir, revenaient sur leurs pas, regardaient autour d eux en faisant mille grimaces , et accompagnaient tout cela de tant de bruits divers et grincements de dents, ([ucj'en fus presque assourdi.

Ils pénétrèrent sans crainte au milieu des cordes (|ue j'avais tendues, arrachèrent les pieux et montèrent jusijuc sur le toit de la chaumière pour s'emparer des pommes de pin;, mais bientôt ils furent saisis d'une frayeur extrême en se voyant tous, d'une façon ou d'une autre , empêtrés ]iar la glu , dont tout avait été si abondamment enduit. Ceux-ci en avaient sur la poitrine, ceux-lii sur le dos, les uns sur la tête, les autres aux mains. Ils faisaient les mines les plus étranges pour s'en débarrasser, sans pouvoir y parvenir; avec cela qu'ils traînaient partout avec nos pieux nos cordons (jui gênaient leur marche et les faisaient à chaque instant trébucher. J'en vis même qui semblaient vouloir s'entr'aider mutuellement, et qui, au lieu de cela, dcmciiraienl attachés l'un à l'autre sans pouvoir se délivrer de leur camarade ; il y en eut un qui s'étant emparé d'une écale de coco pour boire le vin de palmier qu'elle contenait , non-seulement ne put pas la reposer à terre, mais fut encore obligé de la laisser attachée à ses lèvres et à ses moustaches. Les plus malheureux étaient ceux qui avaient touché aux rameaux d'acacia épineux, les dpines leur causaient les blessures les plus cruelles.

Quand les malheureux singes se xirent arrangés de cette manière, la frayeur s'empara d'eux et ils résolurent de prendre la fuite; mais ce fut alors (|u'un nouveau désastre les accabla et compléta la leçon que je m'étais décidé à leur doniu'r. Je lâchai contre eux les chiens, qui les poursuivirent avec une fureur sans pareille, mordirent, blessèrent, tuèrent même tous ceux (|ui ne parvinrent pas à se mellrc hors de leur atteinte en grimjiaut sur les arbres. En peu de minutes, le terrain ollVil l'asijcet d'un horrible champ de bataille; el après un affreux tumulte d'aboiements, de cris plaintifs, de débats, de griniements de dents , il y eut un silence de uu)rl qui me fit frissonner malgré moi. Je comptai trente à quarante singes l'ti'udus sur la place. Je i'eiuar(|uai tout à coup (|ue nos eulants devenaient Iri-s-sérieux ; et I' rit?., (|ui, dans cet le occasion, semblait Tinter prèle de nos sentiments, s'écria : o Aon ! ceci est par trop affreux; Il ne fiiiulra pas recom mencer une pareille exécution sur la race des singes !

— Oui, vraiment, répondis je, c'est affreux! mais il faut espérer (|ne ceux d'entre ces aniniiiiu qui oui échappé ii ce carnage ne l'oublieront jamais etipi'ils nous épargneront la peine de rccoiumencer. Je f<'rai remarquer, d'ailleurs , (|ue noire chasse aux pigeons n'a pas ofierl un carnaife moins horrible, el pourtant aucun d entre nous ne s'en est senti aussi donlourcusemeni alfecté. «

I' rit/. ré|)oiulit qu'à la vue des siug(îs il se riqirésentail involontaire ment des homun^set iiu'il se figurait voir un champ de bataille. Je lui lis observer (|u'en elVct les ra)>porls el les comparaisons, agissant sur iMiln' imaifination, <c>nlribuaieiit beaucoup à modifier nos senlinunts. » iNous tuons sans pitié, lui dis-je, un essaim tcuil entier de moiu-hcs ou d<' cousins; nous donnons la mort à un animal plus grainl quand il est seul; et quand il a l'air mé(duint ou effrayant, nous en lirons mêiiie une espèce de triomphe; mais, celte fois, la ressemblance des singes avec les hommes, el le grand nombre de ceux que nous avons massacrés, nous loni frémir. •

^ I our écarlcr la Irislesse (|ui s'emparait inv(dontaii-cmcnt île nous, j'employai le remède ordinaire, le travail. Il fallul nclloNer les <hiens, enlever les singes morts, bn'ilernos pièges, rendre île nouveau notre

caliane habitable, rassembler nos moulons, nos chiens et nos poules dispersés; el, en un mot, iiiettre notre ferme dans un état satisfaisant. Nous commençâmes par le plus difficile, c'esl-ii-dire que nous traînâmes tous les singes du côté du ruisseau, dans un endroit où un précédent débordement avait formé une espèce de ravin, que nous rempliiucs des corps de ceux que nous;ivioiis tués. Nous les recouvrîmes légèrement de sable. Cela fait, nous nous mîmes h balayer la cabane de W aldegg, el à la nettoyer h fond , par le moyen des cendres que nous trouvâmes dans les foyers.

l'endant (]ue nous étions ainsi occupés, nous entendîmes à trois re prises un objet assez lourd tomber du haut d'un palmier sur le gazon; y ayant couru pour voir ce que c'était, nous trouvâmes trois superbes oiseaux (|ui s'étaient laissé prendre aux pièges préparés pour les singes. Leurs ailes les ayant en partie soutenus dans leur chute, ils arrivèrent à terre vivants et en assez bon état. Je m'empressai de les délivrer de leurs entraves, après quoi je leur liai les pattes et j'entourai leurs ailes de mouchoir^ pour les empêcher de s'envoler; ensuite j'invoquai mes connaissances en histoire naturelle , pour tâcher de découvrir à quelles espèces ils appartenaient. A leurs becs, à leurs pattes et à la forme générale de leurs corps , je ne doutai pas qu'ils ne fussent du genre des pigeons, et cela me fit d'autant plus de plaisir, que je me flattai de pouvoir facilement les apprivoiser dans notre colombier. Fritz ne fui pas de mon avis; il les trouviùt beaucoup trop grands, trop beaux pour être des pigeons.

i.F. l'i liE. .^Ioi , je suis, au contraire , presque convaincu que ce gros oiseau bleu avec sa belle huppe esl le pigeon géant des Molui|ues. Les naturalistes l'avaient d'abord rangé, à cause de sa beauté el de sa taille, parmi les fais;ins.

r.RXEST. Et celui-ci, dont les plumes brillent comme de l'or, croiriezvoiis, mon père, qu'il a mangé des cailloux ? J'ai senti des morceaux fort durs dans son gosier.

j\( K. Oes cailloux! tu voudrais nous en faire accroire. Ce sera du mais qu'il aura mange; en voilà, en effet, quelques grains!... Mais, attendez... Uegardcz, papa, quelle est cette noix que je viens de lui retirer du gosier.

i.E pîiRE. Voyons! mon cher enfant. Si tous mes sens ne me trom- ]ient pas, c'est une vraie noix de muscade, et dans ce cas cet oiseau est le pigeon commun des Moluques, qui aime la muscade et ([ui en plante des arbres dans les déserts.

mrrz. Cette découverte fera bien du plaisir à notre bonne mère pour sa cuisine. ÎNLiis comment cet oiseau peut il planter les noix de miiseaile, puisqu'il les mange?

I.E piiRE. il ne mange pas la noix proprement dite , mais seulement le brou avec celle peau tendre et d'un beau jaune dont il est garni en dedans, et c|ue ncuis appelons à tort fleur de muscade, puisque son véritable nom esl macifi ; il rcjelle ensuite, partout où il se trouve, les noix, qui, ainsi (|ue je viens de vous le dire, ne tardent pas à prendre racine dans le terrain sur lequel elles touillent.

EBNEST. Je voudrais bien savoir (iiiel avantage nous pourrons tirer de celte découverte. Aoiis n'avons, certes, pas envie de nourrir ces pigeons de noix de muscade.

FRITZ. Ne vois-tu pas i|ue nous avons acquis par là la preuve qu'il faut que notre île produise des muscadiers.

ERNEST. Eli bien ! j'aime mieux les patates.

LE l'IiBE. Je conviens que , dans notre situation, les patates ont été pour nous une découverte bien plus précieuse; mais si jamais nous rentrons dans la société des hommes, tu verras ([ue les noix de muscade ne sont pas à dédaigner.

ERvEST. 11 ne faut pas oublier que nous avons fait encore un prisonnier , je ne serais pas fâché de savoir à quelle nation il appartient.

m K. 11 faut convenir qu'il est magnifique ; voyez le beau noir chatoyé de blanc de sa tête et de sa gorge; el puis le cou et le dos, où se jouent tant d<^ couleurs dilïérenles , que je ne sais s'ils sont bleus, rouges, pourpre, jaunes ou verts; et puis encore ces plumes longues et étroites qu'il a autour du cou, et qui ressemblent à des plumes de ('Oii !

I.E 1'Î.;re. C'est la marque dislinctive du pigeon des îles Nieol)ar,

ERNEST. Quel est ce pays':'

I E lÈRE. (a' sont des îles située à l'ouest de la presqu'île de Malacca, el au nord de la iioinlc seplentrionah^ de Sumatra.

iRiTZ. i\lais, mon pcre, comment ferons-nous pour perpétuer les races de ces oiseaux:' Nous n'en avons qu'un de chac|ue cspi'ce.

I.E l'ÎRE. Sois tranqniile, rinstiiicl nous aminera des fcmelh'S.

ERNEST. Ou bien les mâles s'cnvolerom pour les aller rejoindre.

I.E ri.;nE. Cela ne p;ii'alt |ias impossible, si nous ne faisons rien pour les en empêcher.

KRirz. Si nous avions seulement un colouibier!

I.E l'îiiE. <!(• ne sera (las là ce i|u'il y aura de plus difficile une fois que nous serons de retour à Zcllhcim.

.le partageai, après cela, le travail entre mes enranls. L'un fut chargé de rassembler les bêles el la volaille ; un autre m'aida à nettoyer la cabane et ii l'enlourer d'une corde tendue qui a]irès l'expérience que les singes xenaiciit d'avoir, ne maiii{ucrait pas, à mou avis, de leur imposer le i'cs|iccl convenable. Ja<k él.iiit luiiulé sur un paliiiier pour ) puiser un peu de vin r:ipporla avec lui quelques petites

LE KOBINSON SUISSE.

noi\ qu'il avait cueillies sur une autre espèce de palmier, et qui me parurent cire des noix iVareca : et je jugeai que l'arbre sur lequel il les avait cueillies jiniivail être l'areca oleracca, aiitremenl dit elioupaliniste. Comme il était trop tard pour retourner ce soir-là à Falkcnliorst, nous rccueiUinics le riz épargne par les singes, nous donnâmes à manger à nos pigeons étrangers, nous primes soin de nos montures ; après quoi nous nous livrâmes au repos jusi|u'au lendemain matin.

IN'ous passâmes une nuit excellente; et le malin, après avoir fait un léger déjeuner, nous repartîmes pour Falkcnliorst, oii nous arrivâmes en parfaite santé. Les reproches (|ui nous furent faits dans les premiers moments sur notre longue absence, s'apaisèrent au récit de nos exploits et à l'aspect de nos beaux pigeons el de noire petite récolte de riz. Mu femme partagea la joie générale et proposa de partir sur-le-ebamp pour Zelllieim, afin de nous occuper sans retard de la construction du colombier el de (|uel(iues autres arrangomenls indispensables. A cet elïet , nous chargeâmes sur noire charrette les provisions nécessaires pour un assez long séjour, el nous nous mîmes en route.

Dès le même jour, je choisis l'emplacement convenable pour notre colombier, ([ue je résolus de tailler dans le roc, au-dessus de notre dcrnièr<> pièce, dans la direction du ruisseau des Chacals. Cette pièce avait été destinée par nous ii notre bibliothècjuc, comme aussi pour y serrer des caisses vides. Elle était prête, quoi(|u'cllc ne fût pas encore arrangée. Il nous fut facile, d'après cela, de continuer nos travaux au-dessus, sans craindre de rien gâter par la poussière cl les débris de jiierre qui pourraient y tomber.

IN'ous eommcnçànies le lendemain, et nous continuâmes presque sans relâche pendant plusieurs semaines. J'y pratiquai trois entrées et une pelitc fenêtre an-dessus pour lui donner de la lumière, el j'y aj(uitai en dehors queh|ue3 peiclioirs avec un volet retombant. Nuire éelielle de corde, ((ui élait restée en place, nous facilita beaucoup cet ouvrage. Nous disposâmes l'inlérieur de la manière la plus confortable, avec des juchoirs et des nids séparés les uns des autres par un |ictit treillage,

(,)uaiid tout fut assez bien disposé pour la réception de nos anciens el nouveaux volatiles, je dis un matin à Fritz : « Mainlenant, mes habiles ouvriers, nous allons nous occuper du charmer qui devra fixer nos colons dans leur demeure, et peut-être même leur y procurer des compagnes.

FBiTZ. Prélenilez-vous réellement pour cela, papa, cmplojer des moyens surnaturels?

MOI. J'y pense si peu, mon enfant, que je compte invoquer pour cela ton secours.

iRiTz. Je suis réellement curieux de savoir comment vous vous y prendrez.

Miii. .le veux essayer d'un secret qui m'a été donné par un marchand de pigeons de mon pays. Pour cela il me faudra un peu d'anis, de l'argile el du sel, dont je ferai une boule, qui, par son agréable odeur, retiendra nos pigeons, el en attirera d'aulres dans noire colombier.

FitiTz. Uien ne sera plus facile, puisfjue nous avons découvert de l'anis dans notre ile.

Mcil. (^'esl cela même ([ui m'y a fait penser. Mais il faudrait (|ue nous eussions aussi un peu d'Iiuile d'anis jiour en eniluire les entrées de la volière.

inirz. Nous pourrions en faire nous-mêmes; et si la distillation était un procède trop compliqué, nous n'aurions qu'à pilier de l'anis dans un morlier el le mettre infuser dans un peu d'huile commune. Mais pourquoi en enduire les entrées?

MOI. l'our que les pigeons, en les traversant, s'en frotlenl toujours un peu les plumes, ce qui fera (|ue les oiseaux ipi'ils rencontreront dans les volées les suivront à l'odeur jus(prà la volière. J'approuve du reste Ion idée sur la manière de suppléer à l'huile essenlielle (|ui imus mancpie. »

l\oui nous mîmes à l'instant même à l'ouvrage. Notre huile ne fut, il la vérité, cpie fort légèremenl parfumée d'anis, mais je jugeai que l'odeur s'en eonserscrail bien peudanl (|ucl(|ucs j<uirs. Je lis, après cela, une boule (|ue je mis durcir auprès du feu, après quoi je la ])laçai dans le colombier. ()uand tout fut prêt, nous inlroduisimes les pigeons dans leur nouvelle demeure, et nous mîmes le reste de l'huile dans un lieu frais avec de nouxel anis jiour le laisser infuser ]ien<lanl (|uelc|ues jours encore.

Ouainl mis autres enfants revinrent, nous leur appriuu's que le

cil hier était terminé, et que les pigeons y élaienl installés; sur

ipiiii chacun monta à son lour à l'échelle iiour voir comuient ils s'y tiiiuvaienl. Nous reconnûmes (ju'ils ne paraissaient nullement embarrassés, el (ju'ils y voltigeaient les plus contents du mciiide, mangeant la pâture que nous leur avions préparée, el b<'i<|uelant de temps à autre la boule il'anis.

Je les laissai ainsi pendant deux jours sans les déranger; mais j'étais moi-même trop eurieiix de voir l'cfl'el de mon sortilège pour pouvoir attendre plus loui;lcnips. !,(• troisième jour doiic, je me levai de grand malin ; et ne réveillanl ipie le seul j'rilz, je lui ilis de monter par l'éilielle de corde pour cndiiir" illiulli' d'anis tniiles les eMtri''es cl

tous les perchoirs, et de préparer en même temps la ficelle à l'aide de la(|iielle nous devions à l'avenir ouvrir cl fermer le colombier d'en bas, sans avoir besoin d'y monter. Nous rentrâmes ensuite chacun dans notre chambre, et nous réveillâmes les autres dormeurs, qui ne se doutèrent pas de ce ([ue nous avions fait. Ils se levèrent, s'Iiabillèrenl, et se |)resh('rent d'autant plus de déjeuner, que je leur annonçai qu'immédialemenl après ce repas j'avais l'intention dc*doniierla liberté à nos pigeons.

Quand nous fûmes tous réunis en face du colombier, je murmurai quehpics mots inintelligibles, je lis des ci'rcles en l'air avec une bagu<'tle, et |iuis je dis à ,lack de tenir la ficelle pour ouvrir le volel. Au bout de qiiel(|ues inslaiils, les prisonniers montrèrent la têle, puis ils sautillèrent un peu sur le jucliuir extérieur, puis ils rentrèrenl, juiis ils ressortirenl encore, se sei'onèrcnt les ailes, essayèrent de se soulever, cl enlin, tout à coup, la volée entière prit son essor, et s'éleva à une si grande hauteur, i|ue les enfants et même leur mère poussèrent un cri, croyant, sans doulc, que tous nos pigeons étaient irrévocablement perdus pour nous. i\lais, après avoir fait ileiix ou trois tours dans les airs, comme s'ils eussent voulu prendre connaissance de l'île, ils s'abattirent de nouveau cl parurent enchantés de se reposer après leur excursion. Quant à moi, je m'écriai , tout fier de mes succès : « Je savais bien qu'ils n'oseraient pas s'éloigner. »

Uien ne saurait égaler la surprise cl la joie de mes enfants. Jack me demanda si j'avais réellement usé de sorcellerie! el Ernest se moquait de lui, quand leur entrelien fut inlerrompu par un mouvement inusité dans le colombier. Les pigeons sortirent de nouveau; el les trois étrangers, se frayant une roule à travers les européens, s'élancèrent avec une rapidité extraordinaire du côté de F^ilkcnliorst, qu'ils eurent bientôt si fort dépassé, que, même avec une excellente lunette d'approche, il ne me fut plus possible de les distinguer.

« Pour celle fois, adieu, messieurs, dit Jack en ôtant son chapeau et faisant une prolonde révérence, nous ne nous reverrons plus.»

Ernesl se moipia de ma science, et ma femme regretta la perle de si beaux oiseaux. Fritz lui-même, (pioique dans le secret, secouait la tête d'un air iiu[uict. Quant à moi, je ne témoignais pas le moindre embarras; el , voulant pousser jusqu'au bout la plaisanterie, je fis semblant de m'adresser à demi-voix à un esprit familier, à qui j'ordonnai de punir les fuyards et de les ramener le lendemain au plus lard. En attendant, nous ne tardâmes pas à voir revenir, comme la première fois, les pigeons d'Europe au colombier.

Notre principale occupation de la journée fut, après cela, de guetter le retour de nos voyageurs, el nous n'entreprîmes, en conséquence, de travaux, (|ue ceux (]ui pouvaient se faire dans le voisinage de la grotte. Le jour s'étant terminé sans que nous les vissions reparaître, tous nos enfants et même Fritz commencèrent sérieusement à désespérer de leur retour. Nous soiipâmcs donc assez tristement et ne fûmes pas plus gais en nous couchant.

Le lendemain, moitié par humeur el moitié par légèreté, nous ne ]iarlâiiies plus des déserteurs, et nous passâmes la nialiiiée à travailler dans l'inlérieur de la [;rolle. \ ers midi, Jaek sortit pour un moment, ]iuis revint l'instant d'après, en frappant dans ses mains et en s'écriaiil d'un air joyeux : k 11 est arrivé, il est arrivé, il est vraiment arrivé! «

Tous , d'une commune voix , nous lui demandâmes (jui élait arrivé.

JACK. Le ))igeon bleu ! le pigeon bleu! vivat !

lîBNRST. C'est une mauvaise plaisanterie ; il veut se moquer de nous.

IK rÈBE. Ce n'est pas une plaisanterie du tout. Je vous avais bien dit cpi'il reviendrait, el je vous déclare (|ue les deux aiilres sonl en roule.

Nous sortîmes tous après cela pour aller souhaiter la bienvenue à l'enfant prodigue, el nous eûmes la satisfaction de reeonnaiire qu'il amenait avec lui une compagne. Ils étaient assis ensemble sur le jiielioir extérieur et se caressaient. Nous suivîmes des yeux toiil leur manège. Le mâle eut nu peu de peine à faire entrer la femelle dans le colombier; mais elle se décida enlin à s'y fixer avec lui. i\Ics enfants voulaieni fermer le volel pour les cnipêeher de s'envoler de nouveau, mais je leur fis observer que la iiorle devait rester onverle pour les deux autres voyageurs que j'alleudais dans la journée.

Ernesl secoun encore la lêle, il ne voulait pas croire à ma science, et soutenait (|ue le retour du premier pigeon n'était (pi'iiii efl'el du hasard; mais ses doutes furent singulièrement ébranlés i|uand, au bout d'une demi-heure, Fritz, qui tenait ses yeux perçants fixés sur riiorizon, nous annonça (pie le second voyai;eiir arrivait; c'élail le pigeon des îles Nieolmr, ipii, de même que le premier, amenait une femelle avec lui.

a Kh bien! mon lils, dis-je à Ernest, i|u'en penses-lu mainleni'nr?

— Cela me parait fort étrange, me répondil-il; mais je ne crois pas pour cela qu'il y ait du sorlilége. (;'csl un bonheur extraordinaire.

— ("est fort bien, repris-jc; j'aime à voir (pie tu ne changes pas facilemeni d'opinion. Tu peux avoir raison ; mais tu avoueras cependant (|ue, si le troisième jiigeon revenait aussi avant la nuit, il y aurait dans celle allaire. sinon du sorlilége, au moins ipichpie chose de plus ({u'iin pur hasard. »

^(llls dinâiues iniv grand air. el aprJs le repis . nous

reiirimes

LE ROBINSON SUISSE

notre travail dans la rjrotte. Au bout de quelque temps, ma femme étant sortie avec le jielit François pour faire les préparatifs du souper, l'espiègle ne tarda pas à rentrer, et se posant ijravenicnt comme un héraut qui proclame une nouvelle , il dit à haute voix : « Messieurs! je suis chargé, de la part de ma très-chcrc et très- honorée mère, de vous annoncer que nous venons de voir arriver en parfaite santé, dans cette capitale. Son Excellence, le iiigeon aux ailes d'or, et madame son épouse ; Leurs Excellences sont descendues à l'hôtel du Colombier. »

Nous le suivîmes dans le jardin, et nous vîmes qu'il ne nous avait pas trompés. A cette vue, Ernest s'écria : « Eu vérité, papa, il faut que je me rende. Je n'y entends plus rien. Mais si vous avez réellement usé de sortilège, comment vous y ctes-vous pris? «

A mon tour, je me moquai de lui, et je lui dis que c'étaient les cercles que j'avais faits en l'air avec une baguette et les paroles magiques que j'avais adressées à mou esprit familier qui avaient fait arriver les pigeons; mais il ne se laissa pas facilement induire en erreur. Le petit Franrois fut un peu plus crédule; il me fit diverses questions sur la magie, et voulut savoir ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans ce que l'on en racontait. Je m'elVorçai de rectifier ses idées à cet égard, après ((uoi j'expliquai à mes enfants la manière dont je m'y étais pris jiour attacher mes pigeons à leur nouvelle demeure.

Au bout de quelque temps, nos oiseaux commencèrent à faire leurs nids, et, parmi les matériaux qu'ils apportaient journellement à cet effet, je remarquai une sorte de mousse, que j'avais déjà vue sur quelques vieux arbres; elle ressemblait à de longues barbes, et je crus y reconnaître la ciiragate 7nusciforiiU' , ou barbe espagnole, <lonl les créoles des Antilles se servent en guise de crin pour remplir leurs matelas. J'en fus d'autant plus satisfait, que je savais que les Espagnols font avec les filaments de cette [dante une espèce de ficelle ou de corde, ce qui leur est d'autant plus facile, ([ue ces filaments ont quelquefois jusqu'à quinze et vingt pieds de long. Quand je fis part à ma femme de cette découverte, elle en fut charmée, et son imagination se mettant sur-le-^champ à l'ouvrage, elle remjdoya en un instant à mille usages différents. En attendant, nos pigeons continuèrent à nous apporter de temps en temps des noix de muscade, que nous recueillions avec soin, et que nous serrions après les avoir bien nettoyées. I\Ia femme ue man([ua pas non plus d'en ])lanter (pielques-unes dans l'espoir d'en tirer un jour un jirofit considérable.

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