CHAPITRE XXXIX
L'accident de Jack. — La vannerie. — L'ùnon. — L'aqueduc.
L'uniformité de notre existence fut interrompue par un accident qui arriva au pauvre Jack. Un matin, il revint d'une expédition seeièle (|u'il avait enlieprise spontanément sans rien dire à personne; son aspect était tuiil à fait déplorable , car il était tout couvert d'une boue épaisse et noire et d'une vase verdàtre. 11 tenait à la main un pa(|ucl de joncs |)rcs((ue aussi sales que sa personne. (Juand il fut ]dus près de nous, nous reconnûmes aussi qu'il lui mani|uail un soulier. Il nous fui impossible' <le ne pas rire i\v sa mine tragi-comique ; mais sa mère fit un jieu la moue en voyant la manière dont il avait arrangé son habit, ainsi que la perte importante qu'il avait faite.
<■ Il faut convenir, dit Fritz, que son costume est tout à fait pittoresque.
— 11 ressemble, di^ Enicst,au diiu d'un fleuve tel (|u'il est représenté dans les livres de mythologie.
lAcK. liiez toujours, mauvais plaisant; si je m'étais noyé, vous auriez pleuré.
IF. li m;. En effet, mes enfants, vous feriez bien de modérer votre penchant pour la raillerie ; il n'est ni chrétien ni fialernel. Quant à toi , Jack, raconte-nous la mésaventure, et comment il se fait que tu nous arrives en cet état.
JACK. C'est là, derrière le ruisseau, que cela m'est arrivé, pris de notre poudrière, dans la mare au\ Oies.
l.F. l'iii'.E. Mais, au nom du ciel, qu'avais-tu à faire là ?
JACK. Je voulais ramasser des joncs pour en tresser des paniers à pigeons, pour faire du treillage et autres ohjels de ce genre.
i.E ikiiE. 'J'on intention était bonne, et tu mérites plus d'éloi;cs que de railleries, qiioii|ue tu n'aies pas réussi.
JACK. Comment, je n'ai pas réussi ! El ces deux gros paiiuels de joncs que j'ai eu besoin de toute ma force pour porter?
i.F. l'IiiF.. C'est fort bien ; mais ils sont si crottés (|ue je ne .sais jias quel usage nous en pourrons faire. Ouile-nous ton liistoire.
JACK. \ ous saurez donc que je voulais avoir des joncs droits cl biin larges, tels qu'il ne s'en trouvait pas sur les bords du marais ; il lailut (]ue je m'y enloneasse un peu pour en avoir. Je sautai d'ahord lieureusement d'une motte de terre à l'autre, jusqu'à ce ((u'enfin il m'arriva de poser le pied sur une moll<' trop petite, et d'oii je glissai. \\n att<'iidant, trouvant le terrain plus ferme que je ne l'avais jiensé, jene m'en ini|uiétai pas heaiienup, et j'avançai toujours, (|iioiqiie j'enfonçasse jus(|n'a la cheville; mais un peu plus loin j'eus de la vase jiis(ni'au\ i;enoiix , et même plus haut encore. Enfin, je me
trouvai complètement arrêté, et je me mis à crier comme un arracheur de dents; mais personne ne venait à mon secours.
FRITZ. Je le crois bien; c'est que nous ne t'entendions pas ; sans cela, tu peux être sûr que nous serions accourus comme le vent.
JACK. J'en juge par le bon chasseur, mon chacal. 11 faut qu'il ait reconnu ma voix , car je ne tardai pas à le voir arriver auprès de moi , et joindre ses cris aux miens.
i;[!.m;st. 11 faut convenir que tu avais là un beau secours.
JACK. Ne plaisante pas ; je t'assure que c'est à ce chasseur que je dois mon salut ; sans lui vous ne m'auriez pas revu. Ecoutez bien. Voyant que personne ne xenait, et me sentant enfoncer de plus en plus, ce qui commençait à m'inquiéter sérieusement, j'eus l'idée de couper tous les joncs aux(|uels je pouvais atteindre, et de les nouer au paquet que je portais déjà sous le bras. De cette façon, je me fis une espèce de fascine, assez grossière à la vérité, mais qui pouvait pourtant remplir le but que je me proposai- .le la posai devant moi sur le marécage, et m'y appuyant les bras et la poitrine, je parvins peu à peu à dégager mes jambes, après ([uoi, prenant mon élan, je me plaçai à cheval sur mon pa([uet de jonc. l'endant ce temps, mon chasseur allait et venait du côté du bord, et se retournait à chaque instant comme pour m'appeler, ce qui me fit venir l'idée de le saisir par la queue et même de la lui pincer un peu, de sorte que, moitié nageant, moitié ramant, et poussant avec mes deux pieds, nous arrivâmes enfin sains et saufs sur la terre ferme. Mais j'avouerai volontiers que je n'ai jamais de la vie eu si grande peur.
LE pj:re. Ton chacal t'a rendu, en effet, un grand service ; mais il faut convenir ipie tu as montré dans cette affaire beaucoup de présence d'esprit. Enfin, Dieu soit loué, tu es sauvé.
FKiTZ. Je n'aurais jamais cru que ce petit garnement eût l'esprit si inventif.
LA HMCBE. Le danger nous apprend à tirer parti de ce que nous savons ; mais il nous apprend aussi à prier, et j'espère que tu n'as point négligé ce devoir.
JACK. Oh ! certainement non ; j'ai prié haut et bas, et avec plus de ferveur que jamais. En attendant, comme je ne quittais pas la place, je me suis dit que si, lorsque nous étions sur le vaisseau naufragé, nous n'avions fait que prier, nous ne serions jamais arrivés à terre, et, en conséquence, j'ai pensé que le meilleur moyen d'obtenir cpic Dieu eût pitié de moi était de travailler à me tirer de l'embarras oii mon imprudence m'avait mis.
LE pi;RE. Et lu avais raison, mon enfant ; tu ne pouxais pas mieux penser et agir pour ton âge. Il n'y a pas de doute (|ue les prières jointes à ton couragre elles efforts bien raisonnes auront plu à Dieu. C'est lui qui l'a inspiré la bonne idée que tu as eue, et qui a permis (|uc , dans le moment du péril, ton chacal fût pri's de toi et t'ait entendu. Il faut donc de bouche et de ca'ur glorifier ce Dieu, source de tout secours. »
î\Liis il était temps de penser à nettoyer notre petit crotté. On le déshabilla, sa mère lui fil |ireiidre un bain dans le ruisseau des Chacals; on changea son cosliinie; en un mot, on lui rendit figure liuinaine. Dans celte opération, ses joncs avaient aussi été lavés, et je lui demandai coinmcnt il comptait s'y prendre jiour les trax'ailler; car, en dépit de son dernier exploit, je n'avais pas une très-haute idée de son industrie. Il me répeuidit (ju'il voulait les tresser comme on fait les paniers.
1 E l'ÈRE. Cela va sans dire. Mais les joncs sont trop épais , et ne sont pas assez flexibles pour pouvoir être liés comme des liagueltes de coudrier ou d'osier.
JACK. Aussi mon projet est-il de fendre mes joncs en baguettes très-minces, après ipioi je rendrai le iledans aussi uni que le dehors, afin que les objets ([ue j'en faliriipierai n'aient rien de grossier, mais qu'ils soient jolis et élégants.
LE l'îiiiE. Ci'la n'est |)as mal imaginé ; reste à savoir comment lu feras ])our exécuter ton idée. ICn atlendant, je le eonreclionnerai un petit outil, au moyen du(|uel tu pourras tailler toutes tes baguettes de la même grosseur. C'est une espèce de couteau tel (|ue ffii\ iloiit se servent les vanniers. Tu as eu une pensée heureuse, et qui nous sera, je l'espère, fort utile à l'avenir. Je t'engage, d'après cela, à serrer soigneusement tes joncs pour les retrouver (|naiid lu voudras l'en servir.
JACK. Non pas, s'il vous plaît, mon cher père. Jl sera bien plus difficile de lesfen<lre et de les travailler {[uaiid ils seront secs. Je crois i|u'il ne faut pas tarder à leur faire du moins la première opératiim. ■Mais, dites-moi, |)apa, les ijrands objets de vannerie se font-ils chez nous avec des baijuettes de coudrier ?
LE lî.nE. .le crois que c'est l'espèce de plante que l'on y emploie le plus eommunément ; mais il faut avoir grand soin de choisir les branches les ])lus droites el les plus fraîches. A])rès cela, chaque haiule que l'on enlève à la branche de coudrier représente une aniié<^ de croissance du liuisson el fournit des baguettes longues et ('■troiles, telles qu'il en faut pour le travail des vanniers. Le grand art consiste à enlever ces années liieii nettes. A cet effet, on fait soigneusement une enlaille à la hranche, dans sa partie la plus épaisse, mais à un on <lenx pouces au-dessus de l'exlrémité , el on la replie en arrière avec force. .Mors la jiarfK' cnlaillée, c'est-à-dire la croissance de
LE ROBINSOIN SUISSE.
ini
l'année, se détache un peu, et avec le secours du couteau on peut l'enlever dans toute la lonijueur de la branche. On continue jusqu'à ce que l'on ait détaclié, autour de la branche, la petite éclissc , et que l'on voie paraître une autre année. On en fait ensuite de même avec celle-ci, et l'on va jus(]u'à la moelle.
LE PETIT FRAM.ois. Papa, ditcs-moi ce que vous entendez par la croissance d'une année?
I.E piiRE. J'entends par là le morceau de bois qui vient chaque année se placer sous l'écorce extérieure, et qui ne se rattache au vieuv bois que par une matière molle ressemblant en i[iielqiie sorti' à de l'amadou. Celte matière forme des bandes circulaires qui se durcissent de plus en plus par le temps, de sorte qu'en coupant une branche ou un tronc d'arbre en travers on distinjjue facilement, par la dilïérence de couleur de ces diverses bandes, l'âge de l'arbre.
ERNEST. \ Oyez donc, mon père; pendant que vous parliez, j'ai voulu suivre votre indication et je ne puis y jiarvenir. Je ne saurais ni détacher ni même trouver les années de mes joncs.
FniTZ. C'est tout sim])le. Comment as-tu pu croire que tu pusses faire avec un jonc comme avec une branche de coudrier? Un arbre et un roseau sont des végétaux d'une structure bien différente.
I.E rÈRE. Fritz a raison. Les arbres se divisent, sous le rapiiort de leur croissance, en deux espèces dilïérentes : les arbres eiidoç/cnes qui augmentent en diamètre comme le palmier, et les arbres exn gènes , dont le diamètre croit parce qu'un nouveau bois s'y joint extérieurement, comme le chêne. Or, ce n'est que dans ce dernier que les aiineau\ circulaires dont je vous ai parlé se reconnaissent distinctement.
Pendant ce temps, Jack s'était assis par terre et avait commencé à fendre ses joncs, ce qui lui réussit si bien, que les trois autres enfants éprouvèrent le désir de l'imiter cl s'assirent à côlé de lui.
« Arrêtez, arrêtez! m'écriai-je; avant d'aller plus loin, permettezmoi de choisir deux joncs dont j'ai besoin pour un usage particulier que j'en veux faire. »
J'en cherchai, en elTet, une couple des plus beaux, bien droits et de la grosseur au moins d'un doigt. Je les fendis une seule fois par le milieu, après quoi je les attachai fortement ensemble, ahn qu'ils ne se déjetassent pas en séchant. Le but que je me proposais par là était assez difficile à atteindre. Depuis longtemps je désirais procurer à ma femme un métier, afin qu'elle put utiliser le fil qu'elle avait fait; en conséquence, je coupai sur-le-cliamp un morceau de bois qui devait me servir de modèle pour les dents ou petites barres du initier, et je dis à mes enfants de me faire tout de suite un certain nombre de ces dents. Il est impossible de se former une idée de la curiosité qu'ils éiu-oiivèrent de savoir ce que je comptais faire de ce qu'ils appelaient des cure-dents; je ne voulais pas le leur dire, parce que je désirais en faire une surprise à leur mère. Enfin, forcé de leur donner une explication quelconque, je leur dis que c'était un instrument de musique hotlentole qu'on appelait un ijomgnm , au son duquel leur maman danserait le plus gaiement du monde.
Ma femme, qui entendit cette réponse, faillit se fâcher; car, prenant la chose au sérieux, elle crut que je voulais me moquer dellc. Je lui répondis ([iie j'étais bien sur f[ue, c|uand mon instrument serait achevé, elle serait la première à faire aller ses pieds en cadence, cl" qu'elle me remercierait cnciire par-dessus le marché. Quand je me trouvai avoir un nombre suffisant de ces dents, je les serrai toutes avec grand soin, me réservant de m'occiipcrde la confection du mélii'r à la première occasion favoralde.
Pende temps après ces préparatifs, notre ànesse mit bas un bel âiion.qui, d'une voix unanime, me fut adjugé, afin que j'eusse, aussi bien (|ue les antres, une monture pour les grands jours. Je lui ibuinai le nom de Hasch (rapide), et il ne tarda pas à nous faire voir que je l'avais bien jugé.
Nous finies aussi vers ce temps nos provisions de foin et d'autres fourrages pour la saison pluvieuse. Tous nos quadrupèdes étaient parfaitiment apprivoisés et dressés à reconnaître nos voix ou le son d'une conque (|ui nous servait à les appeler pour les régaler de sel (■■«de (|uelque autre friandise. Il n'y avait que les cochons qui ne se rcMidaient pas à notre appel; cela ne m'iiii|uiélait pas, car nous n'avions besoin d'eux (|ue quand nous voulions les tuer; alors nous étions toujours sûrs de les trouver.
Il ne me manquait plus maintenant, jiour rendre notre habitation de la grotte parfailemeiit agréable, (|ue d'y pouvoir amener de l'eau douce. Les retranchements et jialissades que j'avais établis autour de la grotte rendaient si difficile l'accès du ruisseau des Chacals, que nous étions obligés de remonter justpi'à sa source toutes les fois ime nous avions besoin de puiser de l'eau. Je trouvai donc moyen de pratiquer une espèce d'a(|iiedue au moyen de bambous creusés, ])lacés bout à bout et dont les joints étaient soigneuscmenl bouchés avec de la poix. En attendant, il fallait les soutenir sur des fourches fichées en terre, jusqu'au moment oii je pourrais les faire passer par-dessous la terre même. Ils ne nous en furent pas pour cela moins utiles; tandis (|u'un tonneau ouvert par le haut nous tenait lieu de réservoir, un petit baril placé à côté- recevait le Iro]) plein et servait pour rincer les objets que nous voulions nettoyer. Mu femme fut si cou-
tente de cet arrangement, qu'elle m'assura que je ne lui aurais pas fait plus de plaisir (juand je lui aurais construit la plus belle fontaine avec un bassin de marbre et un daujihin pour lancer de l'eau.