CHAPITRE XL
Seconde saison pluvieuse. — Emménagement — Études des langues. — Nouvelles terres. — La baleine. — Les coraux. — Dépouilles de la baleine. — L'aviron mooanique. — Excursion à Prospecl-UdI. — Animaux marins. — La grosse tortue.
Nous consacrâmes la seconde saison pluvieuse que nous passâmes dans l'ile à terminer les arrangements intérieurs de notre nouvelle demeure dans la grotte. Le principal était fait; mais il restait encore une infinité de petits détails à perfectionner. Les chambres étaient situées eu enfila.de à la partie extérieure du rocher, où nous avions percé les jours nécessaires pour placer les portes et les fenêtres. Toutes ces chambres communiquaient les unes avec les autres, soit directement, soit indirectement, par le moyen des étroites entrées que nous avions pratiquées sur trois points différents : elles étaient d'ailleurs très-élevées et fort gaies. Voici l'aspect qu'ofl'rait notre liabitation à une personne qui la regardait du dehors ; les deux fenêtres placées à l'extrémité de gauche, vers le levant et du coté du ruisseau des Chacals, étaient celles d'une pièce qui servait en même temps de bibliothèque, de salle d'étude et de cabinet. Au-dessus de celte pièce s'élevait le colombier; du reste, les fenêtres en question n'avaient pas encore de châssis; nous les avions provisoirement remplacés par du treillage ressemblant aux grilles de la porte d'un couvent ; à côlé de cette pièce, il y avait un corridor qui pénétrait jusqu'au fond de la porte et qui communiquait par deux portes, d'un côté à la bibliothèque et de l'autre à la chambre des enfants. Une grille en bois à deux battants et du genre de celles qui , dans notre pays, ferment les remises, servait à clore ce corridor, et il y en avait une toute semblaiile k l'autre extrémité de l'habitation. Après cela venait la chambre des enfants, dont les portes et les fcnclres étaient celles de la chambre des officiers dans le vaisseau. Puis il y avait un vaste et beau salon de compagnie, dont les hautes fenêtres étaient deux fois i)liis larges que celles de la pièce précédente, cl au lieu de carreaux de vitres, elles étaient closes par de la soie verte enduite d'une légère couche de caoutchouc, ce qui la rcinlait presque tran.sparenle et répandait dans le s;ilon le plus agréable demi-jour. Celle pièce, que j'avais en luêiiie temps destinée à nous servir d'oratoire, était, comme de raison, reiu])lie des meubles les plus recherchés, tirés de la chambre du capilainc; j'en av.iis aussi rendu le plancher bien uni p.ir une couche de ]ilâlre , (juc je recouvris ensuite de lapis de notre propre fabrique. A droite de celle piècit était ma chambre à coucher; après cela xenait encore un corridor allant, comme le premier, jusqu'au fond de la grotte; il était plus étroit que les deux autres, parce que je le destinais uniquement à noire usage, et non pas pour nos bestiaux; c'était là ])ropremenl le milieu de notre h.abitation. Plus loin se troux'aient d'abord la chambre à coucher de ma femme, puis la salle à maiii;er, qui répondait au salon, puis la cuisine, oii j'avais disposé un foyer cl un four à cuire, un four h sécher, et une grande cuve à brasser. A droite de la cuisine il y avait le second grand corridor dont j'ai déjà parlé, cl enfin une salle de tr.:vail fermée par des fenêtres en treillage, comme celles de l.i bibliothèque. J'avais le projet d'élablir, à la suite de cette piiie i t communiquant avec elle, une forge; mais j'en remis l'exécutioii a un autre moment.
Au-dessus de l'édifice i^V.nail une terra.sse ipii s'étendait sur toutes les chambres et sur les corridors, excepté sur la cuisine, oii j'avais pratiqué deux petites pièces servant l'une à fumer et l'autre à sécher les provisions. Pour le reste, on arrivait à cette terrasse par deux sentiers, phicés l'un derrière le s.ilon de compagnie, et l'autre derrière la salle à manger. Enfin derrière toutes les pièces et au rezde-chaussée s'allongeait un largi- corridor, séparé, par derrière, de l'intérieur de la grotte, au moyen d'une balustrade avec des portes mobiles, en face des trois vestibules qui y aboulissaienl. Aux deux extrémités de ce corridor j'avais placé les cabinets d'aisances, que je n'oubliai pas, comme il n'est arrive que trop souvent aux pins grands architectes. Ce n'avait pas été sans peine que j'étais parvenu à percer les tuyaux par les(|uels je conduisais les immondices hors de la grotte; mais une fois faits, ils me procurèrent l'avantage de pouvoir établir, d'un côté, une étable pour nos bêtes, et de l'autre une boucherie, sans que nous éprouvassions aucun inconvénient de leur voisinage.
])c cette manière, j'avais veillé à la santé et à la propreté de ma maison. En attendant, ([uoi(|uc notre ilcmeiire devînt par là aussi commode ipi'agréable, l'intérieur de la grotte de sel n'en restait pas moins fort triste, car la lumière (|ui y pénétrait par les trois corridors n'éclairait que les portes (|ui se trouvaient immédialeiuent eii face, sans pouvoir s'étendre à droite ou à gauche, et sans dissiper la profonde nuit «lui régnait au-dessus et au-dessous. A la"\érité, cet inconvénient devrait être moins sensible ipiand j'aurais percé les jours que je comptais faire dans le mur extérieur de la terrasse; mais
LE ROBINSON SUISSE
il iiV'tail (jiièie possible de songer à cette entreprise avant le commenccmcnl de la prochaine saison pluvieuse , de sorte que l'obscuritc de la grotte nous causait une sensation très-pénible toutes les fois rjue nos occupations nous obligeaient d'y pi'nctrer. Je songeai donc à y porter uu remède provisoire, et je fijiis par trouver un moyen dont je me promis le ])lus grand succès, vu l'adresse et l'agilité de Jack. Il me restait un long et gros tuyau de bambou, de ceux que j'avais employés pour faire mon aqueduc, et je remar(|uai qu'en le plantant par un bout dans la terre, l'autre bout touchait à la voûte. Je l'y enfonçai donc, et l'y assujcilis fortement. Or, comme avant de l'élever j'avais noué au bout supérieur l'écliclle de corde, Jack n'eut pas de peine ;t y monter et k y attacher une chandelle. Il perça, après cela, un trou dans la voûte, et y introduisit une cheville de bois, laquelle s'y engagea d'autant mieux, (|ue le hasard lui fit rencontrer une fente naturelle dans le roc. Cela fait, il vissa dans la cheville de bois une vis de métal , à laquelle tenait une roue, et sur celte roue il passa une corde de grosseur convenable, de sorte que les deux bouts pendaient librement. J'avouerai ([ue, pendant celte opération, le cœur me battait avec force, et j'eus même soin d'étendre un matelas par terre, afin d'amortir le coup, dans le cas oii mon pauvre Jack viendrait à tomber. Je ne lui dis pourtant rein de ma précaution, pour ne pas l'efirayer, et je m'assis même sur le matelas, comme si je ne l'eusse apporté Ik que pour ma commodité.
Heureusement, mon garçon redescendit sain et sauf, et nous nous mîmes à chercher la grande lanterne du vaisseau, que ma femme et le petit François nettoyèrent k fond ; dans l'intérieur nous adaptâmes une lampe k (|uatre becs, que nous remplinies d'huile de poisson, et l'ayant allumée, nous la hissâmes jusqii'k la voûte par le moyen de la roue ou poulie. IN'ous eûmes bientôt la joie de voir la grotte d'autant mieux éclairée ijue les parois de sel réfléchissaient avec éclat la lumière.
Quand nos diverses pièce» furent devenues habitables, nous nous occupâmes, pendant plusieurs jours, k y porter les meubles qui devaient les garnir. Krnest et le petit l'rançois furent chargés d'arranger la bibliothèque et d'y clouer des rayons sur lesquels nous pussions ranger nos livres. Ma femme et Jack eurent pour leur part les salons et la cuisine, ce qui leur donna beaucoup d'ouvrage. Fritz et moi disposâmes les ateliers, car nous étions les plus forts, et ce travail était le plus pénible. Mon premier soin fut de placer convenablement le tour du capitaine; cette machine était anglaise et d'un travail admirable. Après cela, nous commençâmes k arranger la forge. J'y établis une clieminéc, k laquelle j'adaptai le grand soulilet du vaisseau. Aoiis parvînmes même k dresser l'enclume; mais il nous manquait encore bien des choses pour pouvoir travailler utilement le fer. Je ne dois jias oublier d'ajouter que, dans la pièce k côte, je disposai aussi l'étiihli de meiuiiscrie avec tous les outils nécessaires, tant ceux du charpentier ((ue ceux du tonnelier.
(^)iiand tous ces grands travaux furent achevés, nous commençâmes à sentir ce qui nous mani|u;iit en objets de moindre importance; c'étaient des bancs, des tables, des planches, des échelles, des marchepieds, et une foule d'autres choses trop longues k énumérer et que l'habitude du luxe européen avait changées pour nous en objets de première nécessité. Je m'cITorçai d'y suppléer autant ((iic jiossible, etje trouvais a cela l'avantage d'occuper mes enfants et de les cm]iècher soit de s'amollir par l'oisiveté, soit de se livrer k l'ennui qu'aurait pu leur ins|)irer leur jiosition isolée.
A l'aide du plâtras et des décombres que j'avais enlevés en creusant la grotte, je disposai, sur le devant de notre maison, une terrasse formant vestibule, couverte par un toit en appentis appuyé sur une rangée de bambous. Lk nous pouvions nous livrer k nos travaux légers, sans être incommodés |)ar le soleil ou la pluie. (Juaiiil le teniiis était tout k fait mauvais, nous travaillions soit dans l'atelier, soit dans la salle k manger, soit dans la bibliotliè{|ue.
(.'elte <lcrnière pièce n'était |ias la moins bien garnie de la maison: il s'y trouvait non-seulement mes propres livres, (|ui étaient en assez grand nombre, mais encore ceiiv du capitaine et des ofliciers du bâtiment. Nous avions beaucoup de voyages, de traités sur l'histoire naturelle, et en particulier sur la zoologie et la botani(|ue, avec des planches ((doriécs, des earli'S marines, puis des iiistruiuenls de niatliemati(pies et d'aslronomie, et un beau globe. ISoiis nous promimes •le faire un grand usage des gr.immaires et des dietionnaires ; on en avait eiupoilé une eolle<-tion considérable, alin de pouvoir se faire comprendre des nations et des bâtiments (|iie l'on |)ourrail reiiron- Irer sur sa mute. Nous savions tous déjà assez bien la langue fran Çaise, qui se parle beauroup en Suisse. Fritz et Frnesl s'étaient partieiiliereuiinl applii|uisk l'anglais pcud.ml notre séjour en Viigleterre; moi iiiêiue je m'étais aussi donné ((uehpie ])eiiie pour l'apprenilre ; ma femme parlait eourammeiil le hollandais, (|u'elle avait ajipris au eap de ISonue-Fspérance, où nous avions logé chez nue famille hollandaise; Jack montrait des dispositions p(Mir l'italien et l'espagnol, '|ni lui plaisaient parce ipTils étaient, <lisait-il, des langues trèsharmonieuses. Nous ré'solùnies doue de nous appli(|uer chacun k des langues différentes, sauf l'allemand et le français, cpie nous devions savoir tous. J'engageai eu outre l.rnest k étudier le latin, (|ui pourrait lui devenir utile pour lire divers ouvrages sur l'histoire naturelle
et la médecine; et quant à moi, je résolus de m'appliqucr au malais, langue généralement répandue dans les îles de l'Asie.
Ernest se montra le plus assidu de nous tous k sa tâche. Je vis avec plaisir par là qu'il avait de grandes dispositions pour l'étude, et je lui permis en conséquence de s'y livrer, sans pourtant le dispenser complètement d'un travail corporel, que je regardais comme indispensable k sa santé.
Pour en revenir k notre maison, je dirai qu'après avoir encore examiné les trésors que nous avions retirés du vaisseau, nous rassemblâmes un grand nombre de meubles, qui tous trouvèrent leur place : c'étaient des commodes, des glaces, des consoles k dessus de marbre, et deux très-jolis bureaux portatifs. Il y avait aussi des pendules de divers modèles, k l'une desquelles était adapté un carillon, et une montre marine, dont j'avoue c|ue je ne savais pas très-bien me servir. En nu mot,nousnous trouvâiuesplus riches (|ue nous ne l'avions pensé. En attendant, tous les travaux dont je viens de parler remplirent si bien les div ou douze semaines de la saison des pluies, que tout ce que je pus faire en outre, avant le retour du beau temps, fut un joug pour nos boeufs et une couple de cardes ])Oiir carder le coton, que ma femme ne cessait de me demander. Ouand tout fut terminé, mes eniants me pressèrent de changer le nom de notre maison, puisque, n'habitant plus sous la lente, celui de Zclllicim avait cessé <Ie lui eomcnir. (Juant k moi , j'aurais bien voulu conserver l'ancien nom, en mémoire de notre délix'rance; mais il fallut céder, malgré moi, k leurs instances, et il fut enfin décidé que celte habitation s'appellerait désormais Felsenhe.im (demeure du rocher).
\ ers la hn de la saison des pluies, nous éprouvâmes (lUisieurs ouragans épouvantables accompagnés d'éclairs et de tonnerre. Les vagues de la mer s'élevaient comme des montagnes. Oh! qu'alors nous rendîmes grâce au ciel d'avoir une habitali<in si bien close! Enhn, cei)endant, le vent se calma, et nous pûmes sortir de chez nous pour reconnaître les effets de ce bouleversement de la nature. Après avoir jeté les regards autour de nous, nos yeux se fixèrent sur un iioint ipie Fritz paraissait examiner avec une attention toute particulière. Il avait découvert, sur le petit îlot ou écueil situé dans la baie des Flamants, un objet dont il ne pouvait se rendre raison. Il le l)renait pour une chaloupe échouée et renversée. Je voyais bien qu'il se trompait, sans pouvoir dire cependant ce que c'était récllemeul, quoi<|ue je le considérasse k travers une lunette d'approche; de plus en plus curieux de découvrir ce que ce jioiivait être, et d'ailleurs ennuyés d'être restés si longtemps k la maison, nous consacrâmes le reste de cette journée k radouber et k mettre k flot notre barque, dans laquelle le lendemain Fritz, Ernest, Jack et moi nous nous embarquâmes pour aller k la découverte.
Plus nous approchions de l'objet de notre curiosité, plus nos conjectures variaient : l'un soutenait toujours que c'était une chaloupe échouée; l'autre disait (|ue c'était un gros tronc d'arbre dép(uiillé de ses branches; un troisième croyait voir le monstrueux lion de mer que l'amiral Anson décrit dans ses Voyages. (Juant k moi, je me persuadai que c'était une baleine que les dernières tempêtes avaient jetée k la côte, et je ne tardai pas k être convaincu que j'avais bien deviné. La houle était encore trop forte pour que nous pussions en a]qnocher; mais nous réussîmes k débar(|uer sur le côté opposé de l'ilot, au pied du rocher dont il se composait princip.ilemcnt, et d'oii l'on pouvait arriver par un petit détour jiis(|ues auprès du monstre. Pendant notre promenade, nous reman|uâmcs que l'îlot était assez joli, et (|u'il ne serait pas impossible d'en tirer parti pour la culture; en ce moment il servait d'habitation k diverses espèces d'oiscunx aquatiques, dont nous trouvions partout les nids sous nos pas. Nous ramassâmes quelques cpiifs frais pour en régaler ma femme.
Il y avait deux chemins pour se rendre k la baleine : l'un plus court, mais assez rude, parce qu'il fallait gravir un rocher; l'autre plus commode, mais plus long, en suivant la grève. J'envoyai mes enfants jiar ce dernier, et je me décidai pour l'autre, parce (|ue je n'étais pas fâché d'ailleurs de monter sur une hauteur pour reconnaître l'ilot dans son ensemble. l.ors([ueje rejoignis mes fils, ils me recurent avec une joie sans pareille. Ils avaient, du reste, complètement oublié la baleine dans le plaisir (|u'ils avaient pris à ramasser des eoquilla[;(s de toute cspc'ce, et ils m'entourèrent pour me les montrer. (Juand je leur eus donné la satisfaction de les bien admirer, je m'occupai de la baleine, qui était d'une fort grosse espèce. Je dis après cela k mes enfants de se préparer au départ, en ajoutant que, le soir, (|iiaiid la mer toujours agitée serait devenue plus calme, et qii.ind nous serions favorises par la marée, mois retournerions k l'ile avec des outils, ahn de voir quel parti nous pourrions tirer de notre prise.
i'endant qui^ nous traversi(Uis le petit bras de mer ([ui nous séparait de notre denieure, mes enfants se plaignireni de ce (|U(^ l'exercice de l.'i rame les fatiguait beaucoup, et me |)ressèr(Uil de mettre mon industrie en œuvre pour trouver un moyeu de les soulager. Je souris en voyant la grandie conhanci' (|u'ils mettaient dans mon génie in-» v<'nlif, et je leur dis i|ue si j'avais des roues et des ressorts, comme ceux dont on se sert pour faire marcher les grandes horloges (Ici chichcrs. je pourrais peut-être aider k leur paresse. Fritz me répondit bur-le-chainji qu'il avait vu deux grosses roues de fer qui taisaient
LE HOUINSOIN SUl&SE.
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partie de deux louiiicbioclies, et dont je pourrais me servir pour cela si sa mère n'en avait pas besoin. Je rùpliquai ,|ue notre batterie de cuisine était assez complète, mais qu'il n'était [las si facile de l'aire une mécanique de ce ijcnrc avec des roues de lourncbrochcs.
Parmi les co([uiila!;es (|ui avaient fait tant de plaisir aux enfants, se trouvaient i|ueli|ucs branches de corail, dont ils ne pouvaient se lasser d'admirer la merveilleuse structure, et Fritz me pria de lui dire quel ];enre de produit ce pouvait être. « Ils paraissent, me dilil, a]iparliiiir aux trois règnmde la nature à la fois. Ils sont durs comme de la pierre; ils ont des brandies cl des rameaux comme une plante, et ils renferment, a ce que je crois, de petits animaux dans ces trous ou cellules.
mo]. la réflexion n'est pas mauvaise, mou clicr l'ritz. Cependant je te dirai (pie leur examen attentif a démontré que le corail appartient au p,enre des polypes, et que leur maison les entoure à peu prés comme celles des limaçons et des eo(|uiUai;es. Mais comme la plupart de ces animaux ont des fibres ou bras qui ressembiciil à des brandies, et aussi à cause de la manière dont ils se propaj;ent, on leur a donné le nom de ïoophyles, composé de deux mots grecs : znun. animal, et phylDS, iilantc. Les animaux du corail ne se trouvent ipie dans la mer, où ils vivent en société. Dès qu'on les tire de l'eau, ils se dessèchent, et l'on a alors de la peine à les distinguer. (^)iiant aux coraux mêmes, ils se composent d'une matière semblable à de la chaux, qui se durcit considérablement dans l'eau.
FRITZ. Mais comiuenl se forment ces beaux arbres?
MOI. 11 me serait dillicile de le dire très-précisément. 11 nie parait toutefois que ce sont des familles très-nombreuses de ces petits animaux, qui travaillent ensemble à l'accroissement des arbres en émettant une sorte de liiiueiir gluante, comme font les limaçons, et qui ne tarde pas à se durcir. Ce ipi'il y a de iemar(|iiablc , c'est qu'autour de la partie calcaire règne une espèce d'écorce qui parait être aussi nécessaire à la conservation de l'ensemble que l'écoiTc des arbres l'est à ceux-ci. C'est sous cette écorce et au bout des liranclies, dans de petits boutons creux, ([u'habitent ces animaux gélatineux, qui prennent leur nourriture par le moyen de libres extérieures.
tnxEST. Il faut qu'il s'écoule un temps terriblenieni long avant qu'un lie ces arbres à corail s'élève seulenienl à nu ou deux pieds de haut.
MOI. Au contraire : on ne saurait croire avec (|iielle promptitude cela se fait. Un certain nombre de ces petits animaux se détaeheni des anciens arbres, se fixent autre part, commencent à bâtir leur maison de pierre, et en peu d'années ils couvrent souvent un rocher tout entier ou la carcasse d'un vaisseau naufragé. C'est une chose vraiment merveilleuse de voir comment la sage nature sait tirer les choses les plus grandes des jilus petits commencements. On a vu des rochers de corail assez forts pour briser les bâtiments qui les heurtaient, et ces rochers s'élevaient d'une si grande profondeur, que tout autour d'eux la sonde ne trouvait point de fond.
rRiï/,. Comment fait-on pour se procurer le corail?
MOI. Quelquefois, et ce sont souvent les plus beaux morceaux, les flots de la mer le jettent sur le rivage; d'autres fois on le pêche. Les pêcheries les plus abondantes, si je ne me trompe, sont celles de la Méditerranée. On trouve beaucoup de corail sur les côtes d'Afrique, de Corse, de Sardaig'ne et de Malte, d'oii on le porte en Turi|uie, les Turcs en faisant un grand usage pour orner leurs turbans et pour les enfiler en chapelets.
MCK. Je ne comprends pas comment on peut tirer de la mer le corail, ([iii s'attache au fond avi'c autant de force i|u'uii rocher.
MOI. Tantôt on se sert de plongeais qui vont le chercher avec des filets; lantôl on dispose deux fortes poutres en forme de croix auxquelles on atladic un grand nombre de grosses cordes garnies de filets, tandis qu'un jinids, iliint la eroiv est garnie au point (rinleiseetion, en facilite la descente. Les morceaux de corail s'atlarheiit aux cadres, ou bien se brisent cl tombent dans les filets; car la machine est assez forte pour pouvoir emporter des brandies tout enlières.
ERNEST, l'oiirriez-voiis me dire, mon cher papa, ce que l'on cnleiid par des îles de corail ? Seraient-ce celles où on le pêche en plus grande abondance ?
Mnî. Non, mon fils; ce sont les produrtions marines les plus étonnantes que l'on puisse s'imaginer. Ce sont de véritables iles, doiil toute la base, jusqu'au fond de la mer, se compose de Ironcs cl de branches de corail, inuoinbrablcs et entrelacés d'une faron inexlricable. Dans le commencement, c'étaient sans doiile de simples éciieils de corail, tels <(u'on en voit encore beaucoup. Il parail (|iie la mer aura |>orlé ensuite dans le labyrinlhe des brandies de corail toutes sortes de coquillages et de plantes marines, (|ui s'y seront arrèléset se seront peu à peu mêlés avec du sable et de la craie. Plus tard encore, il y sera arrivé des semences; elles y auront jiris racine et auront produit des coraux, des graminées, des fleurs. Des débris d'animaux, des troncs d'arbres pourris anginentèrent par depiés l'épaisseur <le la terre véi;étale. Il y a dans la mer Pacifupie'un grand nombre d'iles qui se sont formées de cette manière, et qui sont aujourd'hui les unes réellement habitées et les autres Irès-siisccptibles d<' l'être. L'imagination de l'homme s'égarerait s'il voulait essayer de calculer le nombre de petits animaux dont le travail a été
nécessaire pour élever du fond des mers une semblable construction, dont l'origine remonte peut-être à l'époque de la création du monde. »
Agréablement livrés à ces entretiens instructifs, et poussés par un léger vent de mer qui nous permettait de hisser notre voile, nous arrivâmes à l'elsenlieim, toujours, comme je l'ai dit, avec l'intention de retourner à l'îlot après le dîner. Aussitôt que j'eus fait part à ma femme de mon projet, elle témoigna le désir de nous accompagner. J'y consentis, en l'engageant seulement à cmporleruue boussole, un baril d'eau douce et des provisions pour deux mi trois jours, de peur qu'un changement de temps inopiné ne nous forçât d'y rester.
Immédiatement après le dîner, (|iie nous achevâmes plus promptement qu'à l'ordinaire, nous nous mimes en devoir de partir pour l'îlot de la baleine; ce qui m'embarrassait surtout, c'était de trouver des tonneaux convenables pour y conserver l'huile, dont un approvisionnement nous devenait d'autant plus nécessaire, que je comptais à l'avenir laisser brûler jour et nuit la lanlernc de la grotte, afin de pouvoir résister à l'attaque de tout ennemi (|iii pourrait se présenter et placer notre bétail en sûreté. Après (iuel(|ues diseussions, ma femme proposa de mettre en pièces l'embarcation de tonneaux, dont nous nous étions servis pour emporter les débris du vaisseau, et qui depuis ce temps n'avait été consacrée à aucun autre usage. Je trouvai cet avis fort sage, comme tous ceux que donnait ma femme, et en conséquence nous nous hàlâmes de disposer ces lonneaux vides; puis, après nous être munis de haches et de coutelas, nous nous embarquâmes, traînant après nous les tonneaux à la reiiior(|iie.
JNous fûmes plus longtemps en route que le matin. Lu arrivant dans la petite île, mon ]iremier soin fut île niellie en sûrelé notre chaloupe et nos tonneaux, après quoi nous examinâmes en détail le monstre marin que nous nous disposions à dépecer. Je le mesurai approximalivemenl , et je jugeai à vue d'œil qu'il pouvait avoir de soixante à soixante-cinq pietls de long et de lrente-ciii([ à quarante pieds de circonférence dans la partie la plus large du corps. On conçoit que, quand je voulus en évaluer le poids, mes données furent beaucoup moins positives; aussi ne fut-ce qu'avec défiance ([lie je dis à mes enfants iiu'à mon idée cet énorme célacé devait peser environ soixante mille livres. Ce qui paraissait le plus surprenant, c'était la grosseur de la tête, ipii occupait à jieu près le tiers de tout le corps, et en revanche la petitesse des yeux, qui n'élaienl guère plus gros que ceux d'un bœuf. Les fanons étaient d'une longueur extraordinaire. Nous les vîmes distinctement quand nous eûmes augmenté l'ouverture de l'horrible gueule. Ce sont ces fanons ([iii lieuuent lieu de dents pour la baleine; ils ont la courbure d'une lame de faux; ils sont pointus comme elle et d'une substance de corne noire, flexible, élastique et frangéi^ aux bords en manière de soies de sanglier. Les fanons de la niâdioire supérieure s'ajustent obli<|iiemeiit entre ceux de la mâchoire inférieure, comme dans un fourreau. Ils sont d'un grand usage pour faire ce que l'on appelle dans le commerce des baleines.
Mes enfants furent bien étonnés à l'aspect de l'énorine grosseur de la laneiie, et mon petit François sentit des larmes de frayeur mouiller ses yeux quand il vit l'ertroyable gueule de ce monstre, si grande en comparaison du gosier, qui avait tout au plus le diamèlre (le mon bras. Cette dernière circonstance parut fort surprenante ;i Fritz, attendu que, selon lui, un si grand animal ne pouvait manquer de sinourrir de fort gros morceaux. Je lui fis observer, au coniraire, (|ii'il ne vivait que de très-petits poissons , de vers et d'iiisecles. Dans le nombre de ces derniers, on remar(|ue surtout celui (|ue Ion appelle, en hollandais, iratvhchaas, ou amorce à baleines, (|iii fourmille dans les mers des deux pôles et (|iic les cétacés avalent en (iiianlitc axcc l'eau de mer, après (|uoi ils rejettent l'eau soil en la laissant rouler entre leurs fanons, soit en la lançant par les deux ouvertures qu'ils ont sur la tête, et ((ue l'on appelle des ('ccnls.
Ernest me demanda comment un animal dont le gosier était si étroit avait pu, comme la Bible nous l'apprend , avaler le prophète Jonas. Je lui répondis que rKcriturc sainte ne dit point que ce fût une baleine proprement dite, et que dans le nombre des cétacés il y en avait plusieurs dont la construction était tout ii fait dilïérentc, tels, par exemple, que le re(|uin.
Mais il était temps de mettre fin à notre eonversalion et de commencer sérieusement l'ouvrage. Fritz et Jack, leurs souliers garnis de crampons de fer, montèrent sur l'animal par la (|ueiie cl parvinrent jusiprà la têle, où, d'apriis mes ordres, ils enlevèrent la lèvre supérieure avec leurs coutelas et arrachèrent ensiiilc les fanons, au nombre d'environ cent vingt, en ne dioisissanl (|ue les plus longs et les plus beaux. 'Ma femme et le petit François porlaicnt au fur et à mesure notre récolte à la chaloupe , ou bien aidaient i;riiest, (|iii , trempé de sueur, enlevait à coups de hache de gros morceaux de lard des flancs de la baleine. Nous ne tardâmes pas à voir arriver des s])eclateurs de nos travaux. L'air se remplit d'oiseaux de toute espèce qui , après avoir fait qiicl(|ues tours en poussant des cris aigus ou rauipics, foiidirent sur le cétacé mort et se mirent à en dévorer le lard devant nos yeux et presque sous nos couteaux. Il fallut combattre pour conserver notre justi' part du butin ; plus d'un oiseau
LE ROBINSON SUISSE
périt, cl ma fomme, à mesure qu'ils tombaient, s'empressait de leur arracher leurs plumes et de les mettre de côté.
Je laissai Fritz achever seul la récolte des fanons , et je m'occupai à découper un très-long morceau de la peau, prévoyant qu'à l'aide de l'huile je iiarviendrais à en faire des courroies pour atteler nos bètes de trait à nos voitures, ainsi que des semelles pour nos souliers. J'aurais bien voulu emporter aussi une partie des boyaux et des nerfs de la queue , mais l'iieure était trop avancée , et d'ailleurs notre chargement était complet. Je me bornai donc à couper un morceau de la langue , parce que j'avais entendu dire qu'elle était la seule partie de la baleine qui pût servir d'aliment à nos estomacs européens, et (pTelle fournissait, en outre, une huile d'une qualité supérieure.
On aurait de la peine à se figurer notre joie lorsque nous nous retrouvâmes chez nous et que nous pûmes nous laver et nous nettoyer à fond, en sortant du dégoiitant travail au(|uel nous nous étions livrés. Apres avoir traîné nos tonneaux sur le rivage, nous les transportâmes à la grotle, en y attelant alternativement la vache et l'âne, et en les faisant rouler sur des cylindres.
Il y eut un silence de mort qui me lit frissonner malgré moi. Je complai trente à quarante singes étendus sur la place.
I.e lendeinain de grand malin, nous nous remîmes dans la elialou|ies mais, celte fois, ma femme et le petit François restèrent à la maison, *^''"' j* j"!!''''' 'I^e ce qui nous restait à faire serait un ouvrage )iar trop désagréable pour eux. Je voulais tàclier d'enlever le gros boyau de la baleine, aiin qu'il pût nu' servir soit pour \ conserver l'iiuile, soil |)iiiir il'aulres usages. Je n'avais pas renoncé , d'ailleurs, au projet de ni'emparer des nerfs de la queue.
i\. notre arrivée dans l'ilot, nous trouvâmes notre haleine ii la même place el toujours entourée d'inuornhraliles nioiielles el aulri'; oiseaux de mer qui ilévoraient sa eliair. Nous nous dépouillâmes de luis babils et revèlimes des blouses, puis nous nous mimes en devoir d'ouvrir le ventre de l'animal. JNous jelâmes aux oiseaux une partie lies entrailles, pour les occuper, et nous coupâmes tout ce (|ui me panil pouvoir nous être utile, en morceaux longs de douze ii quinze pieds. Ayant transporté ces morceaux au bord de la mer, nous eu enlevâmes la peau extérieure qui est nuisculeuse el (|ue nous abandonnâmes éf;alenienl aux animanx de proie. Nous retournâmes ensuite cha(|ue morceau du coté de la peau poilue que nous olâmes aussi, soit en la grattant , soit en la lavant dans l'eau de nier, jusqu'à ce qu'enfin il ne nous restât plus (pie la peau intérieure ou nerveuse. Nous la lavâmes encore une fois el nous la serrâmes dans un tonneau que lions avions apporté avec nous. I,a soirée ajiprocbant, je me bornai, après cela, ;i laver une pai-lie du foie el les nerfs de la (|ueue el nous nous reml>an|uâmes. Eriiesl avait encore trouvé sur la grève iiuclques beaux eo(|uillages et, entre autres, un nautile papyraeé , acquisiiion précieuse pour le cabinet d'hisloire naturelle que nous avions eoinmcncé à former.
Pendant noire traversée, mes enfants me demandèrent à quoi je complais employer les boyaux et les nerfs de la baleine. Je leur répondis que les premiers me serviraient à faire des outres dans lesquelles je conserverais l'huile, et que, quant aux seconds, j'iniilerais les Es(|iiimaux el les Samoyèdes, qui , n'ayant pas de chanvre pour faire de la ficelle, prennent en place les nerfs des cétacés, qui leur tiennent même lieu de fil pour coudre leurs vêtements et leurs canots.
FRITZ. Mais, dites- moi, mon papa, qui vous a appris à préparer les boyaux comme vous l'avez fait aujourd'hui ?
LE PERE. C'est noire vieille charcutière , k***.
JACK. Papa se moque de nous. Serait-ce dans l'Aar que la charcutière aurait péché les baleines dont les boyaux lui ont servi à faire des saucissons ?
LE PÈRE. Non vraiment, petit railleur; mais, comme je l'ai vue nettoyer des boyaux de cochon, qu'elle remplissait ensuite de chair, je n'ai eu qu'à l'imiter dans cette occasion. La baleine, ([ui est un mammifère, tout comme le cochon, a des boyaux qui se composent de trois ou quatre peaux, de différente épaisseur , placées l'une sur l'autre. La peau intérieure, (pii est velue el plissée, ainsi que l'extérieure , qui est charnue, se jettent. C'est celle du milieu, qui est épaisse el forte, dont se servent principalement les charcutiers et les batteurs d'or, car elle est à la fois élastique el résiste à la corruption.
FRITZ. Quel usage peuvent en faire les balteurs d'or?
LE pi;RE. Je ne sais si je pourrai te le bien faire comprendre. Voici à peu près comment ils font : ils prennent un cahier de papier blanc, du plus fin qu'il y ait, el placent entre chaque feuillet un morceau de fil d'or aplati entre deux cylindres d'acier. On pose ensuite sur le fil d'or un morceau de boyau de veau ou de bœuf, de la même grandeur que le papier, en prenant soin de le choisir bien net el bien uni , ce qui est cause que l'on préfère employer les morceaux qui ont déjà servi, pourvu qu'ils ne soient pas déchirés. Quand le cahier est plein, on le met entre deux morceaux de carton fin et on le bat ensuite, avec de grandes juécautions, au moyen d'un maillet arrondi, sur une table de marbre jioli. Quand cette opération a duré assez longtemps, ce que les ouvriers connaissent par l'habitude, on relire le cahier el l'on enlève les boyaux ipie l'on a placés entre les feuillets. L'or s'y réduit à une si grande ténuité, que l'on assure qu'un seul ducat suffirait pour dorer complètement un cavalier el son cheval. En dernier lieu, on rogne le cahier pour lui donner le format convenable, et l'or qui reste entre les rognures se colle avec de la gomme dans de petites coquilles à l'usage (les peintres.
JACK. Ces boyaux peu\'ent-ils servir à autre chose encore ?
LE PÈRE. Cerlainemenl. Ainsi, par exemple, quand votre mère fera des confitures, elle ne sera pas fâchée d'en avoir pour couvrir ses pots ou ses bouteilles et empêcher l'air d'y pénétrer. Les apothicaires s'en servent au même usage; aux naturalistes, ils prédisent les changements de temps; les servantes les emploient pour filer, elles jeunes gens trouvent en eux un grand secours pour le chant el la danse.
ERNEST. Pour le chant et la danse? Papa veut sans doute mettre notre crédulité à l'épreuve.
FRITZ. Non vraiment, frère Ernest ! tout ce que papa nous a dit est fort exact : les physiciens ne se servent -ils ]>as de cordes à boyau pour mesurer l'humidité de l'air? n'y a-t-il pas toujours deux cordes semblables aux rouets? et enfin sans elles comment joiierail-on du violon ?
ERNEST. Tout cela se fait avec des cordes et non point avec des boyaux.
LE PÈRE. C'est une erreur commune parmi les hommes de juger des choses par les noms (|u'on leur donne jilutôt que par leur essence. Ces cordes se font avec des boyaux de moiilon très-fins el bien nettoyés, que l'on coupe en lanières et que l'on lord ensuite à jieu près comme de la ficelle.
JACK. Vous venez de parler, papa, de boyaux très-fins; tous les boyaux d'un animal ne sont-ils donc pas de la même finesse ?
LE picRE. Non, ils sont plus ou moins épais selon leur destination particulière. On ne saurait croire eoiubien est eonipli<piée l'opération de la digestion, de la séparation, de l'absorption et de l'i'xpulsion des aliments. Il est prouvé (pie les boyaux de l'Iiiiiiiiiie sont eiii(( .'i six fois aussi longs (|ue son corps toiitenlier, et il ])aiail i|ue la naturcajugé nécessaire de faire faire aux aliments une Iri's-longue roule pour les bien mêler, les assimiler cl conserver tout ce (pii pouvait servir à reniretien du corps; on y trouve des passages taiiUit plus larijes, laiilijl plus étroits; ici la bile vient se mêler aux aliments ]iour les humecter el les dissoudre; là c'est un mouvement veriuieulaire i|ui se fait lentement el involontairement jiour pousser les aliments du haut en bas. Les divers boyaux ont chacun leur nom jiar lequel les analoniistes les dislinguent ; il y ri'gne une activité continuelle, mais aussi ils devieiineul la source de bien des maladies (juanil leurs fonctions ne se font ])as avec réiiularilé.
Comme j'achevais celte (léfinilion, nous nous trouvions assez près du rivaije pour distinguer ma fei]ime,qui nous regardait venir. Nous abiirdâmes, mais la Ikumic ménagi^re fil assez grise mine eu voyant le butin i\yir nous lui apportions ; car elle songeait au travail dégoûtant dont elle allait être eliari;éeà son tour.
" Au nom du ciel, dit-elle , pourquoi toutes ces cochonneries? 11
LE ROBIJNSOIN SUISSE.
me semble que nous en avions déjà assez. 11 esl du moins heureux que les enfants ne soient pas aussi sales qu'liier, sans cela je n'aurais qu'à passer tout mon temps à les laver, eux et leurs habits.
LE PÈRE, Console-toi, ma ehi;re femme, soni;e que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. J'ai cru que je ne devais pas ncglip,cr une aussi heureuse chance que celle d'une baleine échouée. D'ailleurs, dans notre position, il me semble que nous ne pouvons trop employer notre activité, de peur <|ue , si nous nous livrions à la paresse naturelle à l'homme , nous ne finissions par devenir comme de véritables sauvages qui ne son;;ent i),is au lendemain. 11 faut espérer aussi (|Me nous pourrons un jour quitter ces bords , et, dans ce cas , nous ne rep,retterons pas d'avoir profité de notre exil pour acquérir autant de connaissances que possible.
Jack sauve par son chacal.
I.A Mi:i!i'. C'est fort l)ien ; mais lu avoueras (|ue tu formes tant de projets pour l'exécution desquels tu comptes sur mon assist.incc, (pi'alin de remplir ton attente je devrais avoir les cent bras de Ijriarée.
i.K piiiE. En vérité, ma chère amie , tu en fais tant (|ue tu ne dois ])as être étonnée si parfois je me surprends à le croire des forces surnaturelles. Ou reste, pour ce qui rei;arde notre capture d'aujourd'hui, elle servira à se procurer bien des choses dont je sais (|ui' tu as envie : d'abord de l'huile à brûler, puis de la graisse pour préparer le cuir et pour faire du savon.
I.A Mi'ju;. Quant à du savon, tu m'en i)arles toujours et je n'en ai pas encore vu, et pour ce qui regarde l'huile à brûler , les noix de coco nous en pouvaient fournir.
i.E l'i'iiK. Klles en contiennent à la vérité; mais comm^it aurionsnous fait pour la presser et l'en extraire? nous n'avons aucun appareil pour cela; je te promets de te faire du savon (|uaiul tu m'auras donné une (juantilé sufi'isanti' de ceiulresel quand lu ne les emploieras pas toutes dans leur étal naturel pour faire la lessive. »
Je passai le reste de la soirée à confectionner les outres île boyaux dont je voulais me servir pour conserver l'huile de haleine, et je ne me couchai pas avant d'en avoir achevé ([uelques- unes qui' je suspendis au plafond de noire séchoir.
Notre première occupation, le lendemain matin, fui ilc' préparer notre huile, de faire cuire le foie de la baleine, de passer le tout au tamis et de remplir nos outres, après quoi nous jetâmes les débris claui le ruisseau des Chacals, où nos oies et nos canards s'en réi;alirrnt à plaisir. Nous fîmes aussi à celte occasion une abondante réeolli' d'écrevisses. \oici eommenl : penilant que je travaillais ainsi , ma femme avait examiné les oiseaux dont nous nous étiiuis emparés à l'ile de la Haleine. Après en avoir arraché une partie des plumes, elle avait reconnu qui' la chair en était maigre et siche et répandait une odeur excessivement raiice. Elle les avait, en eonséquenee , jetés ilain le ruisseau, où ils avaient attiré un grand nombre d'écrevisses, comme l'avait fait autrefois le chacal que nous avions tué.
Lorsque enhn nous eûmes terminé la dégoûtante lâche de recueillir le lard et l'huile de la baleine, et que nos travaux eurent commencé à reprendre leur cours habituel, ma femme me fit une proposition dont l'idée lui roulait dans la tête depuis notre visite au petit îlot.
« J'ai remarqué, me dit-elle, combien notre île est agréable et sûre; or, le moyen le plus infaillible d'en détruire l'agrément et peut-être même la sûreté, vu le danger du feu auquel nous nous exposerions, serait de renouveler souvent , à la porte de notre demeure, des travaux du genre de ceux auxquels tu viens de te livrer. INe pourrionsnous pas, à l'avenir, faire de l'ilol de la lialeine une espèce d'atelier pour tous les travaux malpropres ou dangereux ' 11 te serait, en outre, plus facile d'y faire venir le combustible par eau, et puis lu choisirais un endroit d'où lu aurais toujours la vue de Falkenhorsl. 11 me semble aussi que cet ilol serait excellent pour y établir des pépinières et des colonies d'animaux domestiques, de ceux surtout qui ont pour ennemis les singes, les chats-tigres et les cochons sauvages. Quant aux oiseaux de mer, ils cesseront d'y venir une fois que nous nous y serons établis. »
Celte pensée de ma femme me sourit beaucoup, et mes enfants en sautèrent de joie ; c'était l'attrail de la nouveauté : ils auraient voulu s'embarquer sur-le-champ pour aller planter noire pare; mais je les engageai à allendre quelques jours jusqu'à ce que les chairs qui restaient attachées à la carcasse de la baleine fussent complètement consumées et que cet énorme animal ne répandît plus de mauvaise odeur. Dans l'intervalle, je m'appli([uai à trouver un moyen pour rendre moins pénible l'action de ramer à laquelle mes fils étaient forcés de se livrer à chaque excursion maritime que nous faisions. A cet effet, je pris le plus gi-and de nos deux lournebroches, qui était muni d'un fort ressort servant à le^incttre en mouvement. Je choisis ensuite une barre de fer carrée, jilus longue que notre barque n'était large au pied du mât , de sorte qu'en la posant en travers elle dépassait les bords d'un pied environ de chaque côté. Au milieu, j'attachai un
En. est se montra le plus assidu de nous tous à sa licho.
pignon à ([uatre branches; j'arrondis les deux bouts de la barre de fer qui posaient sur les côtés de la barque, en laissant toutefois les deux extrémités carrées, afin d'y pouvoir fixer des espèces de moyeux immobiles, retenus par des chevilles. Dans ces moyeux j'introduisis quatre rais comme aux roues d'une voiture, avec cette dilVérence que je leur domiai un léger biais. D'ailleurs ils n'étaient jias d'une égale grosseur, mais s'élarijissaient aux exirémitis, ce qui leur donnait tout l'air de véritables rames. Je me dispense de décrire la manière dont je m'y pris pour faire communiquer nia barre de fer avec le tournebroche , de façon que le mouveminl du ressort pût faire tourner I» barre et par suite mis rames; il suflira de dire qu'après plusieurs essais iurruclueux, je parvins, en ajoutant au ressort quelques fanons de baleine, à lui donner beaucoup plus de force qu'il n'en avait, (^e qu'il y avait de plus imparfait, et ce défaut était irr;'mr'dlaiile, c'était que la machine ne marchait tout au plus que pendant un quart d'heure,
lue
LE ROBl^so^ suisse.
et qu'il fallait à chaque instant la remonter. En attendant, elle faisait toujours avancer la liarque tant bien que mal, et le repos ((u'elle procurait à mes enfants, quoique court , leur était d'une véritable utilité.
Il me serait impossible de décrire la joie de ma petite famille la première fois que la machine, mise en mouvement, réussit ii éloinner la b:in[ue du l)ord. Ou voulut essayer sur-le-champ une traversée un peu longue, et se rendre sans retard à l'ilot de la Baleine. Je répondis que la journée était trop avancée, mais que mon projet était d'entreprendre le lendemain un voyajje beaucoup plus loni;. Je voulais aller au cap de l'Espoir trompé visiter notre petite colonie de i'rospcct-llill , voir en quel état se trouvaient nos bêtes, et toucher en revenant à l'ilot de la Baleine. î\Ia proposition obtint l'assentiment [;énéral. Ou prépara des armes, des habits, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure afin d'être prêt le lendemain au point du jour.
Avant de partir, nous disposâmes toutes choses jiour pouvoir rester absents une journée entière. Ma femme, qui voulait nous accompagner avec le petit François, avait fait cuire un morceau de la langue de la baleine, que nous avions salée et fumée, et l'emporta soigneusement enveloppé de feuilles vertes. !\ous nous embarquâmes gaiement. Je dirigeai la barque dans le courant du ruisseau des Ciiacals, qui nous entraîna dans la mer, oii nous eûmes le bonheur de ne point trouver de vent contraire. Déjà nous avions dépassé l'ilc des Hoijuins, et l'ilot de la Baleine se montrait ii nos yeux. Comme notre course allait désormais se prolonger sur une ligne droite, entre cet îlot el la côte, en passant devant le marais des Flamants, je mis enjeu ma mccani(|ue, qui nous fit avancer assez lentement, attendu la pesanteur de la cargaison.
Je m'étais éloigné d'environ trois cents pas de la grève, afin que les sinuosités du rivage ne me forçassent pas de dévier de la lign<' droite, et parvenus à celte distance, nous jouîmes d'une vue magiiifique, (juc les grands figuiers de Falkenhorst el le bois de chênes .i glands doux rendaient fort pittoresque. Nous remarquâmes aussi pour la première fois que, sur le dernier plan du paysage et le long de la grande paroi de rochers, régnait une terrasse couverte de la plus riche végétation. p'Ile nous parut surpasser en beauté même noire jietit ])aradis terrestre, et nous ne pûmes nous empêcher de pousser, en le contemplant, quelques soupirs, excités par le regret de n'y pouvoir atteindre. Nous vîmes aussi avec plaisir que l'îlot de la Baleine, dont nous n'avions pas encore fait tout le tour, présentait, du côté qui regardait Prospect-Ilill, quelques arbres et arbustes, car nous le croyions dépourvu de toute verdure.
Je pris terre ,i la hauteur du bois des Singes ou des Cocotiers; car je voul.iis y cueillir quelques noix d<' coco fraîches, et chercher en même temps quelques arbres assez jeunes pour pouvoir les transplanter dans notre îlot. Ce fut avec un bien grand iilaisir qu'en débarc|uanl j'entendis de loin chanter nos coqs de \\ aldegg ; une douce illusion me trans|)orta pour un moment dans ma jialrie, oii ce chajii m'avait si souvent annoncé le voisinage de l'habilalion des hommes et l'espoir d'un asile hospitalier. Je cachai mon émotion pour ne p.is attrister ma femme, el j'exhortai ma ]i(liie famille à se mettre à l'ouvrage. Nous eûmes bientôt rassemblé (|uelc|ucs jeunes plants dans le bois voisin, ainsi que des pignons tombés. Au bout d'une heure, nous nous rembarquâmes pour Prospecl-Hill, où nous fûmes accueillis par un mélange de cris et de chants divers partant du gosier de nos cohuis.
Je débarquai dans une très-pelite criijne, aux environs de laipielle ( roissaient une assez grande quantité de mangliers noirs, que j'avais princijialemenl en vue en ce moment. Je sav.iis i(ue ces arbres réussissaient particulièrement bien sur le bord de la mer, où ils défendaient les terrains situés derrière eux des empiétements de l'Océan ; leuri'corce fournit, en outre, un assez bon lau. Je voulais, d'après cela, m'en procurer i[uel<|ues plants pour les iilanler dans l'îlot de la Haleine (,)uand nous en eûmes rasscunblé i|uel(|ues douzaines, et iiiie iu)us les eûmes envelop|)ées de feuilles humides, nous montànu's la cote un peu escarpée (jui conduisait à Prospect-Ilill. Nous y trouvâmes tout dans le meilleur ordre, si ce n'est que nos bêtes <'t iu>s oiseaux étaient devenus un peu sauvages. Du reste, leur nombre était considérablement augmenté. Mes enfants firent une récolle as sez abondante d'oeufs; mais quand ils vouinrenl traire les chèvres ]ionr nous procurer uti peu de lait cliauil, il fut impossible d'en approcher. Cepeiulanl mes garçons trouvèrent bienliit moyen d<' les maler : ils en couchèrent deux ou trois par lerre il grands coups de lanière; puis, leur ayant donné un peu de sel ii lécher, ils réussir<nl à remplir de lait deux écales de noix de coco. Ma femme parvint aussi à s'emparer de deux ou trois poules, qu'elle attacha parla palle pour les rapporter avec nous à la maison. Enfin, j'all.ii avec Fritz couper quel(|ues paquets de cannes, dont un champ considérable s'élevait dcrriiTe notre métairie.
Nous repartîmes apri'S cela bien chargés pour l'îlot de la Baleineloutefoi», avant de me dirii;er de ce côté, je voulus essayer <'neorè s'il ne me serait j)as possible de doubler le cap de l'I'.spiur trompé. Mais ce pnimcuiloirc justifia de nouveau son nom ; l'eau eommi lirait à baisser, un grand banc de sable s'étendait assez loin dans la mer
et je voyais en outre, à une certaine distance, des brisants au milieu desquels je n'avais nulle envie d'exposer ma famille chérie. Enfin un veut frais très-favorable s'étant levé, je tirai ma mécanique dans la ban|ue, et je hissai la voile, qui nous fit franchir prom|itemenl le chemin (|ui nous restait ;i faire. Mes enfants n'avaient (|uiué qu'à regret les environs du banc de sable, car ils étaient fort curieux de voir de [dus près une troupe de gros animaux marins qui s'y reposaient, et que je pris pour des ours el des lions de mer. Dans le premier moment , nous nous étions figuré que c'étaient de grosses pierres enfoncées (|ue les tlots laissaient à sec ; mais bientôt des rugissements loiulains, joints à un mouvement inattendu, ncuis apprirent (|ue ces prétendues [lierres étaient animées. 11 y avait deux troupes différentes, qui ne ])araissaient pas fort bien disposées l'une envers l'autre. (Jiianl à moi, je crus que la prudence m'ordonnait de ne point intervenir dans une <|uerelle cpii ne me regardait nullement , cl je m'éloignai au plus vile du théâtre de la guerre.
Eu arrivant près de l'îlot, je cherchai un endroit favorable pour et.iblir ma pépinière, et ce fut l,i que je pris terre ; mais les enfants, au lieu d'aider leur mère et moi à décharger la bar(|ue, se mirent, eu vrais gamins qu'ils étaient, à courir çà el là pour ramasser du corail el des coquillages, et laissèrent à nous seuls tout l'embarras. En attendant, il ne s'écoula pas longtem]is avant que, sur la hauteur derrii're laiiuelle nos enfants avaient disparu, nous n'en vissions reparaître un qui se mit à crier de toutes ses forces : « Papa ! maman 1 un s(|uelelle monstrueux est couché sur la grève ! C'est certainement un mammouth ! Venez voir tout de suite. »
C'était Jack qui nous annonçait celte nouvelle avec son exagération aecouluinéc. Je me moquai de lui, et lui rappelai ([ue c'était sans doute le squelette de notre ancienne amie la baleine qu'il xcnait de voir.
« Non, non, reprit-il; ce ne sont pas là des arêtes de poisson, ce siint de x'éritaliles os. La mer aura sans doute emporté la baleine ; ce mammouth est plus long et plus haut qu'elle, il est beaucoup plus éloigné de l'eau. »
Pendant que Jack , qui était arrivé près de moi, me prenait la inaiii et cherchait à m'eiilraîner avec lui , un second messager parut sur la crête du rocher el cria : « Papa, |iapa ! une énorme tortue !... Venez, venez donc ! Elle court de toutes ses forces vers la mer, et je ne suis pas assez fort pour la renverser sur le dos. •
Cet ajipel de Fritz me sembla plus digne d'allention que la singulière invitation de Jack. Je m'empressai donc de prendre sur le dos les deux rames et la perche d'aviron de la barque, dont je complais me servir comme de levier pour renverser la tortue , et je courus de ce côté. Jack et Ernest vinrent à notre secours, et, par la réunion de toutes nos forces, nous parvînmes à coucher l'animal sur le dos. Il était d'une taille fort respectable, ayant plus de huit pieds de long. Je jugeai qu'il pouvait peser cinq quintaux. C'était évidemment une torlue de la plus grande espèce, de celle ([ui pèse (luelqiiefois jusqu'à huit cents livres.
Pour le moment nous la laissâmes lii, car je ne me rendais pas bien compte de la manière dont je devais m'y prendre jjour eu tirer parti ; et pressé de plus en jdus par JacU, je me rendis avec lui auprès du prétendu squelette de mammouth : (|uand j'y fus arrivé, je n'eus pas de peine à convaincre le bon ,la( k de la vérité. Je lui fis voir, par la mesure de nos pas, par l'empreinte de nos pieds sur le sable, el surtout par les traces encore visibles des travaux auxquels nous nous étions livrés dans la gueule de la baleine, (|ue c'était réellement notre ancienne connaissance qu'il voyait ; je lui demandai apn'-s cela ce (|ui avait pu lui donner l'idée que cet animal était un manimoulh. il me répondit que c'était Ernest qui l'en avait persuadé. Je lui reprochai sa cii'dulitc'' , el pour pénit<'nce je lui onlonnai de me raconter tout ce qu'il savait au sujet des os de mammouth.
iA(,K. Je crois rpie ce sont des os pétrifiés d'un très-gros animal que l'on trouve sous la terri' en Sibérie.
i,E PKniî. C'est fort bien ; j(- n'aurais pas cru que tu fusses si savant. Il est vrai que l'on trouve ces os et des dents i|ui fournissent de fort bon ivoire dans la Hiissie asialii|ue, dans r.Aiiiérique septenlriiuialc, et aussi , à ce (|iie .'on prétend, dans i|iieli|iies ((intiées de l'Europe, tu voyageur assure ax'oir vu eu Sibi-rie, sur les bords de la mer (jlaciale et à l'embourhure du fli uve Jenisey, nu mammoulh tout entier avec la peau et les poils, et il est certain (|u'en Amérique des s(|iielettes complets ont été découverts. En attendant, je ne sais ce qui a pu te faire croire que cet animal, (jui n'existe plus en vie, ait été un eétacé, tandis (|ue tout annonce, au contraire, (|iie c'était un quadrupède ressemblant à l'éb'phant.
ncK, Aussi n'ai-je pas pensé que le mamiuoiilh fût une espèce de baleine, car celles-ci étant des poissons doivent avoir des arêtes cl non pas des os.
I.T-: v'y.KK. Eh bien, mon petit raisonneur, tu t'es trompé avec toute ta science. La bali'ine a de véritables os, comme tous les maiiimifi'ies à la classe desi|uels elle appartient. Je crois, toiitifois, (|ue les os de baleine sont d'une conlextiire dilïi'renle de ceux des animaux terres- Ires. Ils sont beaucoup plus poreux, ce qui est nécessaire pour ((iie l'animal |)uisse nager. Ou trouve aussi d.ins leurs cellules une huile plus légère que l'câu, qui aide encore à la baleine k se soutenir sur
LE hOBlI\SUJN SUISSE.
les flots. Les aiiimau\ terreslrcs oui, au couliairc, les os plus scriés. Ouaut aux oiseaux, les leurs oui, au lieu de moelle, une loulc de petites vessies remplies d'un yaz fort léger, qui facilite beaucoup leur vol. Ce même ija?. remplit aussi le tissu cellulaire placé immédiatement au-dessus de la peau, et se retrouve encore dans les tuyaux de leurs plumes. C'est ainsi que la sagesse du Cré.ileur a voulu diiiiner a cliaqne animal une structure ijui lui jjcrmit de remplir la place qui lui était deslinée sur la terre.
Je terminai l'entretien par celte observation, et je conduisis après cela les enfants a rem))laiement que j'avais clioisi pour notre pépinière. Nous nous occupâmes jusi|ii'au soir de notre plantation ; mais nous fûmes loin de pouvoir l'aeliever dans cette journée, et je pris la résolution de revenir les jours suivants dans le même but. L<irsqu'en- Jin je sentis la nécessité de nous remettre en route pour pouvoir être de retour chez nous avant la nuit, je fis conduire notre barque ii l'endroit oii la i;rosse tortue demeurait couchée sur le dos mais en remuant les pattes avec le ner;me le plus parfait. Après avoir réfléchi piunlaiit (iuel(|ues instants au nunen de l'emmener avec nous, je m'écriai tout à coup : « Je l'ai trouvé 1 » Je courus aussitôt vers notre barque, et avec le secours de ma femme et de Fritz, je pris le baril d'eau que iu)us avions apporté avec nous, je le vidai, puis je remis soif;ncuscment la bonde, et je l'entourai d'une p,rosse corde; j'attachai un des bouts de cette corde à la proue de iu)tre barque, et l'autre autour du cou et des pattes de devant de notre monstrueux amphibie. Nous le remimes ensuite sur ses pieds. Aussitôt qu'il se sentit en liberté, il se dirigea vers la mer, traînant après lui le tonneau vide ; je sautai alors dans la bar(|ue avec ma femme et mes enfants.
Là je pris ma ])lace ii l'avant, tenant en main ma hache, el prêt ;i couper la corde qui nous attachait au tonneau et à la tortue dès qu'il me paraîtrait que nous courrions le moindre danijer. Mais le tonneau empêchait la tortue de plonijer, et celle-ci continua à nous traîner it la remorque le plus complaisamment du monde. lAIcs eid'ants s'amusaient, on ne saurait plus, de notre nouvelle manière de naviijuer, et moi , une lonjjue perche à la main, je dirij;eais la tortue tantôt ;i droite et tantôt à (;auche. Notre traversée fut des plus heureuses; nous arrivâmes sains et saufs h Felseuheim, où nous aniiinàmes la tortue au rivarje, après l'avoir débarrassée de son tonneau. Le lendemain, son procès lui fut fait et parfait. Je n'aviiis aucun motif pour la conserver en vie, et je me promettais de faire avec son écaille un magnifique bassin pour notre fontaine. Elle avait huit pieds de long et trois de large. Notre tortue était, en effet, de l'espèce que l'on appelle tortue-géant ou tortue verte ; elle habite l'Océan, entre les tropiques, et sa chair, qui est fort bonne à manger, a le goùl du veau.