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CHAPITRE XLV

Distribution du riclio butin. — Drcssago de raiilruche — L'hydromel. — Kabru-alion de chapeaux.'— OEufs d'aulniche. — Constuiotion du kaïak. — La i;omnie. — Dépari des enfants pour la chasse aux souris — Châtiment des cochons.

Dis que nous eûmes mis pied à terre, ma femme, selon l'usage des bonnes ménagères, commença à loiil ranger et à tout nettoyer, ce qui lui prit tant de temps qu'il lalliil encore nous eonlenter de faire un diiier froid. Les deux |)lus jeunes de mes fils aidaieiil leur mère, tandis que les deux aînés m'étaient d'un grand secours pour déballer noire riche butin, ^ous attacbâmcs l'autruche enlie deux des colonnes de bambous qui soutenaient le toit de la galerie , et nous

LE ROBIiVSOIN SUISSE.

résolûmes de la laisser là jusqu'à ce fpi'clle fût entièrciiicnt domptée, après (juoi il nous icslcrait encore à lii dresser.

]\os œufs d'autruche furent trempés dans de l'eau tiède, pour reconnaître ceux doiil le f;erme était encore vivant, lesquels furent posés sur une couclie de coton dans notre four à sécher; et par le moyen d'un thermomètre que j'y suspendis, je me flattai d'y pouvoir maintenir une température conslanle. Mais, de tous les œufs que nous avions apportés, il ne s'en trouva (|ue cinq de l)ons.

Nous nous occupâmes ensuite à peiifner nos jolis petits lapins d'Anijora, d'abord avec la carde de ma femme, et ensuite avec une peau de recjuin ; mais les poils (|ue nous en retirâmes ainsi ne purent guère nous servir que d'échantilhm de ceux dont nous avions le |)rojct de nous servir pour notre fabrique de chapeaux de castor. Nous portâmes après cela les ciiarmantes Ijêtes dans l'île de la Haleine, oii nous les mîmes en pleine liberté, afin qu'elles pussent y vivre à leur gré et y multiplier. Plus tard, nous leur arrangeâmes une demeure souterraine aussi vaste que commode, et disposée de manière que nous pouvions à notre gré les en retirer pour enlever leurs poils soyeux. Je plaçai en outre des planches garnies de pointes, comme des cardes, à toutes les issues de leurs terriers pour que leurs poils y demeurassent attachés toutes les fois iju'ils entraient ou sortaient. Du reste, ils mulliplicrent avec tant de japidilé , qu'au bout de fort peu de temps muis en eûmes une colonie considérable.

Ce fut à regret que nous assignâmes l'ile du Hequin pour demeure à l'antilope naine. Nous aurions volontiers gardé auprès de nous ce joli animal ; mais je craignais que nos chiens et nos autres animaux domestiques ne lui fissent du mal, et j'aurais trouvé trop cruel de le renfermer. (^)uant aux tortues de terre qui nous restaient, après celles que nous avions laissées à ^^ aldegg, je les plaçai près du marais des Oies. Ma première idée avait été de les déposer dans le jardin de ma femme pour y dévorer les limaçons et autres insectes malfaisants ; mais ne pouvant dissimuler à ma femme que ces reptiles aimaient aussi les jeunes ])lants, elle me pria de vouloir bien la dispenser de les loger, altendu qu'elles mangeraient précisément ce qu'elles seraient appelées à protéger.

Jack, qui avait été eliargé de porter .à la mare les trois tortues qui nous restaient, revint au bout de (]uel(|ues instants, et appela préci pitamment Frilz, (pii y retourna sur-le-champ avec lui; ils étaient tous les deux armés de longs bambous; je ne savais quelle était leur intention, lorscjne je les vis revenir jinrtant, suspendue à une perche, une des nasses d'Ernest, dans la([uelle se trouvait prise une magnifique anguille. Ils nous racontèrent que l'autre nasse était vide et rongée à son extrémité inférieure, ce qui prouvait qu'un gros poisson y avait été pris et avait trouvé moyen de se sauver. Ma femme fit griller pour notre souper quelques tranches de cette anguille; nous conservâmes le reste dans du beurre fondu, après l'avoir fait cuire dans de l'eau de sel.

Le poivre et la vanille, étant des plantes rampantes, fiirenl placés au pied des colonnes de bambous qui soutenaient l'auvent de notre habitation. Quant aux grains de poivre et aux gousses de vanille mûres, je dis à ma femme de les garder soigneusement et de s'en servir pour aecomniodcr noire riz et nos légumes. A la vérité, nous n'étions pas amateurs de mets trop épieés; mais j'avais entendu dire que, dans les climats chauds, ils sont fort salutaires et contribuent k soutenir les forces de reslomae.

Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent portés dans le garde-manger, où ils nous ju'ésentèrent une réserve fort respectabli' pour le cas d'une disette, liais, à cette occasion, ma femme nous imposa une liieu dure loi; ce fut de nous priver totalement, pendant (|ucli|ue temps, de crème et de beurre frais: elle voulait en faire une ]>rovision afin de les mêler avec la graisse et de s'en servir à l'occasion pour enijraisscr nos mets d'une façon à la fois agréable et écouomi(|uc. Elle nousjiria, en consé(|iience', de lui confectionner encore force barils de bamhous, pour y conserver son beurre, ce qui ne nous fut pas dillieile. Je trouvai un peu plus de peine à exécuter un iierfectionnement que j'avais imaginé : c'était d'y faire deux anses pour en rendre le transport plus commode.

Les peaux des ours furent mises à tremper dans l'eau de mer, mais chargées de grosses ])i(ircs, de peur ((u'elles ne fussent emporices par le reflux et dévorées par quel(|ue monstre marin. Ma femme se chargea île soigner la poule couveuse. Le condor et l'aulriiche furent déposés dans noire cabinet d'histoire naturelle, eu attendant la saison des pluies (|iiand je mv promettais de les empailiiT. Le laie, l'asbestc cl le mica , ainsi que la lerre à porcelaine, oliliureiit provisnireraent une place dans notre atelier, et je roulai d.insma tète mille projets pour les employer d'une manii're utile et ai(réal)le pour nous. Je pris sous ma gariie personnelle la gomme d'euphorlie, que j'enveloppai de papier avec une éti(|uette porlaut le mol poison. Enfin les peaux des rats musqués furent suspendues .m grand air, sous le toit de notre galerie, de peur qu'ils n'empeslasseiit notre caverne tout euui:re par leur parfum. Je me rappelais d'avoir entendu dire que les marins avaient coutume île placer l'assa fretida, qu'ils apporlent îles Jiidesen ILiiiope, dans les liiincs, pour qu'elle n'infeete pas le navire par son insupportalile odeur.

Ce ne fut qu'après avoir tout ranj;é que je compris quels trésors en

objets instructifs et utiles nous avions rapportés de notre excursion. Deux jours entiers avaient été consacrés à ce travail; et quand il fut achevé, je ne pus m'empècher de m'écrier : «Juste ciel! que nous sommes riches! »

La première chose que je me proposais de faire après cela était d'ensemencer un champ et de me livrer aux travaux qui en dépendaient. 11 fallait ensuite nous occuper de dresser l'autruche, d'en soigner les œufs , de préjiarer les peaux d'ours; tout cela ne pouvait souffrir aucun relard.

Le labourage nous fut extrêmement pénible, et nous n'eûmes pas de peine à comprendre combien, dans l'origine des sociétés, il dut être difficile d'y astreindre des peuples accoutumés à la chasse ou au soin de leurs troupeaux. Aussi, pour cette fois, nous nous contentâmes de labourer un petit carré de terre, à côté de la plantation de cannes à sucre de ma femme, et d'y semer du froment, du maïs et de l'orge. Nous jetâmes les autres graines dans des endroits séparés, comme le hasard nous l'inspira ; car nous avions remanpié (|iie les trois premières étaient celles qui réussissaient le mieux dans ce climat. Je disposai, en outre, deux champs, l'un de patates et l'autre de manioc, sur la rive opposée du ruisseau des Chacals, parce que je voulais avoir ces aliments, si précieux par leur simplicité, dans un endroit voisin de notrt' demeure oii je pusse mieux les protéger contre les cochons errants.

Dans cet intervalle, la pauvre Brauseirind , nom que Jack avait donné à l'autruche, eut beaucoup à souffrir. Il ne se passait pas de jour qu'on ne l'enfumât avec du tabac , ce qui lui donnait de tels étourilissements, qu'elle ne pouxait plus se tenir sur ses jambes, et alors on pouvait faire d'elle tout ce que l'on voulait. Mes enfants saisissaient ce moment pour monter tour à tour sur elle , comme sur un cheval, parce qu'ils voulaient dès lors l'accoutumer à cet exercice. iS'ous lui avions fait une bonne litière de roseaux, et ses liens étaient assez longs pour que cet oiseau pût commodément se coucher, se relever, et faire même, d'un pas plein de gravité, le tour des colonnes de bambous. Deux grands plats de courge qui lui servaient d'auges étaient placés à une distance telle qu'il pouvait tout juste y atteindre avec son bec. Nous le nourrissions de patates crues et cuites, de glands doux, de riz, d'avoine et de maïs. Il aurait sans doute préféré des dattes, mais n'en ayant point, je tâchai de les remplacer par des tranches de goyaves. J'eus encore soin de lui donner tous les jours une certaine quantité d'herbes, tant maigres que grasses, et qu'il ne dédaigna pas. Enfin, je plaçai à côté des auges quelques cailloux bien propres; car j'avais entendu dire (|ue les autruches, sans doute pour faciliter la digestion, en avalaient ([uelquefois, et c'est cela, sans doute, qui a donné lieu au conte qu'ils se nourrissent de fer.

En alleudanl, pendant trois jours, le pauvre prisonnier ne voulut absolument rien accepter de toutes les friandises que nous lui offrions, et il redevint si faible, que nous commençâmes à craindre qu'il n'y succombât. Ma femme, toujours ingénieuse, imagina de faire de jictiles boulettes de grains de maïs et de beurre , que nous lui enfonçâmes dans le gosier. Il ne tarda pas, après cela , à recouvrer des forces, et je ne sais quelle révolution s'était faite, si je puis m'exprimer ainsi, dans son esprit; mais, à compter de ce moment, toute sa sauvagerie, toute sa timidité disparurent, et il ne montra plus cpie de la curiosité, de la familiarité, je dirais presi|uc de la gaieté. Il commença à manger de tout, et loiil lui parut bon. Aussi nous, qui, naguère, nous étions donné tant de peine pour rempècher de mourir de faim, nous commençâmes à craindre sérieusement sa voracité. Il dévora une |)artie de sa litière, cl les cailloux mêmes furent engloutis dans son estomac. Mais les aliments que maîlie liraiisexviiid préférait à tous les autres étaient le maïs cl les glands doux.

Au bout de dix ou douze jours, nous pûmes entïu le délivrer de ses entraves, nous rattachâmes à une corde plus longue, et lui accordâmes une plus grande lilierlé. Mais aussi ce fui alors ipie commença, à pio|u-cment dire, le dressage selon loiiles les règles de l'art. On allacha sur son dos des fardeaux d'abord légers, imis de plus lourds en plus lourds. Nous l'obligions à s'asseoir et à se relever allernalivement, moitié par la force et moitié par la douceur, et nous lui enseignions à obéir, à cet égard, au commandement; puis nous le faisions courir à droite, à gauche et en avant, dans toutes les allures imaffinabics. On le liait |iar une forte conle aux corues du biiflle, sur ieipiei l''rançois ou Jack miuitaienl. S'il se mollirait rélif, on lui enveloppait sur-le-champ la tète d'un mouchoir et on l'enfumait pardessous de tabac, ce qui ne manquait jias de lui causer de l'ivresse et lie mellrc un terme à sou opiniàliilé. lui un mol, au bout d'un mois, notre autruche fut si bien inslruilc, que je pus songer à son éipiipemenl. Je commençai par lui fahriquer un harnais neuf et plus commode; sous les ailes, j'adaptai deux anneaux qui devaient servir à l'atleler, en cas de besoin, à une voilure, et, au moyen d'une trèsforte boucle jilaeée sur le dos, on pouvait ôter et remettre à volonté le harnais toul entier. A côté de celte boucle, il y avait une plaque et un anneau de cuivre par lequel ou pouvait passer une guide ou allacher l'oiseau dans l'écurie ou à un arbre, eu voyageanl.

Il me restait encore à imaginer et à faire un mors et une bride, ce qui me coûta beaucoup de peine; car on conçoit que la forme oïdinaiie d'un mors de cheval ne pouvait guère servir pour le bec d'un

LE HOlilINSON SUltiSE.

oiseau. J'avais reinan(ué que la lumière, selon [u'on la donnait ou la retirait, a(;issait paititiilièrcnicnl sur les nuiuvenieiits rie raiiiinal. D'après cela, je lui lis un eainiclion resseinhlaut à celui dont Frit/ se servait pour son aiijle , mais (|ui descendait plus lias. J'y penai deu\ trous pour les yeu\, et avec les écailles de deux petites tortues je pratiquai deux couvercles ([ui, ii l'aide de la bride et de deux petites baleines qui faisaient l'effet de ressorts, pouvaient monter et descendre à volonté, ensemble ou séparément. Or, quand l'autriirlie voyait de ses deux yeux, elle allait toujours droit devant ell<'; quand l'œil droit était couvert, elle allait à gauclie, et si c'était l'ieil ijauclie, elle se dirigeait à droite. Il est facile de voir (|ue nicui capuchon et mes couvercles remplissaient parfaitement l'otlice de mors. La selle ne lut pas nu)ins dillicile à imaginer. Le dos d'une autruche étant beaucoup moins horizontal <|ue celui d'un cheval, il devenait, comme de raison, beaucoup moins facile d'y conserver l'aplouib. Il fallut nécessairement lui donner des appuis et y adapter même un croc poui- saisir avec les mains. (^)uoi qu'il en soit, j'y réussis si bien, ipic, si j'avais été en Europe, j'aurais pu obtenir un brevet d'invention pour les selles à autruche.

Il nous coûta beaucoup moins de peine (pic je ne l'avais craint pour accoutumer l'oiseau à son harnais; mais ipiand j'y fus parvenu, il nous rendit les plus éminents services. Il marchait trois fois plus vite (|ue ne le peut faire un homme; il allait ii FalUcnhorst et en revenait dans un espace de temps presque inappréciable. Il me fallut user de mon autorité paternelle pour maintenir Jack dans la possession de son autruche : ses frères auraient bien voulu en parlaijcr la p)0priété avec lui; mais je décidai que sou adresse su[iérieure et les soins (|u'il s'était donnés ]ionr dresser l'animal lui assuraient des droits incinitestables sur sa possession; qu'en consé<|uenee, ce serait lui (jui monterait habituellement maître Hrausewind , me réservant le droit d'en disposer momentanément en faveur de mes autres enfants, quand les circonstances rexiijeraicnt.

lîii'U avant ([ue nous eussions terminé la ijrande afi'aire du dressenicnl et du harnais de l'autruche, Fritz m'av.iil, i> trois reprises, apporté un petit de cet oiseau, éclos des leufs que nous avions i)lacés dans notre four; il avait soigneusement maintenu la température au degré convenable. Les deux autres œufs furent perdus, et l'une des petites autruches ne vécut qu'un jour. C'étaient des bêtes assez informes, car elles ressemblaient ii des oisons perchés sur de grandes pattes. Les premiers jours, nous leur dcumàmes à manger des ccufs durs hachés et de la cassave trempée d'eau et <le lait; plus lard, leur iu)urrilure se com]iosa de grains de miiïs concassés et de ijlands doux.

Dans l'intervalle, nous nous étions aussi occupés delà préparation des peaux d'ours. Il s'agissait de les bien nettoyer ;ivec un écharnoir (|uc je m'étais fabriipu- à l'aide d'une vieille lame il |iolir. Je laissai ensuite les peauv détremper, peudaul i|ucl(pie temps, dans du vi naigre de miel. Mon intention était de remplacer par là l'ciiu d'alun ou le jus de tannée, et de rendre les peaux plus fcriues et plus durables, comme aussi d'y conserver plus longicmps les poils. (Juant à l'opération (pii m'avait ])rocuré le vinaigre, clic me donna l'idée de fabriquer aussi de l'hydromel, car nous avions taul de miel, (|ue ihins ne savions (|u'en faire. Pour cela, j'en lis bouillir une certaine (]uaiitilé avec de l'eau , je l'écumai , et je le fis verser dans deux tonneaux. (Jiiand il fut tiide, j'y mis deux gâteaux de seigle pour hâter la fermculatiou, qui se fit, en effet , très-rapidenunt. Je mis, après cela, dans un des deux tonneaux, un petit s.ichet avec des épiées pour donner un goût plus agréable à cette boisson; nuiis, de peur ipie cette addition ne fût pas du goût de tout le monde, je laissai l'autre tonneau dans son état naturel. Toutefois, l'opération terminée, l'hydromel épicé fut trouvé si délicieux, (pie je le tirai dans de petits vases de bambous, et que je destinai l'autre à faire du vinaigre, dont une partie fut réservée pour notre usage, et dont j'employai l'autre pour tanner mes cuirs.

J<' n'ai encore rendu compte que d'une partie de ce travail, en voici la suite ; au bout de (piel(|ues jours, j<' relirai mes peaux (fe la cuve, et les hivai avec de l'eau froide ; ipiand elles furent un peu plus d'il moilié sèches, je les humectai d'huile de poisson liede , cl les remis dans la cuve nettoyée, oii je les i)élris avec les pieds, faute de foiiloir, me faisant relayer par mes enfants dans ce fatigant ouvrage, (pie nous continuâmes jusipi'ii ce que les peaux me parussent suflisammenl attendries. Je les frottai ensuite avec une pierre dont le grain était assez rude, et les remis une seconde fois dans la cuve avec de la terre ;i foulon bien broyée. Cette dernière opéraliou fut ren(Mivclée plusieurs fois, et (piand je jugeai (pie toute la graisse de l'huile était partie, je les battis et les nettoyai pour la deruii're fois, et j'eus la satisfaction de voir (pie j'avais parfaitement réussi. Les peaux étaient entii'res, maniables, sans aucune mauvaise odeur, el retenant bien leurs poils. Je fus ainsi récompensé de mes longs et ])énibles efforts.

Le succès (pie j'avais obtenu dans le tannage de mes cuirs me lit songer à l'idée de faire pour Ernest, ou plutôt pour lepelil l'iancois, il ipii ICrnest avait eu la générosité de céder ses droits, de lui faire, dis-je, un chapeau de caslor, du poil du rat mus(pi('' (pie nous avions tué. Ernest me demanda ((uelle forme et quelle coiileiir je donnerais il ce chapeau.

LE piîRE. Pour dire la vérité, grâce à notre cochenille, c est la couleur rouge que je pourrais le plus facilement lui donner. Piuir faire un chapeau noir, il me faudrait ou des noix de galle, ou des grenades, ou des éeales de noix, ou du vitriol , et tout cela me manque. (^)uant à la forme, j'en ferai un béret, de sorte ([ue notre François ressemblera au ]H'tit garçon de (iuillaiime Tell dans les gravures sur bois des vieilles chroniipies suisses.

LA Ml iiE. Il me semble ipie l'on se décide bien vite sans m'avoir consultée , quoiqu'eii matières de goût la femme doive bien avoir un petit mot il dire. Du reste, je suis assez de l'avis du béret rouge du fils de Guillaume Tell; cela nie rappellera le costume de fête de bien des lieux dans ma patrie.

TOUS. Oh! oui! oh! oui! un béret! un béret rouge! et nous le surmonterons de plumes d'autruche!

La chose ainsi décidée, je distribuai à chacun son rijle : l'un devait, il l'aide de vieux rasoirs de matelot, enlever tous les poils de l'ondatra; l'autre était chargé de r;isseiiibler avec un peigne les poils des lapins, et ma femme entreprit de les nettoyer et de les mêler ensemble. Je fabriipiai un arcondc chapelier avec un fanon de baleine, de petits morceaux de bois pour le mettre en mouvement et des formes de chapeau au tour; puis encore des bâtons jiour battre et des courroies pour tanner. Quand nous eûmes rassemblé des poils en assez grande (juaiitité , nous les traitâmes comme nous avions fait, dans le temps, ceux i|ui avaient servi ii la fabrication de nos tapis. Je les teignis ensuite avec de la cochenille, me servant, en jilace d'autre mordant, de vinaigre de miel, et je trempai, à plusieurs reprises, le chapeau dans du caoutchouc liipiide, ce (|ui le rendit coniplélement imperméable. L'ay;iiit, après cela, frotté, recardé avec de la peau de poisson et repassé avec le fer, je le mis sécher sur la forme dans notre séchoir, où il passa la nuit, et, le lendemain, il se présenta sous la forme d'un béret suisse, bien joli et bien léger, mais un peu haut de forme. !Ma feniiiie se lit un plaisir de l'orner; elle y mit une doublure de soie, une boucle d'or et deux ganses, dans lesipiclles elle ])laca deux grandes et deux petites plumes d'autruche. Cela fait, elle le posa sur la tête du petit François, à (pii celle coiffure alhiit réellement à merveille.

On conçoit sans peine (|ue le succès de cette épreuve et la boiiiie mine du petit François avec son béret durent inspirer ii tous mes enfants le désir d'avoir aussi des chapeaux neufs, et je promis de leur en laire dès qu'ils m'auraient fourni pour cela les matériaus nécessaires. Je les engageai donc à s'ap)ili(pier autant que possible à prendre des rats el à peiijner les lapins, comme aussi à ramasser des eluirdons, ou autres plantes semblables ipii ])usscnt servir ;i mieux carder les poils et II les rendre plus doux el plus égaux. Afin de liiciliter le travail que je leur imposais, je fabrlipiai jilusieiirs petits pié'jjes, dans lesquels ils devaieul prendre des ondatras, des rats d'eau et d'autres animaux du luèiue genre. En même temps, pour leur doigjcr une idée de la manière dont tinile esiiècc de travail rei'oit sa récoiuiieusc, je me réservai, pour prix de mes pié'ges, la cincpiième [lartic de toii> les animaux ipi'ils y prendraient, afin ipie, leur mère et moi, nous pussions aussi, ;i noire tour, avoir une coiffure nouvelle. Tous mes garçons troiiviMenl la eonditiiui fort juste, à l'cxceplioii du petit François, (pii, possédant di'ja son bérel, ne devait avoir aucun |uiifit des prises futures; mais je lui fis comprendre (pie, pour avoir joui d'avance du bénéfice, il n'eu était pas moins tenu, |)Oiir cela, d'en payer le prix.

Le succès de ma chapellerie in'encoiiragea à essayer d'autres fabrications, et je résolus de commencerpar celle de la porcelaine, (pioiipie la quantité de terre ipie je possédais fût trop pieu considérable pour que je pusse faire autre chose ipie (pielques petits é( b;iiitilloiis.

Je disposai doni! le tour de potier, ainsi ipie ipiehpics tables el tablettes pour sécher les vases, dans la caverne di^ sel, imiuédialeiiicnt derrière notre étable. Je me servis, pour le tour, de la roue d'un affût de canon, au-dessus de hupiclle, et jxisé parallèlement, je mis un plat tourné expri's, sur leipiel on pouvait, du moins sans beaucoup de peine, fabriipicr des vases de forii.e simple el rc|;ulière. Je songeai d'abord ;i faire, pour ma femiue", des pots à lait, (pi'clle désirait beaucoup, ]iarce (pi'elle pensait ipi'ils seraient |ilus pnques, plus frais et moins sujets ii fiiiripie ceux (le bambous, dont clic se servait pour faire nionler la crème.

l'ont étant ainsi préparé, je pris ma terre, ipie je iiiclai de talc enlevé au bloc d'asheste et ri'diiit en une poussière line; je lavai et nettoyai le mélanije, que je laissai ensuite séclier. Je remis ;i ma femme l'asbeste pour en faire des mi'clies incombiistibles. En attendant (pie nous eussions trouvé ipiehpie autre moyen encore plus avantageux d'iililiser cette uiatiiTc; je jicnsais ipie peut-être ma femme parviendrail à la filer et ;i en fabri(pier de la toile incombustible ;i la manière des ;iiieiens.

Je lis donc, avec une partie de ma terre, des vases de différentes l'iandciirs pour la laiterie, et je les lis cuire d'abord dans un feu (lin cri, ensuite dans un four, renfermés dans un vase de terre coiiiiiiuiic; ils en sortirent blancs coiiiiiie la neige et avec un grain si bu, ipi'il eût été difficile d'en trouver de plus beaux; le talc , (pie j'avais mêle il ma Icrrc ii porcelaine, lui axait doiiiié plus de feriiielé dans le Icii cl l'avait empêchée de couler. Je pris ensuite dans la caisse

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