I.E ROBINSON SUISSE
grain en l'air se cous'i-ait la l'upire du capuclinn que j'avais fait pour les préserver de la piqûre des alieillcs. Fendant ce temps, tous les habitants de notre basse-cour arrivèrent auprès de nons et s'efl'orcèreiil .1 qui mieux mieux de nous épargner une partie de notre peine. Les petits batteurs en (grange voulurent les cliasser; mais je leur représentai que si leur présence nous coûtait i[uel(|ucs grains de blé, cette perte serait amplement compensée par la ([ualité que leur chair en acquerrait, et j'obtins ainsi grâce |)Our ces innocents maraudeurs.
Quand cela fut lini, nons mesurâmes le produit de notre récolte, et nous trouvâmes (|uc , malgré tout le pillage auquel elle avait été exposée tant sur jiied qu'après avoir été coupée, nos grains avaient rendu soixante <à quatre-vingts pour cent, car nous avions ])lus de cent mesures de froment et plus de deux cents d'orge. Le lilé de Turquie exigea des soins un peu différents de ceux (|ue nous avions donnés aux antres grains. Les gros épis furent détachés de leur tige et mis à sécher sur notre esplanade. Cela fait, nous les frappâmes avec de grandes xerges, pour détacher coni]détemenl les grains des épis, et le produit en fut si considérable, (]ue je demeurai convaincu que de toutes les différentes espèces de céréales, c'était celle qui convenait le mieux au climat et au sol de notre île.
Mais nous n'avions pas de temps à perdre pour ensemencer de nouveau nos champs, si nous voulions obtenir une seconde récolle dans le cours de celte année. 11 fallait, pour cela, relever complètement le chaume. Nous étant donc rendus sur les lieux, armés de faux, nous fûmes lous surpris d'entendre un bruit étrange (jui provenait d'une foule de cailles du Mexique, ainsi que de quelques familles de perdrix, qui s'élaicut fixées dans notre champ pour y glaner. Cette rencontre fut l<llement imprévue, (|ue nous les laissâmes toutes échapper. Fritz seul abattit une caille d'un coup de pierre. En att<ndant, je me promis bien, à la première occasion, de tendre des filets, et d'obtenir, après la récolte des grains, une bonne récolte de cailles.
La paille que nous retirâmes de cette seconde fanchaison servit de fourrage jiour nos bêles; avec les feuilles sèches de mais, nous remplîmes nos paillassons, et le chaume ([ne nous brûlâmes nous fournit en abondance une excellente potasse, que ma femme serra avec soin pour ses lessives.
Quand il fut question d'ensemencer nos terres, je crus bien faire d'adopter le système de rotation, et en conséquence je semai celle fois du seigle, de l'épeautre et de l'avoine, et je calculai que je pourrais les récolter avant la ])rochaine saison des pluies.
A peine ces importants travaux furent-ils terminés, que les harengs se présentèrent sur ims côtes; mais je n'attachai ]ias celte fois une grande importance ii celle pèche; nos ap]novisionnements étaient déjà si considérables, que je me contentai d'en préparer deux tonneaux, un de harengs pees et l'autre de harengs saurs, et cela plutôt ])Our varier notre table (jue par aucun motif de prévoyance ou de nécessité.
11 n'en fut pas de même de la pêche des chiens de mer; nous nous y livrâmes avec un zèle extraordinaire. Ce fut à cette occasion que nous finies pour la ])remière fois l'essai de noire kaVak grocnlandais, et je choisis Frilz pour le diriger. Il s'assit dans le trou du milieu, complètement xètii du costume de nageur que j'avais fait faire, armé de rames et de harpons, et soutenu an besoin sur l'eau par deux vessies enflées. Ou ne saurait se faire une idée de la ligurc! grotesque ipi'il présentait. Il faut convenir que la lenlative (|u'il allait faire n'était |ias sans danger; mais je me liais il son adresse, ((lie je connaissais, et surtout à son talent ])Oiir la natation, 'i'ouli'fois, pour tran([uiHiser sa mère, je me hâtai de mettre notre chaloupe en état, afin de pouvoir voler à son secours s'il lui arrivait quelque accident. L'essai réussit parfailenieut. Le kaiak lancé ii l'eau, Kritz le manœuvra avec une facilité et une sûreté adniirahles; il allait en avant, en arrière, il droite, ii gauche; il s'amusa même à faire chavirer son embarealion , et, soutenu par son costuiue et |)ar les vessies, il retournait son canot et se remettait à voguer comme si rien n'était arrivé.
'l'ouï cela se passait dans une eau tranc|uille. Les applaudissements que nous donnions à notre jeuni! naiilonier l'eugagiu-ent à tenter une entreprise plus hardie : il se jeta au milieu du couraul du ruisseau des Chacals, qui l'entraina avec une rapidité incroyable jusque dans la mer. J'avoue qu'il cet aspect je ne me sentis plus aussi tranquille, et je me décidai à monter sur-le-champ, avec F.rncsl et ,lack, dans noire chaloupe, pour suivre noire audacieux navigateur. i\Liis quehiue proniplitiide que nous eussions mise ii ikuis eiiil>ar(|uer, quand nous arrivâmes à la mer, Fritz élait déjii si loin, (|ue nous le chereliâiues vaiiieiiient des yeux. Nous fendions cependant les flots avec la rapidité d'une mouette, et nous ne taillâmes pas à arriver ii l'endroit oii iiotri' vaisseau avait échoué, et oii nous jui;ions que l'rilz devait avoir été enlrainé par le courant. Lit se trouvaient des I rochers ii tleiir d'eau, et d'autres se montraient au-dessus des Ilots, qui se brisaienl contre eux avec bruit et en éciimaiil. Fii cherchant a passer, nous nous vîmes bientôt entourés de tons côtés de ruchers rpii s'étend. lient jusqu'à un priuiioiitoire sauvage et nu, situé à une .isse?. grande dislaiiie du lieu oii niiiis l'Mimis. \ous ne savions plus
de quel côté chercher notre Groenlandais, car il était probahleinent caché derrière un de ces rochers, sans que rien nous indiquât celui sur lequel nous devions nous diriger de prél'érence.
Il n'y avait pas fort longtemps que nous étions dans cette incertitude, ipiand nous vîmes à une assez grande distance s'élever une petite colonne de fumée, .le mis sur-le-champ le doigt à mon pouls, et je comptai quatre baltemenls axant d'entendre une légère explosion comme un coup de pistidet.
i< C'est là Fritz! m'écriai-je avec un soupir de bonheur, c'est lui qui tire.
— Oii est-il? oii est-il? » demandèrent mes fils en relevant la tête, qu'ils tenaient baissée; et au même instant une colonne de fumée s'éleva. Je comptai encore quatre battements de mon pouls avant l'explosion, et j'assurai à mes enfants que l'rilz n'était pas à plus d'un quart de lieue de nous. A mon tour je tirai un coup de fusil pour signal, et la réponse ne tarda pas à se faire entendre.
Nous nous dirigeâmes alors avec joie, mais prudemment, du côté d'oii le coup élait parti, et Ernest calcula le lem])S que nous y metlions en re;;ardant sa montre. Au bout de dix minutes nous aperçûmes Fritz, et cinq minutes apri's nous arrivâmes auprès de lui, et nous reconnûmes, à notre grande surprise, que ce jeune héros avait tué, à l'aide de ses deux harpons, un assez fort waïriiss ; cet animal était couché sans vie sur une avance du rocher qui nous ofl'rait un lieu commode pour débarquer.
Je lis pourl.ml quelques reproches à notre apprenti groenlandais de ce qu'il s'était si fort éloigné de nous; il s'excusa d'abord sur la force du courant dans le ruisseau des Chacals, qui l'avait enlrainé malgré lui, et ensuite sur la joie qu'il avait éprouvée en voyant les xvalruss, ainsi qu'au désir de s'emparer de l'un d'eux. 11 nous rendit compte de la manière dont il s'y était pris, et nous admirâmes son adresse et son courage.
" Tu as fait là un grand coup de tête, lui dis-je ; car, quoique ces animaux soient en général assez timides, ils deviennent souvent furieux quand ils sont blessés, et peuvent mettre en pièces des chaloupes bien plus solides (|ue loii frêle kaiak. i\Iais, grâce an ciel, tu es en sûreté, et c'est là le point principal. D'ailleurs je ne sais ce que nous ferons de ce monstre, qui a (juatorze pieds de long, quoiqu'il n'ait pas encore atteint toute sa croissance.
FBiTZ. S'il est trop gros pour ipie nous l'emportions tout entier, permettez du moins, mon père, que je m'empare de la tête avec ses deux belles dents si longues et blanches comme la neige.
LE PÈRE. ,Ie n'ai garde de te refuser ta jirière ; pendant que tu coupes la tète de l'aiiimal, je vais tailler deux courroies dans sa peau. C'est là, je crois, tout ce qu'il nous offrira d'utile. IMajs hâte-toi; des X'apeurs couvrent le ciel et semblent présager un or.ige.
EiiNEST. Il me semblait, mon père, (|ue les xvahuss habitaient les mers septentrionales Comment ceux-ci peuvent-ils être venus ici?
LE n'iiiE. Il s'en trouve sans doute dans les mers i;la<iales du ]Mile antarctique, et une tempête peut les avoir jetés sur celle côte, ce (|ui arrive souvent pour les baleines au cap de lioune-Es])érance. "
Frilz destinait la tète de sa proie à orner la proue de smi kaïak ; il me lit observer en même temps (pi'il serait bon de munir son eniliarcalion d'une lance, d'une hache et d'une biuissole, cl je trouvai sa demande si raisonnable, que je lui promis d'y avoir égard. Pour le retour, je voulais le prendre, lui et son canot, dans noire chaloupe; mais il me dit qu'il préférait inlinimenl rentrer comme il était venu, ajoulanl qu'il nous servirait de courrier et aiinoiicerait à sa mère iioire iH'ochaine arrivée. J'y consentis; et <|uand nous nous fûmes remis en route, Ernest me demanda comment j'avais |iu calculer si exactement la dislance oli nous étions de Fritz, n'ayant fait (|u'eulendre le bruit du coup de pistolet et vu la fumée qui s'en était élevée.
r.K PÈRE. Mes connaissances en physique sont venues, en cette occasion, à mon secours. Cette science nons apprend (jue la lumière arrive jusqu'à iKUis avec une rapidité extrême. Elle lait soixant-dix mille limes dans une seconde, de sorte (pie, (|uaiid la distance est |>eu considérable, ou est censé x'oir la naiiiiue au moment oii elle s'allume. Le son, au contraire, ne fait i|u'eiiviroii mille quarante pieds en une seconde. Je s.ivais, en outre, ((ue le pouls, chez un adulte liieii portant, donne d'oi'dinaire soixante battements par mi nute, c'esl-à-dire un hatlemenl par seconde. Tu comprends, d'apris cela, (|ii'a\ant compté quatre sccimkIcs, entre le mouienl oii j'ai vu la fumée et celui oii j'ai entendu le briiil, j'en ai conclu avec raison que Frilz devait se trouver à (|UMlre mille ceni soixante pieds de nous, (i'esl d'apris les mêmes données ((lie l'on calcule la disl.inee d'un nuage électrique pendant un orage, on celle d'un canon ((ui se lire (lentlant la nuit.
EiixEsr. A-t-oii fait aussi les luêiiies calculs pour la liiiiiiire des astres ?
LE pÈiiE. Sans doute, mon fils. ( )n sait que la lumière du soleil met huit minutes sept sei^oiides et demie (loiir arriver jtisr(irii la terre, et il esl probalile qu'il existe des étoiles fixes si éloignées que leur lumière ne nous est pas encore (laiM'Uue depuis la création du monde, n
Nous ;ivions fait à pein ■ le tiers du elieinin jusqu'à la m.iisoii ,
LE R0B1^S01N SUISSE
(|ii:tiKl nous fûmes surpris par un orarje terrible qui m'euibarrassa beaucoup; car, (|uni(|ue je m'y attendisse pour la journée, je ne pensais pas (pTil dût i elater sitôt. I'>il7. avait une si grande avance sur nous, (|u'il ne nous fut plus possible de le voir ;i travers la pluie, ni niêiue île nous faire entendre de lui, ce ([ui m'inquiéta doublement, tant ])arre que nous ne pouvions le pri'udre avec nous dans noire bateau (|ue parée (|ue nous ne pouvions p:is profiler nousmêmes de son secours pour le dirii;er. En atlendinl, je lis mettre à nu>s enfanis leurs corsets de liéijc, afin ([u'ils fussent préparés à tout ce (|ui pourrait nous arriver, jls eurent de la peine à m'obéir, et nn)i-iuème je fus oblieé d'avoir recours au même expédient, après (|uoi nous nous reeomman<l.àmes à Dieu, et laissâmes flotter notre chaloupe au i;ré des venis et des flots.
I.'oraije devenait de plus en plus effroyable. Les values s'élevaient comme des montaijnes, et tourliaient prescpic les sombres nuages dont le ciel était couverl. Des éclairs éblouissants sillonnaient les ténèbres, l.e vent souillait avec fureur de tous les points de l'horizon.
Cependant la durée de cette tempête fut aussi courte qu'elle avait été terrible. On eût dit une course entre les éléments, qui, après avoir liasse devant nous, avaient disparu de nouveau, sans laisser d'autre trace de leur présence cpie l'agitation des flots, qui se prolongea pendant (|uelcpic leiiips encore.
Dans notre malheur, j'eus la satisfaction de voir que notre clia loupe s'était parfaiteiiienl tenue ; elle n'éprouva pas la moindre avarie, et, quand les \eiits furent calmés, nous n'eûmes ([u'à donner (|uelques coups de pompe pour la vider et pour la retrouver aussi fcriiie qu'avant l'orage. !>Iais, hélas ! j'éprouvais toujours la plus vive inquiétude sur le sort de Fritz ; tanlôl je me figurais que mon pauvre enfant avait été lancé contre un éeueil , lanlùt (pTil avait été enlrainé au loin dans la pleine mer ; je n'osais plus ad resser au ciel des prières pour sa vie, et je ne demandais à Dieu que de pouvoir su])porter sa perte avec courage.
A la fin, j'arrivai à la hauteur de la baie du Salut, et je fis une profonde iiispiralion comme un plongeur qui revient du fond de l'eau. Nous franchîmes heureusement la passe, et nous nous retrouvâmes dans une eau tranquille, où nous jiûmes remercier le ciel de ce que, nous du moins, nous n'avions plus rien à craindre. Mais, grand Dieu! quelle fut ma joie, lorsqu'en approchant du rivage, les in'cmicrs objets qui frappèrent mes regards furent uni femme. Frit/, et le petit François agenouillés sur la grève, oii ils remerciaient le ciel de la délivrance de l'un et lui adressaient des prières pour les autres. Hien ne put égaler notre ravissement qu.ind nous nous revîmes eiilin réunis. Je m'attendais à de graves reproches de la part de ma feiiiiue ; mais elle fut assez bonne et assez raisonnable pour tout oublier dans sa. joie de nous retrouver. Après avoir renouvelé Ions ensemble mis actions de grâces, nous allâmes changer de vêtements et oublier nos peines et nos périls auprès d'un excellent soupc'r. Fritz nous raconta qu'une fois qu'il se fut convaincu que son canot liait en état de se soutenir sur les flots agités, il n'avait plus éprouvé d'autre crainte que celle de perdre son gouvernail; mais il ne fui |ias a-isez malheureux pour cela ; du reste, le vent l'avait favorisé, et sa traversée avait été si rapide, qu'il était déjà arrivé il la maison avant la dernière averse. Je remarquai après cela qu'il était rare que rhoiuiue ne pût tirer quelque avantage même des malheurs qui lui arrivaient. Dans cette occasion, la certitude que nous avions ac(|uise de la solidité de nos embarcations devait être pour nous une grande eoiisolalion, ]iiiisqu'elle nous permettait, si le cas se ]ii'éseiilait, d aller au secours de vaisseaux en détresse, et par coiiséipieiit nous offrait la seule espérance raisonnable de sortir un jour de notre île. J'avais à peine achevé dî^ parler, (|ue mes enfants |irirent feu sur-lechamp. Ils me direiil qu'il fallait absiiliiiuenl planter un mât avec un ])avilloii sur le haut du rocher de l'ile du Hei|uin, et y transporter un canon pour pouvoir avertir les vaisseaux de notre présenie dans l'ile. Je leur lis observer (|ue cette entreprise était bien |;iganlesipie pour nous; comment espérer de ])orter un canon sur le haut d'un rocher que nous n'avions jamais pu même gravir? (Jiioi qu'il en soil, je lus flatté de la confiance ipi'ils semblaient mettre dans mes talents et mon génie inventif, et leur promis de ne pas perdre de vue un projet si bien conçu.
I.a pluie (|ui venait de tomber avec tant d'.iboiid.ince, ii une époque lie l'aiiiiée oii nous n'avions p;is coutume d'éprouver des (irages, avait prodigieiiseincut enflé les ruisseaux. F.n quehjiies endroits, coiiime par exemple à Falkenliorst , ils étaient sortis de leur lit, et avaient occasionné- des dégâts cpi'il était urgent de réparer. !1 n'y eut pis jusqu'au ruisseau des ( Ihacals (|ui ne menaçât d'emporter le pont. (a'Iiii de l''alkciiliorst avail détniil l'aiigi' de la foiilaiuc cl l'aqucdue qui y coiiiliiisait , et nous eûmes assez de peine ii les remettre promp- Icmeiil en élat de servir. Nous élant rendus à cet efl'et à la paroi de rochers d'oii l'eau tombait, nous vîmes que la terre était coiivcrle de baies d'un rouge loncé, garnies par le haut d'une petite couronne de feuilles, et qui pouvaient avoir la ijrosseiir d'une noisette ordinaire. Leur aspect était si attrayant, que mes enfants se jetèrent dessus, et y portèreni la dent sans précaution ; mais ils n'curcul rien de pIlLS pressé que de s'en débarrasser au jibis vile , laiil le gnûl en élait
fort et mordant. Ils furent ainsi punis de leur gourmandise. Cinnme, en même temps, le singe ne témoignait pas le moindre désir de manger de- CCS baies, elles m'aiiraicnl p.iru fort suspectes si, à leur parfum , je ne les eusse reconnues sur-le-champ pour les fruits du géroflier ; et, le.s^iyant i;oûtécs avec iirécaution, je ne tardai |)as à acquérir la certitude de ce que j'avais supposé. Celte découverte était beaucoup trop précieuse pour ne pas fixer toute notre attention ; aussi commençâmes-nous à ramasser ces baies avec soin et ;i les rassembler dans un Siic. A notre arrivée a Felsenlieim, nous donnâmes notre moisson il ma femme, qui la reçut avec reconnaissance. Elle mit de coté les fruits les plus parfaits pciiir les planter dans notre pépinière, cl porta les autres dans sa cuisine, où ils devaient servir ;i relever le goût de nos mets.
J'avais apporté aussi avec moi de la paroi de rochers une bonne provision de terre glaise pour eu former les bords d'un ;i(|ucduc, et comme j'avais remanjué que la pluie d'orage avait siiigulii'rcmcnt rafraîchi nos champs ensemencés, j'y conduisis l'eau du moulin a fouler et je l'y laissai couler en liberté pendant la saison chaude; mais je préparai en môme temps une rigole, pour qu'à l'époque des pluies elle |iùt s'écouler dans le ruisseau des Chacals.
Une nuit, pendant un très-beau clair de lune, je fus réveillé du sommeil le plus rafraîchissant jiar des aboiements répétés de nos chiens de garde, auxquels se joignait un bruit de pas, de croassements et de cris étranges, qui me rappelait toutes les horreurs de l'attaque des chacals ; on eût dit que le chasseur sauvage était venu prendre ses ébats nocturnes près de notre demeure. Mon imagination se remplit sur-lc-cliamp des tableaux les plus effrayants; à côté des chacals, je croyais voir déjà des bullles, des ours et des boas. Je me levai à la hâte, et jetant sur moi de légers vêtements, je saisis la première arme (]iii me tomba sous la main, et je courus à la porte, dont la partie supérieure restait ouverte pendant les nuits d'été, pour répandre de la fraîcheur dans la maison.
A peine eus-je avancé la tête pour voir ce ([ui se passait, que j'aperçus Fritz à la fenêtre de l'étage au-dessus, qui me dit : « Est-ce vous, inon père? Au nom du ciel! que signifie ce bruit ?» Je lui repondis que je l'ignorais, mais que je croyais m'aiiercevoir que c'était encore un tour iiue nous jouaient nos cochons. J'ajoutai que, du reste, nos chiens paraissaient prendre fort mal la plaisanterie, qu'ils en voulaient sérieusement aux cochons, et que je priais mou fils de descendre pour empêcher ce carnage.
A ces mots, Fritz s'empressa de sauter par la fenêtre, et nous courûmes ensemble au lieu du combat. Là, nous reconnûmes que toute la pelile trou]ie de nos cochons devenus sauvages avait passé le pont du ruisseau des Chacals, et se disposait à pénétrer dans les plantalions de ma femme, lleiireusemenl nos chiens faisaient bonne police, l'eiidant que l'un d'eux s'était attaché à l'oreille du mâle, l'autre poursuivait les marcassins, qui se sauvaient à toutes jambes, et s'efforçaient de gagner le bois le plus voisin. J'eus pitié du pauvre verrat, qui n'était pas de force à lutter contre son vigoureux adversaire; j'allai donc à sou secours pendant que Fritz rappelait l'autre chiea auprès de lui. Ce ne fut pas sans peine (pie nous réussiiues. Il me fallut employer toute ma force pour ouvrir la gueule du chien et délivrer l'oreille du cochon, ipii, dès ([u'il se sentit en liberté, n'eut rien de plus pressé que de se sauver, sans même me remercier du secours que je lui avais prêté.
Je me préparais à gronder mes enfanis d'avoir négligé de relever les planches du pont, comme nous avions coutume de le faire toutes les nuils, ipiaiid je rciuar(|iiai que les coihons, .avec une adresse dont je ne les aurais pas crus capables, avaient passé par-dessus les ])outres de traverse qui reslaieiil en place. Cela me décida à prendre de ]dus grandes précautions encore pour notre sûreté, et ii changer notre poiil tournant en nu pcnit-levis ipie l'on pût lever tous les jours, ce ipii nous mettrait à l'avenir à l'abri de pareilles visites. Dès le lendemain matin, nous commençâmes ce travail.
Je fis d'abord deux fortes |ioiitres, qui, réunies en haut et eu bas par deux traverses, formèrent un carré long, garni d'un certain nombre d'échelons par Icsipicls il était fai'ile de monter. Je fis à cliaipie poutre une enlaille à la partie supérieure, al'iii d'y attacher un des bras de mon lunit-lcvis. Ce carré long fut ensuite enchâssé dans un autre pareil, qui fut placé horizonlalement par terre, et assez solidemenl attaché par des luquels pour ipi'il («ût soutenir la poutre. Je hs aussi en sorle qu'il avançât d'un jiied sur la rive, afin qu'il posât par terre lorsqu'on baisserait le poiil. jNdus enlevâmes ensuite
, partie sulTisanli' de l'ancien pont, pour que la partie extérieure
de la i;raiiile planche relombaiilc y |)ûl poser sur une largeur de hiiil où dix pouces. Il fallut s'occuper après cela des fléaux, ipii fiireiil posés en éipiilibrc du haut des grandes poutres, et attachés avec des crochets de l'cr de façon à pouvoir s'élever cl s'abaisser avec assez de facilité.
Je viens de donner les détails des travaux préparatoires de mon pont-levis. On conçoil (]ue, pour le faire jouer cl prévenir les acciilcnls, il fallut encore un gr.ind nombre de précautions auxquelles je n'arrivai pas mêiiu! tout à coup. Ce ne fui qu'au fur et à mesure (lue je perfectionnai cet ouvrage, (pii finit par être assez parfait pour iHiiis scrx ir de défense , d ii moins caiitre les animaux. Si nous a\ ions
LE ROBIWSON SUISSE.
eu affaire à des Iiommes, il aurait fallu lui donner plus de solidité, et surtout remplacer ])ar des chaînes les cordes, qui me parurent sufiisantes dans la jiosilidu où uiius nous trouvions.
Quand notre pont fut achevé, je proposai à mes enfants un voyage au dclilé de l'ermitage, parce que. j'avais besoin de re^iouveler ma provision de terre k porcelaine. Je n'ai pas besoin de dire que ce jnojet fut accueilli avec joie. Quand le jour du départ fut fixé, Fritz alla trouver sa mère, qui travaillait dans le potager, et la pria de vouloir bien lui donner un morceau de viande d'ours, dont il voulait faire du pemmican.
lA siiiiiE. Auparavant, mon cher enfant, je te prierai de me dire ce que c'est que du pemmican, et quel usage tu en veux faire.
FRITZ. C'est un mets américain, que les marchands de pelleterie canadiens emportent avec eus comme provision dans les longs voyages qu'ils ont coutume de faire chez les sauvages. C'est de la viande d'ours ou de cerf séchée et réduite en farine. Rien n'est plus nourrissant sous un petit volume, de sorte qu'il est d'une commodité extrême dans un voyage lointain oii l'on ne veut pas être trop chargé.
LA MÈRE. C'est fort bien ; mais je ne vois pas pourquoi il vous faut à présent de ce pemmican , mets dont j'avoue n'avoir pas une trèshaute idée.
FRITZ. J'en ai besoin à présent, parce que nous allons partir pour une délicieuse excursion.
LA MÈRE. Ah I ah ! c'est donc ainsi que l'on forme des projets sans me consulter et sans demander ma permission. Du reste, je conçois que votre ragoût de viande d'ours desséchée peut être utile dans le cours d'un très-long voyage, au milieu de terres arides et de peuplades sauvages; mais ici, dans notre île charmante, qui fournit à tous nos besoins, cela ne saurait être nécessaire pour une absence qui ne se prolongera pas au delà d'une couple de jours.
FRITZ. Vous pouvez avoir raison à quelques égards, ma mère; mais songez au plaisir (jue l'on doit éprouver en se disant que l'on vit à la manière de ces hardis traqueurs. Cela n'est-il pas bien plus glorieux que de faire comme nos chasseurs bourgeois qui, pour obtenir un lièvre vivant, emportent un lièvre rôti dans leur poche?
LA MÈRE. J'admire, en vérité, ton héroïsme; mais il me semble que, pour que la gloire fût parfaite, il faudrait que la viande fût toute crue ; il y aurait plus de mérite encore à s'en contenter.
L'entretien en était là (piand nous arrivâmes tous, et nous prîmes si chaudement le parti de Fritz, que ma femme finit ]>ar céder. Elle donna son consentement à notre excursion, et lui accorda la viande d'ours qu'il avait demandée. Après cela, il ne fut plus ([ueslion, ])eiulant deux jours, que de la fabrication du pemmican. On eût dit (|ue vingt hommes au moins se préparaient à uu voyage qui devait durer tout l'été.
Indépendamment de cela, mes enfants firent plusieurs sacs et des paniers ronds pour transporter de petits oiseaux ; ils fabriquèrent aussi des pièges d'oiseleurs, et se préparèrent, en un mot, à de véritables expéditions de maraude, du vrai but desquelles ils s'efforçaient de faire pour moi un mystère. 11 fallut s'occuper ensuite à mettre en état notre ancienne claie, devenue, comme on sait, une espèce de charrette par le moyen des roues d'affût qui y avaient été adaptées. On la nettoya, on la visita, on la graissa, et, la veille de notre départ au soir, on la chargea de munitions de guerre et de bouche; on y mit aussi la tente de voyai;e, le kaïak de Fritz, sans compter plusieurs autres objets ((u'il serait trop long d'énumérer ici.
Enfin parut l'aurore attendue avec tant d'imiiatience. Chacun fut de bonne heure sur ]>ied , et je remarquai que Jack portait à notre charrette avec une sorte de mystère deux couples de nos pigeons européens, qu'il plaça soigneusement dans un des sacs à paniers. C'était de cette espèce de pigeons (|uc Ituffon ap|)elle des pigeons turcs.
Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant cela, c«r je me dis qu'ils étaient gens de précaution, et qu'ils voulaient se nourrir de viandes délicates en cas que le pemmican ne les ragoûlàt pas à la longue.
Quand le moment du départ arriva, j'appris à mon grand étonnemcnt (|ue ma femme désirait, cette fois, rester traii(|uille à la maison, et l''rnest, qui de])uis loiigleuips chuchotait avec ses frères déclara que lui aussi préférait ne point être du voyage. Je me décidai, d'après cela, à ne pas partir non plus, et à m'occuper, pendant ce temps, de confectionner le pressoir (|ue ma femme m'avait si souvent demandé pour écraser les cannes à sucre, 'i'out étant ainsi convenu, Fiitz, François et Jack se mirent en route, les deux premiers sur nos bêtes de trait, et le troisième sur son autruche; ils ])artirent au galop, en faisant retentir les rochers de leur bruyante joie.
Quant à moi j(' me mis sur-le-champ à l'ouvrage pour mon pressoir ou moulin, et comm(' je ne m'écartai ])as beaucoup du modèle ordinaire, je ne décrirai pas le travail (|ue je fis à celte occasion ; j'aime mieux rapporter un extrait aussi abrégé (|ue jmssible du liiplc récit que mes enfants me firent à leur retour des aventures qui leur étaient arrivées en voyage.
Ils arrivi'rent promptenient dans les environs de Waldegg, oîi ils avaient résidu de se fixer pour cette journée et la suivante. Mais, en approchant de là, ils fun'ut surpris d'enlciulre pousser de grands éclats de rire, qu'on eût dit provenir de la voix d'un homme.' Aus-
sitôt tous les animaux donnèrent les plus grandes marques de frayeur, et l'aiitruche, prenant tout à coup son élan le plus rapide, courut avec son cavalier dans la rizière du lac de Waldegg. Ce rire cl l'expression de frayeur des animaux se renouvelèrent à plusieurs reprises. Fritz s'arrêta alors, et dit au petit François d'aller en avant avec les deux chiens, ])0ur lâcher de découvrir à quel ennemi ils avaient affaire, mais en lui recommaiulant d'user de beaucoup de prudence, et de retourner sur ses pas s'il voyait le moindre danger. François, qu'aucun péril n'effrayait, ch.irgea ses pistolets, accompagna les chiens, et partit pour le ]ietit bois d'oii sortaient les éclats de rire. 11 avait fait à peine quatre-vingts pas dans le taillis, quand, par une ouverture entre les arbres, il vit, à trente ou quarante pas de dislance, une énorme hyène qui venait d'abattre un mouton, et qui, la gueule ensanglantée, dévorait sa proie. Elle continua son déjeuner sans se déranger, quoiqu'elle eût aperçu l'étranger qui venait assistera son repas. Elle se contenta de le saluer par un de ces rires de mauvais augure. Cependant le petit François s'était placé derrière un arbre, d'où il visa le monstre avec son fusil, et au moment où les chiens, dont l'inquiétude s'était changée en fureur, s'élançaient sur l'hyène, l'enfant lâcha son coup; la balle fracassa une des pattes de l'animal , et lui fit en outre une blessure assez forte à la poitrine. Sur ces entrefaites, Fritz, ayant non sans peine attaché les deux buliles à des arbres, arriva, le fusil bandé, au secours de son frère; mais ce secours était heureusement devenu superflu. Les chiens combattaient avec un courage si admirable, qu'ils vinrent seuls à bout de leur terrible adversaire, et le laissèrent mort sur la place. Ils s'étaient si fortement cramponnés l'un à sa gorge et l'autre à son cou , ([u'il fallut user de violence pour les en détacher. Même après que cela fut fait, ils continuèrent à tourner autour de leur ennemi en grognant; mais mes enfants les rappelèrent auprès d'eux, les rassurèrent, les lavèrent avec de l'eau et du vinaigre, et les oignirent de graisse d'ours ((u'ils avaient emportée avec eux pour assaisonner leurs mets.
Bientôt a|irès, Jack rejoignit ses frères, s'étant avec peine tiré du marais, et tous trois poussèrent des cris d'étonnement en voyant la grosseur monstrueuse de l'ennemi dont ils venaient d'être délivrés. 11 était, en effet, presque aussi gros qu'un sanglier , de fortes soies se relevaient hérissées tout le long de sou épine dorsale ; sa peau grise était tachetée de noir ; sa gueule ressemblait à celle d'un loup, mais ses oreilles étaient beaucoup plus petites et plus pointues <(ue celles de cet animal; sa queue était touffue , sa jambe musculeuse, et ses griffes étaient fortes et bien armées. Aussi est-il plus que probable ijue les chiens n'auraient pas pu le vaincre sans la grave blessure i|ue le petit François lui avait faite, et qui lui servit de prétexte pour réclamer l'animal comme sa propriété ; ses deux frères ne firent aucune difliculté de reconnaître son droit.
Le reste de la journée se passa à transporter l'hyène à Waldegg, h la vider et à la dépouiller, et à tuer (luelques oiseaux perchés sur les arbres du voisinage.
Pendant (pie cela se passait, nous étions assis sous un bosquet à Felshcim ; nous parlions de nos jeunes voyageurs, et ma femme ne laissait pas(|ue d'exprimer sur leur compte ces incjuiétudes auxquelles le cœur d'une mère n'a que trop coutume de se livrer. Tout à coup Ernest prit la parole et dit : « Trani|uillisez-vous, ma chère mère ; demain, j'espère vous donner les meilleures nouvelles de tous trois.
MOL Ah! ah! Aurais-tu l'inlenlion de leur faire une visite:' Cela ne ni'ariangerait pas trop, car j'ai besoin de ton aide pour les travaux que je fais.
ERNEST. Oh non! Je n'ai nulle intention de m'en aller, et pourtant je compte bien apprendre demain ce que font nos voyageurs. Un songe, qui sait? m'en instruira peut-être.
MOI. Qu'est-ce que je vois ? Voilà un pigeon qui rentre bien tard au colombier. Il fait si noir que je ne peux pas distinguer si c'est un des nôtres ou bien un étranger.
ERNEST. Je vais aller bien vile lui ouvrir b; guichet , et demain nous verrons ce qui en est. Je m'attends, vu l'heure, à ([uehpie chose d'extraordinaire. Ce jiigeon nous a])porte piiil-êlre des nouvelles de Sydney. Vous m'avez dil une fois, mon pire, (|ue vous pensiez que notre île n'était pas loin de la INouvelle-llollande.
MOT. Que de chemin Ion imagination fait en peu de temps! Mais je suis d'avis cpie nous allions maintenant nous cmicher ; demain matin, au déjeuner, lu nous liras la gazette de Sydney, lUi bien tu nous raconteras ce que tes frères t'auront dit ilaiis la visite nocturne que lu as, je ])ense, intention de leur faire. Bonsoir donc; dormez bien tous deux , comme je compte aussi le faire de mon côté. «