CHAPITRE XLVII
Retour du pigeon. — Capture dos cygnes noirs. — Le vautour royal ot le tapir. — Massacre des singes. — Dégâts faits par les éléphants. — Arrivée ù l'ermitage. — Le cacao. — Les bananes. — L'hippopotame. — Elfioi do Jack. — Le corps de garda dans l'Uo des Requins.
Erncst'fut debout, le lendemain matin, beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire , de sorte que, (|uaiidjc me levai, j<' rcntcmlis déjà remuer ilans le colombier ; et ijuand nous nous mîiiies'à table pour
LE ROBINSON SUISSE
déjeuner, il entra d'un air de (jravité, et nous dit qu'il venait de recevoir à l'instant une lettre du gouverneur de la colonie ani;iaise de Sydney. 11 nous lit lecture de cette dépccUe, par laquelle le ijouverneurse plaignait de ce que trente hommes des habitants de notre île avaient fait une incursion sur le territoire qu'il commandait, et y eierçaient de sjrands ravages. En même temps il disait qu'ayant appris qu'une troupe d'hyènes s'était montrée dans notre ile, il nous engageait, pour noire sûreté et la sienne, à faire ce (|ui dépendrait de nous pour les détruire. En achevant cette lecture, qui nous amusa beaucoup, Ernest poussa un grand éclat de rire, et fit un si grand saut qu'un hillet lui tomba de la poche ; je voulus le ramasser, mais il m'en empêcha, en me disant que ce ]iai)ier contenait sa correspondance particulière de W aldegg. .le lui demandai ce (ju'il voulait dire par là, et comment cette lettre lui était |)arvenuc.
ERNEST. C'est un pigeon qui me l'a apportée hier au soir; et si l'heure n'avait pas été si avancée, j'aurais pu dès lors vous dire comment mes frères se portaient et à quoi ils s'occupaient.
i.E l'iiRE. Cela est vraiment charmant ; ton idée a été fort bonne, et peut nous devenir très-utile. Mais (| uesigni h e cette histoire de l'hyène.? Elle m'inquiète, car je ne saurais croire qu'elle soit sortie tout entière de ton cerveau poétique.
ERNEsr. \ ous allez le savoir ; je vous lirai le billet mot à mot : « Mes
• hien-aimés ])arents et mon cher Ernest, une monstrueuse hyène a » tué deux agneaux et un mouton ; mais nos chiens l'ont attaquée, ■> après (|ue le petit François l'eut grièvement blessée. Nous avons » passé presque toute la journée it la dépouiller de sa peau, qui est » fort belle. Motrc pemmican ne vaut pas grand'chose. Portez-vous
• tous aussi bien que le font vos fils et vos frères. Nous vous em- » brassons de tout notre cœur.
» A Waldegg, ce 15.
» Votre Fritz. »
i.s l'ÈRE. Ah ! ah! Il faut convenir que c'est là une véritable lettre de chasseur. Mais comment ce monstre a-t-il pu pénétrer dans nos domaines >. Il faut qu'il ait forcé depuis peu de temps le défilé de l'ermitage ; sans cela sa connaissance avec nos moutons et nos chèvres ne daterait pas d'hier.
LA MiaiE. Je frémis encore du danger qu'ils ont couru, et je ne sais si nous ne ferions pas bien de les faire revenir au plus tôt.
ERXEST. Je suis d'avis qu'il ne faut pas trop se presser. J'attends ee soir encore une lettre d'eux, et nous saurons alors ce qu'il faudra faire.
LE PÈRE. 11 vaut certainement mieux attendre; car si nous nous mettions à courir après eux, nous courrions ris([ue de les manquer.
En cflet, le soir, d'un peu meilleure heure que la veille, nous vîmes un second pigeon se diriger avec rapidité vers le colombier. Ernest s'emi)ressa d'y monter, et revint au bout de quelques instants a\ec un bilh't (ju'il avait détaché de dewous l'aile de l'oiseau. Voici quel était le contenu de cette laconique épitre :
« La nuit tranquille. La matinée belle. Navigation en kaïak sur le « lac de Waldegg. Capture de cygnes noirs. Idem d'un vautour royal, u (jhasse aux grues et aux macreuses. Un animal inconnu du marais » mis en fuite. Demain, départ pour Prospcct-IIill. Portez-vous tous » bien. Tout à vous.
» Fritz , Jack et le petit François. »
Ce billet nous tranquillisa beaucoup, ma femme et moi; car, la nuit ayant été tranquille, nous en conclûmes qu'il n'y avait pas d'autres hyènes dans le voisinage. Le reste de son contenu était, jiour le moment, autant d'énigmes, dont nous ne reçûmes la solution (|u'au retour des enfants.
Leur projet avait été de reconnaître en détail tout le lac de Waldegg, et surtout de marquer les endroits où l'on pouvait s'approcher d(^ l'eau sans courir risque de demeurer pris dans la vase. En conséquence, Fritz navigua le long du rivagi' dans son kaiak, tandis que ses frères suivaient la même route par terre, derrière les roseaux, 'l'outes les fois que Fritz leur faisait roiiiiaitre par un signal i|ue la terre était ferme, ils descendaient au bord de l'eau, et mar- ([uaient la place, eu liant ensemble des roseaux et des broussailles. Fritz voulut profiter de cette occasion pour s'emparer xivants de .pielques cygnes noirs, et il réussit à jeter un na'ud coulant autour liu cou de trois jeunes oiseaux, qui se montrèrent moins farouches qu'il ne s'y était attendu. Une fois |)ris, il luur banda les yeux et leur lia les ailes. Ils arrivèrent sains et saufs à Fclseuheim , où , après que nous eûmes pris toutes les précautions nécessaires pour les empêcher de s'envoler, ils devinrent les plus beaux ornements de la liaie du Saliil.
Ainsi que le billet nous l'avait appris, cette capture ne tarda pas à être suivie île celle d'un magnifique vautour royal, qui s'était caché dans les roseaux, et Fritz, l'ayant vu avancer son beau cou et sa tête couronnée, lui lança ii son tour le nœud coulant, et s'en empara de la même manii're qu'il avait fait des cygnes.
Pendant que mes trois tils, debout sur le rivage, contemplaient avec admiration les belles prises qu'ils avaient faites, un gros animal sortit du milieu des roseaux, et, à leur grand clïroi, passa rapi-
dement devant eux. IJ'après leur description , cet animal avait la taille d'un jeune cheval , sa couleur était brun foncé , et il ressemblait assez à un rhinocéros, si ce n'est (|u'il n'avait point de cornes et que sa lèvre supérieure était mince et allongée. Il était évident, d'après cela, que c'était un tapir ou anla qu'ils avaient vu, amphibie innocent, qui habite d'ordinaire les bords des grands fleuves de l'Amérique méridionale. Ils auraient bien voulu s'en emparer; mais, avant que leur frayeur se fût dissipée et qu'ils eussent eu le temps de rappeler leurs chiens, qui criaient au loin, l'animal disparut dans un jungle qui s'étendait jusqu'au bord du lac.
Fritz le poursuivit inutilement pendant quelque temps; mais Jack et François retournèrent ii Waldegg avec les cygnes. Sur ces entrefaites, une volée nombreuse de grues arriva de loin avec de grands cris, et en faisant un bruit très-fort avec leurs ailes; elles s'abattirent près de la rivière. Mes deux fils , au lieu de les coucher en joue avec leurs fusils, voulurent cette fois se servir de leurs arcs, qu'ils avaient emportés avec eux , et d'une espèce de flèches qu'ils avaient inventées eux-mêmes. Ainsi armés, ils se glissèrent dans le voisinage des grues , qui becquetaient avidement les grains de riz qui étaient tombés par terre. Les flèches dont je viens de parler étaient garnies, indépendamment de leur pointe , de plusieurs cordons enduits de colle, de sorte qu'il suffisait qu'une d'elles touchât un oiseau en passaut pour l'embarrasser dans son vol, et faciliter aux chasseurs le moyen de s'en emparer vivant. Mes petits oiseleurs parvinrent, eu effet, à prendre ainsi cinq oiseaux superbes, dans le nombre desquels je reconnus plus tard deux demoiselles de Numidie.
Lorsque Fritz revint à Waldegg, après avoir vainement poursuivi son tapir, il éprouva un léger mouvement de dépit et de jalousie à la vue de la belle chasse de ses frères. Le désir de ne pas rester eix arrière d'eux ne lui laissa aucun repos; de sorte «[ue, prenant son aigle , et se faisant accompagner des chiens, il s'en alla avec ses fusils au bois des Goyaviers, dans l'espoir d'y rencontrer un gibier non moins distingué que celui que ses frères avaient pris.
Il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était parti, quand les chiens firent lever tout à coup une peujilade entière d'oiseaux ressemblant à des faisans, dont les uns traversèrent la plaine avec un vol rapide, et dont les autres se perchèrent sur les branches les plus basses des arbres, d'où ils regardèrent le jeune homme avec un étonnement mêlé d'insouciance. Fritz lança contre eux son aigle, dont l'approche les fit se jeter de là dans le gazon, où ils se cachèrent. Toutefois l'aigle en tua un, et un second éprouva une telle frayeur, qu'il tomba vivant dans les mains de Fritz. L'n troisième fut tiré de sa retraite entre les branches d'un arbre, par le moyen du cordon de métal attaché au bambou. Celui - ci était le plus beau de tous. 11 se distinguait des autres par une queue qui avait au moins deux pieds de long , et qui se composait de plusieurs plumes. Dans le nombre de ces plumes, s'en remarquaient surtout quatre fort longues, recourbées, dont deux étroites et deux larges. A tout prendre, ce bel oiseau tenait le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis. Je le reconnus sur-le-champ pour la macTfAina superba de la Nouvelle-Hollande; mais celui que mes enfants avaient pris n'était qu'une femelle, et beaucoup moins belle que le mâle.
Pour le reste, nos chasseurs vivaient assez bien de viande froide, de jambon fumé de pécari, de gâteaux de cassave et de fruits, notamment de goyaves et de pommes de cannelle. Ils ne se firent pas faute non plus de patates; mais quant au pemmican, ils déclarèrent à l'unanimité, dès la première bouchée, qu'il était indigne d'eux, et il fut décidé qu'il servirait de nourriture aux chiens. Enfin lesjeunes gens rassemblèrent, le soir, une provision de riz, pour le lendemain, et un sac de coton. Ils voulaient l'emporter avec eux à Prospect-lIiU, qu'ils avaient intention de visiter. Fritz fut aussi d'avis d'emporter quelques noix de coco et du vin de palmier, pour donner une leçon aux singes qui s'y trouvaient. (,)uelques palmiers furent, en conséquence, mis en perce, et en fournirent une quantité sufiisanle; mais, pour obtenir le chou et les noix, les enfants s'y prireul comme les sauvages, ils abattirent deux des plus beaux arbres. (,>uand ils me rendirent compte de cet acte de barbarie , je ne pus m'eni|ic(!her de leur en faire des reproches, et de leur rappeler que, pour se procurer avec plus de facilité une jouissance passagère, ils avaient tari la source de précieuses richesses. Ils me répondirent (pi'ils avaient cherché à réparer le mal (|u'ils avaient fait en plantant au moins une douzaine de noix, qui ne inan(|ueraiciit pas de produire, avec le temps, des arbres superbes. Il fallut bien me contenter de cette excuse; mais je leur défendis de jamais commettre, à l'avenir, de pareils actes de vandalisme sans ma permission expresse. Je vais mainten.int laisser parler Fritz lui-même.
<c A peine étions-nous entrés dans ce bois de pins que nous fûmes accueillis par une foule de singes, qui nous montrèrent les dents et firent pleuvoir sur nous une grêle de pignons, ce qui nous fut agréable sous un rapport, puisqu'ils étaient mûrs et bons à mani;er; mais, d'un autre côté', nous eûmes bien de la peine à faire en sorte de n'en pas être blessés. IVoiis fûmes même, en définitive, obliges de tirer à ces insolents quelques coups de fusil chargé de menu plomb, qui firent taire les uns et eiigagèrenl les autres à chercher un asile au sommet des palmiers les plus élevés.
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» La lisière du bois toticliait à une espèce de champ de l)lé nalurel, dont les ëpis, qui pouvaient avoir huit à dix pieds de haut et un demi-pouce d'épaisseur, étaient abondamment garnis de (;rains rouges et bruns que , d'après les descriptions (|ue j'en avais lues , je joijeai devoir être diiduura. Cette plantation s'étendait jusqu'il Zuckeilop ou Zuckerfeld ; mais, à mon i;rand itonnemcnt , il y avait beaucoup d'endroits oii les épis étaient couchés et tellement écrasés qxie l'on eût dit que la grêle y avait passé. La vue de ce côté étant assez étendue , je reconnus (jue nous avions pris trop à droite; je changeai donc de direction, et nous arrivâmes enfin à Prospect-Ilill, dont je trouvai la cabane dans un état déplorable. Les méchants singes y avaient encore fait des leurs; c'était absolument la contre-partie de l'état de W ahlegi; l'année dernière, et je me félicitai de ce que nous avions apporté plusieurs épis de doura , dont nous nous servîmes en guise de balai, tandis qu'un morceau d'un grand coquillage nous tenait lieu de pelle. La soirée tout entière fut consacrée a nettoyer notre petite maison, afin de la rendre habitable et de pouvoir y étendre nos peaux d'ours et nos sacs de colon sur des places un peu propres.
» Ici, mes chers parents, j'ai deux fautes à confesser; mais j'espère que vous me les pardonnerez. La première est d'avoir pris, sans ordre, avec nous les peaux d'ours, nous voulions vous surprendre agréablement, parce que nous croyions que vous nous accompagneriez; l'autre est d'avoir, sans votre permission, voulu faire un essai avec la gomme d'euphorbe pour empoisonner les singes comme on fait ])érir chez nous les souris et les rats. Nous en mêlâmes donc avec du vin de palmier que nous mimes dans des écales de noix de coco et dans des vases de courge, que nous suspendîmes çà et lit aux arbres et bien a la portée des singes.
1 La nuit ([ue nous passâmes fut terrible. Jamais je n'ai entendu un aussi horrible mélange de hurlements divers. Je reconnus distinctement ceux des chacals et ceux de nos voisins les sniges. Quant aux autres, j'avouerai qu'il me serait impossible de dire de quels animaux ils venaient; mais je ne crois pas que tous les éléphants, les lions et les tigres de l'Inde réunis auraient pu faire uu bruit plus effroyable. Vers le matin, tout se calma et nous pûmes enfin nous endormir. Quand nous nous réveillâmes, le soleil était déjà très-haut sur l'horizon, et alors se présenta à nos yeux un spectacle plus alïreux encore que les hurlements dont nos oreilles avaient été saluées la nuit. Partout la terre était jonchée de singes morts ou expirants. Us étaient en si grand nombre que j'éprouvai un mouvement d'horrevir involontaire et que j'eus même du regret de l'exécution (|ue nous avions faite. Nous n'eûmes rien de plus pressé que de déblayer le champ de bataille et de détruire jus([u'aux moindres vestiges des vases empoisonnés, afin d'empêcher que jamais on ne s'en servît par mégarde. Ce fut alors seulement (jue nous eûmes le temps de xous écrire une troisième lettre et d'expédier encore un pigeon. Jack en fut l'écrivain; il la rédigea dans un style tout à fait oriental :
« Le caravansérail de Prospect-liill est purifié et rétabli dans sa » première magnificence; cela nous a coulé, à nous, bien de la peine, » et du sang aux profanateurs, ,^émésisa préparé la coupe cmpoison- )) née pour punir les coupables , et les flots de l'Océan les ont ense- » velis dans leursein. Le soleil qui brille sur nos têtes nous contemple )) en liabits de voyage ; le soleil, à son déclin, nous trouvera au défilé » de l'ermitage cl peut-èlre au delà. •
» Valete. •>
Tel fut le récit de Fritz. Je reprends, maintenant, le fil de ma narration. (Quoique celte lettre renfermât bien des parties myslérieuses , elle ne nous causa point d'inquiétude, car nous y voyions que nos enfants étaient gais et bien portants. Il n'en fut pas de nu"'me le soir, lorsque, de bien meilleure lieure (ju'à l'ordinaire, nous vimes arriver un nouveau courrier qui nous apporta la dépêche suivante :
« Le défilé a été forcé. Tout est ravagé jusqu'à Ziickertop. La ca- » liane à fumier est détruite. Les cannes à sucre sont les unes arra- » chées , les autres écrasées sur pied. On voit, par terre, des ex(-réi> menls comme des boulets de canon , et des vestiges de pas grands » comme des assiettes. ^ ene/. à notre secours, mon cher père; nous » n'osons ni avancer ni reculer, et nous ne sommes pas de force soit » à réparer le mal, soit à affronter le danger. Pour le reste, nous » sommes sains et saufs. »
Je laisse à juger si une pareille lettre me donrui des ailes. Je courus sur-le-champ seller ronai;re, et je dis a ma femme de me suivre le lendemain matin avec Ernest el la grande charrelle, en apportant, avec elle , tout ce ipii serait nécessaire pour un séjour prolonge'. La vache el le jeune âne liasch devaient former l'atlelage de la charrette.
Je pressai lidlemenl ma monture que j'arrivai auprès de mes trois chasseurs beaucoup plus toi (|uils ne m'attendaient, clje fus accueilli par de grands cris de joie. J'allai , sur-le-champ , examiner l'état des lieux, (pie je trouvai, en eO'et, tel qu'il m'avait été décrit. Les monslnieux vestiges de pas me parurent être évidemment ceux d'un élépliaiil, et il n'y avait, d'ailleurs, qu'un animal de celte for(!e <pii eût pu taire le genre de dégâts que je constatai. Ainsi , les deux énormes poutres (pic nous avions placées en travers du défilé, pour en défendre l'entrée, étaient couchées par terre, brisées comme de la paille.
Du reste , ce fut dans la plantation de cannes à sucre que la désolation me parut à son comble. Tout absolument y était arraché, écrasé ou dévoré. Mais là, il me sembla, aux traces que j'observai par terre, que les éléphants avaient dû être suivis d'autres animaux moins irands, peut-être d'hippopotames.
Pendant tout le cours de celle recherche, je fis surtout attention aux vestiges des pas, afin de reconnaître si, parmi les maraudeurs , il ne s'était point trouvé d'animaux de proie ; mais je n'y vis rien de suspect, si ce n'est les traces d'une espèce de gros chien ou de loup ; elles étaient fort distinctes depuis l'ermitage jusqu'aux bords de l'eau , mais rien n'indiquait que l'animal fût retourné, d'où je conclus que ces traces étaient celles de l'hyène tuce par mes gari'ons.
iVous nous empressâmes, après cela, de dresser la tente et d'allumer un fort grand feu qui pût nous rassurer contre toute altaipie des éléphants pendant la nuit, laipiclle ne fut pas, pour nous, des plus tranquilles : j'en passai une grande partie à causer avec Fritz. En attendant, aucun ennemi ne se présenta, et nous revîmes le jour sans avoir soulfert d'attaque. Ala femme et Ernest n'anivèrenl ([ue vers midi; ils nous amenèrent la charrelle, la vache et l'ànon , de sorte que nous pûmes , sur-le-champ, faire nos préparatifs pour un séjour assez long. Nous commençâmes par réparer et perfectionner les retranchements du défilé ; cette affaire nous occupa pendant plus d'un mois. Toutefois, ce pénible travail fut, de temps à autre, interrompu par de moins désagréables occupations. Ma femme était chargée du soin du poulailler et de la cuisine; moi, je rassemblai une provision considérable de terre à porcelaine ; Fritz iaisailde petits voyages avec son kaïak; Ernest el Jack couraient les bois voisins, et le petit Frauf;ois nettoyait sa peau d'hxène.
Mais quand nous eûmes achevé nos fortifications, nous ne fûmes pas encore en étal de quitter les environs de l'ermitage : il falliil songer à y établir une habitation permanente , el d'après une préiidente suggestion de Fritz, je résolus de la construire sur le plan des huttes des Kamlschadales, c'est-à-dire élevée sur ipialre poteaux. En place de poteaux, nous choisîmes quatre arbres formant entre eux » peu près un carré dont cha((ue ciîlé pouvait ax'oir 12 ou i:i pieds de long. Ces arbres me parurent être une espèce de platanes, et la vanille s'élevait, en serpentant le long de leurs troncsdroils et élancés, jus([u'à leur cime; mais les éléphants les avaient dépouillés de cet ornement, aussi haut ([ue leurs trompes avaient pu atteindre.
A la hauteur environ de 20 pieds île terre, ces troncs furent ri unis par des poutres de bambou, sur lesquelles on construisit un fort plancher, entouré de tous côtés par une haute cloison de roseaux, tandis que du côté du défilé on pratiqua, dans la cloison, deux petites fenêtres ressemblant à des meurtrières. Le toit fut fait en pointe au milieu, el si bien recouvert d'écorce d'arbre, que la pluie ne pouvait pas y pénétrer. En guise d'escalier, nous disposâmes une poutre, à laquelle nous adaptâmes des échelons des deux côtés, comme on fait souvent dans les x-aisseaiix ou dans les granges de nos paysans. Nou.s pratii]iiâmes aussi, par le moyen d'une roue el d'un cylindre, un mécanisme, à l'aide du(|uel nous pouvions, à volonté, éUver cl ahaisHcr l'escalier par une trappe dans le ]ilancher de la cabane el un trou dans le toit, de sorte (|ue, (piand on nuoitait jusqu'au haut, on jouissait d'une perspective assez étendue. L'espace entre les arbres, formant comme \r rez-de-chaussée de l'habitation , fut disposé en écurie pour nos bêles ou en poulailler. Ce fut à ce dernier usjige (|ue nous l'employâmes d'abord, nous y plaçâmes les cygnes el lu mœnura.
Les excursions que firent mes enfants nous valurent plusieurs nouvelles découvertes. Un jour, Fritz nous ra])porla de la rive opposée de la rivière Orientale ([ucUiucs fruits (|ui lui avaient paru être des espèces de conconihres cl de cornichons de différentes grosseurs, mais dont le goût ne lui avait pas singuliiM'emenl plu. Je reconnus bienlôt dans le plus gros de ces fruits le jirécieux cacao, el dans l'aulre la banane, .si utile ou, pour mieux dire, si indispensabb' en beaucoup de pays. Quant au goût, nous fûmes bien de l'avis de Fritz. Les noix de ca(rao étaient phu'ées , comme des pépins, au milieu d'une chair dont la consistance était à peu près celle d'une crème épaisse ; la saveur de celle chair était fade et doucereuse, el celle de la noix elle-même si amère, que inuis ne pûmes la manger. Les bananes nous parurent un peu meilleures, mais toujours fades cl ressemblant à des poires blettes.
(( C'est une chose fort singulière , m'éeriai-je à cette occasion; je ne sais si nous somme* trop friands ou si nous ne savons pas apprécier ce (|ui est bon. Dans les colonies frani'aises, on estime beaucoup le fruit du cacao, (|ue l'on arrose, à la x'érité, d'eau de fleur d'oranger cl ([ne l'on saupoudre de sucre. Quant à la noix écrasée et mêlée avec du sucre, elle forme l.i b.ise de ce chocolat ipie nous aimons tous. La banane, <|iii ne nous plaît pas beaucoup non jilus, forme nu aliment très-estimé dans les deux Indes. A la vérité, on a soin de ne pas la cueillir trop mûre el on la failgriller ou bouillir; elle a, diton alors, le goût de l'arlieliaut.
— S'il en est ainsi, dit ma femme, je crois devoir prendre ces i]eu\ fruits sous ma protection spéciale; je son|;erai à les accommoder de façon à les rendre agréables, et j'en planterai les graines dans mon jardin particulier.
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— Aon, iiou, ma chère femme, cela ne te ii-ussirail pis ; lu peux l'épanjncr celle peine. Les noix de cacao doivent cire plauU'cs toutes fiaiclies et humides, et les bananiers se inulli])lient pas houlures. Mais avant que nous quiltions ce voisinage, il laudra ()ue Fritz cueille quchpies fruits frais et quelques boutures avec lesquelles tu pourras faire des essais dont la réussite sera moins douteuse, u
En effet, la veille de notre départ, Fritz fut cliarijé de cette commission. JVous lui dîmes, en outre, de nous rapporter aussi de l'autre rive du fleuve toutes les productions naturelles qui lui paraîtraient reniarquables. 11 ])artil donc dans son kaïak , traînant à la remorque une espé<-e de radeau de bambou sur lei|uel il cnmplait déposer t'es objets ([u'il recueillerait, et cette précaution ne fut pas iiiulilc; car il ramena, le soir, son radeau si cliarijé de toutes sortes d'objets, qu'il s'était enfoncé dans l'eau, et que tout ce qui n'avail pas pu se placer à bord du kaïak se trouva mouillé.
A l'instant même, mes trois enfants coururent au rivajje, oii ils aidèrent à décharger la Colle, dont l'arrivée fut accueillie par eux avec autant de joie que l'étaient jadis les galions du Mexique quand ils entraient dans le jiort de Cadix. Ernest et l-'raneois iiortaient déjà leur charge à notre cabane, quand F^rilz plaça sur les épaules de Jack un sac tout mouillé, dans leiiuel se faisait enleiidre un bruit assez singulier. Jack entra dans un taillis, oîi il ouvrit avec curiosité un coin du sac. Aussitôt il lui échappa un cri d'effroi : «Oh! (fuels mOMsIres! leur seul aspect me donne la chair de poule. Je remercie, toutefois, F'rilz d'avoir pensé à ma commission. » Eu aclievanl ces mots il serra avec précaution le sac dans un lieu caché, el trempant il moitié dans l'eau. A notre départ, il alla le re]irendre avec le même mystère, de sorte que nous n'apprîmes que plus lard celle circonstance et ce qui y avait donné lieu.
Quand Fritz eut ainsi distribué à chacun sa charge, il sauta luimême le dernier à terre avec un grand oiseau, auquel il avait lié les pattes et les ailes, et vint, avec un sourire de satisfaction, nous présenter un si beau butin. Je reconnus sur-le-cham|) l'oiseau (pic Bulfun a nommé la poule sultane. Elle est fort belle, haute sur jambes, et forme une variété de l'espèce des poules d'eau. Elle a les pattes rouges. Ses plumes sont, en général, d'un violet brillant; mais celles du dos sont vertes el celles du cou brunes. Elle a une tache rouge sur le front. Du reste, cet oiscdu est fort doux et facile à apprivoiser. Ma femme faillit un moment se plaindre du grand accroissement (jue prenait son poulailler; mais la beauté remarijuable du nouvel hôte qu'on lui amenait ne lui permit pas de doinier suite à ses plaintes.
Fritz nous raconta, après cela, les détails de son excursion; il nous décrivit l'extrême fertilité du pays par delà le fleuve, et jusqu'au pied de la montagne, ainsi que les forêts majestueuses devant lesquelles il avait passé. Le chant et le caquetage per|)éluels des volatiles de toute espèce l'avaient ]ires([ue assourdi. C était près du marais des Buffles qu'il s'était emparé de la belle poule sultane, en lui jelant un lacs de cuivre. A sa droite, il avait reconnu un grand bois de mimosa, et dans ce bois quel(|ues troupes d'éléplianls de dix ii vingt chacune, qui lantcît arrachaient des branches et en faisaient de gros paipicts qu'ils mettaient tout à la fois dans leur bouche, tantôt se roulaient dans la vase, tantôt, debout jusqu'au ventre dans la rivière, jouaient à s'arroser mutuellement d'eau (|u'ils puisiiient avec leurs trompes. Ils n'avaient pas paru faire la moindre attention an petit navigateur dans son kaïak. l'iiis loin, Fritz avait vu de inagiiiriques panlhères qui se désaltéraient dans le courant, et dont la fourrure faisait un effet admirable aux rayons du soleil.
« J'eus un moment l'envie, dit Fritz, d'essayer mon adresse et la bonté de mon fusil sur un de ces animaux; mais, seul comme je l'étais, il y aurait eu à cela par trop d'imprudence. J'avoue que je fus saisi tout à couii d'une si grande frayeur, ipie je ne songeai plus qu'à m'en retourner le plus vile que je pourrais, el au même instant il survint une circonstance (|ui ne contribua pas peu à hâter mon retour. A deux portées de fusil environ du lieu oit j'élais, \k vis l'eau bouillonner et écumer, comme si une source abondante d'eau llierniale eût cherché tout à coup à se faire jour; mais bientôt s'éleva lentement un animal presque noir, qui poussa un mugissement affreux, et qui me présenta un(' gueule garnie de dents effrayantes <;n('liâssées dans ses gencives comme autant de chevaux de frise. Je n'ai pas besoin de vous dire (|ue je n'eus rien de plus pressé ([ue de m'éloigner de là; je ramai de toutes mes forces; la sueur tombait en grosses gouttes de mon front; et je ne regardai en arrière que ipiand je me crus bien el dûment hors de la portée de ce monstre. Je pris alors à la renioripie mou radeau, (jue j'avais caché dans une cri(|ue en commen(;anl ma longue excursion dans la partie supérieure du fleuve, l'I je suis revenu auprès de vous par le chemin le plus cou ri, encore lout tremblant de la pensée de l'horrible animal ipic j'avais entrevu. Mes découvertes en histoire naturelle ont failli, celle fois, devenir trop nombreuses, d'autant plus que je n'avais iicrsoniie auiirès de moi, et pas même un de nos braves dogues. »
'1 cl lut le récit des aventures de Frilz; il devint pour moi un sujel de graves réflexions. Le voisinage de ces grands animaux n'était pas rassurant, (hiant au monstre qu'il avait vu soilir de l'eau, il n'était jnis possible d'y méciuiiiaitre un hippopotame.
Pendant la journée (ju'il avait consacrée à celte excursion, mes
autres enfants s'étaient occupés avec zèle des préparatifs de notre départ, (|ui devait avoir lieu le lendemain matin. Fritz demanda la permission de faire ce voyage par eau; il voulait doubler le cap de l'Espoir trompé et côtoyer ensuite le rivage jusqu'à Felslieim. J'y consentis d'autant plus volonliers,(|uc, d'une part, j'avais toute confiance dans ses talents de pilote, et (|iie, de l'autre, je tenais beaucoup à savoir s'il était possible de doubler le cap.
Le lendemain malin, chacun partit donc de son côlc , nous par terre et Frilz par mer. (Jiiand leliii-ci nous rejoignit, il décrivit la montagne (pii formait le promontoire comme sauvage et pittoresque. Le rivage était bordé d'écueils en beaucoup d'endroits, mais n'était pas tout à fait inaccessible, ce dont mon fils nous donna la preuve en me remettant deux branches de deux arbustes dill'érenls qu'il avait cueillies en descendant à terre. Je ne doutai pas, en les examinant, que l'un des arbustes ne fût le câprier, et l'au rc une X'ariélé de l'arbre à ihé de la Chine. Ce dernier fut aocueilli avec joie par ma femme.
Jack était arrivé à peu près une heure avant nous à Felslieim; après avoir baissé le ponl-levis, il s'était dirigé vers la mare aux Oies, cil il avait placé le sac mystérieux qu'il avait re('u de Fritz, et d'après les inslriutions que celui-ci lui avait données. Quant à Fritz lui-même, il ne fut de retour qu'assez longlemjis après nous, à cause du rclard (pic sa navigation lui avait occasionné.
Quand nous eûmes déballé tous les objets que nous apportions avec nous, je ne laissai pas que de voir avec quelque inquiétude le grand nombre de volailles i|ue nous possédions; car je songeai que, pendant nos fré(|iientes absences, elles pouvaient faire de bien grands dég'âts dans nos champs et dans nos plantations : je donnai ordre, en conséquence, de les diviser. JNous gardâmes auprès de nous les plus beaux (l'entre les oiseaux, et nous transportâmes les autres dans les deux petites îles du voisinage. Ces diverses dispositions m'occupèrent pendant une couple d'heures; elles donnèrent à F'rilz le temps d'arriver el à ma femme celui de nous préparer un solide et excellent repas.
Or, dans la soirée, comme nous étions assis sous le bosquet, nous racontant mutuellement nos aventures, nous entendimes tout à coup, du côté de la marc aux Oies, un rugissement sourd, mais affreux, qui ressemblait au roulement d'un tonnerre lointain ou au bruit de deux taureaux qui se battent. Nos chiens se lexèrent effrayés et se mirent à aboyer, et les deux buffles, Sturm et lirummer, qui étaient à leurs râteliers dans la grotte, joignirent leurs voix à cet horrible' concert.
Je fus sur pied en un instant, et je dis à Jack de m'apporler mon sac à balles. Ma femme, Ernest et mon petit Fraïu^ois donnèrent toutes les marques de la plus vive inipiiétude; Fritz seul, d'ordinaire le premier à courir aux armes, souriait, appuyé immobile contre une des colonnes du balcon. Cet aspect calma singulièrement mon effroi; je me rassis en disant : « Ce bruil ne iirovienl peut-être que d'un butor ou de (|uel(pie autre animal aussi peu à craindre; la monlagne pourrait bien enfanter une souris : ue nous pressons donc pas trop à nous préparer à la guerre.
— Ou bien, dit Fritz en prenant la parole, c'est peut-être une S(5rénade que nous donne la grenouille gigantesque de Jack, (|u'au Cap on appelle, si je ne me trompe, oiibtaser, et qui a une voix trèsrespectable.
— Ah! ah! m'écriai-je à mon tour, ce petit espiègle a donc voulu se mo(|iier de nous? Eh bien! il faudra le punir de son impertinence. F^eignez tous d'avoir grand'peur. »
Je n'eus pas besoin de leur en dire dax'antage, ils jouèrent leur rôle à merveille; el quand Jack revint, il nous trouva tous sur pied, armés jiisipi'aux dents et nous préparant ii marcher. Il nous demanda quelle expédition nous avions en vue. Je ré]Kindis (|u'il s'agissait d'aller tuer un i'oiii;iiaril (pii s'était caché dans la mare et dont les rugissements se f.iisaieiil entendre jusipie dans la grotte. Jack, tremblant, lira son frère Ernest à part, et lui demanda ce ([ue c'était qu un couquard. «(l'est un tigre d'Amérique, « répondit F^rnest. A )ieine JacU eiil-il entendu prononcer le mot tigre, qu'il se sauva sans faire plus de (piestions. b'ritz eut beau le rappeler, il ne s'arrêta que quand il fut arrivé ;i l'étage le jilus élevé de l'habitation de la grotte, el là nous l'aperçûmes à une fenêtre, oii il se disposait à demeurer tran(|uille spectateur de nos prouesses.
Ce fui alors que nous écfitàmes tous de rire, et que nous nons mîmes à railler sans miséricorde le mauvais plais.int (|iii s'était laissé si bien effrayer par ré]iouvanlail (|u'il avait préparé pour nous. Fritz nous avoua, en effet, (pi'il avait trouvé deux grenouilles mugissantes, (ju'il avait cédées à son frère pour lui faire plaisir, l'our moi, je déclarai que le voisinage de pareils musiciens ne m'était nullement agréable, mais que je me flattais ((ue notre vautour ne tarderai! pas à nous en délivrer pour toujours.
Au bout de quehpies jours, cpiand nous eûmes achevé tous les travaux assez pénibles auxquels notre dernière expédition avait donné lieu, ma femme me pria iiistammenl de m'occuper de noire palais d'été à Falkenliorsl, ahu qu'il ne tombât pas de nouveau en ruines, n'avanl jamais été com]ileleineiil terminé. J'étiiis de son avis à cet éi'ai'd, et nous fîmes si bien, que cette cabane dans l'arbre, qui jus- (]u'alors n'avait guère été (lu'iin assez mauvais nid , devint une (icmcure fort commode el fort agréable.
LE ROBINSON SUISSE
Cela fait, je songeai aussi à mettre à exécution le projet de Fritz, qui consistait à construire un corps de garde cl à plaiilor un canon de quatre livres de balle sur la hauteur de l'ile des Requins. 11 me fallut tout mon génie pour imaginer le moyen de hisser le canon à une si grande hauteur, après l'avoir transporté dans l'île. J'y parvins à la fin, mais ce ne fut qu'après deux mois de travail. A côté du canon, nous érigeâmes un petit corps de garde avec un mât garni de cordai;es par lesquels on pouvait hisser et abaisser un pavillon de signal.