‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 125 sur 219 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Etat de la colonie au bout de dix ans. — Nouvelles découvertes vers le couchant. — Excursion de Fritz. — Dents de walruss. — Nids d'alcyons. — La baie des Perles. — Les loutres de mer. — L'albatros courrière. — Retour à Felsheim.

Après avoir suspendu pendant quelque temps la rédaction de mon journal, je viens de parcourir de nouveau les quarante-huit chapitres dont il se compose jusqu'à présent, et non pas sans une sorte d'effroi. Je me demande si le récit uniforme de notre vie de famille, de nos excursions, de nos découvertes, pourra jamais offrir assez d'intérêt pour attacher le lecteur inditfércnl. Dans le premier moment, j'ai été tenté de ne point le continuer; puis je me suis dit que ce récit ne laisserait pas que d'avoir quelque utilité. H démontrera d'abord que, même au sein de la vie tranquille de famille, les jeunes gens peuvent, en exerçant les forces de leur corjis et celles de leur esprit, se suffire à eux-mêmes et se préparera vivre avec les hommes; après cela, il dirigera l'attention de ceux qui le liront vers la multiplicité des dons du Créateur, et leur fera comprendre que, dans la nature, il n'y a pas d'objet si petit et si insignifiant en apparence, que la raison , le travail et la ferme volonté de l'homme ne puissent rendre pour lui utile et profitable. Que l'on me permette donc, maintenant, de jeter un regard en arrière sur les dix années que nous avons déjà passées sur ce rivage solitaire, après quoi je reprendrai le cours de ma narration; et ceux qui auront pris de l'intérêt à notre destinée apprendront, sans doute avec plaisir, de quels moyens la Providence s'est servie |)Our nous remettre en contact avec les hommes et pour préparer, à ce que j'es|)ère, un heureux avenir à ma famille. Nous aurons joui, par la grâce de Dieu, pendant nos dix années d'épreuves, de plus de bonheur que nous n'en méritions : puisse le reste de notre existence s'écouler sans nous offrir des obstacles trop grands à surmonter !

Quiconque a lu avec attention nos aventures aura reconnu que le coin de terre que nous habitions était singulièrement privilégié du ciel. Nos deux habitations, tant à Felsheim qu'a Falkcnhorst, étaient belles, commodes et, par-dessus tout, fort saines. La première, où nous conservions nos i.rovisions, nous servait de palais d'hiver; la seconde était notre résidence d'été. Là, nous avions établi la demeure de nos animaux domestiques, de notre volaille et de nos abeilles, qui nous fournissaient autant de miel et de cire (|ue nous pouvions en consommer. C'était encore là que se trouvait notre colombier. Nous avions aussi singulièrement embelli notre maison de Felslieim! La galerie ouverte, commencée depuis lon(;tcmps , était achevée et couverte d'un toit en appentis, qui reposait sur quatorze belles colonnes de bambou , le long desquelles serpentaient alternativement des [liants de vanille et de poivre. Nous avions essayé d'y planter aussi de la vigne, mais la grande ardeur du soleil l'avait empêchée de réussir. C'était sous la galerie ouverte, à côté d'une source vive qui laissait tomber son eau rafraichissante dans le bassin d'écaillé de tortue, que nous avions coutume de nous asseoir, pour nous reposer de nos travaux, pour prendre nos modestes repas, et le soir pour tenir conseil sur ce que nous devions faire le lendemain. A l'extrémité opposée de la galerie ou berceau, il y avait une seconde source, dont nous pouvions diriijer l'eau à notre gré dans nos diverses plantations, vers lesquelles elle se rendait en passant par des conduits de bambou.

Le terrain ipii environnait noire demeure offrait un aspect aussi agréable que l'industrie iiumaine avait pu le lui donner; il était couvert de touffes d'arbres et d'arbustes européens et tropicaux dont la verdure formait un contraste tout à fait romaiiti(|ue avec le mur de rochers nus qui s'élevait par derrière. L'ile des Keipiins n'était plus ce roc aride qui s'olïrit a notre arrivéi'; il se montrait orné de palmiers et de pins, tandis i|ue di>s manglicrs touffus en dérendaieiit la grève contre les empiéteuHiits de l'Océan. Le corps deg.irdc, le canon et le mât de signaux ipii counuinaient le rocher n'ajoutaient pas peu à l'inlérèt général ilu [loint de vue.

Le lac était animé par les majestueux cygnes noirs, par les oies blanches comme la ncig'C, j)ar une foule de canards de cent couleurs différentes. Au sein des roseaux se montraient la brllc jioule sultane le flamant pourpré et le fier vautour royal; la demoiselle de Numidie frecpientait aussi volontiers ces parages. Dans les intervalles que présentaient les touffes d'arl.res, la gig'antesque autruche se promenait avec gravité, et puis tout à coup changeait son pas mesuré contre la course la plus rapide. Les grues cl les outardes se tenaient d'ordi-

naire dans les environs du champ de blé, tandis que la superbe mœnura accompagnait les poules, et que la poule à collier du Canada et les coqs de bruyère parcouraient les taillis. Enfin les pigeons volaient et roucoulaient jus(|u'au milieu de notre colonnade. Pour tout dire en un mot, les environs de notre habitation offraient tant de vie cl de mouvement, que nous croyions souvent y voir un tableau du paradis terrestre.

Ce site délicieux était borné à droite par le ruisseau des Chacals, dont les bords élevés étaient couverts d'orangers, de citronniers, de figuiers d'Inde, de palmiers nains et d'autres arbres éjuneux, qui croissaient si dru, ([u'iine souris aurait ]ui à peine y pénétrer. A gauche, nous étions défendus par des rochers inaccessibles, et le marais des Oies nous séparait si complètement de la contrée située au delà, que nous n'avions besoin d'aucune autre clôture de ce côté. Nous y avions établi une plantation de bambous dont les produits nous furent souvent fort utiles. Par derrière enfin, la grande paroi de rochers dans laquelle notre demeure était creusée s'élevait perpendiculaire et rendait impossible toute communication avec lintérieur du pays. On ne pouvait y arriver à pied sec qu'en passant par le pont-levis, que nous tenions habituellement levé, et qui était, en outre, défendu par deux petits canons de siv. Deux autres canons du même calibre dominaient l'entrée de la baie du Salut, tandis que dexh autres encore complétaient nos moyens de défense, placés à bord de notre plus gros bâtiment, la pinasse.

Entre la grotte et le ruisseau des Chacals, en remontant vers la source de celui-ci, étaient situés nos jardins, nos plantations et un petit champ cultivé; mais le plus grand était sur l'autre bord du ruisseau, quoique toujours en vue. l'aruii ces plantations se trouxail notre verger d'arbres fruitiers d'Europe, qui avaient, du moins poui la plupart, réussi de la manière la plus admirable. Oux qui eurent le plus de succès furent les pistachiers, les amandiers, les noyers, les pêchers, les orangers, les citronniers ; le raisin vint mal et fut de mauvaise qualité. Quant aux autres fruits d'Europe, tels que les pommes, les poires, les cerises et les prunes, la chaleur du climat ne leur convenait nullement; et si nous continuâmes à les cultiver, c'était plutôt pour qu'ils nous offrissent quelque réminiscence de notre chère ])atrie, que pour l'agrément qu'ils nous procuraient d'ailleurs, d'autant plus qu'ils étaient bien remplacés sous tous les rapports par les ananas, les oranges, les citrons et les pommes de cannelle.

La grande fertilité de nos domaines y attira une foule de maraudeurs de toute espèce, tant en quadrupi'dcs cpi'en oiseaux et en insectes. Dans le nombre, je remarquai surtout de inagnifK|ues perroquets et deux des ]dus grosses et des ]dus laides espèces de chauvessouris, dans l'une descpielles je crus reconnaître le chien xolant. Dans les commencements, quand notre récolte de fruits n'était pas encore très-considérable, il nous fallait inventer mille moyens d'écarter ces voleurs; plus tard, cependant, nous devînmes si riches, que nous pûmes fermer les yeux sur leurs brigandages, sans cesser d'ax'oir une ample provision de fruits pour notre usage.

Mais ce n'était pas seulement l'époque de la récolte <|ui exigeait de notre part une active surveillance, celle de la floraison des arbres attirait aussi des maraudeurs, mais d'une autre espèce. Alors c'étaient des oiseaux-mouches et des colibris, (|ue nous ne pouvions nous lasser d'admirer pour la beauté de leur plumage et la rapidité de leur xol. i'c qui était encore fort amusant à voir, c'était la manière dont ces oiseaux si petits donnaient la chasse à d'autres bien plus gros qu'eux. Souvent aussi ils se battaient entre eux en c\lialant leur colère contre les fleurs, lorsque par hasard ils reconnaiss:iienl ipi'ils avaient été prévenus par une abeille ou par quelque autre insecte qui en avait sucé le miel.

Nos plantations d'arbustes à épiccs devenaient la proie d'ennemis d'un genre particulier, savoir d'oiseaux de paradis; mais, de tous les arbres ([iie ikiiis cultivions, ceii\ qui étaient le moins exjiosés aux attaques, c'étaient les oliviers. Nous récollions des olives de deux espèces; de Iris -grosses (|ue nous marinions |)Our manger comme hors-d'œuvre , et de beaucoup plus petites que nous prélériiuis i)Our en tirer de l'huile, (^es |iioduclions, cl d'autres encore, nous obligèrent à ét^'blir des macliiiics pour pouvoir en tirer tout le profit possible. Il nous fallut des pressoirs, <le graiuls chaudrons, une ]dace convenable pour faire du feu, et enfin des tonneaux et îles cruches pour conserver l'huile. Niuis eûmes besoin jiour cela de faire d'abord travailler notre imaginalion, et puis d'ap])eler à notre aide la p.ilience et l'industrie pour exécuter ce (|ue nous avions inventé. Noire sucrerie exigea d'autres établissements encore. Je passe sous silence les détails de ce qui les concerne, ainsi (pie de plusieurs autres machines que j'invenlai pour faciliter nos travaux.

Je vais parler mainlenaul de l'île de la Baleine, qui n'axait pas été moins embellie <|ue celU^ des l!ei|uiiis. Du reste, c'était là (jue nous axiiiMs 1 ratisporté tous nos ;itelicrs malpropres et qui répandaient une odeur désagiéablc , tels r|ue notre fabriiiue d'iuiile de baleine, celle lie chandille et notre tannerie, ^ous les avions placées sous un rocher qui avançait, et elles se Irouvaient là |iassal)leiucnl à l'abri des intempéries de l'air. Ces établissements, ainsi que tous ceux qui étaient situés à une certaine distance de Falkcnhorst cl de Felsheim, cl que

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nous appelions nos colonies, étaient entretenus avec le plus grand soin. Ainsi nous finies à ^^ aldegg une plantation en rt'gle de coton, et nous changoànics peu à peu le marécage oii croissait le riz en une véritable rizière, dont le produit nous récompensa amplement de nos peines. C'était aussi de là que nous tirions notre provision de cannelle. Prospect-llill nous fournissait des câpres et du thé. Nos cannes à sucre venaient de Zuckertop. Quaiul n<uis visitions ces fermes, nous ne mau(|uious pas de pousser jusqu'à l'ermitage pour voir si nos retrauclieuients étaient en bon élal et n'avaieni |i(iiiit été forcés par des éléphants ou d'autres gros animaux. Alors Frilz traversait la grande rivière pour nous .apporter du cacao et des bananes. Là aussi je faisais ma provision de terre à ])orcelainc pour remplacer au furet à mesure ce qui s'en cassait dans le ménage.

Dès la première excursion qu'il avait faite dans ces parages, Fritz y avait découvert un grand nombre de ijallinacés d'espèces difl'érentes. INOus y établîmes tine sorte de grande cage de dix à douze pieds de long et de cinq de haut, dans la(|uelle nous les attirions, comme dans un piège, ainsi que nous l'avions vu pratiquer par les habitants du cap de Bonne-Espérance. Nous prenions de cette façon des oiseaux superbes, avec lesquels nous repeuplions de temps à autre notre poulailler.

J'ai oHiis de dire plus haut que, dans une de nos excursions, nous avions été assez heureux pour trouver une chienne savivage. Ce fut la seule de son es]ièee, et nous ne pûmes jamais découvrir comment elle était venue daiisl'ile. Nous eûmes assez de peine à l'apprivoiser, mais nous y parvînmes à la fin; et l'ayant accouplée avec un dogue, elle nous donna successivement trois jeunes chiens qui nous furent fort utiles.

Dep\iis que Brummer axait achevé sa croissance, la vache et le buffle nous avaient donné un petit tous les ans; mais nous n'en élevâmes (|ue deux : un taureau d'une grande force et une génisse, qui, plus tard, nous fournit d'excellent lait en abondance. Nous nommâmes celle-ci Blass et l'autre lirull . et nous les dressâmes également pour la selle et pour le trait. Il en fut de même des deux ànons, l'un mâle et l'autre femelle, qui vinrent augmenter le nombre de nus animaux domestiques.

Les cochons n'avaient pas été les derniers à propager. Nous laissions courir en liberté leur progéniture, afin ([u'ils cherchassent euxmêmes leur pâture et que nous n'eussions avec eux d'autre peine que d'aller les prendre quand nous en avions besoin. ÏMais de tous nos colons, ceux qui axaient multiplié de la manière la plus inconcevable, c'étaient les lapins dans l'île des Hei[uins. Nous les tuions par centaines sans remarquer aucune diminution dans leur nombre. Nous nous servions de leur peau pour faire des chapeaux; mais quant à leur chair, nous l'abandonnions en général aux chiens. En revanche, nous prenions un soin tout particulier des gracieuses antilopes; mais elles muUiplièrei\t peu, le climat de l'île était peut-être Inq) nule pour leurs petits.

Pour ce qui regarde nos personnes, nous étions tous, grâce au ciel, au bout des dix années, dans une santé parfaite. A l'exception des maladies que imus avions éprouvées pour nous acclimater et dont j'ai parlé |dus haut, nous n'eûmes plus que de légères indispositions et de teui])s en temps quelques accès de fièvre. 1' ritz avait vingl-(|uatre ans; il était petit, musculeux , d'un caractère vif et ardent. Ernest, plus jeune de deux ans, était, au contraire, élancé, mais jilus faible, plus lent et plus froid; toutefois il avait eu assez de raison pour combattre de toutes ses forces son tempérameiil n iliircllemeul paresseux et sensuel. Jack, qui avait vingt ans, était ])etit comme Fritz, mais plus délicat que lui. Il avait plus d'adresse et de vivacité que de force. François enfin, qui achevait sa dix-septième année, offrait dans son caractère un mélange de tous ceux doses frères; il avait, comme Fritz et Ernest, beaucoup de sensibilité, la finesse de Jack était devenue chez lui de la prudence. A tout prendre, nos garçons avaient de la bonté, de la franchise, des sentiments religieux, et leur isolement du reste du monde leur avait fait couserver jusque dans la jeunesse une partie des grâces et de la naïveté de l'enfance.

Tel était l'étal de notre |ietitc colonie dix ans aprî's notre arrivée dans l'île, cl pendant tout ce temps nous n'avions pas vu nue seule personne étrangère. Malgré cela, l'espoir de rentrer un jour dans la société des hommes ne s'était nullement éteint chez nous, et je pris d'autant plus de soin de l'enlreteuir <pi'il roniribuail à doiuier un bul de plus à notre activité. Nous rassemhlions une (piaulilé considérable de produits que nous comptions placer avautagcuscriieut (piaïul nous nous retrouverions dans le monde. Ainsi ncuis mettions de côté tous les ans les plus belles plumes de notre autruche; nous possédions aussi une provision assez considérable de thé et de cochenille. Nous avions cousu du cacao et de la vanille dans de petits sacs, que nous avions enduits extérieurement de goudron ou de cire, pour empêcher que l'arôme ne s'en évaporât. Nous avions enfin mis de côté, dans de jolies petites cruches de porcelaine, des noix de muscade, de l'essence d'orange et de l'huile île cannelle. Nous iu)us disions (|ue <|uand viendrait pour nous le jour de la délivrance, nous aurions besoin d'argent pour subvenir à nos besoins; cl noire petit trésor devait nous fournir une somme assez roiule. En alleudaut ,

nous n'en restions pas moins parfaitement contents île notre sort, et nous nous etïorcious autant que possible de remplir les vues que la Providence paraissait avoir eues sur nous en nous conduisant dans cette île déserte.

Avec les années, nos jeunes gens étaient devenus plus vigoureux et plus hardis, mais en même temps, comme on devait s'y alteiidre, plus volontaires et plus difliciles à conduire; de sorte qu'ils se livraient souvent d'eux-mêmes à des entreprises qui n'obtenaient pas toujours mon approbation. J'étais parfois; des journées entières sans savoir ce que nos deux aînés étaient devenus; et quaiul je me préparais à leur faire une verte semonce, je les voyais tout à coup revenir en si bonne santé et pleins de tant de découvertes et d'observations nouvelles, que je n'avais plus le courage de les sermonner.

C'est ainsi que Fritz s'éloigna un malin de Felsheim, et ce ne fut que le soir que nous reconnûmes, à l'absence de son kaîak, qu'il s'agissait d'une excursion maritime. Nous nous rendîmes donc sur-lechamp au corps de garde de l'ile des Requins, afin de découvrir, s'il était possible , la direction qu'il avait prise. Nous hissâmes en même temps notre pavillon de signal, et nous chargeâmes notre canon, soil pour saluer, soit pour donner l'alarme. Nous fûmes quelque temps sans rien voir sur la surface des flols éclairés par le soleil; mais bientôt, à l'aide de noire longue-vue^ nous reconnûmes notre faux Groenlaudais dans son canot. 11 donnait des coups de rames en mesure et s'approchait un peu jdus lentement et plus diÛ'icilement que je ne l'avais pensé des côtes de Felsenheim.

J'ordonnai aussitôt de tirer un coup de canon; après qinii nous descendîmes sur le rivage, et nous nous rembarquâmes, afin de nous retrouver chez nous pour recevoir l'^ritz à son arrivée. A peine celuici eut-il atteint la baie du Salut, que nous découvrîmes la cause ipii ralentissait sa marche. Un gros animal nageait attaché à côté du kaïak. Un paquet assez fort était noué à la tête du xvalruss qui ornait la proue du canot, et ipii traînait, en outre, à la remorque un sac pesamment chargé.

«Sois le bienvenu , Fritz! m'ccriai-je quand il fut à portée de m'entendre. D'oii viens-tu, et que nous apportes-tu? car je m'aperçois que tu reviens chargé comme un roulicr. — Grâce au ciel, répondit Fritz , je me porte fort bien , j'ai fait un heureux voyage et des découvertes qui ne manqueront pas de nous attirer de nouveau vers le lieu qui nous les a fournies. »

Le kaîak étant déchargé et tiré sur la grève , nous nous assîmes tous en cercle autour de Fritz, avides d'entendre le récit de son x'oyage, que, de son côté, il brûlait d'impatience de nous faire.

« Je dois commencer, dit-il, mon cher père, par vous prier (le ne pas m'en vouloir si je suis parti sans avoir demandé votre permission expresse. Depuis que je possède une embarcation si lé(;ère et si commode, je me décide souvent, d'un moment à l'autre, à me mettre en route dès que ([uelque circonstance vient exciter mon désir naturel de m'instruire. Or, je réfléchissais que nous n'avions encore aucune connaissance du pays situé vers le couchant; j'éprouvais un désir extrême de savoir à quoi m'en tenir à son égard, et j'avouerai que si je ne vous ai point demandé la permission d'y aller , c'est que je craignais un refus. Je plaçai donc en secret dans mon kaVak quelques provisions de bouche, une vessie pleine d'eau et une d'hydromel, une boussole, un harpon, une gaft'e, des filets, et enfin un bon fusil. J'avais une paire de i)islolets à ma ceinture et une ijibeciiic sur la hanche. J'avais en outre résolu de prendre avec moi mon aigle ; et, ainsi préparé, je n'attendais plus qu'une occasion favorable pour me mettre en voyage.

» Ce matin, le beau temps et la tranquillité de la mer m'engagèrent à ne pas relarder plus loni;lemps l'exécution de mon projet. Je m'esquivai tout doucement pendant que la famille était occupée dans la grotte; je m'emparai d'une hache, et m'étant embarqué, je me laissai glisser le lonj; du courant du ruisseau des Chacals, ijui ne tarda pas à m'enirainer hors de votre vue. En passant devant la place oii notre bâtiment avait fait naufrage, je vis au fond de l'eau, qui en cet endroit est peu profonde et singulièrement limpide, plusieurs gros canons, des barres de fer, des boulets et autres objets semblables, que nous pourrons peut-être quelque jour repêcher si nous jiarvenons à inventer un levier assez fort. De la, je me dirigeai vers la côte occidenlale de l'île, en jiassant devant un pronuniloire que l'on eût dit bouleversé par quelque convulsion de la nature, tant les rochers qui le composaicut étaient entassés en désordre les uns sur les autres. Les ])lus inaccessibles servaient de repaires à toutes sortes d'oiseaux de mer, tandis que sur ceux auxquels il était moins dilbiile d'aborder, ou voyait de gros animaux amphibies étendus ronllaiil au soleil. La plupart de cesanimaux étaient des xvalruss. C'est là, à (C

qu'il parait, leur retraite favorite; car, indép lamment de cki\x

que j'y trouvai vivants, j'y vis encore un grand nombre de squileltes et de dents : nous y pourrions faire au besoin une ample récolte.

). ,1e conviendrai sans peine que je ne me sentis pas fort à mon aise au milieu de tous ces animaux gigantesques; aussi cherchai-je à me ijlisser inaperçu à travers les écueils qui leur servaient de demeure, plutôt que de m'y frayer noblement un chemin par la force. Il me fallut une heure et demie avant de me trouver parfaitement en su-

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rcti'-; je vis alors devant moi une magnilique porte taillée par la nature dans le roc, et offrant les belles proportions d'une arclie ijotliiquc. Dans l'intérieur de cette porte, une foule innombrable d'iiirondelles avaient construit leurs nids, choisissant tous les endroits oii elles pouvaient les placer parfaitement à l'abri des vicissitudes de l'atmosphère. A mon approche, une immense volée de ces oiseaux m'entoura et ne cessa de tourner autour de ma tète, comme s'ils eussent eu l'intention de m'attaijuer; mais ce n'étaient pas là des ennemis qui m'inspirassent la moindre frayeur. Cette espèce d'oiseaux était tout au plus de la grosseur d'un roitelet; elle avait le ventre d'une blancheur éblouissante et les ailes d'un gris clair; mais les plumes du dos et de la queue m'ont paru plus foncées. Les nids de cette hirondelle tapissaient en grand nombre les p'arois de l'arche; ils ressemblaient à des cuillers sans manche qui auraient été collées par derrière contre le rocher. Au premier aspect, ils paraissaient faits de cire, et ils excitèrent particulièrement ma curiosité. J'en détachai quelques-uns, et, en les regardant de plus près, je crus voir qu'ils étaient faits d'une sorte de colle de poisson desséchée. J'en ai donc apporté avec moi une petite provision, afin de vous les montrer; qui sait s'ils ne pourraient pas nous être de quelque utilité ?

LE PEBE. Tu as agi prudemment dans cette occasion, mon fils, et d'autant plus ([ue tu as eu soin d'épargner les industrieux oiseaux cus-mêmes. Quant à l'usage que nous pourrions faire de ces nids, nous en tirerions un fort bon parti si nous étions en relation de commerce avec les Chinois; ils les achètent fort cher, et les regardent comme une de leurs plus grandes délicatesses, surtout quand ils les accommodent avec des épiées.

i.A MKRE. Que la gourmandise des hommes est ingénieuse! Je ne m'étonnerais pas qu'on finit par faire un mets avec des copeaux de bois en j ajoutant de bons ingrédients.

i.E PÈRE. 11 fut un temps, en effet, où l'on estimait beaucoup les nageoires de requin. Mais, en vérité, ma chère femme, vous devriez nous accommoder un plat de nids d'oiseau, pour que nous puissions juger par nous-mêmes si les Chinois ont tort ou raison de les aimer.

LA MERE. Je ferai de mon mieux, quoique je ne sois pas versée dans la science culinaire.

TOUS. Oh! de grâce, chère mère, procurez-nous cette joie dès ce soir.

ysiTZ. Pourriez-voiis nous dire, mon père, d'où ces hirondelles tirent cette matière gluante qui forme la î)ase de leurs nids?

LE l'iKE. C'est ce que l'on ne sait pas précisément. Les uns prétendent qu'elle est faite de l'écume de la mer desséchée, mais je n'ai pas besoin de vous faire remarquer combien cette idée est absurde; d'autres personnes croient, avec plus de raison, qu'elle vient de certains animaux marins ou de mollus(jues, dont les hirondelles se nourrissent; d'autres encore la regardent comme provenant du frai de poissons ou d'une gomme végétale; mais le fait est que l'on n'a pu encore acquérir de certitude à cet égard.

FRITZ (reprenant le cours d<' s(ui récit). Après avoir soigneusement emballé nos nids d'oiseau, je continuai miui voyage, et, en sortant <le l'arche formée par les ruchers, je me trouvai dans une fort belle baie, dont le livage bas et agréable s'étendait en une savane à perle de vue. F-Ue était parsemée de ])lusicurs loulïes d'arbres, bonb'e à gauche par des rochers inaccessibles, et arrosée à droite par une jolie rivière. Au delà de celle rivière, il j avait d'abord un marais, et |)lu^ loin encore une vaste forêt de ei'dres, (|ui ne permettait pas à la vue de s'étendre au delà. Pendant que j<' suivais le rivage en fendant une mer unie comme un miroir, je renianpiai, à diUérenles profondeur, et posées sur un fond de rochers, des couches plus ou moins étendues de coi|iLillai;es bivalves; je pus même distinguer, tant l'eau était transparente, qu'ils étaient attachés les uns aux autres, ainsi qu'aux éeueils, par des toufi'es de lilaïuenls minces comme des cheveux. Je me dis à moi-même que ces coquillages devaient être bien meilleurs à manger que les petites huîtres de la baie du .Salut. Celles-ci étaient si grosses qu'une seule semblait devoir suflire pour rassasier deux hommes. J'en péchai donc (|ueli(ues-unes dans mon petit filet, (|uc je jetai à terre dans l'inlenlion de les manger plus tard, et je revins ensuite pour en faire une provision, r|ue je voulais emporter avec moi à Felsheim. (Uiaïul je retournai au rivage, je trouvai (|uc la chaleur du soleil Ic'uravait fait oiixrir leurs co(|uilles, et c|ue les huities étaient mortes, ce qui m'ùta toute envie d'en goûter. J'étais pourtant curieux de les examinir de |)lus près. Ce (|ui m'intéressait le plus, c'était cette laine si fine avec laquelle elles s'altach.iient aux rochers, et qui me paraissait devoir nous être fort utile clans notre fabricpie de chapeaux. J'en coupai donc avec s<iin les liuilTcs, que je plaçai dans ma gibecière pour les soumettre plus tard à un examen approfondi. Je fis aussi ([uel(|ues entailles dans le corps de l'animal, que je trouvai si Coriace que je doute beaucoup c(u'il soit bon à manger. De temps eu temps nn)n couteau rencontrait des corps plus durs encore que le reste, et les ayant enlevés, non sans quelque peine, je vis de petits pois tout ronds, et (|ui semblaient être faits de nacre. Ayant retiré après cela l'animal tout entier, je reconnus ipie ces pois étaient rangés le long de la partie intérieure d(; la coquille, et dans le nombre j'en trouvai un (|ui était gros comme une petite noisette. \ oiei donc tous

ces jolis petits objets que j'ai recueillis avec soin dans les huîtres que j'avais jetées sur le rivage. »

A ces mots, tous les garçons s'approchèrent avec curiosité de Fritz, et ils admirèrent l'éclat, la rondeur et la blancheur de ces jolis pois.

« C'est un vrai trésor (|ue tu as trouvé là, mon fils, lui dis-je. Des nations entières nous envieraient notre bonheur si elles en avaient connaissance. Ce que tu nous apportes est de vraies perles orientales de la plus grande beauté; malheureusement, n'ayant point de commerce avec les autres hommes, ces jolies bagatelles nous seront plus inutiles encore que les nids d'hirondelle. Nous irons toutefois au premier jour visiter le lieu où tu as fait celte découverte, qui avec le temps pourra devenir inappréciable pour nous. Mais poursuis ta narration. »

11 continua ainsi :

n Après m'être un peu restauré, je repris ma navigation au hasard le long de la plage unie, ((iii se montrait de plus en plus variée et découpée en petites baies. Mais je n'avançais pas trop vite, à cause du paquet d'huitres ([ue je traînais après moi. J'arrivai à la rivière dont j'ai parlé. File avait fort peu de courant, et était couverte des plus belles ]ikintcs aquatiques; ce qui la faisait resseml)ler à une prairie. Plusieurs oiseaux couraient dessus, et entre autres une espèce qui avait les pattes fort longues. J'arrivai bientôt au promontoire qui fermait la baie de l'autre côté, et i|ui répondait parfaitement par sa position à celui qui était percé par l'arche. Ils étaient situés à une lieue et demie ou deux lieues l'un de l'autre en droite ligne, et tous deux s'avançaient fort loin dans la mer. Ils étaient réunis par une suite de rescifs qui séparaient complètement la baie de la mer, avec laquelle elle ne coiiimunii|uait (jue par une ])asse très-étroite. 11 était impossible de voir une situation plus belle et plus avantageuse pour un port de mer. Je voulais profiler de la passe pour sortir de la baie; mais la marée qui montait ne me le permit point. Je longeai donc le promontoire, espérant y trouver une porte de sortie comme celle qu'il y avait de l'autre côté; mais il ne s'en présenta point. En revanche, je vis un grand nombre de quadrupèdes qui me parurent être de la grosseur du chien de mer. Ils grimpaient tantôt contre les rochers et tantôt jouaient ensemble dans l'eau. Désirant beaucoup faire avec eux une connaissance plus intime, je cherchai à m'emparer d'un de ces animaux, afin de l'emporter avec moi. Mais j'étais trop loin pour pouvoir les atteindre d'un coup de fusil. F.n consé«|uence, j'amenai mon canot derrière une avance du rocher, et prenant mon aigle Blitz, je le lançai contre la troupe de ces animaux. Il fondit, en efl'et, sur eux comme la foudre, et en moins de rien il fixa ses serres sur une belle créature de granile taille; j'y courus aussitôt eu sautant par-dessus des (|uarliers de roche, et je tirai l'animal avec ma gaffe. A mon grand étonnement, je ne vis plus la moindre trace des autres; ils avaient complètement disparu, comme touchés par la baguette d'une fée. »

Ici tous les jeunes gens s'écrièrent à la fois : o Eh bien ! Fritz, quel animal était-ce donc? N'était-ce point un chien de mer? Ne l'as-tu point amené .avec toi?

iRiiz. Oui, certes, je l'ai amené. Ne voyez-vfuis pas cette masse informe couchée là-bas sur le sable? Il a fallu qu'elle nageât derrière mon canot, et elle s'en est acquittée admiralileiiienl bien.

EiwESi. Cela ne m'étonne pas, je m'aperçois que lu l'as remplie de vent comme les Groenlaiidais font de leurs chiens de mer (|iiand ils les tirent à la remorque.

TACK. iMais (|uel est donc cet animal? A le voir, on dirait une valise pleine avec deux pattes de canard.

ERNEST. C'est ce qui nous fait croire (|ue c'est une loutre de mer.

i.E l'KRE. ,Si ta supposition est juste, ce serait encore là une bien belle trouvaille (|ue nous aurions laite, surtout pour le temps où nous pourrons expédier des vaisseaux [lour la Chine; les mainlarins payent au poids de l'or cette fourrure.

I \ Mi'iiE. N'est-il pas surprenant (|ue les hommes donnent tonj<uirs plus d'.iigent pour les choses superflues ipie pour celles i]ui sont vraiment utiles et nécessaires?

LE l'i'iRE. Mais dis-moi donc, Fritz, comment lu as lait pour amener jusipi'ici ton butin, cet animal était beaucoup trop lourd pour ton frêle canot ?

FRITZ. t!cla m'a coûté, en effet, beaucoup de peine et de réflexions; mais j'étais bien décidé à ne ])as revenir sans lui. Tout à cou|> je me suis rappelé le iiinjen dont se servent les (iid(ulan<lais, et <lont mon frère Ernest vient de parler. Mais comment faire? Je n'avais nulle envie de le remplir d'air en souillant avec la bouche, et je n'avais auprès de moi rien (|ui ressemblât à un soulllet ou même à un tuyau. Comme je regardais en l'air tout en réfléchissant, je fus frap)»'' de la grande (|uantité d'oiseaux qui volaienl autour de moi. Ils s'approchaient de si près que je jiniivais les toucher avec ma gaffe, .le donnai donc un grand coup à un gros albatros, et à l'instant même l'idée me vint qu'une de ses plus fortes plumes pourrait me servir de tuyau à soulHcr; je l'arrachai donc, et je réussis ))arlaitemenl. (.'oiume après cela il était temps de songer au retour, je ne m'arrêtai pas davantage; je passai sain et sauf par-dessus les brisants, et ne tardai |ias à me retrouver dans des parages i|ui m'étaient ciuiniis. » Ce fut en ces termes que h'ritz termina son récit; cl iicndani que

LE KOBl^tiOIN SUISSE.

toute la famillo, y compris ma femme, s'amusait à c\aininrr tous les objels ciiiiiMi\. qu'il ^v.iit appiirlés, Fritz me piit a part d'un air mystérieux, cl m'ayanl condiiit auiiri;» d'un liane, il ajouta la eireonslanee (|ii'on va lire, et donl, mù par un sentiment de pnideuce, il n'avait pas voulu parler devant tout le monde.

<i lÀoutez eueore, de grâce, mou pire, ce (|ui m'est arrivé d'étrange avec un allialros. Comme je le tenais sur mes genoux et que je l'examinais de tous les côtés, je remarquai,;! ma i;rauile surprise, (|u'nue de ses pattes était entourée d'un nmrceau de linge, .le m'cnpressai de le déiujuer, et l'ayant déployé, j'y lus distinetemeul ces mots écrits <'u langue anglaise et avec une encre pourpre : « .Sc/urc: » l'iiiforturice Aiii/'laise Je la Hoche fumante! » En lisant cet écrit, je fus frappé comme d'un clioc électrique, et je le relus sur-le-champ plus de dix fois. :\Ion Dieu! pensai-je , n'est-ce pas une illusion? Existe-t-il encore une créature luimaine dansées contrées inhabitées? Comment ])eut-elle y être venue .' Comme nous, sans doute, par suite d'un naufrage 1 Oh! si je pouvais trouver cette infortunée et la sauver! ou, dii moins, si je pouvais lui porter en atleudanl ([uelque espérance et (|uel(|uc consolation! .le m'ell'oreai d'après cela de ranimer l'oiseau, i(ui n'était (lu'étourdi du coup; puis, déchirant un coin de mon mouchoir, j'écrivis, avec une plume que je trempai dans le sang de la loutre, ces mots : « X'aiiez ronfiarue. qu'en Dieu! son aide, » n'est fieut-être pas loin! » .le nouai ensuite les deux chiffons autour des deux pattes de l'alliatros, afin que si l'Anglaise revoyait cet oiseau, elle put comprendre sur-le-champ qu'il était tomlié dans des mains étrangères. Je me dis que sans doute la naufragée avait, du moins en partie, apprivoisé cet oiseau, cl qu'il était par conséquent probable (|u'il retournerait auprès d'elle sur la Hoche fumante, qui ne devait pas être fort loin de notre île. .Ii' n'eus pas de peine à ranimer l'albalros en lui niellant dans le bec un peu d'hydromel; mais à peine eut- il repris ses sens (pi'il partit à tirc-d'aile du côl(' du couchant, et disparut si promptenienl à mes yeux, que la faible espérance que j'avais eue de parvenir peut-être à le suivre avec mon canot se dissipa tout à coup. ^laintcnant, mou père, (|u'en pensez-vous? Ma lettre arrivera-t-elle il son adresse ? Que faut-il (jue nous fassions pour découvrir cette infortunée et la sauver?

— Mon cher fils, répondis-je, cette aventure est, sans eontredil, la ]dus remar(|uable qui nous soit arrivée depuis que nous sommes dans l'ile, et je me réjouis de la prudence qu<- tu as mise dans ta conduite, .le te loue surtout de ce que tu n'en as parlé ([u'à moi; car, pour le moment, ton aventure ne pourrait manquer de causer ii ta mère et à tes frères une inquiétude inutile, s'ils en avaient counaissancc. Je t'engage surtout à ne pas trop te flatter de retrouver cette malheureuse femme. f,)ui sait depuis combien de temps ce billet a été écrit? qui sait si elle n'est pas morte? et si elle vit encore, (|ui sait il quelle distance elle se trouve de nous? car l'albatros vole trèsloin et avec une grande rapidité. Mais il est temps de retourner auprès de la famille, à qui je me dispose il faire une dcclaratiou fort lionorable pour loi. »

En effet, je m'avançai vers le cercle, tenant l^itz par la main. Un silence solennel y régnait; et moi, prenant la parole, je m'exprimai ainsi :

« >Ièrc, voici voire (ils; jeunes («ens, voici votre frère aine. Je vous le présente en vous déclarant que depuis longtemps déjà, et surtout depuis l'expédition dont il vient de nous faire le récit, il a donné tant de preuves d'activité, de courage et de prudence, qu'à compter d'aujourd'hui je le regarde, et je veux que vous aussi le regardiez , comme un jeune homme indépendant et niaitre de ses actions, qui n'aura plus désormais à recevoir de moi i|ue des conseils et plus d'ordres. Il est entièrement affranchi de la puissance paternelle. »

Fritz fut vivement saisi de celte scène imposante. Sa mère le prit dans ses bras en versant des larmes de joie, et lui donna sa bi'iicdiclion. Elle s'éloigna ensuite pour préparer, à ce qu'elle dit, un festin, mais en réalité pour pouvoir se livrer dans la solitude ;i tout son allcudrissement. Mes his, de leur côté, quoiqu'ils ne resseulissenl pas la moindre jalousie de la distinction dont leur fri're avait élé l'objet, en furent toutefois un peu abasourdis, et ils exhalèrent leurs senllmenls par des railleries innocentes (|ui n'avaient rien d'iimer. La eonversaliou roula ensuite de nouveau sur les perles. Il f.illul (|ue je décrivisse la manière dont les perles se forment dans l'Iiuilre, la pèche, les travaux des ])loug('urs, détails trop connus pour iju'il soit nécessaire de les répéter ici. Mais le résultat de cet entretien fut i|ue, puisque nous étions assez heureux pour que les huilrcs (]ui les fournissent se trouvassent sur les côtes de notre ile, à une profondeur si peu considérable, il fallait absolument rpii^ nous établissions une pêcherie en règle. Je ne rejetai pas la proposition; mais je jui'cai (|ue bien des choses nous seraient nécessaires pour cela c|ue nous ne possédions point. Aussitôt chacun se chargea d'une ]iartie de l'ouvrage pour y suppléer. J(' fis deux grands el deux petits crochets de fer, auxipiels j'adaptai de forts manches en bois, et aux deux plus grands j'attaeliai des anneaux de fer ]>our pouvoir les lier à notre chaloupe, laipielle en avançant ferait racler la terre aux crochets qui enli'veraient ainsi les huîtres. Ernest conlcctionna , d'après mes conseils, une espèce de ratissoire pour enlever des bords du rocher des nids

d'oiseau, dont je voulais faire une ample provision ; Jack s'occu|i,i défaire une échelle à un seul montant; François travailla avec sa mère à fabriquer des sacs de filet, que je voulais attacher à mes grands crochets pour recevoir immédiatement les huîtres détachées; iPritz, enfin, se livrait avec ardeur à un travail mystérieux, il s'agissait de faire dans son kaïak une seconde ouverture pour y placer encore une personne avec lui. Je devinai sans peine son but et ses espérances. (Uiant à ses frères, ils n'y trouvèrent rien qui dût les étonner; car il leur paraissait assez simple qu'il voulût de temps eu temps se faire aecompai;ncr par un d'eux dans ses expéditions. Je n'ai bas besoin de dire (|ue notre chaloupe fut chargée <le toutes les provisions dont nous pouvions avoir besoin en voyage.

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