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CHAPITRE XLIX

Récolte de nids d'alcyons. — Détails sur les perles fausses. — Pêche des perles. — Préparatifs pour faire de la soude. — Le sanglier d'Afrique. — Danger de Jack. — Les truffes. Coton-nankin. — Grand combat avec les lions. — Mort de Bill — Bctour à la maison. — Expédition aventureuse de Fritz. — Nouveau voyage à la baie des Perles. — Le cachalot.

Un jour que le vent nous était particulicremonl favorable, nous appareillâmes pleins d'espérance, et nous partîmes accompagnés des vœux de ma femme el de François. La partie animale de notre équipage se composait du jeune Knips, singe que nous avions apprivoisé après la mort du vieux; du chacal de Jack, qui commençait à vieillir, du chien liill, ([iii se trouvait dans le même cas, et des deux jeunes chiens Hraun el Falb, (|ui étaient devenus si vigoureux, qu'ils pouvaient se comparer à ceux que le roi indien Porus offrit a Alexandre le Grand, et (|ui, dit-on, étaient assez forts pour tenir tète à des lions et à des éléphants.

Jack insista jiour accompagner son frère Fritz dans le nouveau trou que celui-ci avait pratiqué dans son kaïak; ils devaient nous servir de iiilotes, el reconnaître pour nous les passages les plus sûrs entre les écueils. Sous leur direction, nous ne craignîmes pas de nous aventurer dans les rochers des walruss, oîi les brisants présentaient en plus d'un endroit l'aspect le plus menaçant. Us nous servirent de guides avec une prudence consommée, au point que je ne craignis point de hisser même une voile. Dans notre traversée, nous vîmes sur plusieurs rochers tantôt des dents, tantôt des squelettes tout entiers de walruss; mais nous n'avions pas alors de temps à perdre, et il fallut laisser à un temps plus opportun le soin d'en faire une récolte. Arrivés dans les eaux tranquilles de la grande baie, nous trouvâmes une mer qui brillait comme un miroir, el sur sa surface d'élégants nautiles pa]iyraeés voguaient sans que rien les Iroublâl. Nous contemplâmes longtemps avec intérêt les manoeuvres intelligentes de ces jolis |ietits habilants des flots. Nos pilotes du kaïak en eurent bientôt pris quelques-uns des plus beaux, qui fiiren bien reçus de nous, el nous décidâmes sur-le-ehamp que cette baie s'appellerait désormais la baie des Nautiles. Nous passâmes ensuite devant un cap que nous appelâmes le cap (iamus, parce qu'il ressemblait elïeetivemenl au neî d'une personne caraarde. Quand nous l'eûmes doublé , nous vîmes de loin le promontoire de l'Arche, derrière lequel, d'après ce que nous dit Fritz, se trouvait la baie des Perles.

A la vue de l'arche, nous fûmes saisis d'étonnement et d'admiration C'étaient à la fois la hardiesse et la légèreté de l'architecture gothique jointes à la grandeur el à la solidité des constriiclions cyelopéennes. Eu la traversant, nous fîmes une ample récolte de nids d'oiseau. Ernest fut le seul qui remarqua qu'il y avait de notre part quelque chose de ridicule ;i prendre tant de peine pour rassembler ces nids, tandis (]ii'il élait incertain si jamais bâtiment étranger approcherait de notre ile et consentirait ;i nous les acheter. Je répondis que l'espérance est un des trésors les plus précieux pour l'homme; elle est lillc du courage et sœur de l'activité : car l'homme courageux ne désespère jamais, et celui qui espère ne cesse de Iravailler pour parvenir au iiul de ses désirs; il ne s'épuise pas dans des travaux inutiles et ne perd pas ses forces dans l'oisivclé. Après cette obserxalion, je donnai l'ordre de cesser la récolle des nids, et je m'y étais décidé d'aiilaiil plus facilement que la marée (|ui commençait à monter devait nous aider à sortir plus prompleiiienl de l'arche. Nous y voguions si doucement et tellemeut ;i l'abri de tout danger, que nous pûiue.^ en admirer à loisir la merveilleuse construction. On eût dit que le grand architecte du monde avait commencé un temple qu'il avait abandunué avant qu'il fût achevé, et dans Icipiel il était adoré, non (lar des êtres intelligents, mais par des animaux de tonte espèce; car on ne saurait se figurer la foule d'être vivants dont cette grotte était remplie. Dans le nombre, nous vîmes un petit poisson aux écailles blanches et brillantes, ipii me parut être une espèce d'able, dont les écailles servent à faire les perles fausses. A peine ce mot m'eut-il échappé, ipie mes enfhnts voulurent absolument ijuc je leur expliquasse comment on s'y prenait pour fabriquer des perles fausses, •le leur dis ipie l'on comiiien(;ail par faire de petits grains de verre de la grosseur d'une perle, dans lesipicls on insérait une pâte faite avec les écailles de ces petits poissons appelés aides, et que l'on rem-

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plissait ensuite de cire. « Ces perles fuusscs, leurdis-je, sont de formes fort régulières; elles chatoient presque autant que les véritables, et eut l'avantage de se vendre à très-bon marche.

EB.NEST. Puisque cela est ainsi, pourquoi se donne- t-ou tant de peine pour pêcher les véritables?

JACK. Singulière question, en vérité; parce qu'elles sont plus précieuses.

FRITZ. Cette réponse est encore plus singulière que la question. 11 s'agit de savoir pourquoi on les paye plus cher, puisqu'elles ne sont pas plus belles que les fausses.

LE piiEE. La valeur des perles véritables se fixe, comme pour l.i plupart des objets de luxe, par ce que l'on appelle le prix d'affection.

Le corps de garde.

ERNEST. Ou'cntend-on par là, mon père ?

LE PÈRE. C'est le prix ou l,i valeur (|ue l'on attache à un objet par une volonté arbitraire, par la mode ou par une prédilection in<lividiielle, tandis que sa valeur intrinsèque est souvent presque nulle. Avant que l'on eût inventé les perles fausses, on portait les véritables il cause de leur beauté, et maintenant elles conservent leur prix ilans le commerce, parce qu'il y a toujours des gens qui aiinenl à monlier qu'ils sont en état de dépenser plus d'argent (]ue leurs voisins, u

Pendant que nous nous livrions à de pareils entretiens, nous sortîmes de l'arche, et nous nous trouvâmes dans une des plus belles baies (|u'il fût possible de voir. Elle pouvait avoir sept il hiiil lieues de circonférence, et répondait parfaitement à la description que Kril/, en avait faite. Le seul reproche c|iie l'on pût faire à cette baie, c'était qu'il s'y trouvait un ou deux bancs de sable et queli|ncs hauts-foiiils; mais ces derniers se l'omposaieiit principalemenl ilc rochers (l'hiiitres placés si peu profondémeni , (|u'il était facile de les apercevoir, et (|u'ils n'offraient, jiar coiiséiiuciit , aucun danger.

,1e n'ai pas besoin de dire c|iie nous voguàmi's avec un plaisir extrême sur celte admiralile nappe d'eau, rasaiil l'.igréable rivage ipil nous offrait ii la fois de riantes prairies, des bois loiilVus, des collines verdoyanles et de limpides ruisseaux. Nous nous dirigeâmes \eis une crique assez vaste, tout )irès du banc d'huitres sur leipiel l'rit/ avait pêehéses perles : nous y étions allirés par la vue d'un ruissiau dont les eaux argentines nous prometlaieut nue douce Iraîcheur INos compagnons de voyage , ii qui nous n'avions pu distribuer peiiilanl la journée qu'une assez faible ration d'eau douce, saulèrenl Jiar dessus le boni pour arriver |ilus promplement près du ruisseau. Maiire Kuips seul n'eiil pas le conrarje d'iiuiter ses camarades, et il nous fil liien rire par les gestes étranges qu'il fit, hésitant entre le désir de les suivre et la frayeur (jiie lui causait la seule pensée de se rendre ii terre à la nage. J'eus pitié ii la lin du pauvre animai; je lui jetai une grosse corde par laquelle il descendit m trcmlilanl sur 11' rivage.

iSoiis siiiviiues sur-le-champ iioiri' pelil ilaiisem de corde, cl, le

jour tirant îi sa fin , nous songeâmes à nous préparer un souper en règle. Il se composa d'une soupe de pemmican, de patates et de biscuit de mais. Pour combustible, nous nous servimes de bois que les eaux avaient dépose sur le rivage. 11 avait été bien séché par le soleil , et les jeunes gens en rassemblèrent une provision considérable, afin de pouvoir entretenir pendant toute la nuit un grand feu de bivouac. Cela l'ait, nous nous disposâmes à dormir. Les chiens restèrent auprès du feu, oii ils se trouvèrent fori bien; quant ;i nous, nous rentrâmes dans la chaloupe, .ivec laquelle nous mouillâmes à quelque distance du rivage, prêts à saisir nos armes au premier signal de danger que nous donneraient nos gardiens restés à terre. Pour sureroit de précaution, j'attachai notre vivacc knips au pied du mât, plein de confiance dans son actixe surveillance. Tout étant ainsi arrangé, nous nous retirâmes à la poupe de notre petit bâtiment, où nous dressâmes une tente de toile à voiles, et oii nous nous étendîmes sur nos peaux d'ours et d'hyène. Nous passâmes une nuit tranquille, pendant la(]ucllc nous n'entendîmes d'autre bruit (jue les hurlements des chacals, qui devenaient difficiles à supporter quand le nôtre y joignait sa voix détestable.

Le lendemain matin nous fûmes. debout de bonne heure, et après avoir fait un solide déjeuner à la fourchette, nous nous rendîmes au banc d'huîtres, oii nous fîmes une pêche si abondante, que je résolus de rester trois jours entiers en cet endroit. Nos huîtres étaient rassemblées en un grand tas sur la grève, pour y sécher au soleil : j'y ajoutai une certaine «|uantité de deux plantes c|ue j'avais remarquées dans les environs, et qui me parurent être du kali et de la soude. Je désirais beaucoup jioiivoir parvenir à fabriquer cette dernière matière, qui devait m'ètre fort utile, surtout pour faire du savon et pour raffiner le sucre. \ ers le soir, une heure environ avant le souper, nous faisions chaque jour une excursion dans l'intérieur du pays, et nous ne revenions jamais sans rapporter avec nous quelques oiseaux connus ou inconnus.

J'y lus ilistinctemenl ces mois écrits en langue anglaise et avec une encre pniirpre : « Gainez l'infortunée Anglaise de la Hoche fumanlel

La deriiii're soirée de notre pêche, nous éprouvâmes le plus grand désir de pénétrer un peu ]ilus avant que de eoiitiinie dans le (letit bois. JNoiis croyions avoir reconnu le cri de co(|s d'Inde ou d<' paons, el nous n'aurions )ias demandé mieux que d'aballrc un (|iiadrup('de, s'il s'en fût présenté. Krnest et le brave Kalb nous précédiiienl. Derriire eux marchait Jack avec son Jager. Fritz et moi étions restes sur la grève, oii nous avions encore quelques dispositions il faire. Soudain nous entendîmes un coup de fusil suivi île cris alfreiix, el puis d'un second coup. A l'instant même liill et liraiin s'clanci'renl du côté du bruit, el Frit/, y courut aussi, tenant son aigle sur le poiii;;. Il le décapuchonna, le lança, et puis tira un coup de pistolet. I.es cris de détresse furent alors remplacés par ceux de : « A la mort . » el de : « ]'icloirc I vicfnirf ! »

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Il va sans dire que moi aussi je me (lirii;cai le plus promptcmcnt possible vers la scène du combat. Au bout de dcuv: minutes, j'aperçus entre les arbres Jack, qui s'avançait en boitant, soutenu par Ernest et Fritz. Quand ils furent ])rès de moi, .lack, s'étant arrêté, commença à se tàter tous les membres en i;éniissant et en pleurnichant. En plus de vingt endroits il dit : « J'ai mal ici , et ici , et ici ; je suis moulu comme un grain de poivre. »

Je me hâtai de le déshabiller pour l'examiner; mais j'eus beau le regarder et presser tous les endroits, je ne trouvai rien de cassé ni de démis. Il respirait libreincnl, cl je ne vis rien d'extraordinaire sur son corps, si ce n'est trois ou (|uatrc laclies bb'ues, suite de coups ou de foulures. Aussi, quand je reconnus ce (|u'il en était, je ni> i)us in'empèchcr de m'écricr : « Esl-il honorable, est-il permis, de la part d'un héros en herbe, de se livrer à des plaintes si vives, de soupirer et de pleurer pour si peu de chose !

Miss Jenny.

JACK. Vous appelez cela peu de chose! J'ai été moulu, foulé au\ pieds, presque écrasé. Cet animal m'a, pour ainsi dire , tiré l'àuie du corps. Il s'en est fallu de peu qu'il ne m'ait éventré, et alors adieu le héros en herbe. Heureusement les braves chiens et le fusil de Eritz ont traité le monstre comme il le méritait.

LE PKRE. Dis-moi donc quel est le monstre ([ui l'a si cruellement moulu ; je n'en ai encore aucune idée.

JACK. <,)iiaiit à toi, Fritz, n'oublie pas de me garder la tète de eetle horrible bête!... Oh! mon genou!... Oh! ciel! ma jambe! il faut la couper tout de suite!... Ah ! mon dos!... Nous en souperons ce soir et nous en déjeunerons demain; il y aura assez pour deux repas.

lE pÈBE. Encore! Est-ce le délire de la fièvre qui te fait parler ainsi:' Tu veux qu'on te coujie la jambe et que nous mangions Ion dos à souper !

JACK. ]\on , non ! Mais je veu\ que la tèle et les défenses soient cou servées dans notre musée. Elles m'ont fait une belle frayeur, ces dénis.

I.E PERE. Saurai-je enfin, étourdis que vous êtes, de (|uel animal il s'agit ?

ERNtrsr. C'est d'un horrible sanglier d'Africjue (|ue nous parlons. Il était ellrayant a voir avec les buigues peau\ ipii lui pendaient sous les yeu\ et sur les tempes, avec ses rlélens<s longues de près d'un pied, avec son groin large comme l.i main, i|ui remuait la terre comme le soe d'une charrue et y creusait de véritables sillons.

I.E piiRK. Hendons grâce ii Dieu de ce (|ue nous avons échappé ii un si grand danger, et occupons-nous mainlcn.mt du pauvre patient. Ouoiqu'il ne soit pas blessé, la frayeur pourrait avoir pour lui des suites làclieuses que nous devons pn-venir. )>

l.ii achevant ces mois, je donnai au petit chasseur un verre de vin lie Canarie d<i noire propre fabrique, ji' lui lavai les membres meurtris avec (!e nu'-nie vin ; apri's (|uoi je le portai dans la chaloupe, oii il s'endormit si promptcment, ([ue je u'ous plus aucune inquiétude sur

son compte. Cela fait, je dis il Ernest de me raconter ce qui s'était passé, et voici un abrégé du récit qu'il me fit :

0 J'étais entré le premier avec Falb dans le bois, quand celui-ci me (|uilla tout à coup, eu aboyant avec force, pour poursuivre un grand animal qui s'approchait par le taillis, et qui s'arrêta près d'un gros arbre pour y aiguiser ses défenses. Sur ces entrefaites, Jack était arrivé aussi, et son chacal s'était joint it l'alb pour attaquer le sanglier. De mon côté, je m'ap|U()cliai avec précaution eu m'arrètanl d'arbre en arbre, épiant le moment favorable pour lui tirer mon coup de fusil. I^e chacal, n'ayant pas mis la pruilence nécessaire dans son attaque, reçut de l'animal un coup de pied (]ui lui fit jeter les hauts cris, et qui mit Jack dans une si grande fureur, que, sans bien mesurer la distance, il lâcha son coup. Le sanglier n'en fut que légèrenijcnt ellleuré, et, comme il fallait s'y attendre, il tourna toute sa colère contre son nouvel assaillant. Jack se mit, comme de raison, à courir comme le vent. Je crus devoir alors tirer pour sauver mon frère; mais la blessure i[uc je fis au monstre ne fut pas mortelle el ne fit malheureusement qu'augmenter sa rage. Cependant, comme notre Jack sait courir aussi vite qu'un Ilottenlot, il aurait sans doute échappé s'il n'avait pas heurté du pied contre une racine d'arbre. Il tomiia, et je le crus perdu ; mais le chien et le chacal attaquèrent si vigoureusement le sanglier par derrière, que celui-ci eut besoin de toutes ses forces et de toute son adresse pour se défendre contre eux, et tout ce qu'il put faire à Jack fut de le fouler el de le meurtrir avec ses pattes et ses genouv. Dans l'intervalle, j'avais rechargé mon fusil, et iiill arriva avec lîrauii sur le champ de bataille. Au même instant, l'aigle de Fritz fondit du haut des airs sur le monstre , de sorte (|ue, préoccupé par tant d'attaques simultanées, il dut laisser à Fritz le temps de l'approcher d'assez près pour l'achever d'un coup de pistolet, et c'est là, mon père, le troisième coup de feu que vous avez entendu, (^kiand j'arrivai sur la place, tout était fini. Jack se releva en pleurant ; Fritz et moi le primes sous le bras, et ayant jeté un regard en arrière, je vis avec éloiinement le singe et le chacal qui semblaient se disposer à partager entre eux les restes du sanglier.

'^U'ï.âÊ

Nous vîmes Fritz descendro par une corde du haut du rocher où il s'était posté pour nous saluer.

Cependanl, m'ctant rapproché, je reconnus que c'était une espèce de navi'ls iju'ils se disputaient, et j'eus de la peine à leur en arracher une dciui-douzaine que je vous rapporte dans ma gibecière. A en juger par l'odeur, ils ne valent pas grand'chose, car je la trouve forte el désagréable.

JE rliiiE. A oyons, mon fils. Si je ne me trompe, lu viens de faire une découverte cpii n'est pas sans iiiiporlance pour notre cuisine. Eu effet, ce sont des trufl'es exccUcnles que tu as trouvées.

EBxEsr. Comment, mon père! vous les mangez toutes crues;' Je croyais qu'elles n'élaient bonnes (|uc cuites, dans des ragoûts.

LE riiiiE. Cela dépend des goûts.

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