‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 128 sur 219 · IM'S · texte numérisé non relu

IM'S

queue

LE UOBIJNSOW SUISSE.

sauta en l'air avec un iiif;issement effroyable, demeura imniol)ilc ]icn(laiit quelques secoiules, |)uis eliaucela el l'iuit par rester s^ins mouvement sur la ])lace d'où n:i(;uère il nous épiait.

« Ail! ah! dis-je à mon jeune eompaijiion, le lion est frappé au cœur, et Fritz a fait un ciief-d'œuvrc. Mais je veu\ aller à son secours dans le^ cas où il aurait encore qucUpie danijer it courir. \ ous, restez ici, prêts à tirer vos coups , s'il est nécessaire. »

Je donnai doue quelques coups de rames, et je sautai de la clialoupe a terre, eu un endroit où l'eau était peu profonde. Les chiens m'entouraient avep toutes les marques de la joie; mais ils me quittèrent bientôt après de nouveau, et continuèrent a jeter des rei;ards inquiets vers le bois. Cette conduite m'indiquait i|u'il fallait user de précaution. En elïet, au bout de quel(|ues instants, un second lion, un ])eu plus petit, il la vérité, c|ue l<' premier, mais cependant toujours monslrtieux, arriva du même côté, s'approchant il ijrands pas du lieu de notre débarquement. 11 s'arrêta un instant à la vue de notre Icu ; mais bientôt il continua son chemin sans avoir l'air de s'in(|uiéter ni de son éclat, ni de notre présence ou de celle de nos chiens. Il allait et venait d'un air préoccupé, cherchant évideiuuient son coiii|)ai;non que nous avions tué, et l'appelant d'une voix (|ui n'avait rien d'aimalile. Je compris que c'était la lionne, et je me félicitai de ce <|u'ils n'étaient pas venus tous deux n la fois, puisque nous n'aurions pas pu résister à leur atla(|ue réunie.

Au bout d'une couple de minutes, elle trouva son époux. Arrivée près de lui, elle le tàla axec ses pattes de devant, le flaira, lécha sa plaie sanylanle, puis elle poussa un aft'reux cri de détresse et jjrinça des dents comme si elle eiit voulu les aii;uiser pour le combat.

l'af! encore un cou]) partit, et l'animal souleva sa patte droite blessée. Les eliicus, voyant (|ue, de mon côté, j'étais prêt U tirer, s'élancèrent a la fois sur la lionne; ils s'étaient déjà attachés surdillerentes parties de son corps, avant que j'eusse eu le temps de lâcher mon coup et de fracasser la mâchoire de notre ennemie. Il s'ensuivit un combat si terrible, (|ue je puis bien dire c[ue, de ma vie, je n'ai rien vu de si affreux. L'obscurité de la nuit, les rup,issements de la li(u.iie, les cris plaintifs des chiens, (|ui indic|uaienl, à la fois, leur colère et leur frayeur, se réunissaicul pour faire sur moi l'impression la plus vive. Je fus un moment embarrassé sur ce (|ue je devais faire, et le monstre profita de mon incertitude pour donner au pauvre liill, qui avait eu l'iniprudeuce de s'attacher à son fjosier, un coup de patle qui l'éventra, tant les i;rilTes de la lionne étaient aiguës. Notre fidèle chien tomba mort à côté de son ennemie expirante. Je m'approchai alors avec mon couteau de chasse; en ce moment, j'aperçus Frit?, h la faible lueur de notre foyer. 11 se disposait a tirer. Je fis quel(|ues pas au-devant de lui, el, le prenant par la main, je le conduisis sur le champ de bataille, en reiip,ap,eaut ii se réunir ii moi pour rendre .qràce au ciel de nous avoir délivrés d'un péril si imminent. Nous criâmes après cela ii Ernest et ;i Jack de venir nous joindre. Ils arrivèrent et se jetèrent dans nos bras en versant des larmes de joie et d'attendrissement, liestés seuls dans la chaloupe, ils avaient eu peur, en même temps, pour eu\ et pour moi, et cherchaient alors tous les moyens de se convaincre que nous étions réellement tous sains et saufs.

Notre premier soin fut d'ajouter de nouveaux aliments à notre feu deivarde; puis, ayant allumé des torches, nous retournâmes sur le eliaiup de bataille.

Le premier objet que nous y aperçûmes fui noire pauvre Bill, toujours suspendu h la gueule de la lionne, mais sans vie.

It Ernest, s'écria Fritz, vois ce pauvre animal ! tu devrais bien lui composer nue épitaplie; il le mérite beaucoup mieux que l'âne, (jui n'a péri que par sa propre faute et par sa bêtise.

— 'J'y songerai, répondit Ernest; mais je dois avouer que la frayeur que j'ai éprouvée a glacé le sang dans les veines de ma muse. Quels monstres! ils sont grands comme des taureaux; mais que d'adVesse cl de sûreté dans leurs mouvements! 11 faut convenir que le ciel s'est montré plein de miséricorde pour nous.

— C'est la raison, que Dieu a daigné accorder k l'homme, reprit I' ritz, <|ui le met en état de combattre avec avantage des ennemis incomparablement plus forts que lui. »

Il lut convenu que, (piand le jour paraîtrait, nous nous emparerions des dépouilles opimes (|ue notre victoire nous avait procurées; mais nous ne voulûmes pas tarder davantage it rendre au i.auvre liill les honneurs funèbres. Son convoi eut lieu aux flambeaux, el Ernest comiiosa pour lui une épitaiihe dans laquelle il célébra son courage dans les combats, sa iloueeur au logis, et rappela qu'il était mort glorieusement en défendant ses mailrcs contre une lionne.

Le danger passe, nous commençâmes tous a la fois à sentir que nous n'avions pas soupe. Nous courûmes au trou dans lequel notre hnre cuisait à la mode d'Otahiti; mais il aurait fallu voir la mine allongée de mes trois lils riuand ils la trouvèrent noire comme un charbon. Moi seul je ne me livrai point au désespoir :« cet aspect. Je clicrchai la vérité sous ces apparen<es peu favorables, et je trouvai, en eflel, l'intérieur pari'aitemeiM cuit a point, et répandant, crâre aux truUes d(ml il étail farci, le fumet le plus agréable. Le souper fini, nous nous couchâmes dans notre chaloupe, où nous fûmes oblieés de nous couvrir avec soin, tant le froid nous parut vif. C'est sans'îloutc

cette frairlicnr des nuits qui est cause que beaucou|i d'animaux de la zone lorride ont la peau garnie de longs poils.

Au point du jour, nous nous occupâmes à dépouiller les lions de leurs peaux, ce qui ne nous prit i|u'uiie couple d'Iieures, ;;ràce à ma pompe foulanle. Nous abandonnâmes, ainsi qu'on peut le penser, les restes de ces animaux aux oiseaux de proie, ([ui ne tardèrent pas a venir fondre sur eux de tous les points de l'horizon ; on eût dit, à les X'oir arriver en si ijraiid nombre, tandis qu'auparavant rien n'annonçait leur présence, qu'ils avaient été créés tout exprès pour cette occasion. A mesure (|uc le jour avançait, l'odeur des huilres à perles, que nous avions rassemblées en tas sur la grève, devint si insupportable, que nous n'eûmes rien de plus pressé que de nous reiueltre en roule pour retourner à la maison , dès que nous eûmes dépouillé les lions. Je montai dans la clialiiupe avec Ernest et Jack, et Fritz occu])a de nouveau son kaiak, dans le(|uel il nous servit encore de pilote pour trouver la passe qui conduisait hors de la baie. Dès que nous lûmes arrivés en sûreté dans la haute mer, il se rapprocha de nous et me remit une lettre, arrivée, ii ce qu'il me dit, jiar la poste avant que je fusse éveillé. Accoutumé à des plaisanteries de ce genre, je pris l'écrit de l'air le plus sérieux, et me retirai à l'écart pour le lire. J'y vis, il mon regret, que toujours préoccu]ié de son Ani;laise naufragée, il avait pris la résolution de tenter une aventure dont je reiiardais le succès comme impossible, .le réfléchis un instant aux arguments que je devais employer pour le décider ii y renoncer; mais, quand je revins sur le tillac, je vis qu'il était déjà ]iarli et qu'il forçait de rames dans une direction opposée ii celle c[iie nous sniviiuis. Je ne pus donc faire autre chose i|uc de prendre le porte-voix et de lui crier: n Adieu, Fritz, sois prudent, que le ciel te préserve cl te fasse revenir promplement! «

Nous nous dirigeâmes assez tristement du côlé du levant, car je croyais ne pas devoir laisser ma femme dans l'inquiétude, en attendant le retour de Fritz, de sorte que, vers le soir, nous arrivâmes sains et saufs dans la baie du Salut ; mais la joie de ma femme en nous revoyant fut singulièrement amortie par l'absence de son aîné , et celle <le François par la mort de liill. En revanche les divers objets que nous apportions nous valurent le meilleur accueil, cl surtout notre colon-nankin et les graines de cette plante, dont la soigneuse ménagère s'empara, dans rinlenlion de saisir la première occasion pour les planter. Je me chargeai de pré])arcr les peaux de lions, et je les transportai, à cet effet, à l'île des Requins.

CiiK] jours s'écoulèrent sans que nous reçussions la moindre nouvelle de Fritz, el nous commencious déjà à ne plus penser qu'à lui. Aussi la proposition <[ue je lis d'aller au-devant de lui, au moins jusqu'à la baie des Perles, fut-elle accueillie avec une satisfaction unanime. Ma femme voulut absolument nous accompagner, et je résolus, d'après cela, d'employer à cette expédition notre grand bâtiment, la pinasse, dont nous ne nous servions plus que dans des occasions fort rares. Il nous fallut, après cela, ([uelques jours pour remettre ce bâtiment à Ilot, le radouber, et raccommoder les voiles el les cordages. Ma femme s'occupa, pendant ce tein]is , ii faire des sacs, tant pour le colon que pour la potasse ((ue je voulais fabrir|uer; elle prépara aussi les provisions que nous «levions emporter dans noire voyage, et notamment le biscuil. Enfin, quand tout fui prêt, nous nous embarquâmes un malin par un beau temps et un vent favorable ([ui nous poussa pronqilemeiit jusqu'à l'entrée de la baie. Là, un embarras au- <[uel je n'avais pas songé se présenta. Je ne savais pas comment notre pinasse, qui tirait beaucoup plus d'eau que la chalou|)C, parviendrait à franchir l'étroite ])asse qui y conduisait, surtout n'ayant plus de pilote en avant de nous. Quoi qu'il en soit, nous parvînmes dans la baie, aidés jiar la marée montante, mais non sans avoir heurté avec tant de force ciuitre un écueil, ou, du moins, contre ce (|ue je pris pour un écueil, que je crus un moment que nous allions èlre submergés. A peine avions-nous échappé à ce danger, que nous entendîmes tout à coup un bruit fort étrange. On eût dit un coup de vent soudain, et au même inslanl nous vîmes s'élever de la mer une colonne d'eau qui ne tarda pas à retomber sous la forme d'une pluie abondante.

« O mon père! s'écria François, n'est-ce pas là ce que l'on appelle une trombe ?

— Non, mon fils, répondis-je. 'Dnc trombe, que l'on regarde généralement comme un phénomène électrique, est occasionnée par un nuage qui s'abaisse vers la surface de la mer, sous la forme d'un siphon , et attire l'eau, ijui, de son côlé, apparaît comme une vaste colonne UMirnoyanle, et, dans sa marche, enlraîne tout ce qu'elle renconlrc, causant les plus grands malheurs aux vaisseaux (|ui se trouvent sur sa route. Mais il sutbl il'un ou deux coups de canon pour dissipi'r sur-le-champ ce dangereux phénomène. »

Pendant celle exidicalion , l'objet (iiic j'av.iis cru être un rocher disparut; mais je ne doutai poiiil <|u'il ne revint bieutùl sur l'eau. Je dis donc à mes enfants de se tenir, mi'ehc allumée, devant nos deux petits canons, ))eiidant que, le gouveruiil en main, }r m'occuperais de diriger notre bâtimenl. En elVel, l'objet ne larda |)as à re])araitre, el nous ne pûmes plus douter que ce ne fût un énorme poisson. Nos deux coups t\r canon partirent à la fois, et le monstre blessé s'enfonça sous l'eau. Bientôt cependant il remonta encore, lança de nouveau

LE ROBINSON SUISSE

lit' l'eau par son larr;e évent; mais, cette fois, elle était mêlée de beaucoup (le sang. Dans l'intervalle, mes enfants avaient eu le temps de recharger leurs pièces, et un troisième coup de canon acheva le cétacé, qui alla échouer sur un jielit banc de sable situé dans la baie.

IS'ous étant approcliés du banc, nous calculâmes que notre ennemi devait avoir au moins quarante pieds de long; et, en le voyant de plus près, je pus répondre aux ([uestions empressées de mes fils que c'était bien certainement un cachalot que nous avions tué.

Comme nous comjuencions ii nous livrer à la joie du triomphe, notre attention fut soudain attirée vers un objet qui nous menaçait d'un dani;er bien plus éminent que celui auquel nous venions d'échapper. Je crus voir assez distinctement, quoiqu'à une fort grande dislance, un sauvage dans un canot, ((ui tantôt s'arrêtait pour nous examiner, tantôt se cachait derrière les avances des rochers de la côte, manœuvre qu'il réitéra ii plusieurs reprises. Cette apparition m'inquiéta jilus que je ne jugeai convenable de le dire. Je commandai de recliarger notre artillerie et de mettre toutes nos armes en état, ainsi que de former, avec les tiges de maïs (|ue j'avais apportées pour faire de la potasse, une espèce de parapet qui pût nous mettre a l'abri des flèches , des javelots et des frondes.

Tenant toujours l'œil attaché sur la place oii le canot venait de disparaître pour la dernière fois, j'en vis un qui sortait d'une anse et qui ne me sembla pas être le même. Ayant disparu à son tour, un troisième se fit voir. Je pris alors le porte-voix et adressai aux inconnus quelques questions en langue malaise; mais je ne reçus aucune réponse, et Jack me dit que je ferais peut-être mieux de proférer quelques gros jurons en anglais. Je riais encore de son idée, quand s'emparant ii son tour du porte-voix il exécuta lui-même ce qu'il m'avait proposé, et cela avec tant d'énergie, que je n'eus rien de plus presse que de lui imposer silence.

Sur ces entrefaites, le premier sauvage reparut dans son canot, tenant à la main un rameau vert, et se dirigea vers nous en droiture. Je ne doutai pas (|ue cette nouvelle manœuvre ne fût la suite de l'idée qui était venue à Jack, et j'attendais avec une vive curiosité l'arrivée de l'étranger. A mesure qu'il s'approchait de nous , il faisait les mines les plus étranges; il nous montrait les dents en riant, nous envoyait des baisers et faisait des gestes on ne saurait plus comiques avec ses mains et ses bras.

'J'out il coup un cri général s'éleva parmi nous : « Mais c'est là Fritz! c'est vraiment lui! pounjuoi donc s'est-il amusé à nous faire prendre ainsi le change? «

C'était lui eu effet. Il arriva, s'élança sur noire pont, oii nous l'entOLir.îmes tous, l'embrassant, le félicitant, lui serrant les mains. J'ai dit tous... mais non! sa mère seule demeurait immobile; des larmes de joie coulaient de ses yeux, et ce ne fut qu'après quci(|ucs minutes du silence le plus expressif qu'elle recouvra assez de sangfroid pour pouvoir, ii son tour, serrer son fils dans ses bras.

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