‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 137 sur 219 · CHAPITRE VllT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllT

L'Envoyé.

Si Durward avait été enclin à la paresse, le bruit qui retentit dans la caserne aux premiers tintements de la cloche des matines aurait assurément banni la sirène de sa couche ; mais il avait contracté, tant au donjon paternel (|u'au couvent d'Aberbrothick, 1 habitude de se lever avec l'aurore. 11 s'habilla gaiement au son des cors, au elic|uelis des armes, i|ui annonçaient qu'on relevait la garde. Les sentinelles allaient se reposer des fatigues de la nuit , d'autres archers se mettaient en faction à leur place; (l'autres encore, parmi lesipiels était le l!alafré, s'armaient ])Our servir d'escorte à la personne royale. ( )uenlin endossa avec une satisfaction bien naturelle à son à];e le brillant costume ([u'il avait désormais le droit de porter. Son oncle s'assura par un examen ujinutieiiv (pie son équipement était eom]ilet, et remaripia avec satisfaction (|ue l'uniforme rehaussait la bonne mine du jeune homme.

— Sois aussi fidèle et aussi brave (pie tu es bien tourné, mon neveu, etj'aurai ru toi un des plus beaux et meilleurs écujers de la garde, ce ipii ne peut (pi'èlre honorable pour la famille de ta uière. Suis-moi dans la salle d'audience, et prends soin de te tenir aupri's de moi.

Là-dessus il jirit une lourde pcriuisane richement ornée, il en donna une plus lé];i'ie à son neveu, et tous deux desceiidirciit dans la cour intérieure du palais, oii se rassemblaient déjà les ;irchers ipii étaient de garde dans les apparlemenis. Les éciiyers, placés derrière leurs nuiitres, formaient le second rang. Dans la même cour, des piipieurs gardaient des chevaux pleins d'ardeur, des chiens de belle race, (lueiiliu conic mpla ces aniinaiix avec tant d'attention, (pie son (uicle fut obligé de lui rappeler à plusieurs reprises ipi'ils étaient là non pcuir son plaisir, mais pour celui du roi. Louis ,\l aimait passioiiuéiiient la chasse; c'était un des rares exercices au\(piel8 il se

livrait, même au milieu des préoccupations politiipies. Il proti-geait avec tant de rigueur le gibier des forêts royales, qu'on pouvail , suivant un (Licton [lopulaire, tuer un homme plus impunément qu'un cerf.

Après quelques manœuvres militaires, Ludovic, cpii commandait le peloton, le cmiduisit dans la salle d'audience, oîi le roi était attendu d'un moment à l'autre.

Le spectacle nouveau qui s'oft'rit à Quentin ne répondit guère à l'idée qu'il se formait des magnificences des cours. A la vérité les dignitaires de la maison royale étaient richement vêtus, les gardes bien armés, les domesliipies nombreux, mais il n'entendit prononcer aucun de ces noms ([ui retentissaient alors dans la chevalerie; il ne vit point d'anciens conseillers du royaume, point de grands officiers de la couronne , point de ces chefs ipii dans toute la vigueur de l'âge mûr étaient la force de la France, ou de ces gentilshommes plus jeunes et plus ardents (jui en étaient l'orgueil. La jalousie, les mœurs réservées, la politiipie artificieuse et profonde de Louis X[, avaient éloigné du trône ce cercle splendide. Lorsipi'à l'occasion de solennités prévues les grands étaient appelés à la cour, ils s'en approchaient avec répugnance, et en sortaient avec joie, comme les animaux de la fable mandés dans l'antre du lion.

Les individus en petit nombre (jui semblaient jouer le rôle de conseillers avaient des dehors vulgaires; et si leur visage exprimait parfois rintelligcnce , leurs manières prouvaient que leur éducation première n'avait pas été en rapport avec leur position acquise. Cependant Quentin distingua (pielipics personnes (pii avaient meilleure fai;on ipie les autres, l't les exigences du service n'empêchèrent pas son oncle de les lui nommer.

Nous connaissons déjà lord Cravford, qui, paré d'un éclatant costume, tenait à la main un bàloii d'argent, insigne de commandement. Parmi ceux (pii semblaient encore d'un rang relevé le plus remarquable était le comte de Dunois, fils de ce célèbre bâtard d'Orléans qui sous la bannière de Jeanne d'Arc s'était signalé en délivrant la France des Anglais. Le fils était digne du père. Allié à la famille royale, aimé du peuple et des nobles, il avait néanmoins, à force de franchise et de loyauté, échappé aux soupçons de Louis, qui le voyait avec plaisir et l'admettait même à ses conseils.

Quoique d'une habileté coiisoiumée dans tous les exercices de la chevalerie, Dunois n'était nullement un type de beauté ehevalercsipic. Il était solidement bâti , mais d'une taille au-dessous de la moyenne; la conformation de ses jambes, tournées en dehors, lui rendait l'éipiitation plus facile que la marche. Il avait les épaules larges, les cheveux noirs, le teint basané, les bras musculeux et d'une longueur singulière. Ses traits étaient irréguliers jusqu'à la laideur; mais, comme il avait conscience de ce (pi'il valait , ses sentiments nobles et élevi'S imprimaient à sa figure le caractère distinctif de l'homme de haute naissance et de l'intrépide guerrier. Un front de lion, un rigard d'aigle tempéraient la iliireté de sa physionomie. Il marchait la tête haute, indépendant et fier. Il portait un costume de chasse moins élégant que somplueiiv; car s'il n'avait pas le titre de grand veneur, il en exerçait presque toujours les fonctions.

Appuyé sur le bras de son parent Dunois, dont il semblait chercher l'assistance, marchait à pas lents Louis, duc d'Orléans, qui fut plus tard roi sous le nom de Louis XII. C'était le premier prince de sang royal, et les assistants lui rendirent hommage en cette ([ualité. Objet de la méfiance de Louis XI, ce prince, aiuiucl revenait la couronne à défaut d'héritier direct, n'avait pas la permission de s'absenter de la cour, oii cependant il n'avait ni crédit ni emploi. Il vivait tristement, dans un état d'humiliation et pour ainsi dire de captivité, (.'e (pii augmeutail encore sou abaltenicnt, c'est ipi'il savait que le roi méditait à son égard une des .ictions les plus cruelles et les plus injustes (pi'un tyran |iùt commettre, en le forçant à épouser la princesse Jcaiiiie. Le malheureux dui! d'Orléans avait été fiancé dès son enfance à cette fille cadelle de Louis; mais, vu la difformité de la princesse, c'était une ri|;ueur abominable que d'exiger l'exécution du contrat.

Au physique, le duc n'avait rien de prévenant; au moral, il était doux, humain, bienveillant, et l'abjectiiui dans laipielle il était plongé, en altérant son car.ictère, n'empêchait pas ses ipralités de se manifester par intervalles.

(^)ucntin remaripia que le duc, en rendant aux gardes le salut militaire, tint les jeux baissés, comme s'il eût a|qiréheiidé qu'on vit dans un acte de simple politesse l'intention de gagner ces hommes ii ses intérêts personnels.

Ce ne fut pas ainsi (pie se présenta le fier Jean de la lialiie, cardinal et prélat.

(]'élait à cette époipie le ministre en faveur; son caractère avait de l'analogie avec celui de \\olsey, en tenant compte de la ditïérence qui existait entre l'astucieux Louis XI et le téméraire Henri VIII d'Angleterre.

Louis avait élevé son ministre de la condition la plus infime à la dignité (le grand aumônier de l'iMuce; du moins il lui en avait donné les éiuidunients, l'avait comblé de bénéfices, et avait obtenu pour lui le chapeau de cardinal. Il était trop prudent pour accordera l'ambitieux la llalue la confiance et l'autorité illimitées dont Ueiui \lll

QUENTIN DDRWARD.

avait investi Wolsej ; néaiimoiiis il se laissait influencer par lui plus que par ses autres conseillers intimes. Le cardinal n'avait donc pas échappi- à l'erreur ordinaire de ceui qui passent suliitement d'un rani; obscur aux ijrandeurs. Ebloui par sa brusque élévation, il s'imaginait qu'il était propre à tout, même aux affaires les plus étrangères à ses fonctions et à ses études. Grand et disgracieux de sa personne, il affectait de la galanterie; il courtisait les dames, et montrait des prétentions absurdes par rapport à ses manières, inconvenantes au point de vue de sa profession. Des flatteurs de l'un ou de l'autre sexe lui avaient, dans une heure fatale, inspiré une haute opinion des contours de ses grosses jambes, qui devaient ressembler à celles de son père, charretier de Limoges, ou meunier de Verdun, suivant d'autres autorités. Infatué de cette idée, il tenait toujours relevée sa robe de cardinal, afin de ne pas dérober aux regards les proportions de ses membres solides.

Vêtu d'une chape magnifique et d'une soutane de velours cramoisi, Jean de la Balue, en traversant la vaste salle, s'arrêta à plusieurs reprises pour regarder les armes et l'équipement des cavaliers de garde. Il les interrogea d'un ton impérieux, et se permit d'en blâmer quelques-uns de ce iju'il appelait des infractions à la discipline. 11 était évident ijue ces vieux soldats l'écoutaieut avec autant d'impatience que de mépris, mais ils n'osaient lui répliquer.

— Le roi sait-il que l'envoyé de Bourgogne sollicite une audience immédiate ? demanda Dunois au cardinal.

— Oui, messire; voici Olivier le Dain, qui, toujours bien informé, va nous faire connaître le bon plaisir du roi.

En ce moment, l'étrange personnage i(ui partai;eait la faveur de Louis \I avec l'arrogant cardinal sortit des ap])artcmcnts intérieurs. Il n'affichait point les airs d'importance que se donnait le prélat. C'était un petit homme pâle et maigre; il n'avait ni manteau ni casaque; son pourpoint et son h.iut-de-chausses de soie noire n'étaient pas faits ])Our pallier la vulgarité de son extérieur; il avait à la main un bassin d'argent, et une serviette posée sur son bras indi(piait l'emploi qu'il exerçait dans la maison royale. Il avait l'air vif et pénétrant; mais il s'efforçait d'ôter à ses traits leur expression en tenant les yeux constamment fixés sur le sol. Il glissait plutôt (|u'il ne marchait, du pas furtif et silencieux d'un chat. Mais si la modestie jette aisément un voile sur le mérite, il lui serait diflicile de cacher la faveur. On ne pouvait laisser passer inaperçu, malgré ses vains efforts, l'homme qui était maître de l'oreille du roi, le célèbre valet de chambre et barbier Olivier le Dain, appelé tantôt t)livicr le Mauvais, tantôt Olivier le Diable, parce qu'il secondait avec peu de scrupule et beaucoup de duplicité la politi(iue tortueuse de Louis XI.

Après s'être entretenu quelques instants avec le comte de Dunois, qui sortit aussitôt de la salle, le barbier rentra tranquillement dans la chambre d'oir il sortait. Chacun s'empressa de lui faire place; il ne répondit à la plupart de ces politesses qu'en inclinant la tète de la manière la plus humble; il murmura seulement quel(|ues mots à l'oreille de deux ou trois personnes, dont tous les autres courtisans furent jaloux; puis, alléguant les obligations de son état, il esquiva les réponses (|u'on lui adressait, et les sollicitations de ceux qui désiraient attirer son attention.

Ludovic Lcsly eut le bonheur d'être au nombre des privilégiés; Olivier le Dain lui annonça tout bas que son affaire était heureusement terminée.

Immédiatement après, cette bonne nouvelle lui fut confirmée par Tristan l'Ermite en personne. Le formidable grand prévôt parut, habillé d'un costume dont la splendeur ne servait (ju'à faire ressortir sa physionomie sinistre, et se dirigea tout droit vers le Balafré. Il l'apostropha il'un ton (|u'il essayait de reiulre conciliant, et qui ressemblait au grognement d'un ours; mais ses paroles étaient plus agréables que sa voix : — Je regrette , dit-il , le malentendu qui a eu lieu hier entre nous; mais aussi, jjourquoi votre neveu ne portait-il pas l'uniforme des gardes, ou ne di'clarait-il pas qu'il en faisait partie;' il m'aurait épargné l'erreur que je vous prie d'oublier.

Ludovic Lcsly fit une réponse convenable, et dit à son neveu dès que Tristan eut le dos touriu':: — A partir d'aujourd'hui, nous avons l'honneur d'avoir un ennemi mortel dans la persiuine du grand prévôt d<! l'hôtel; mais nous scjuiines hors de sa portée, un sohbil qui fait son devoir n'a rien à crainilre de lui.

<,)uentin ne put s'empêcher de partager l'avis de son ourle, car Tristan ri'>mite, en les (piillant, leur lança ce regard de fureur el de défi (|Nr l'ours jette sur le chasseur ilont l'épieu l'a blessé. Même en des momenis plus tranquilles, les yeux caves du prévôt ('xprimaienl îles inlenlions si malveillantes, que leur regard faisait frissonner les plus hardis. L<' jeune Ecossais en fut d'autant plus vivement impressionné, ipi'il croyait sentir encore sur ses épaules l'élreinte fatale des deux acolytes de l'ordonnateur des supplices.

Cep<'ndant Olivier venait de disparaître, acciildé mahjré lui d'attentions cérémonieuses jiar les plus grands dignitaires, lorsrpie la porte s'ouvrit à deux ballanls (lour livrer passage au roi Louis.

Comme tous les assistants, Quentin tourna les yeux vers lui; et ipicl fut son élonnement en recoiniaissanl dans le roi de France le marchand de soieries, maître Pierre, qui avait été le matin son compagnon <lc promenade! Il avait eu déjà de singuliers soupçons sur le

véritable rang de ce personnage, mais ses conjectures n avaient guère approché de la réalité.

Quentin tressaillit et faillit laisser tomber son arme, ce qui lui attira un regard sévère de son oncle. Sa surprise redoubla lorsque le roi, dont l'œil pénétrant l'avait promptement aperçu, se dirigea vers lui sans faire attention au reste de la compagnie.

— Ainsi, jeune homme, dit-il, j'apprends que dès votre arrivée en Touraine vous avez fait du tapage. [Mais je vous le pardonne; c'est surtout la faute d'un vieux fou de marchand, qui s'est imaginé que votre sang calédonien avait besoin d'être échauffé avec du vin de Beaune. Si je puis le découvrir, j'en ferai un exemple pour eB'rayer ceux qui débauchent mes gardes .. Balafré, votre neveu est un vaillant jeune homme, quoique un peu trop ardent. Nous aimons ces caractères-là, et nous avons l'intention de faire plus (|ne jamais pour les braves gens (pii nous entourent. Faites écrire exactement l'année, le jour, l'heure et la minute de la naissance de votre neveu, et donnez ces reuseignements à Olivier le IJain.

Le Balafré s'inclina jus(|u'à terre, et se redressa avec une célérité qui avait pour but de montrer son dévouement. Revenu de sa première surprise, (Juentin étudia plus attentivement la physionomie de Louis XI, et fut étonné de la trouver si dift'érente de celle qu'il avait remar(piée la veille.

L'extérieur avait peu changé. Louis, ennemi du faste, portait un vieil habit de chasse d'un bleu foncé (]ui ne valait guère mieux que son costume bourgeois du jour précédent. H avait au cou un énorme rosaire d'éhèue que le grand sultan lui avait envoyé, et ipii, d'après une attestation en bonne forme, provenait d'une vénérable Copte ermite sur le mont Liban. A la place d'un bonnet paré d'une seule image, il avait un chapeau dont le cordon était garni d'au moins une douzaine de figures de saints ctuilées grossièrement en plomb. Ses yeux, qui avaient paru d'abord îi Durward animés île l'amour du gain, maintenant qu'il les connaissait pour ceux d'un puissant uionanpie, lui semblèrent avoir un regard perçant et majestueux, (^cs rides, (pi'il avail crues trai'ées au milieu de misérables spéculations commerciales, lui paraissaient maintenant des sillons (|u'avait creusés la sagesse en méditant longuenicut sur le sort des nations.

Les princesses de l'rauce suivaient de ]nès le roi, avec les dames de leur suite. Nous aurons peu à nous occuper de l'aînée, mariée depuis à Pierre de Bourbon, et connue dans l'histoire de France sous le nom de la dame de Beaujeu. Elle était grande, assez belle; elle avait de rélo((uence, des talents, une partie de la sagacité de son père, (pii mettait en elle une grande confiance, et avait pour elle toute l'affection dont il était susceptible.

L'infortunée Jeanne, fiancée du duc d'Orléans, s'avançait timidement à côté de sa sœur aînée. Elle semblait savoir ipi'ellc était dépourvue de ces (pialités extérieures ([iie les femmes désirent laut posséder; elle était pâle, maigre, maladive; sa taille inclinait sciisil)lenient d'un côté; et elle marchait d'un pas tellement ini'gal, qu'on pouvait la considérer cojume boiteuse. De belles deuls bien rangées, des yeux oii se peignaient la douceur et la résiijualion, d'i'pais chex'eux châtains, et. lient les seuls charmes qu'il fût permis aux flatteurs de citer comme rachetant les désavantages de sa tournure et île ses traits. L'incertitude de ses allures, la négligence de sa loilellc prouvaient qu'elle n'osait pas avoir recours à l'art pour corriijer la nature.

Le roi ne l'aimait pas; il s'écria en la voyant : — Qu'est-ce ii dire, ma fille? toujours le même mépris du monde! Est-ce pour une partie de chasse ou pour le couvent que vous êtes habillée ce matin?

— Pour ce que \ otre ftlajcsté voudra, répondit la i)rincesse Jeanne d'une voix faible.

— Fort bien, Jeanne! vous cherchez à me persuader que vous avez envie de quitter la cour, de renoncer au ounule et à ses vanités. Ah! ma fille, voudrais-tu qu'on ])ensàt que nous, premier-ué de la sainte Eglise, nous refuserions notre fille au ciel ' (Jue Notre-Dame et saint Martin nous préservent de refuser noire offrande à l'autel, si elle en était digne, ou si sa vocation était réelle!

A ces mots, le roi se signa dévotement. Il avait l'air, comme le remarqua Durward, d'un vassal rusé qui déprécie la valeur d'un bien qu'il désire garder, pour se dispenser de l'aliamlonncr à son su/.erain.

— L'hypocrite! pensa-t-il ; il se joue de Dieu cl des saints comme des hommes, dont il peut se jouer impunément, parce qu'ils n'osent pas trop siunler ses desseins!

— Non, belle fille, reprît Louis M a|)rcs un moment de dévotion mentale, moi et un autre nous connaissons mieux \'os intentions. N'est-ce pas, mon beau cousin d'Orléans? Approchez, beau sire, et accom])agnez notre vestale jusqu'à sou palefroi.

Le duc tressaillit et se hàla d'obéir, mais avec une telle précipitation et un tel embarras, que Louis s'écria : — [Modérez votre i;alanlerie, cousin, et ouvrez les yeux! (lomme l'amour rend aveugle! vous alliez preiulre la main d'Anne au lieu de celle de sa sieur... Faut-il que je vous donne iiioi-nu'me celle de Jeanne?

Le malheureux prince frémit cnmnie un enfani forcé de toucher un objet pour lequel il se sent une horreur instiuilive ; puis, faisant un effort, il |irit la main de la princesse^ qui se laissa faire iiiachinalemi'iit. l'.n les voyant ainsi, les veux h.iissés, les mains treiijhlaulcs el d'une nioileiir glacée , il aurait élé dilficile de dire lequel était le

QUENTIN DURWARD

plus mallicureux, ou du duc qui se trouvait enchaîné à un objet odieux par des liens qu'il n'osait briser, ou de l'infortunée jeune femme (fui se voyait trop clairement abliorrée par l'homme dont elle aurait volontiers payé la tendresse de sa vie.

— iMaintenanl, à cheval, mes seiijneurs et mes dames! s'écria Louis XI, nous accompajjnerons en personne notre fille de Beaujeu; et puisse saint Hubert bénir notre chasse!

— .Sire, dil le comte de Dunois, pardonne/.-moi si je la retarde, mais l'envoyé de lîourgogne est devant les portes du château et demande une audience.

— Il demande une audience! répondit le roi. Ne lui avez-vous point transmis ce que je vous avais fait dire par Olivier, à savoir ([uenous n'avions pas le temps de le recevoir aujourd'hui; que demain, fête de saint Martin, nous ne voulions pas nous occuper de pensées mondaines; qu'après-demain nous partions pour Amboise; mais qu'à noire retour nous ne manquerions pas de lui accorder une audience aussi promptement que le permettraient nos affaires urgentes?

— .l'ai dit tout cela, reprit Dunois, et pourtant, sire...

— Pâques-Dieu! mon ami, qu'est-ce (|ui te lient ainsi a la ijorge? les paroles du Bourijuignon ont donc été de digestion bien ditiicile:'

— Sans son caractère d'envoyé, sans les ordres de ^ otre Grâce, il les aurait digérées lui-même, car, par Notre-Dame d'Orléans, j'avais plutôt envie de les lui faire rentrer dans le corps que de les rapporter ici.

— Sur mon âme, Dunois! il est étrange c|u'avec ton impatience naturelle, tu blâmes celle de mon fougueux cousin Charles de Bourgogne. Au reste, ses insolents messages ne jirodiiisent pas plus d'efl'et sur moi que le vent du nord-est, qui vient aussi de Flandre, sur les tours de ce château.

— Sachez donc, sire, repartit Dunois, ([ue le comte de (^lèvccœur est en bas avec sa suite de sergents d'armes et de trompettes. Puis- (|ue Votre Majesté, dit-il, lui refuse l'audience importante ((ue son maître l'a chari>,é de demander, il restera là jusi|u'ii minicit. Il abordera Votre Majesté toutes les fois i|u'elle vmidra sortir du château ]i()ur affaires, plaisirs ou dévotions ; aucune considéralion ne l'arrêtera, il ne cédera (|u'à la force.

— Il est fou, dit tranquillement le roi. Ce brouillon du Hainaut rroit-il un homme de sens incapable de passer vingt-quatre heures entre les murs de son château c|uaiid il a pcuir s'occuper les affaires il'iin royaume? Ces écervelés s'imaginent qu'a leur exemple, on n'est lu'iireiu qu'en selle et le picil dans l'étrier. (>u'on enferme les chiens; nous tiendrons aiijourd hui conseil, au lieu de chasser.

— Monseigneur, répondit Diniois, vous ue vous débarrasserez pas ainsi de (Irèvecceur; les instructions de son maître portent que s'il n'obtient pas audience, il doit clouer sou gantelet aux palissades du château en gage de défi mortel, renoncer au nom du duc à la suzer.iincté de la France, et déclarer immédiatement la guerre.

— Fn vérité! dit Louis, dont la voix n'éprouva pas d'altération sensible, mais dont les sourcils froncés vinrent assombrir les yeux noirs. ^ oilà donc la soumission de notre .incicn vassal, les attentions de notre cher cousin! Allons, Dunois, je vois qu'il faudra déployer l'orillamme et crier Montjoie Saint-Denis!

— Ainsi soil-il ! s'écria le belliqueux Dunois; et les gardes, incapaldes de résister à l'entrainement , s'agitèrent à leur poste de manière à produire un bruit d'armes sourd, mais distinct. I.e roi promena fièremeiil les yeux autour de lui , el pendant un instant il eut l'air et les pensées de son lu'roique père.

Mais cette ardeur passagère lit bientôt place à la réflexion. Une foule de considérations politi<|iies rendaient très- danijercuse une rupture ouverte avec la lioiirgogiie. Le roi d'Angleterre l-'alouard lA , brave et victorieux iiionan|ue, qui avait pris part à trente batailles, était fri're (le la duchesse de Bourgoijne, et il n'attendait sans doute ([u'uiie guerre entre les deux jiays pour entrer eu France par Cal.iis, cette porte toujours ouverte! y porter ses armes triomphantes dans les di.iiDides civiles, et faire oublier aux Anijlais leurs discussions intestines en les occupant d'une invasi(ui toujours populaire. D'un autre côté, la foi du duc de Krelagne était bien incertaine ; vingt autres raisons puissantes militaient en faveur du maintien de la paix.

Après une méditation profonde, Louis reprit la parole sans changer de ton, mais avec de nouvelles idées.

— Mais Dieu nous préserve, dit-il, nous, le l\oi 'rri's-Chrélien, de provoquer sans nécessité l'effusion du sang chrétien, s'il est possilile (le rempècher sans déshonneur! Le salut de nos sujets nous touche plus que l'atteinte que notre dignité peut recevoir d'un ambassadeur malappris, (|ui excède probablement ses pouvoirs. Ou'cui introduise l'emoyé dt' lîourgogne!

— Ueali /«H7/»i/ dit le cardinal la Balue.

— \ ous ave/, raison, ajouta le roi, el Notre Eminencc sait que ceux (|iii s'humilient seront élevés.

— Amen! reprit le cardinal.

L'auditoire n'adhéra pas à ce vœu. Lesjoiies pâles du duc d'Orléans rougirent de houle, et le Balafré iiidigiu' laissa lomlier loordeiiient la hampe de sa pertuisane. Ce mouvement d'impatience lui attira, de

la part du cardinal, une vive remontrance, et une dissertation sur la manière de tenir les armes en présence du souverain. Le roi lui-même était emharrassé.

— Vous êtes pensif, Dunois, dit-il , vous nous blâmez de céder à cet extravagant.

— Pas du tout, répondit Dunois; je ne me mêle pas de ce qui est au-dessus de ma sphère. Je songeais seulement à demander une grâce à Votre .Majesté.

— Une grâce! et lai|uelle? Vous sollicitez rarement, et vous pouvez compter sur nos b(Uincs dispositions.

— Je voudrais donc xous prier de m'envoyer à Fvrenx pour régler la conduite du clergé, dit Dunois avec une franchise toute militaire.

— Mais ce serait au-dessus de ta sphère, répondit Louis XI en souriant.

— Je suis aussi capable de réformer des prêtres que monseigneur révê(iue d'Fvreux, ou monseigneur le cardinal, s'il préfère ce titre, est capable de faire manœuvrer les gardes de \ otre Âlajesté.

Le roi sourit encore el murmura d iiu ton mystérieux : — Un jour viendra ])eiil-êlre oii vous et moi nous réformerons ensemble le clergé; mais, pour le moment, laissons dire cette bonne bêle d'évêque. Ah! Dunois! c'est Home qui nous l'impose, ainsi que bien d'autres fardeaux ! Mais jiatience, mon cousin; mêlons les cartes, jusqu'à ce que la veine soit pour nous.

Des fanfares annoncèrent l'arrivée du gentilhomme bourgui|;non. Tous ceux (|ui se trouvaient dans la salle d'audience se rangèrenl à la hâte, suivant l'ordre de préséance. Le roi et ses filles restèrent au centre de l'assemblée.

Le comte de Crèvecœur entra. Il avait la tête nue; mais, contrairement aux usages des envoyés des puissances amies, il était revêui d'une iuaj;iiih(|ue armure de Milan , ornée d'incrustations et d'arabes([ues (l'or. Sur l'acier de sa cuirasse pendait le collier de la Toison d'or, un des ordres les (ilus célèbres de la chevalerie. Un page portait le heaume du noble comte ; devant lui marchait un héraut, qui, mettant un genou en terre, ]Hésenta au roi les lettres de créance. L'amliassadeur s'arrêta au milieu de la salle, comme pour laisser à tous les assistants le temps d'admirer sa mine hautaine , sa stature imposante, son assurance imperturbable.

Le reste de ses serviteurs attendit dans l'antichambre ou dans la cour.

— Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis après avoir jeté un coup d'oeil sur la coiumission, nous n'avons pas besoin des lettres qui vous a'créditent auprès de nous pour bien accueillir un guerrier aussi renommé ou pour être sûr que vous êtes digne de la confiance de votre maître. Nous aimons à croire que votre belle compagne, (|ui nous est un ]i(mi jiarente, jouit d'une excellente santé. Si vous nous l'aviez présentée, seigneur comte, nous aurions pensé que vous vous étiez armé pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers fran(;ais ; mais, dans la circonstance actuelle, nous ne devinons guère la raison de cet attirail belliqueux.

— Sire, dit l'ambassadeur, le comte de Crèvecteur éprouve le regret de ne pouvoir répondre avec une humble déférence a la courtoisie dont Votre Majesté l'honore, il doit implorer votre ])ardou ; mais par la voix de Philippe Crèvec(enr de Cordés, c'est sou gracieux seigneur, le duc de liourgogne, (|ui parle.

— nu'est-ce que Crèvecœur a donc à nous dire au nom de la Bourgogne? reprit Louis d'un air de dignité, tju'il s'expli(|ue; mais qu'il n'oublie pas (|u'il s'adresse au souverain de son souverain.

Crèvecœur s'inclina. — . Uoi de France, dit-il, le puissant duc de Bourgogne vous envoie une note détaillée des déprédations commises sur ses frontières par les garnisons de \ otre Majesté. H désire d'abord savoir si vous êtes dans rinteulion de lui faire réparation de ces insultes ?

— Celle affaire a dé'jii été soumise à notre conseil, dit le roi après avoir regardé le mémoire (|ne lui remit le héraut. Des vexations dont on se plaint, les unes sont des représailles, les autres sont aflirmécs sans |)reuves, d'autres ont été punies par les troupes du duc; s'il s'en trouve qui ne soient pas comprises dans ces trois catégories, nous ne sommes pas éloigne d'en donner satisfaction : quoiqu'elles aient été commises non-seulement sans notre aiilorisalion , mais encore malgré notre ordre formel.

— Je transmellrai à mon très-gracieux maître la nqionse de Votre Alajesté; cependant souffrez (pie je vous dise (pi'elle ne diffère pas essenliellemcnl des réponses évasives (pii ont accueilli ses justes réclamations, .le ne crois donc |)as (pi'elle puisse eontribiier à rétablir la bonne intelligence entre la Fiance et la Bourgogne.

— Ou'il soit fait selon la volonté de Dieu! dit le roi. C'est par anKHir pour la paix, et non par crainte des armes de ton maître, que je réponds en termes aussi modérés à d'injurieuses accusations. Continue, maintenant.

— Mon maître demande ensuite (|ue A otre Majesté cesse d'entretenir des relations clandestines avec les villes detiand, Liège et Malines. Il vous prie de rappeler les agents secrets (|ui finnentent le niccciiileiilement des liiiurgcoisnainauds; d'expulserde votre royaume, ou plutôt (le livrer à la justice de leur suzerain, ces traîtres qui,

yUEJNTlN DOHWARU.

après avoir quitté le théâtre de leurs machinations, ont trouvé un refuge à P^iris, Tours, Orléans et autres villes françaises.

— Dites au duc de Bounjofjne que je suis étranger aux menées dont il me soupçonne injustement; que si mes sujets ont de fré(|uontes relations avec les Itonnes villes de Flandre, c'est pour s'enrichir mutuellement par le commerce libre, et qu'il serait contraire à ses intérêts comme aux miens d'y porter ohstacle ; que lieaucoup de Flamands résident dans mon royaume, sous la proleclion des lois, jjour le besoin de leurs affaires, mais aucun d'eux, à ce que nous sachions, pour cause de révolte ou de trahison. Poursuivez votre mcssarjc; vous avez entendu ma réponse.

— Avec charjrin, comme la première, sire; elle n'est pas assez complète, assez explicite, pour satisfaire mon maître offensé par des manœuvres secrètes qui sont mallieureusemcnt trop réelles, quoicjuc actuellement désavouées par Votre Majesté. Mais je termine ma mission. Le duc de Houryoyne demaiulc encore au roi de France de lui renvoyer sans délai, sous bonne (;arde, Isabelle , comtesse de Croye, avec sa parente et tutrice, la comtesse Hameline. Par la loi du pays, par la teuiire féodale de ses domaines, ladite comtesse est pupille dudit(lue de Bouri;ogne. Elle s'est dérobée à la surveillance qu'il voulait exercer sur elle. Le roi de France la garde secrèlemenl, la soutient dans sa rébellion contre son seigneur et tuteur naturel, contrairement aux lois de Oieu et des hommes, telles qu'elles ont toujours été reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête de nouveau pour attendre la réponse de Votre Majesté

— Comte de Crèvccœur, dit Louis M d'un Ion dédaigneux, vous avez bien fait de commencer de bonne bcure votre ambassade; car, SI vous voulez me demander comjile de tous les vassaux que les emportements de votre maître chassent de ses domaines, la nomenclature en peut durer jusqu'au coucher du soleil. Qui ose affirmer que ces dames sont sur mes terres, que j'ai protégé leur fuite, que je leur ai offert ma protection? Si elles sont en France, qui est ù même d'affirmer que je connais le lieu de leur retraite?

— Sire , n'en déjilaise à ^ otre Majesté, je me suis lu-ocuré un témoin (pii a vu ces dames fugitiv<'s à l'auberge de la Fleur-de-Lis, ;i peu de distance de ce chàleau. Il a reconnu Votre Majesté dans leur compagnie, quoique vous fussiez sous l'indigne déguisement d'un bourgeois de Tours. Il a reçu d'elles, en votre royale présence, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre, et il a tout révélé au duc de liourgogne.

— Produisez ce témoin, dit le roi; mettez en face de moi l'hommi' (jui ose soutenir ces mensonges.

— Vous triomiihez, sire, car vous savez bien que ce témoin n'existe plus. De son vivant il s'appelait Z,amet Maugrabin , et faisait partie de la bande (les bohémiens. Les gens du grand pré\ôt de voire hôtel l'ont exécuté hier, sans doute |)our l'empêcher de venir confirmer ici ce qu'il a raconté au duc de liourgogne, devant son conseil, devant moi, Philippe Crèvecœiir de Cordés.

. — ''■"" Notre-Dame d'Embrun! s'écria le roi, ces accusations sont SI grossières et si peu méritées, que j'en ris au lieu de m'en indigner. Ma garde prévôtale met cha((ue jour à mort, comme c'est son devoir, des voleurs et «les vagabonds. Faut-il m'accabler de toutes les calomnies qu'il plaît à ces voleurs et à ces vagabonds de conter a notre cousin de liourgogne et à ses sages conseillers? Dites, je vous prie, ii votre maille que s'il affectionne de pareils mécréants, il fera bien de les garder dans ses Etats, car ils sont sûrs de ne trouver ici que la potence.

— Alon maître n'a pas besoin de pareils sujets, répondit le comte Jierdant le respect dont il avait fait preuve jusqu'alors. Le noble duc na pas coutume di> ipiestionner sur la destinée de ses voisins des sorciers et des bohémiens errants.

— Aous avons eu trop <le patience, interrompit le roi : pui,sque lu semblés n'avoir pour but que de nous insulter, nous enverrons quelqu'un au duc de Bourgogne en noire nom, convaincu qu'en agissant ainsi tu as outre-passé tes pouvoirs, (|uels qu'ils soient.

— Au contraire, dît Crèvecieur, je n'ai pas encore rempli toute ma mission. Ecoutez, Louis de \alois, roi de France; écoutez, nobles et genlilshommes; et loi, mon héraut d'armes, Toison d'or, proclame après moi ce que je vais dire. Moi, Philippe Crèvecceur de Cordés, comte de l'Empire, chevalier de la Toison d'or, au nom du très-])uissanl seigneur et prince Charles, par la grâce dr Dieu, duc de lioiirgojïiie et de Lorraine, de Lrabaiit et de l.imbourg , de Luxembourg et de (iucldre; comte de Flandre et d'Artois; comte jialatin de llaiiiaut, de Hollande, de Zélaiide , de INamiir et de /.ulplien; marquis du saint-empire ; seigneur de Frise, de Salins cl de Malines; je vous fais savoir, a vous Louis, roi de F"i-aiice, que, comme vous ayez refusé la réparation des griefs et des injures dont vous avez été l'instigateur, le duc se dég'age de ses seruients de hdélité envers votre couronne. Par ma boiicbe, il vous déclare faux et sans foi; il vous déhe, comme prince et comme liomme. \ oici mon gage, en témoignage de ce ([ue j'ai dit.

A ces mots, il ôta le gantelet de sa main droite et le jeta sur le plancher de la salle.

Jusqu'il ce dernier trait d'audace , un profond silence avait régné ; mais des qu'au bruit du gantelet tombant sur les dalles, la voix iiiàlç

de Toison d'or eut répondu par le cri de : Vive Bourgogne! il y eut un tumulte général ; Dunois, le duc d Orléans, le vieux Craxvford, et quelques autres dont le rang autorisait l'intervention, se disputèrent l'honneur de ramasser le gantelet. D'autres s'écriaient : — A mort ! qu'il périsse! Il vient outrager le roi de France dans son palais !

Louis XI apaisa la tempête en disant d'une voix terrible : — Silence, mes féaux! ne jiortez la main ni sur cet homme, ni sur son gage. Et vous, seigneur comte, vous croyez donc votre existence bien assurée, pour la risquer dans une partie si hasardeuse? \ otre duc est donc fait d'un autre métal que les princes ordinaires, puisqu'il soutient sa prétendue querelle d'une manière si peu usitée ?

— Oui, répliqua l'indomptable Crèvecceur, il est d'un métal plus noble que les autres princes de l'Europe; car lors([ue aucun d'eux n'osait vous donner asile, à vous, sire, alors dauphin exilé de France, et poursuivi par la vengeance paternelle, vous fûtes accueilli comme un frère par mon noble maître , dont vous avez si mal récompensé la généreuse bienveillance. Adieu, sire, ma mission est remplie.

Là-dessus le comte de Crèvecauir sortit brusqueinenl.

— (.'ourez après lui, et ramassez son gant! dit le roi. Je ne m'adresse pas à vous, Dunois, ni à vous, lord Grawford, qui me semblez trop vieux pour une affaire aussi chaude; ni à vous, duc d'(^rléans, qui êles trop jeune. Monseigneur le cardinal, il entre dans vos attributions de faire la paix entre les princes ; relevez le gantelet, et repicsenlez au comte de (irèveco'iir le péché iju'il a commis en insultant un grand monar([ue dans sa propre cour, et en attirant les misères de la guerre sur notre royaume et sur les Etats de notre voisin. Le cardinal la Balue ramassa le gantelet avec la précaution d'un homme (|ui touche un serpent, tant était grande son antipathie pour ce symbole de guerre; puis il suivit à la hâte les pas de l'arrogant ambassadeur.

Louis jeta les yeux sur ses courtisans. La plupart , étant de basse extraction, n'avaient ac(|uis leur position ni par leur courage ni par leurs faits d'armes, aussi étaient-ils pâles et troublés de la scène dont ils venaient d'être témoins. Le roi les regarda avec mépris, et dit tout haut : — Le comte de Crèvecieur a trop de présomption; mais il faut avouer que le duc de Bourgogne posside eu lui un vaillant et zélé serviteur. Je voudrais être sûr d'en trouver un semhlalile pour transmettre ma réponse.

— \ ous ne rendez pas justice aux gentilshommes français, dit Dunois. Tous sont prêts à porter au duc de Bourgogne un défi ii la pointe de l'épée.

— Sire, dit le vieux ('rawford, X'ous méconnaissez aussi le dévouement des nobles Ecossais. Aucun de mes compagnons, étant de rang convenable, n'hésiterait un seul instanl à châtier le comte insolent. Mou bras est encore assez fort pour accomplir cette lâche, si Votre Majesté veut m'y autoriser.

— IMais, ajouta Dunois, ^ otre Majesté ne nous emploie il aucun service où nous puissions faire honneur à la France, à la couronne et à nous-mêmes.

— Dites plutôt, Dunois, que je ne veux pas donner carrière à cette impétuosité chevaleresque, qui, sous prétexte de iioint d'honneur , compromettrait le trône et la l'r.ince. 11 n'y a pas un de xousipii ne sache combien la prolongation de la paix est nécessaire en ce moment pour panser les blessures d'un pays épuisé; et pourtant, vous seriez tous prêts à combatUe il propos d'un bohémien nomade, ou d'une daiuoiselle errante , qui peut-être ne vaut guère mieux... \ oici le cardinal, et nous espérons qu'il nous apportera des nouvelles plus |)acilii|ucs. E\i bien! monseigneur, êtes-vous parvenu à ramener le comte à la raison .'

— Sire , ma tâche a été difficile. J'ai reproché à ce fier comte d'avoir adressé à Votre Majesté les paroles offensantes par lesquelles il a clos son audience, .l'ai admis l'opinion <|u'il était seul coupable d'une audace que désavouerait certainement son maître, et (|u'il s'élaii mis ainsi à votre discrétion , si vous jugiez convenable de lui inlllger un cliâlimcnt.

— \ ous avez eu raison. Et qu'a-t-il répondu ?

— Le comte avait le iiied dans l'étricr; il s'apprêtait à se mettre en selle. Il a loiirné la tête sans changer de position , et m'a dit : « Si , me trouvant à einipianle lieues d'ici , j'avais appris que le roi de France eût prononcé un mol olfensanl pour mon maître , je serais revenu sur mes pas, cl lui aurais fait la réponse que je viens de lui faire. «

— Messieurs , dit le roi sans témoigner de colère, je maintiens que noire cousin le duc possède dans le comte l'hilippe de (^rèvecreiir le plus brave serviteur qui ait jamais chevauclié à la droite d'un prince... Mais l'avez-vous décidé à rester ?

— A rester vingt quaire heures et ;i reprenilre son gage de bataille. H est descendu ii la Fleur-de-Lis.

— \ cillez il ce (|u'il soit bien tiaité, à nos frais ; un pareil serviteur est un joyau dans la eoiiriinne d'un prince... Vingt-quatre lieiircs! ajoula-t-il en se pariiint à lui-même, et les yeux fixes , comme pour sonder l'avenir: vin|;t-(iuatre heures! c'est |ieu ; mais vingt - quatre heures habilement employées valent une année perdue par la négligence ou l'incapacité. C'est bien... Allons, à la forêt, mes vaillants sçigncurs ! Orléans , mou beau cousin , la modestie vous sied ,

QUENTIN DUHWAIID.

mais abstenez-vous-en , ne tenez pas compte de la réserve de Jeanne, l.e Cher cessera plutôt de se jeter dans la Loire que ma fille d'agréer vos liominafjes. Maintenant, armez-vous de vos meilleurs épieu\, messieurs, car Allègre, mon piqueur, a dépisté un sanglier qui mettra hommes et chiens à l'épreuve. Danois , prètcz-nioi votre épieu , et prenez le mien ; il est trop lourd pour mon bras ; mais jamais vous n'avez trouvé d'arme trop pesante. A cheval, à cheval, mes seigneurs ! Et la chasse se mit en route.

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