CHAPITRE m
Le passé de l'Afrique. — Carthage, les Romains, les Numides, les Maures, les Vandales, les Arabes — Les dynasties du Maghreb. — Histoire sommaire des deys d'Alger.
Nous écrivons pour le peuple, et nous ne cherchons pas à faire de la science; nous laisserons donc en paix l'rocopc, Léon l'.M'ricain et les inities historiens de l'Afrique débrouiller la (iiiestion confuse de roriijine de ses premières populations. Parmi les peuples du monde classique, les Phéniciens abordèrent les premiers sur les côtes méditerranéennes des contrées qui nous occupent. Ils y fondèrent, qiiinz.e cent viiii;t ans avant .lésus-Clirist, la célèbre ville d'Utiqiic, I.a commerçante et enlicprenanteCartha;;c ne s'établit ipic plusieurs siècles après, et sema bientôt de ses coionii'S, de ses forteresses ou de ses comptoirs toute la côte depuis les Syrthes jusqu'aux colonnes d'Hercule. Onfait remonterjiisqii'à elle Al!;cr, Roii];ie, Cherchell, Djidéli, lione, sous les noms d'Iomniiim, Sililae, loi, lnr;ilp,ilis et Cbo. On appelait alors le pays Eibye. Les habitants se nommaient Alaurusicns et Aumides. Ils formaient un ijiand noiiibrc de petits Etats sur lesquels Cartha(;e exerça toujours beaucoup d'ascendant ou d'op\iressioii. Les Romains, ;ivec leur merveilleuse habileté jiolitiqiic, se luirent entre les Numides et Cartliai;e pour venir il bout de celle-ci , et entre les A'umidcs et les .Mauritaniens pour dompter les uns et les autres. Ils réussirent à force de mauvaise foi, de patience, de trésors répandus, de san;> versé. Leur succès fut l'œuvre de plusieurs héros et de plusieurs siècles. Poljbe nous a conservé le récit de l'invasion des Siipionselde la rivalité de Massinissa, (|iii régnait iiConstaiitinc, alors Cirtha, et de Syphax, dont on croit avoir retrouvé le tombeau. Salliisle, dans un récit plus admirable encore, a immortalisé la f;iande blessure que .liii;urllia ht il Rome par la corruption, et la i;raiidc i;uerie que Métclliis, Marins et Sylla firent à leur tour au neveu de ^lassinissa. I.a soumission des Aiimidcs sortit de cette ijuerre; il restait ii dompter les Maures. Ce fut l'alfaire de plusieurs siècles. On leur conserva d'abord leurs princes, comme les Juba et l'toléniée, ;i eonilitioii que ces princes régneraient pour le compte de Rome. Mais cet état de choses lassa bientôt ces populations iiidépeiidanlcs et courai;ciises. Elles IrouviTcnt un représciilaiit de leur nationalité dans Tac-Fariiias.
On a souvent comparé Abd-cl-Kadcr à Jiii;urtlia; il n'est pas sans (piclque rapport avec 'l'ac-Fariiias. Celui-ci fut eoiiime lui élu chef par une tribu insurijéc; de même qii'Abd -cl-Kader fatiijiia nos troiiiies , il fatigua les troupes romaines. 11 alla comme lui, étant vaincu, chercher des forces dans le désert. Pendant plusieurs années, il fut, eoiiimc l'émir, insaisissable, se jirécipilant toujours sur rendroit d'oii on le croyait le plus éloiiiiié, opérant des razias sur les colons roiii;iiiis et sur les tribus (|ui ne se ranijeaient pas de son parti, l'jihu un procoiiMil chaij;é de pleins pouvoirs employa contre lui le systi'Uie qu'adopta contre Abd-cl-Kadcr le maréchal liiii;eaiid. Il oreaiiisa un certain nombre de colonnes mobiles, qui de chasse en clnisse, de retraite en retraite, acculèrent le lion d'.\fri(|iie aux ruines du fort d'Auzea, que l'on croit avoir été situé pri's des lieux oii s'élève lionlj-cl - llaiiiza. Mais Tae-Farinas ne se rendit pas, comme Abd-cl-Kadcr; il se battit vaillamment le dernier jour comme le pieiiiicr, et lut tué' les armes .'i la main. .\pns lui, un esclave alfranchi iioiuiiu' Ol'.dciiioii ralluma la i;ucrie,fut poursuivi par I.ueiiis Pauliiiiis au dclii de l'.Vllas, et se vit délinilixciueiil réduit par llasidins Cela. On était sous le rè(;iie de Claude. I.a liberté (\i- l'Afrique ci'da alors complètement la place ;i la civilisation romaine. (Iclle-ci lleurit pendant trois sii'cles ilaiis les contrées oii la nôtre commence à se répandre. I.'arcliéolonue en trouve à chaque pas de curieuses traces. Avec elle se développa aussi le christianisme. I, 'Afrique fut la terre classiqiii' des martyrs et des Pères de l'Eglise. Cela dura jusc|u'cn 12 1 après ,I.-C. l'.n ce temps viiic rivalité de miuislrcs appela la nation entière des N'andalcs en Afrique. I.es colonies de Saie l't de 'l'oije , Saijata; et Toi;at!e, furent aussitôt détruites. Les barbares poui'suivirent avec une haine indicible tout ce qui rappelait l'.iime. Ils réiinèrenl cent ans sur le désert qu'ils avaient fait. Itélisaire les chassa des côtes, mais non des moiitai;nes. I, '.Afrique scptcntri(Uiale appartint alors pliitiit endroit qn'iu lait aux Ciees
ABD-EL-KADER
(le Constunlriioplo ; l;i civilisation y voDciuil ((uclcjiic peu, mais non l)Our lonijltinps. lliiiionicl païul; ses iiciili'nanis et sos successeurs se rciiaudircnt sur le monde; l'Ei;y])le lui d'alioiil enlevée; puis tout Je pays, à partir d'Alexandrie jusqu'au détroit de (jibraltar, passa sous leurs lois successivement , et la période arabe commeuea.
Celte période n'est lonf;tenips qu'une série de révolutions, sans intérêt pour nous, el nous ne signalons les principales de ces révo- Jutious que |)our mémoire. Elles ont toutes le même caractère. Un inspiré, un saint, un mar;d)out parait, i)rédicaleiir et guerrier à la fois, couime Maliomet et coimèuc Ahd-cl-Kader. Les tribus le suivent, croyant toujours avoir sous les jeu\ celui c|ui doit accomplir les ju-ol)liéties du Koran , et il l;iit dynastie jusipi'à ce qu'un nouveaii saint surijisse. C'est ainsi que se lornu'ut les Edrissites a Fez, les Méquinez à Miknasa, les Alidoiiloiiales à 'Jlemscn , les liadissiles ii Tripoli, les Beni-l!amm;ul à liuuijie , les Almoravides à "'ilaroc, juiis les Ahiiohades ou 'Maliiddins, puis les l5eni-'/,i,us ii 'l'Ieuisen, les Abou-liafs, les Mérinides, el tani d'autres dynasties ici et là, dans le Maylireb' dynasties qui sont ii l;i lin du (|uinziéme siècle remplacées par les Etats barbarcstiues de Tlcniseu, d'Alijcr, Tunis, Tenez, fliijcri, liouyie el Tripoli.
A celle épo(iue tout le monde se mêlait d'être corsaire, cl l'ilspap,ne, qui venait de con(|ucrir une partie de l'Amérique, en rapportait des richesses considérables, et avait ii se défendre' sur tous les points. Pour maintenir la piralcrie, elle s'établit a Orau, à Mers-el-kcbir, el bâtit le fondu l'enon a l'endroit du phare il'Alj'er, sur les iles Beni- Mczei;rena. I.cijouvern.ur d'Abjcr, ainsi serré «le près, appela l'Iiommc de nuM- le plus rciloutabic de ce temps, Arcjutlj ouHoruc-Harbcrousse qui disposait d'uiu- flollilb' «l'avinturicrs tunsel de rcnéiïals. Aroudj n'eut pas de peine ii <liasser la petite colonie espai5iu)le;"mais quand il fut au l'enon, il voulut êlre à Abjcr, et il v fut bientêt. l'our s'y inainlcuir, il lit comme les dynasties arabes : "ne pouvant lui-même jouer au maiMboiil , il en employa un des plus renommés, Sidi-Abder-liliamaii (pii sanclioiina sa victoire. Alors se forma celte odjéak ou républupic militaire (|ui !(ouv<'riia Al|;er ])eiidanl trois cents ans. Aroudj n'en élail le elicf qu'a la eondiiion de la dominer par l'esprit d'ciil reprise et le bonlieiir des e\i)éditions. L'occasiiui se iiréseula bientôt pour lui de s'illustrer ilaus toute rAfii(|ue. Charles-dMinl envoya une flolle de quatie-vini;ls navires pour repieiulrc l'iie du Peiioii et Al;;er du même coup. Mais le débarcpiemcnl se fit mal. rrancisco deVero.qui comiuaiulait, voulut faire d<' la taclique européenne. Aroudj ne s'amusa point ii ;ittendre l'effet des manœuvres de son ennemi, il atlaipia avec toutes ses forces le premier corps qui se présenta. Les Arabes el les Bédouins se iiiiniil de son parti, el rrancisco de Vcro n'eut que le temps de se reiiibar([uer avec une moilié de ses troupes. Comme il .se retirait, une temjiêtc brisa ou dispersa ses vaisseaux. Aroudj, resté maître d'Alifi-r, rattacha bientôt a son odjéak T.uiez, Mé<léaliet Miliaiia. Il révolta ainsi les Arabes, qui se reunneut celle fois au\ Espagnols, le ballirenl et le tuèreni près d'Oran. Kair-ed-l)in ou Kariadan-Barberousse, sonfrêre, lui succéda. Pour résister il Charles-OuinI , il ne trouva rien de mieux que de meure la république militaire d'Abjer sous la protection .lu sultan. Celui-ci l'accepla pour vassal, el c'est <le ce liiups <|ue date l'espèce de soumission nominale de l'Abiérie aux empereurs ottomans llariadan pril le litre de dey, el tous les janissaires de Conslanlimq.le «nii voulurent servir sous ses ordres lui furent envovés. Il élail lemps le marquis de Moncadc , vice-roi de Sicile, arrivait avec une flolle encore plus coiisi<lérable que celle de Francisco de Vero. Le nouveau ;;enéral de Charles-Quini parvint à investir Alijer; mais il perdit par une tempête la moitié de sa flolle el de ses' troupes II pril alors le large, laissant i, l'o.ljéak la supersiiliou qu'Allah comballait pour la cause de la piraterie. Kair-ed-l)ii, repril loul aiissilôl l'olVensive eonirc les Arabes, et fil de rapides conquêles; mais de suite aussi la natimialitédes tribus se révolta contre lui. Il fut nu iustani dépossède d'Aller même; mais il le reconquit, et plus fort que jamais chassa encore une fois les Espa.;iu)ls <lu l>eiioii. Puis, pour en finir avec eux, il réunit les iles lieni-Mczeercna i, la terre ferme C'esl après ces succès qu'il pril le commandcmenl des flottes ollo nianes, laissanl le célèbre renép,at sanle Jlassan-Ai;a à la carde d'Abjer. Celui-ci lit pour ainsi dire encore mieux que son mailrc el les pirates sous ses ordres ravaijèreni si soiiviuit et avec taiilde cruauté les côtes européennes de la !\Iédilerranée, que les eéniissements des populations .lécidèrenl Charlcs-Quinl i, enireprendre une troisième expédition Celle fois l'empereur voulut commander luimême les lrou|ies. André Dnria conduisit la flolle.
Les eommencemenis de l'enl reprise furent d'abord heureux. Charles
avait des lieulenanls si habiles! (Jue ne pouvaieul LVrdin I d.'
(.onzaftne, le due d'Mbe el llii,;ues Colonna ! Mais une tempête comme celle qui avait brisé les ,l,.ux premières expéditions s'éleva encore une fois. Les Turcs en prohièrent pour attaquer l'armée ,1e sie!;e. Ils ne réussirent qu'il moitié. Ln Français, Ponce de Halai'iier pnrlanl atlaque dans la .lélcnse, les repoussa jusque près desVnnrs .le la vil e 11 allait eiilrer dans celle-ci, .piand Hassan, sacrirtani les I lo,; 'V""'' ^ l""!'V ''"'"•'■ 'I'' '«■•'"••'f;'"'- ne pmivail espérer de rne -en / ';"l.'"";-', I"' "■<l"emenl son poi,;nard,.n frémissant de ■•..S*.Cependant rien nctait désespéré; Charles-(.)uint pouvait encoie
vaincre. ^Malheureuscmcul la tcmpèle axait produit son effet. Tontes ! les populations arabes arrivaient en foule pour frapper ceux que Irapjiait Allah. L'empereur se retira, laissanl sur la plai;e une parlie de sa flotte rompue et les cadavres de ses soldats décimés.
Dès ce moment rien ne Iroiilila plus la prospérilé extérieure de l'odjéak. Elle s'éleva encore sous Hassan, fils et successeur de Kaired-l)in. Koiis ne raconterons ni ses complètes, ni celles de ses successeurs, ni les san((lantes réxolulions au milieu desquelles se fil l;i succession des deys. Les jannissaires étraiij;laicnl ceux qui leur dcidaisaienl ou qui déplaisaient aux siillans. Pour se maintenir ils allèrent ju.si|u'à exterminer leur descendance et celle îles femmes arabes qu'ils avaieni é|iousées. Les Kouloui;lis, c'est ainsi que l'on noiiimail les fils de Turcs cl d'Arabes , résistèreiit. Cin(|uante d'entre eux se firent sauter dans la Casbah d'Aljjer, el causèrent la ruine de cinq cents maisons el de six mille habitants.
ÎNoiis avons omis de dire ([iie des rapports s'étaient établis entre la F"rance el celte exécrable puissance de corsaires. Ils avaient com luencé sous Soliman I'', qui avait appuxé de ses flotles, commandées par Kair-F.dilin , la résislance de François l"' ii Cliarles-t^tuint. Ces r;ipp(irls lonlinnircnl sous Charles IX, sous Henri l\ . Mais ce que les deys permettaient a la Fr;iiiee, les rais, e'cst-li-dire les c;ipilaiiies de corsaires, refusaient de le tenir. Louis .\l\, plus eiicourayé qu'iiiliiuidé par le peu de succès que venait d'obtenir bi Hollande, qui avait diriijé deux expéditions contre eux, les fit iittaquer et battre par le due de Moulfort, le 2i juin ICIiâ. H obtint un traité du dey d'alors, Ali; mais les Turcs élraiii;lèrenl <elui-ci, et iiiircnl en .sa place Baba-Hassan, ((ui déchira le panhemin. Louis \1\ envoya alors par deux fois Diiqiiesne, qui hrùla une partie île la ville, el (|ui l'aurait peut-être prise sans l'habilelé du fameux chef de la flolle ali;érieniie , Mezzomorte, depuis successeur de lialia-llassaii. Mezzomorle obtini une iiouxelle capiliilatioii. H y manqua dès que l)uquesiie cul disparu. Le nuiréchal d'EsIrées, vice-amiral de France el vice-roi de nos possessions d'Amérique, revint avec une flolle trois ans aiiri's le retour de Duquesne; il foudroya lilléralemcnl la ville, ipii deiii.inila ijràcc. Louis \l^ , traité par l'ambassadeur turc il'A- Icxaiidrc et de Saloiiuui, conseiilit il oublii'r le ]>;issé. Le passé reeomiiicih;;! blenlùt. A la (aveur des i;uerres (|iii occupèrent l'Europe, les Turcs ili' l'odjé'ak pureiil étendre leur empire sur presque loiitc l'Alîîi'ric. Ils arr;iclièreiit aux l\s|»;ii;uols b'S dernières possessions qu'ils y eussent gardées, il incendièrent plusieurs lois les élablissemcnls de Collo el de la C;ille, qu'ils nous avaient concédés dès les premiers temps de nos rapports Enfin r.An(;lelcrre, apri's avoir lonj;tein|)s soufferl leurs injures, envoya contre eux, eu l8i(i,lord E\moulh, qui fil lucltre en liberté les cschives chrétiens. C'était nu i;i'.nid pas d'accompli dans la voie de l'all'iMiieliisseiiieiit. liiisseiukhoilja ou Hussein-Dey, qui réijnail depuis isn, l'avait compris, et en dixerscs circonslances il avait, à l'aiilc de s;i jjarde maure, .irrèlé retTervesceiice des raïs, i;ar;iianl du eôlé de la terre ce qu'il penlait du cùlé de la 51cditerr;iiiée. Eiilcrmé dans la Casbah, il défiait le poi|;iianl des Turcs. Il fallut son opiniàlrelé pour le ])rccipiler du Irône el faire tomber avec lui raiicleiine odjéak. C'était cepeiidanl un homme de i;raiids moyens, parti de Iris-bas coiiime la plupart des héros des annales liir(|ues. Car si l'Orieiil n'est p;is le pays des driuls pidiliqiies, il est, quoi (|ue l'on dise, celui de rcj;alilé. Prcsipic tous les lionimes qui s'y sont illiislrés sorlaieiil des classes iiilérieures. iIussein-P;u'ha , iié en l'Iiîl, cinume Soiill el W elliii!;ton , av;iit commencé p:ir être simple lopji à Ciuislaiiliuoplc; puis il s'clail élevé de i;rade l'U ijradc <laiis l'arlilleric oUoiiuine. Trouvaiil néanmoins cet horizon Inqt peu vaste pour sou ambiliini, el ayant » se plainilre de ses chefs, il partit pour Al(;er el s'eii|;ai;ca parmi les janissaires du di'y, ({iii le remarqua bientôl. Il devint siiccessivemenl secrélaire de la ré|;eiice, mir-akhor, khodja-el-kcy, el conseil favori d'Ali-Pacha, son prédécisseiir. Celui-ci le désiijiui, en IK17, pour lui succéder. ,Sa uoiiiinalion lut approuvée par le divan. Ouoiiine l'un des plus capables parmi les cliels ipi'eùt jamais eus la rciseuce, il devait eu être le dernier. La chose élail écrite, comme il le ilil plus lard.