CHAPITRE V
Commandement général de M. de Bourmont. — Expédition do Blidah
La guerre n'est plus avec les Turcs, mais avec les Arabes.
INous faisons de l'histoire pour tout le monde, et nous n'en faisons contre ])crsoiiue. (In cherche bien loin les causes de la décadence de l'espril public en France; cette décadence est naturelle. Au moyen de l'histoire, les partis se sont attaqués les uns les autres ; l'Iiistoirc n'a plus clé la vérité, mais une arme politiipie ; on s'est accusé, on s'est jeté mutiiellemeul de la bouc; la plu|)art des historiens, même les plus graves, ont eu vingt jiagcs consacrées au mal pour une consacrée au bien. Ils ont, sans le vouloir, sali leur pairie.
JNous ne les imiterons pas.
On ne Irouvera donc point ici l'énumération des fautes que presque tous les annalistes de l'Algérie accusent BL de Bourmont d'avoir commises aussitôt après la prise d'Alger. L'art de prohicr de la victoire est jdus difficile que l'art de xaincre ; on sait cela depuis Annibal. M. de Bourmont était venu en Afrique sans instructions posilives. ]| y resta un mois à peine, el ce serait iiiie injustice de le juger sur le peu qu'il lit ])endanl ce temps-l;i. On n'orijanisc pas une con- (|uète en un mois. j\L de Bourmont ne resta pas inactif; il désarma cl embarqua pour l'Asie-^lineure ceux des janissaires du dey qui u'avaieiit ]ioint d'établissement dans le pays. 11 tint les promesses de la ea]illiilation, el essaya de former une administration qui convint à la ptqmiatiou d'Ahjcr. Malheureusement des intriganls l'entourèrenl, et celle administration ne fut pas ce (pi'elle devait être. La préférenec donnée aux Clames, à la classe eommercante cl aux .liiils offensa la lierlé arabe. D'un autre côté, les populations de la régence, et surtout celles de la province d'Alijer, ne sentant plus (leser sur elles la main de 1er du iley, eommcneèrcnlà entrer en effervescence. Elles liaient délivrées des Jures, une liberté nouxelle leur sourit. (Juc lallail-il pour que cette liberté se consolidât ? — One les Français ou demeurassent clans Alger, ou qu'ils prissent peu à peu en dégoût leur conqiiéle. Eulin les tribus arabes coulenaienl chacune au moins •Mitant d'ambitieux qu'une de nos villes pouvait en eoulenir. Ces ambilicux x'oiilaicul profiler ]iour eux-mêmes de la situation f[iie la chute de l'odjéak faisait au pays. De lîi une multitude d'embarras contre lesquels un ijénie véritable se fût vainement débattu.
Le meilleur c'était peut-être de ne pas laisser l'armée inaclive, et, si l'on voulait demeurer dans la rég,enec, de conliniier ii frapper des coups rcicnlissants. Les prétextes ne manqiiaienl pas. Ainsi les lieys de Tittery, d'Oran et de (.'(Uistanline avaient joint leur coiilingcnt il celui du dey. Il fallait en tirer vengeance ; tant qu'ils n'étaient pas détruits, rien ne dex'ail seuibler l'ail. L'aigle chassé de son aire, veuail le tour des aiglons.
M. de Bourmont y songea , mais il n'y songea que timidement. Hussein-Pacha, en quillanl la terre de la régence, l'avait ;iverti de se mélier du bey de Tiltery. Le génér;il français éUiit tout disposé ii suivre le conseil ; mais le bey se liàla de venir faire sa siuimissiou. Il en deiuand;) aussitijt le prix, s:ivoir rannexion de Blidah ii son bexiieli; M. de liourmoul refusa. Le rusé Africain lança aussilôt des kabyles, ((ui vinrent iii(|uiélcr celle petite cilé, espéniiit que les habitanls s'adresseraient ii lui pour avoir un défenseur; mais ils réclamèrent le secours des Français. .M. de Boiirinont accorda le secours imploré, et voulut le conduire en personne; il emmena avec lui un nombreux étal-major, très-curieux de voir le pays, mais il conduisit peu de troupes. Le bey lit répandre le bruit que ces troupes venaient pour piller les tribus. Alors la guerre d'embuscade des Arabes contre les Français s'orgfinisa sur toute la route il parcourir. Les Kabyles descendirent de la montagne; arrivés trop tard pour cerner Bliilah, oii nous avions d'ailleurs élé bien reçus, ils nous assaillireiil au retour. La colonne française fut obligée de se former en carré; elle eul beaucoup à souffrir, sans avoir fait beaucoup soiifTrir l'ennemi, ipii cria bien haut vicloire.
Le résultai de celle cxpédiliiui tentée avec trop peu de forces cul les eonsé(|iieuccs les plus graves. On avait pris Alger, on semblait avoir échiuié sur Blidah. Cela redonna du cœur aux partisans <les Turcs; ils conspiri'rcnl. Il lalliil recourir aux moyens de rigueur. De lii un redoublement d'excitation et un prélexle au bey de Tillery pour rompre ses cugagemcuts : ses alliés soiilcvi'rent prcsipic tout le ipays. Celait le miimeiit oii la révoliiliou de juillet venait il'avoir lieu en France. Le général eu chef, justemenl dévoré d'ini|uiéludes, regardait plutôt du côlé de la l'raiice que du côté de son coiumandcincnl. l'oiit prit un aspect lugubre.
Cependant les ollieiers et les soldats français, avides d'aventures et de gloire, cherchaient axée vaillanee ii propager rinnuenec de leur p.iys sur la terre d'Afrique. Ainsi le capitaine de Bourmont, fils du général, ayant élé envoyé ii Oran pour traiter avec le bey de cette ville, contre qui les Arabes du beylicli s'élaienl soulevés pour l'niiipii'-rir leur luili'pcndaurc , cl qui deinaiidait notre secours, les
ABD-EL-KADEll.
)narins de la pclile flottille venue avec 51. de liourmoiit s'emparèrent du fort de Mers-el-K('l>ir. Puis, quand le jeune néi;iieiateur eut |iris eoiniaissanee de l'élat des elioses, il obtint «pi'une petite expédition fût envoyée pour aider le vieil Hassan : e'était le nom du bey. iMais à peine eelle expédition mouillait-elle eu rade d'Orau , (|n'cdle recevait l'ordre de rei;aj;ner Ahjer. Il en était de nu'nic d'une autre expédition envoyée eonlr<' lione et dirii;ée par le ];énéral DanrénM)Ut. Ce jjénéral, à peiiu' installé dans la ville, (|ui le re(;nl amicalement, ax'ait été assailli par les Arabes. Il les avait repoussés dans plusieurs assauts, mali;ié l'audace et l'béroïsme diuit ils avaient fait preuve. Sans aucun d(Mitc son courai;!' , son inlcllif;cncc, nous eussent assurt'' cette importante com[uètc; mais iM. de lîoni'intnit venait de recevoir la nouvelle des événements arrivés en Fran<c. Il devait, en général l)révoyant, concentrer ses troupes. .AI. de Danrémont éxacmi lione, ciHiime ou évacuait Mers-cl-Kébir. Les Arabes ne s'evpli<iuérent pas ces retraites, ou plutôt les e\pli(|ucrent ]iar un défaut de persistance cl de courai;e chez les Français. Des ce moincnt ils se crurent libres.
On en était là quand le nouveau jjouvcrnement que s'était donné la France envoya un successeur à M. de Bouruu)ul. Ce général, (jui
l'armée d'Italie sous Bonaparte, rjénéral de britjade dans l'expédition de Saiut-l)omini;ue , ijéiu'ral de division deiuiis ISO.î, connu par une foule de beaux traits militaires accomplis eu Autriche, en Prusse, en Russie, en Kspai;ne , eu Saxe et dans rimnu>rtcllc eampai;ne de 1814 en Franc*', désijjué par ]\apoléon counne un «le ses j^lus pi'ochains maréchaux, a])puyé de presi|ne tout le parti libéral , Clauzcl arrivait en Afrique précédé de la plus éclatante réputation. (Cependant, avant de chercher à la justifier par des succès de ijiierre, il voulut se mettre ;i l'alti'i des reproches (]ui avaient assailli M. de Hourmnnt, et s'occiip.-i tout d'aliord de rorj;auisalion de la con(|ucle. 11 lit rcconiiaitre par l'armée le t;ou\'crncnicul qui l'envoyait; puis, souijcant à tirer |i.irti des ressources militaires ipic p(Mivail offrir la ré|jeiice , il forma ces deux balailhuis de zouaouas (ui /.onaves, aux ordres des capitaines Maiimcl cl Duvivier, bataiihuis ipii ilevinrcnt le noyau de riinc des plus brillantes troujies que nous ayons jamais eues. Il s'occupa ensuite d'iulroduiie un peu d'ordre dans les rexenus que la France pouvait cspéiei' de la ville d'Ali;cr cl de ses environs, régularisa l'action des trilmnaiix, s'oi-cupa des intérêts commerciaux des industriels qui coinmencaicnt à allluer dans la colonie, établit des postes sur les roules aux aleulours du elief-licu, réinaui^ura la ferme modèle
i'Lbjri^ucaitjuL des Fran(,ais eu .\I^ene.
avait !;aî;nc dans la eampaijne un bâton de maréchal et ])eidii un lils chéri, s'éloifjna en étrani;er, sur un bàtimeni élrani;er. Les administrateurs, (|ui un mois auparavant eussent adoré ses épauletles, lui refusèrent le passade sur un navire français. Oh! combien il dut soiiIVrir, si, comme on le disait, il avait en tSl.'j trahi sa patrie! mais combien il dot mépriser son pays et le plaindre, si sa conscience ne lui reprochait r|ue de l'avoir bien servi! A Marseille, un l'inpbné d<s douanes eut l'infamii' de visiter le cadavre de son his, que l'on rapportait à la terre natale.