‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 179 sur 219 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Commandement gcncral de Clauzcl. — Commencement de colonisation. — Expédition de Médéah. — Les Français franchissent l'Atlas. — Fin du beylich de Tittcry. — Relations avec Oran et Constantinc.

Comme on vient de le voir, la ç.uerre s'en|;ap,eait mal; il fallait queh|u'un pour la relever; il fallait surtout se décider il la faire, et l;i ccuidoirc de lacon à fonder r;ipidemi'nl l'influence française sur la terre irAfri(|uc. 'J'emporiser, aijir timidement, devait nécessairement coio|ir(imettre la conquête. On comptait avec raison sur le nouveau ijcnéral en chef.

Clauzcl, qui remplaçait 'M. de lioiirmout, était une des plus briK lanles lii;iires de l'ancienne armée, et l'un îles p.itriotes les plus distiiii;ués parmi ceux que la chambre des dépulc's comptai! alors. Il avait depuis tTitl fait les campaijnes de la Hépubliqoc cl <lc ri'.rupire. Aobuilairc de l'armée des Pyrénées-Orientales, officier de

(llaouth-Uassan-Pacha), cl prit des mesures de police intérieure rpii permissent d'opérer au ilchors avec sécurité. On lui a reproché comme au i;éiiéral son prédécesseur, de nombreuses fautes admiuistratixes; par exemple, d'avoir enlevé aux imaiis la ijestion des biens des mosipiées et des onlaincs, et autres biens liahoua, et d'avoir réuni celle ecstion aux autres attributions de l'administration des domaines. Il ne pouvait ccpend;inl pas laisser les picires musulmans coiispiri'r en paix ccuilre noire occupation, cl répiLiidrc parmi les tribus, pour s'y faire des partisans, l'or et l'arveiil desiinés ii l'entretien des mosquées et à la i;lorihcaliou du nom de Mahomel.

Le dedans à peu près orijanisé, Clauzcl s'oci-iipa du dehors; l'anarchie réijiiait en maîtresse au milieu des oiithaiis arabes, lis villes se donnaient des chefs cl les déposaient. Le bey de Tittcry, I!ou-AIe/.rac bravait oiivcrlcmcnt notre influence et formait le centre de tous les mécontents. Il prétendait succéder au dey d'Alijer, et avait somme le bey de Coustanliue d'avoir à la reconnaître, 'l'olérer plus loiie— temps ses cuitrcprises pouvait devenir danijereux. Le ijoiiverneiir eé— lierai se mit à la tète d'un corps d'armée de huit mille hruiimcs, et s'avança vers le beylich de 1 ittery.

Ce beylich était le moins important des trois qui relcv.iieni «le l;i réijcnce, imiis sa soumission était celle ipii nous intéressait le plus. Il s'élciidail au sud de la province d'Ali;cr jusqu'au désert, entre les provinces d'Oran et de Conslanline. Sa capitale priviléeiée était Médi'.di, ville libre, quoi(|ue servant de résidence au bey'. Ci lui-ci avait pour principales forces les colonies inililaires des llaludes cl. di's Doucrs. Il avail dans son [;ouveruciucut viiipt et nu oiilhans dont le plus puis^anl p.issait pour clic (.clui de Diza sur les conlins

ABD-EL-KAI)EI\

du CoiistanUiiais. La eoiilrtc ioimunt le hc-j lirh iiri'scute tl'ailUniis tous les ijciHCs d'aspect des jiajs les plus divers. Daus la pallie sepleiitiidiiale se dcplnieiil de liclles iiiouta|;iies lioisées, liaUilées par les Kabyles. An midi sont de vastes et fertiles plaines <|ui lournissent aliundanimenl les niareliés oii viennent s'approvisionner les trilius t\n Sahara. Les coors d'eiin distribuent partout la véi;étalion et la iéeondité. 11 ne faut que savoir tirer parti de la terre.

La petite armée du général Clau/el avait pour eomniandanl iirnnédial le i;éiu'ral Horey, et pour ijénérauv de briiïade M.M. Aeliard, Uurel et Mouk d'U/.er. Les forées appartenaient à divers réi;iiMenls. ()n se mit en iiuirclie par Bouffarik sur lilidali. On ne reneonira les Arabes ()ue devant cette ville. Olan/.el leur envo\a le c(M('brc .lusuf, depuis ijénéral. .lusuf ramena avec lui nu parlementaire (jui signifia fièremeni à la colonne d'avoir à respecter I!li<lal[ et de se eonicnicr de combattre liou-Mezrai;, autrement il y aurait une sani;lanlc rcsistance. La colonne reçut aussitôt l'ordre d'apprendre au\ liabitanis de lilidali à qui ils avaient affaire. Alla(|ucs avec ardeur, ceu\-'ci làclièrcnl \)ie(l presque aussitôt; et la brii;ade Aebard entra le soir dans la ville, tandis que les autres brii;ailcs prenaient posilifui aii\ alentours. Le Icmlcmain, comme rarmcc .-illail poursuivre sa route sur Mcdéab , les Arabes et les I\ab>lcs les viniciil assaillir, priifilanl de tous les aceiilcnts tie terrain et surtout des positions qu'<dfraiciil les mai;nili(|ues jardins de Blidah ]iour tirer il cinip sur conirc nos soUlats. On ne s'en débarrassa qu'en détruisani les jardins eux-mêmes. Le ijénéral c-n chef ne s'en tint pas ii cette cvécution nceessaire pour sa délensc, il lit diriijer une razzia contre la tribu des licni-Salali, cl ici curent lieu des exécutions bien autrenienl tristes, et dont la nécessité n'est pas aussi bien démonlrée. De noiuhreuv ]irisonniers furent ])assés par les armes. Ln captif plus important que les autres allait subir le luème sort, quand on rentendil s'écrier : « qu'il était bien mal réi:oiupensé de son zèle pour les chréliciis, aii\(|nels ils travaillait à rallier les tribus, u On le condiiisil au |;éiiéral. O prisonnier disait vrai : c'était le muphti de (îlidali. Mis en liberté, il revint bientôt avec plusieurs chefs kabyles qui firent leur soumission. Il en fui de même de cinq cheiks de l'outhaii El-Scbl. En présence de cette pacihcalion , l'année put continuer sa nuirelie, laissant à la garde de la ville coiuiuise le colonel Kiilhiéres avec dcu\ bataillons. Ou était alors au 20 novembre.

l'oiir parvenir de Blidah à Médéali , il faul Iravcrser le I iiiia au col de Mouzaïa , formidable (jorgc de la prcinicrc cliaine de l'Atlas. C'est là que nous attend liou-Mezr.ii; avec ses continjjents et les incconlcnls de toutes les tribus environnanles. C<' chef a disposé ses troupes de façon que le passade des sept ou huit anneaux du déhié doive être emporté d'assaut. Les Arabes occupenl chaque pli de Icrrain, avec ordre de ipiiller leur poste aussitôt qu'il ne sera plus leliable, et de se rallier au poste supérieur. Cette ori;anisalion est vraiment formidable. Aussi à l'arrivée des troupes aux approches du Ténia y a-t-il un inslant solennel d'allenle et do recucillcincnl, Clauzel , par une réminiscence habile et (;randio»c, en profite pour fra|iper profondément res])rit des soldats et les élever en pensée ii la hauteur pies(|iie antique de leurs pères des l'yraïuides; il les réiiiiil, et, d'uni' voix ijui retentit au loin dans le silence de la vallée, leur rap|)elle leur mission et les anciennes victoires de la France. « Siddats , leur dit-il, nous allons franchir la première cliainc de l'Allas, ]ilanler le drapeau tricolore dans rintérieiir de l'Afrique, cl Iravcr un passai;e ii la civilisation, au commerce et à l'indiislrie. \ mis èlcs diciies d'une si noble entreprise; le monde civilisé \oiis :iccoiiipafjnera de ses vœux. — Conservez le même bon ordre qui cxislc dans l'année, ayez le rcsjicct le ])lus grand et le plus soutenu pour les p<ipulalions partout oit elles seronl paisibles cl soumises; c'est ce que je viuis recommande. — Ici j'empriinle la jienséc et les c\|)rcssions d'un i;rand lioiiime, et je vous dirai aussi que les siècles vous eonlemplenl! »

Apri's ces paroles prononcées, noire arlillcric salue bruy.imiiiiiil et solennellenicnl le vieil Allas, l'iiis une partie de la bri!;ade Arliard se précipite pour gagner le col de îMou/aia |iar les crêtes qui bordent la roule sur la gauche. Une autre (larlitr marche par la roule loitueuse cl dillicile ipii mène au col. Elle est suivie de la brig.ide Moiik <rUzer. Hientôt les tambours battent la charge pour animer les soldats i|ui gravissent les pentes. Le général Achard croit que les bataillons lancés sur la i;auelie ont réussi. Lui-même s'élance à la lêle lies troupes qui suivent la roule, et qui se composent d'un faible bataillon du :!7'-' aux ordres du commandant Dilcros. Ce bataillon arrive comme la fondre sur l'entrée du col; la mitraille qui tonne eiinlre lui ne l'arrêle pas un seul instant. Les oftiiiers sont à la lèle, en! rainant tout, enlevant tout. On est prêt it liiller corps ii corps, et l'alla(|iie <lécisivc est ordonnée, r[tiand l'ennemi abandinini' eu di'sordre sa position. Alors commence une poursuite des plus vives. i\os soldais plantent le ilrapeau tricolore sur tons les postes arabes, et le soleil couchant vient ajoutera l'éclat de leur vicloirc. Ils uni élé dignes de ces légions romaines (]ui vingt siècles avant eux pi'alli|iicrciit ce passage célèbre. Mais que de braves alleiiils cruellement! Achard, Ducros, Mae-Mahon sont du nombre !

Les feux du bivouac succèdent a ceux du soleil , qui a suivi les

Arabes dans les gorges oii ils se sont cachés; alors arrivent des chefs kabyles, qui s'empressent de vecoiinaître la grandeur du nom français, ir Allah est avec toi! " di'ient-ils au général. On apprend aussi par eux la roule (pi'a suivie liou-Alezrag, qui, aidé de sou his, a dirigé la résistance en personne.

Le lendemain, on laisse la brigade >loi>l< d'Uzcr ii la garde du ])assagc, cl l'on conliniie ii s'avancer sur Alédéah. La brigade Achard est toujours eu avant, coinballant toujours; elle a surtout à riqious. ser les liraillciirs arabes, postés avec avantage dans un bois d'oliviers. Elle les en déloge, et ii une lieue de là recueille un pauvre malheureux (|iii se lient caché el (|ui lui apporte la caiiilulatiou des habitants <le Médéah... I",n clVet , les notables de cette ville ne tardent ]ias à se ju-ésculer devant le général en chef. Le but de l'ex^iédiliou est atteint; un nmiveau bcy est installé en rcmplacciiK'ul de linii-Mezrag, qui vient enlin lui-même implorer son pardon. Il l'obtient à l'aide d'une ingénieuse tlallcrie. •< Si je n'avais pas trahi mes serments, ditil à Clauzel, tu n'aurais pas eu la gloire de franchir l'Atlas cl de chasser mon drajjcau des montagnes. »

La colonne expéditionnaire ne se reposa que deux ou trois jours à Médéah. l'.llc y laissa le colonel Marinn |iour asseoir l'aulorilé du iKuiveaii bcy, cl reprit le chemin du Col. Aucun ennemi ne se iiiiui- Ira h elle jus(|u'ii lilidah. Mais dans celle ville, le colonel lîiilhières vcuail d'être obligé de se mulliplier pour ri'ponsser des milliers de Kabxics lancés coulrc lui par le chcik Iien-/jamiiuii. Il avail repoussé leurs atla(|ues. Les malheureux habilanls de Blidah s'étaient mis de son cillé. Ils ne voulurent pas rester dans la ville, où le général en chef ne jugea |ias à propos de laisser une garnison, el suivirent l'armée jusque sous les murs d'Alger, dans les environs duquel on les établit.

Le retour de (!lauzel put rappeler aux Al.gériens les triomphes des anciens deys au relour de leurs expéditions. Bou-Mczrag marchail avec sa famille et ses janissaires désarmés au milieu de nos soldats. De nombreux troupeaux pris aux tribus insoumises suivaient nos colonnes; venaient ensuile les inforliinés Blidiolcs, trainanl après eux leurs misérables pénales et les débris de leur fortune.

Le eénéral en chef, à peine arrivé, dut d'ailleurs songer aussitôt à la garnison de Alédéah, à laquelle on n'avait i»u laisser (ine tres-pcu de vivres el de munilions. Le général Bojerfut chargé di' la ravitailler. Ce général, parti d'Alger le 2 décembre avec deux brigades et un convoi formidable, traversa l'Atlas et le col de Moiizaia presque sans coup férir. Il trouva le colonel Marion vaiii(|ucur de eiii(| ou six allaques des Araix's appartenant aux oulhans de Bliigor, Assam, Bcn-Alep, licni-liossan , Ouzara et Aoiiara, cl aux restes des llabidcs el des Doucrs, ainsi qu'aux tribus des Arabes el des Ben- Soliman. Mali;ré ces victoires, il était temps que le convoi de ravilaillemcnt arrivât. Les bataillons du colonel avaient à peine encore de (|iioi tirer quch[iics cou]is de feu. On les renforça par des trouiies Craiches, el le général Danlion fut chargé de garder la place. Boyer revint à Alger comme il était venu, sans avoir trouvé l'occasioii d'engager ses soldats.

Les deux expéditions de Médéah eurent un grand relentissement. Elles assuriTcnt la soumission de rarrondissemcnl d'Alger et la Iran- (|iiillilé du beyiich. Les Blidiotcs regagnèrent en partie leur malheureuse cité. Un grand nombre de tribus entrèrent en relation avec nous.

l'end. ml que la marche du général Boyer avail lieu, iiuiis leuliiuis une autre campagne ({iii n'élail pas sans gloire. Le général Danré-

t parlait d'Alger le 11 décembre pour dégager le bcy d'Oraii,

liiiijours assiéjjé par les Arabes. Il s'emparait le li du fort de Mcrsel-kebir, et lé l(i du fort Saint-Grégoire; (mis, à la suite de négociations as.sez lonjfues, occupait le i janvier Oran , que c|iiillait le vieil Hassan.

Le général (;iaiizel nourrissail alors des projets qui- l'on a jugés diversement. Il voulail lier inliincmenl les inlérêls du bcy de Tunis, prince disposé à ai'ccpler la civilisation européenne, avec les inlérêls de 1.1 l'rance. Il céda le bexiich d'Oranà un parent de ce bcy, nomme Sidi-Alimel, mo\enii.ini une somme anuiicllc d'un million de Irancs. Il céda aii^si le be\ lich de ConslaMliiu' a un aulre prince tunisien, nom Mil' Sidi-\lusl,ipha. Mais I ladj-Achmel , bcy de Conslanlinc, n'élail giicrc homme à se laisser destituer. D'un autre côté, le général Clauzel fui désavoué par le ministère français; il quitta Algérie 20 février, laissant le gouvernemeul au général Berihezène. On était au li'iiipsdii la ilMiasiie de jnillel , voiilanl se faire aeccpicr par rl'',iirope, s'amoiiidrissail le plus possible. Elle disait parloul (|irclle ne voulail point d'une coiiquèle onéreuse, el que, sans les susceplibililés de hi Elance, elle l'eiil abandonnée. l'ar contre, à mesure qu'elle maiiifeslait sa tiédeur, la colonisalion de l'.'\lj(érie accpiérail de la po|iiilal'ité. iMais la popularité lie sullil pas pour mainlcnir les conqiiêlcs. L'ar* mécd'AfriijUc élanl rédiiilc, le général Clauzel fui obligé d'ordonneir l'évacuation de Médéah. Les bénéfices des expéditions coiilre celle ville el les avantages de l'expédilion d'Oran lureiil perdus. iNoIre mtliiince se eoneenlrade nouveau dans l'enceinle d'Alger; a peine raxonnail-elle aux environs, landis que les chambres françaises cl la presse relentissaient de discussions oiseuses sur la colonisalion.

ABU EL-KAUtH.

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